LE VICE-ROI EST BA'ITU A HSCN-TIEN
Ses troupes, composées entièrement de soldats du Hu-nan, qui aimaient plus à piller qu'à se battre, se réjouissaient d'avance du large butin que leur offrait une ville où, suivant leur opinion, les rebelles devaient avoir entassé le fruit de leurs nombreuses rapines. En arrivant dans la plaine à l'extrémité de laquelle la ville est bâtie, elles s'emparèrent, sans perdre trop de monde, de quelques travaux avancés et s'apprêtèrent à commencer le siège. Tout à coup les rebelles, qui jusque là n'avaient pas donné signe de vie, firent une sortie en colonnes serrées, bousculèrent les impériaux et prirent quatre pièces d'artillerie, entre autres celles de Yang Shéng-tsung ; la déroute fut si désastreuse et la poursuite si énergique que le vice-roi, posté sur une petite éminence à quelques lis de l'action, s'enfuit en oubliant dans sa tente son chapeau et ses bottes.
Cependant, par un singulier revirement, les rebelles, au lieu de poursuivre et de compléter leur avantage, envoyèrent au vice-roi qu'ils avaient battu une députation de notables pour lui faire des propositions de soumission.
Cette démarche des vainqueurs, à laquelle il était loin de s'attendre, reçut un favorable accueil du vice-roi, qui vit tout de suite le moyen de changer sa défaite en victoire. Comme il n'était pas familier avec ce genre de négociations, il invita Ma Ju-lung à venir lui prêter le secours de son expérience. Celui-ci, se conformant aux promesses d'amnistie, n'excepta de la capitulation que trois chefs qui avaient déserté l'armée impériale pour passer au service des rebelles : ils furent décapités. Quant au vice-roi, il rentra à Ch*U-chmg-fu.
Le Fu-f ai, qui opérait dans les environs de Yang-lin d'où il avait refoulé les bandes qui troublaient ces parages,
128 LA RÔELLION MUSULMANE AU YtÎN-NAN.
prétendant que sa présence était nécessaire à la capitale, quitta ses troupes pour y rentrer. Superstitieux au-delà de toute expression, il croyait les devins doués de facultés surnaturelles, et en entretenait à son service, afin, disaît-il, de pénéti-er les causes secrètes du fléau qui dévastait la province; il lisait aussi dans les astres pour y prévoir les événements à venir et ne craignait pas d'affirmer qu'il n'avait jamais engagé de bataille sans les avoir consultés. La crédulité de son caractère en faisait le jouet des charlatans de bas étage qui savaient l'exploiter au gré de leur cupidité ou de leurs rancunes.
L'anecdote suivante nous a été racontée par des notables et des mandarins dignes de foi. Un jour qu'il avait reçu de mauvaises nouvelles du nord-est où son frère venait d'essuyer im grave échec, il manda un de ces devins que les Chinois appellent Hsing-sMIi (>^ Jt), et voulut savoir de lui pourquoi les troubles continuaient à désoler la province. Celui-ci, soit ruse, soit embarras, ne fit pas de réponse, et sous prétexte de l'importance de la question, il demanda quelques jours pour y réfléclih* mûrement.
Lorsque noti-e homme revint au palais du gouverneur, il avait revêtu ses plus beaux habits et paraissait radieux. Le Fu-t'ai, fermement convaincu qu'il allait enfin connaître le grand secret de la guerre civile, prêta une oreille attentive. Après avoir pris une attitude d'oracle; le devin lui dit^ avec cette emphase particulière en tous pays aux sycophantes de son espèce, comment il était parvenu à découmr la vérité.
