PROGRÈS DE LA RÉBELLION DANS L'OUEST
Cette déroute avait été doublement funeste aux impériaux ; elle avait détruit le moral de leurs ti'oupes et compromis la défense de la capitale. Les habitants des villes voisines, craignant pour leur vie, étaient venus demander un abri protecteur aux remparts de Yun-nan-fu. Tout cela ne fit que rendre la tâche des mandarins plus difficile. Us n'eurent pas le temps de faire les approvisionnements nécessaires pour soutenir un long siège, et purent tout au plus, en prévision des désastres qui s'annonçaient, recruter parmi les hommes valides assez de soldats pour offrir une résistance sérieuse.
Pendant que le gouvernement central préparait les moyens nécessaires pour réprimer la rébellion, les musulmans de l'ouest faisaient des progrès. Tu Wen-hsiu, infatué de ses . succès, venait de prendre le titre de Yuan-shuai, ou généralissime, et se voyait déjà au faîte du pouvoir. Une foule de courtisans, venus des villes qu'il . considérait comme soumises à son autorité, s'empressaient autour de lui et déployaient tous leurs talents à le faire accepter comme l'élu du Prophète, appelé à renverser le colosse qui prétendait anéantir la religion musulmane. Par son énergie et son activité, il avait, en très peu de temps, organisé une armée considérable. Les localités eurent d'abord à se plaindre des désordres causés par les troupes, mais lorsqu'il y eut nommé des administrateurs délégués, tout rentra dans l'ordre.
Le territoire compris enti*e T êng-yUêh-fing et Chên-nanchou ■ reconnaissait la loi des musulmans, qui, depuis le temps qu'ils occupaient cette dernière ville, eussent pu porter leurs postes jusqu'à Ch\i-hsiung que Tu Wen-hsiu avait abandonné pour concentrer ses forces et faire un mouvement vers l'est ; mais, en homme prudent, ce dernier avait préféré
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fixer son autorité sur des bases solides avant de poursuivre ses avantages.
Le commerce, longtemps interrompu dans cette partie de la province, commençait à reprendi-e quelque activité; des caravanes, transportant les produits indigènes, circulaient assez régulièrement entre Ta-li et les possessions birmanes. Tu Wen-hsiu lui-même, donnant l'exemple, ouvrit plusieurs comptoirs à Bhamo et à Rangoon. Il travailla à renouer avec le Ssû-ch'uan les relations interrompues depuis la guerre. Il est vrai que les autorités provinciales n'avaient pas craint de faire des sacrifices en exerçant une surveillance sévère sur l'introduction des produits du Ssû-chuan*. Toutefois, et malgré la rigueur des ordres prohibitifs, du jour où le gouvernement de Ta-li offrit assez de sécurité aux marchands, la contrebande s'établit dans de grandes proportions. Les menaces de mort adressées à ceux qui seraient découverts ne furent d'aucun effet. En Chine, comme en bien d'autres pays, l'argent est le meilleur des passeports, et les mandarins chargés des postes situés sur la frontière, et qui étaient mal rétribués, ne négligèrent pas l'occasion d'accroître leurs ressources, et, moyennant quelques lingots, ils fermaient les yeux sur ce qui se passait à leurs côtés.
Quelques mois suffirent à cette voie pour devenir le point de mii'e de tous les marchands du Ssû-ch'uan qui avaient eu des relations dans ces parages. A peine les dernières lueurs du soleil avaient-elles disparu derrière la cîme des hautes montagnes qui couvrent ce pays, que les sentiers qui les sillonnent voyaient une grande activité succéder au calme
* Ce fut à la demande des autorités de YUn-nan-fu que le vice-roi du Ssùch'uan envoya des troupes vers cette partie de la province, afin d'empêcher la contrebande et rendre la défense plus facile.
TROISIÈME SIÈGE DE Yt^'-NAN-FU. 69
de la journée. Les convois, muletiers en tête, profitent des ténèbres pour passer loin des barrières dont les employés, qui sont payés pour ne rien voir, dorment paisiblement sans s'occuper du va-et-vient régulier qui s'opère près d'eux. Les chefs de convoi, habitués à ce genre de trafic, prennent le plus de précautions possible, et, au lieu de suivre la grand'route, ce qui parfois pourrait compromettre les employés et les mandarins, ils s'enfoncent au milieu de gorges où le bûcheron et le voyageur ont tracé des sentiers plus directs; tout ce qui peut rompre le silence est soigneusement évité et les grelots des chevaux sont bourrés de paille. Les propriétaires de marchandises suivent eu général les convois et aplanissent les difficultés qui peuvent survenir.
Si, du côté de la frontière impériale, les marchands étaient inquiétés, il n'en était pas de même du côté de Ta-li. Des détachements rebelles étaient échelonnés dans toutes les gorges, afin de veiller à la sécurité des passages. Un vol était-il commis, la valeui* en était remboursée en partie, en attendant l'arrestation des coupables.
Les districts de l'ouest, quoique surchargés d'impôts destinés aux frais d'entretien d'une armée considérable, jouissaient d'une tranquillité relative; le petit nombre d'hommes qui n'étaient pas sous les armes ou au service de l'administration, cultivaient la terre et exploitaient les mines dont la richesse était d'un grand secoui's pour les besoins militaires. Les chefs se laissaient déjà aller à une douce quiétude en voyant le YUan-shuai aussi puissant parmi ses conquêtes que l'empereur de la Chine avec lequel il était en guerre.
