PRISE DE K'UN-YANG
Depuis qu'il se croyait en possession de la faveur du gouvernement central, le Fu-fai mettait toutes les entraves possibles aux projets de son ancien protecteur. Maintenant qu'il exerçait le pouvoir, il prétendait avoii* seul la gloire de terminer la guerre; ainsi, quand le vice-roi, d'accord avec Ma Ju-lung, voulait préparer une expédition, trouvait-il des objections pour l'empêcher. Ma Ju-lung avait compris depuis longtemps que l'ingratitude serait l'unique récompense qu'il retirerait de cette nature ambitieuse et vaine qui, non seulement n'avait pas la mémoire d'un bienfait, mais encore fermait sa porte à sa propre mère\
Les rebelles, quoique occupant Ch eng-kung, n'en faisaient pas leur centre d'opérations, aussi, après quelques mois de (»ombats, abandonnèrent-ils cette ville poui* se retrancher sur la route de Ch êng-chiang, qu'ils avaient hérissée de fortifications. La ville rentrée au pouvoir des impériaux, le Fu-fai continua sa marche sur Cheng-chiang-fu.
Ma Ju-lung, que l'inaction consumait, finit par ébranler la torpeur du vice-roi, obtint de lui les fonds nécessaires et s'apprêta à partir pour le sud afin de reprendre Hsin-hsingchou, que les rebelles occupaient depuis 1860. Yang Shêng-
' 1\ refusa de voir sa mère, après qu'elle eût épousé en secondes noces un perruquier, métier qui, en Chine, est méprisé par la classe des mandarins. Ce second mari étant mort, elle se trouva sans ressources, et, poussée par le besoin, se présenta au Ya-mên du Fu-f ai, son fils, qui la fit chasser sous prétexte qu'elle était folle. A la suite de cette dure réception, elle se retira dans une maison de modeste apparence, dans le quartier de la porte de l'est, où le vice-roi et Ma Ju-lung, ayant pitié de sa détresse, lui faisaient parvenir les moyens de vivre. Pendant ce temps-là, la mère adoptive du Fu-f ai était somptueusement installée dans son Ya-mên, où elle commandait en maîtresse. Le troisième frère de ce mandarin, qui, à cette époque, était à la tête d'un corps d'année avec le grade de Tao-t'ai, moins ambitieux et animé de meilleurs sentiments, venait en cachette voir sa mère dans sa triste retraite et lui apportait, en même temps que des consolations, l'argent dont il pouvait disposer.
130 LA UKBELLION iMUSL'LMANE AU YÏN-NAN.
tsuiig et Ma Tieii-slmii, ayant nettoyé tVenncmîs la route de Cliao-tiing, étaient venus se mettre à sa disposition.
Les préparatifs étaient tenninés et déjà quelques bataillons étaient en marehe lorsque des ordres de Pékin enjoignirent au Fu-t'ai de se diriger contre Chéng-clnang et à Ma Julung d'opérer dans le sud; il devait, d'après l'itinéraire qui lui était ti-acé, occuper Hsin-hsing, où il se disposait à aller, Tung-k'ou (^ p), Ho-hsi (fpj |g), et de là descendre à Kuang-i. Le vice-roi, ne craignant plus de blesser le Fu-fai, ne négligea rien pour l'exécution de ce programme.
Après avoir emporté Cliin-ning-cliou , qui ne fit pas une longue résistance. Ma Ju-lung s'arrêta quelques jours à K\in-yang, pour aider de ses conseils Ohang Pao-hou, qui en faisait le siège. Les défenseurs de cette ville, sous les ordres de Yang Chêng-peng\ avaient repoussé toutes les attaques avec un tel su(*cès, que des renforts avaient été demandés à la capitale. Nous ne raconterons pas les péripéties de ce siège, qui ne dura pas moins de huit mois. A la fin, Cliang l^ao-liou souscrivit aux conditions proposées par les rebelles, et d'après lesquelles la vie et les biens des habitants devaient éti'e respectés, les chefs élevés au grade de mandarin, et les soldats licenciés. Chang I^ao-hou, fidèle aux instructions dictées par le Fu-fai, accepta ces conditions, en soulevant cependant quelques difficultés afin de ne pas éveiller les soupçons. Deux portes furent li\Tées aux impériaux, et, le jour désigné pour l'enti'ée des troupes, les
^ C'est le même qiii commandait un corps d'année lors de rcxpédition de Ts'ên Yii-yinff dans l'ouest ; il fut fait prisonnier à Pin-ch'uan-chou et conduit k Ta-li; il fut ensuite relâché à la prière de Ma Té-lisin*^. Ayant eu à se plaindre de l'administration i)ro\inciale, il déserta les ran^s des impériaux pour se rallier au sultan de Ta-li, dont il devint un des plus ardents lieutenants. Attiré dans un piège par Clianj^ Pao-hou, il fut exécuté et sa tète exj^osée au pilori de la capitale.