« J'ai lu, » dit-il, « dans les vieux livres conservés depuis » plusieurs générations comme le bien le plus précieux de »ma famille, que toutes les fois que dans une province ou
(^VRAcrKlŒ SL-rKUSTITlEUX DU FU-TWI. 129
> daiis une localité existe un être diiforme , dont la tête est
> beaucoup plus grosse qu'à Fonlinaire, il n'y a plus de rei)os » possible pour les habitants : cette tête, émanation du dragon » noir, a le pouvoir de troubler, par sa seule pensée, la popu- 9 lation la plus paisible de l'empire et de causer les plus
> grands ravages. Il faut, > continua-t-il, « pour qu'une paix
> de dix mille années puisse régner dans votre province, que
> Voti'c Excellence fasse rediercher l'individu en possession
> de cette tête démoniaque et qu'elle le fasse disparaître, car, » le chasser ne serait qu'une demi-mesure qui n'aurait pas » de bon résultat. »
Or, voici ce qui arriva:
H y avait à Yun-nan-fu un pauvre diable, natif des environs, qui avait perdu ses parents ainsi (pie le peu (pi'il jjossédait ])endant la rébellion. En venant au monde, sa tcte étiiit si volumineuse et en telle disproportion avec le reste de son coii)s qu'il passa pour un phénomène; on ne le désignait que sous le sobriquet de Ta-t mi-jén (;^ gg ^ j, riiomme à la grosse tête. Cette diiformité se déveh)ppant avec l'âge, il fut incapable d'aucun travail manuel. Ai)rès la perte de sa famille, il vint dans la capitale et s'attacha à une troupe de saltimbanques ; ensuite il se mit à parcourir les rues en sifflant du nez d'une façon si burlesque, qu'il réussit à gagner son pain, grâce à la charité des passants. C'est ce mendiant que le Fu-t'ai, tout ému de la coufldcnce de son oracle, fit amener devant lui. On lui demanda force détails sur sa miissance, et on lui enjoignit de quitter immédiatement la capitale et d'aller exercer son industrie ailleurs. Il s'éloigna, muni de quelques milliers de sapcques et d'une petite provision de riz, que lui fit donner le Fu-t ai, et se mit en route pour le sud.
130 I-A RÉBELLION MUSULMx\NE AU YÛN-NAN.
Quelques mois se passèrent; Fêtre diflForme avait disparu et cependant les affaires de la province n'allaient guère mieux. Dans le nord, Yang Slieng-tsung, auquel le vice-roi avait adjoint Ma Tien-sliun^ (^Bl ^ jiP) P^ur refouler le« bandes de Miao-tzil et de pillards qui de temps à autre descendaient de leurs montagnes, avait voulu les traquer jusque dans leurs repaires et avait vu ses troupes taillées en pièces. Malgré cet échec, le Fu-fai était persuadé de l'excellence du moyen qu'il avait employé pour extirper le fléau de la guerre. Il apprit un jour par sa police que l'homme malfaisant avait reparu en ville. En effet, ce malheureux, après avoir dépensé ce qu'on lui avait donné à son départ, n'ayant pas trouvé dans les petites villes à exercer sa singidière industrie, était retourné à Ylln-nan-fu dans la plus grande misère. Le Fu-fai s'empressa de consulter le devin pour savoir comment se débarrasser de cet être que le malin esprit se plaisait à lui renvoyer. « Si vous lui donnez de » l'argent comme la première fois, > répondit le devin, c il » faut vous attendre à le voir revenir. » Comme il s'agissait d'une mesure de salut public, le Fu-fai fit arrêter le Ta-foujên par ses cstatiers et donna l'ordre de l'enterrer vivant. H est inutile, pensons-nous, de faire remarquer que les choses allèrent le même train qu'auparavant, que le crédit des charlatans n'en fut pas moins puissant sur le faible esprit du Fu-fai, et que ce haut fonctionnaire ne soupçonna jamais quil eût sacrifié un innocent à ses sottes imaginations.
ï Ma Tien-shun ost un des chefs de llsiin-tien-chou. Ce fut lui qui, après la défaite du vice-roi, prit l'initiative de la . soumission ; les serxices qu'il rendit alors lui valurent la reconnaissance du vice-roi «pii, non seulement lui lit f^rrâec de la vie, mais lui donna un commandement. Ce fut aussi lui qui donna à Ma Ju-lung les pièces d'artillerie tombées au pouvoir de ses soldats.