Le corps de Ma Hsien ne rencontra aucune résistance pour arriver sous les murs de YUn-nan-fu, qu'il investit de
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toutes parts. Ce troisième siège ne fat pas de lon^e durée. Malgré leur organisation défectueuse, les impériaux tentèrent à plusieurs reprises de faire une trouée à travers les rangs de l'ennemi, mais leurs efforts vinrent se briser contre la solidité des lignes musulmanes. Manquant de vivres pour nourrir l'excès de population qui s'était réfugiée dans la ville, les assiégés n'avaient plus d'autre alternative que de se rendre ou de mourir de faim. Quelle fin humiliante pour les mandarins qui avaient, par leur mauvaise foi autant que par leur insigne maladresse, allumé Finsurrection et qui s'étaient flattés jusciu'au dernier moment de parvenir à la maîtriser! Ils reculèrent autant que possible cet inévitable résultat. Le peuple en était cependant aux dernières extrémités ; chaque jour voyait plus de cent personnes périr d'inanition, et ceux qui pouvaient encore supporter les rigueurs du siège commençaient à murmurer. Lin Tzii-chin, jugeant enfin la position désespérée, prit le parti de demander une entre\nie au général musulman afin de connaître ses exigences.
Ici se place un événement qui va changer la face des choses et imprimer à la guerre un nouveau caractère.
Le grand-prêtre Ma Tê-hsing et Ma Hsieu, quoique vainqueurs sur toute la ligne, comprenaient- ils qu'ils avaient atteint l'apogée de leurs succès et que leurs conquêtes ne pourraient être qu'éphémères? Se doutaient-ils que le gouvernement impérial allait enfin diriger ses forces vers le YUn-nan? S'apercevaient-ils que leur armée renfermait ces germes funestes de désorganisation et cette absence d'homogénéité qui caractérisent toute insurrection en Chine? Ou bien, étaient-ils sincères et ne demandaient-ils pas mieux que de mettre d'une façon satisfaisante un tenue aux maux
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qui affligeaient la province? Il est difficile de préciser laquelle de ces causes prédominait en eux ; toujours est-il que les iicgociations, loin de se borner à la capitulation de la capitale, embrassèrent bientôt des questions de paix. Tout d'abord, le langage conciliant de Ma Hsien parut suspect aux mandarins, qui redoutaient de tomber dans quelque piège. Puis lorsqu'ils comprirent que ni lui ni le grandpretre n'étaient disposés à se prévaloir de leurs avantages pour venger le passé et exiger des conditions onéreuses, ils se rassurèrent, et ne songèrent plus qu'à tirer le meilleur parti possible de leur fâcheuse situation.
Huang Cliung, *qui jusque là avait été l'âme du mouvement anti-musulman, se suicida en voyant que sa cause était perdue. Le Nieh-fai, qui agissait de concert avec lui et avait rendu le fameux édit d'extermination \ cause première de la révolte, fut appelé à Pékin pour y rendre compte de sa conduite.
Dans la position critique où se trouvait la province, la lutte n'était du reste plus possible aux impériaux. Les chefs musulmans étaient assez forts pour imposer les conditions qui leur conviendraient. Si Ma Tê-hsing, poussé par des motifs d'ambition personnelle, avait voulu, avec l'aide de sa forte armée, se déclarer indépendant, il ne lui eût pas fallu plus de deux mois pour occuper les deux tiers de la province et s'établir dans la capitale en qualité de YUan-shuai ou commandant en chef. Tu Wen-hsiu de son côté, aurait pu en faire autant dans l'ouest, et tous deux auraient formé, comme au seizième siècle, les royaumes indépendants de Ta-li et de l'Est.
' Malgré toutes nos recherches, il nous a été impossible de nous procurer un exemplaire de ce document, envoyé en secret, ainsi que nous Tavons déjà dit, à tous les fonctionnaires de la province.
Les mandarins, comprenant toute la portée de la situation qui, en cas de refus, amènerait forcément le démembrement de la pro\ince, profitèrent, pour traiter, des bonnes dispositions des chefs musulmans et tentèrent de ramener à eux, par une diplomatie astucieuse, les rebelles victorieux. Le gouvernement provincial, pour se montrer généreux, oflWt à Ma Hsien le grade de Clipu-tai (général de brigade) et aux chefs subalternes des grades correspondants dans l'armée impériale ; de larges gratifications étaient réservées aux soldats.
Le général musulman promit que l'entrée des troupes dans la ville ne donnerait lieu à aucun désordre et que quiconque se livrerait au moindre acte de violence serait passé par les armes. Ajoutons à Thonneur de Ma Hsien que cet engagement fut scrupuleusement tenu, et que la capitale fut occupée sans que les mandarins et les négociants, qui avaient craint pour leur vie et leurs biens, fussent le moins du monde molestés (novembre 1860).
Il ne s'agissait donc plus, pour arriver à une convention de paix durable, que d'obtenir la ratification du gouvernement impérial, et c'était peut-être la partie la plus difficile du programme que les événements avaient suggéré aux man-darins. Eux qui. jusqu'alors, avaient dépeint la situation avec des couleurs brillantes, connnent pourraient-ils apprendre spontanément à la cour de Pékin la capitulation de Yun-nan-fu et les conditions humiliantes auxquelles ils avaient obtenu la soumission des vainqueurs? Depuis le commencement, ils avaient signalé Ma Hsien comme l'âme de la rébellion et l'instigateur de tous les méfaits qu'ils reprochaient aux musulmans ; par quel subterfuge pourraient-ils maintenant, sans se contredire, faire ratifier l'élévation du chef rebelle à l'une des hautes dignités militaires? Ils persuadèrent à Ma Hsien,