REDDITION DE TA-YINGrOU. 137
chefs furent invités au quartier général chinois, où ils furent décapités à Fissue (Vun somptueux festin. Cette trahison causa une violente rumeur parmi les musulmans; mais, sans leur laisser le temps de courir aux armes, les impériaux se précipitèrent dans la ville et la livrèrent au massacre et au pillage. Environ trois cents personnes notables eurent la tête tranchée et le reste de la population fut chiassé sans pitié. La prise de Kun-yang-fu fit un grand bien au commerce: le lac libre, les marchandises venant au sud, bien qu'obligées de s'écarter de la voie directe afin d'éviter Hsin-hsingchou que les rebelles occupaient, pouvaient être embarquées à K'un-yang au lieu d'être transportées à dos de mulet jusqu'à An-ning et de cette ville à la capitale.
L'arrivée de Ma Ju-lung et de ses troupes dans la plaine de Hsin-hsing redonna du courage à la population. Les villages qui avaient refusé d'arborjer le pavillon blanc avaient été en partie rasés; les autres s'étaient soumis par force plus que par sympathie. Aussi tous ceux du nord de la plaine s'empressèrent de reconnaître l'autorité légale; quant à ceux de l'est, habités par des mahométans et sur lesquels les rebelles comptaient le plus, ils étaient fatigués de cet état de désordre qui arrêtait toutes les affaires, et oflFrirent spontanément au général d'établir son quartier général à Ta-ying-fou (^ ^ ^), ce qu'il accepta. Les Kuan-shih des environs, amsi que les Tu-ssû, vinrent aussi avec un grand nombre de miliciens se mettre à sa disposition.
Les rebelles, abandonnés de tous côtés, en furent réduits à défendre les approches de la ville. Des fortins et des retranchements avaient été élevés sur les ponts du cours d'eau qui descend de Ta-ying-t'ou. Après avoir opposé une
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certaine résistance, ils furent ramenés sous les murs de la cité. Maître de ces positions et d'une partie des faubourgs, Ma Ju-lung écrivit au chef Tien Chin-sliih (ffl JlH dt) ?^^ l'inviter à cesser les hostilités, l'assurant que la population et les propriétés seraient respectées et que, dans le cas contraire, la ville allait êti*e honibardée. Le chef ne daigna pas répondre à cet appel, mais il commimiqua le contenu de la lettre aux notables; une partie d'entre eux, confiants dans la parole du général, virent dans cette démarche le moyen de se soustraire aux horreurs d'ime ville prise d'assaut; d'auti'cs demandèrent à continuer la défense, mais leur nombre diminua de jour en jour. Le parti de la paix envoya secrètement au quartier général pour connaître et discuter les conditions de la capitulation. Ma Ju-lung, outre ce qu'il avait déjà offert, se contenta d'exiger la tête du principal chef militaire et une indemnité de guerre pour ses soldats.
Cet aiTangement conclu, les notables qui en avaient pris l'initiative, ne sachant comment s'emparer du chef désigné sans provoquer des troubles dans la ville, prièrent Ma Julung de simuler une attaque, pendant laquelle on pourrait se défaire de lui. En effet, le chef, au premier mouvement des impériaux, conduisit ses troupes au feu, mais à peine fut-il sorti qu'une balle tirée par derrière l'atteignit à la tête et le renversa. Hu Yung ("jj^ ^<), commandant de sa garde, lui coupa la tête; le signal de convention fut arboré sur les remparts, et les impériaux entrèrent dans la ville.
L'occupation eut lieu sans le moindre désordre; la tête du chef fut exposée peiulant quelques jours sur le marché des faubourgs et envoyée ensuite à la capitale. Huit à dix mauvais sujets qui avaient essayé de fomenter une conspiration furent exécutés.