RETOUR A YCN-NAN-FU
Ce ne fut pas sans peine que nous pûmes trouver à Panchïao un asile pour passer la nuit; les rares auberges de ce village étaient occupées par des marchands et des soldats qui allaient à Chêng-cliiang* Le taudis qu'un des hôteliers parvint à nous procurer était si repoussant de saleté, si grouillant de vermine, que, malgré les ténèbres, nous le quittâmes à deux heures du matin pour reprendre le chemin de la capitale. Cette partie du trajet eut lieu sans accident, quoique, dans l'obscurité, nos chevaux, trompés par le reflet des dalles, trébuchassent à chaque pas.
Les portes de Yiin-nan-fu s'ouvraient au moment oîi nous sortions des faubourgs pour rentrer en ville. M. Dupuis, de retour du sud depuis la veille, attendait notre arrivée avec impatience afin de descendre ensemble à Hsin-hsing (^ ^), où Ma Ju-lung comptait siu* nous. Malgré noti'e diligence, les fêtes du nouvel an étaient si proches qu'il fut impossible aux autorités civiles de trouver un bateau pour passer le lac jusqu'à K'un-yang (^ ||f). La route par terre était bien ouverte et même facile, mais, comme il ne faut pas moms de deux jours pour accomplir ce trajet à cheval, tandis qu'une nuit suffit en bateau, nous décidâmes, de concert avec Ma I-chang ( J| |^ ;^), beau-frère de Ma Ju-lung, d'attendre jusqu'au quatrième jour du premier mois chinois pour faire ce voyage.
La capitale, privée des amusements auxquels donne lieu la plus grande fête de l'année, à cause des dangers plus ou moins sérieux qu'elle courait depuis le commencement de la rébellion, allait enfin pouvoh', maintenant que ses environs étaient tranquilles, s'y livrer en toute sécurité. Cheng-cliiang, il est vrai, n'était pas encore au i)ouvoir du gouvernement,
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mais cela ne tarderait pas, et, escomptant le bénéfice de sa
chute prochaine, les habitants faisaient des préparatifs p<^— ^^ commencer la nouvelle année au milieu des réjouissanci La cité offrait en ce moment un coup d'oeil des plus animé les boutiques étalaient leurs plus belles marchandises, et^ voir un tel déploiement de luxe, on n'aurait pas cru, si dt ruines encore récentes n'avaient été là pour le rappeler, qi l'épouvantable fléau de la guerre avait passé par là.
Les Chinois, on le sait, attachent une extrême imj)ortan< à la célébration de ces fêtes : l'artisan, après avoir travail! sans relâche, voit avec plaisir arriver une époque qui li permettra de goûter quelques jours de repos au sein d sa famille; les commerçants, gros et petits, règlent lei comptes, hâtent les recouvrements et établissent l'état d< leur bilan; les fonctionnaires de tous rangs, se conforman' aux ordres venus de Pékin, mettent leurs sceaux sous cl pendant un mois (du 15 ou 20 de la douzième lune envirov jusqu'au même quantième du premier mois) à moins d'affaires graves, telles que la guerre ou la sécurité générale. Pendant cette période, les administrations civiles et militaires sont regardées comme en vacances; cependant, avant la fermeture des sceaux, on a soin d'estampiller un nombre suffisant de dépêches en blanc, afin de pourvoir aux nécessités urgentes. On passe la dernière quinzaine du douzième mois à amasser des provisions de bouche et à acheter les objets destinés aux cadeaux; depuis le plus haut dignitaire jusqu'au pauvre hère vivant au jom* le jour, chacun se conforme à la coutimie selon ses moyens. C'est dans la basse classe et parmi les gens surchargés de famille que se font relativement les plus fortes dépenses, car les enfants sont alors tous habillés de neuf. L'occasion est unique pour les
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I>f mandarin ci\iL qui. d'aprè$ la loi chinoise, doit être ne lion* de la province ou il wcupe des fonctii>ns. conserve TfA dijrnîttf et cette attitude fiere et pleine de mor^e qui le carartériî»e. Il est juste d'ajouter, cependant qu'au Yun-nan, tenus longtemps en bride par les militaires qui avaient la haute main sur tout, ils ^M^nt un peu moins autoritaires qu ailleurs. Les nouveau -venus, installés après l'occupation des rebelles, ont essayé de trancher du maître pour opérer des Wrnéfices ou réformer l'état des choses, c'est-à-dire la direction des affaires par les Kuan-shih * (^ ^) ; mais ils ont appris, souvent à leurs dépens, que la population, quoique encore malheureuse, n'était pas d'humeur à subir leurs caprices.
Depuis le début de la guerre civile jusqu'en 1872, où elle a pris fin, un grand nombre de mandarins civils ont été tués ou ont beaucoup souffert. Les chefs militaires qui gouvernaient les districts ne voulaient rien avoir à démêler
* 1^8 Knan-ahih sont des notables désignés dans chaque district pour traiter des affaires locales. Dans les villes, et depuis que le calme est rétabli, ils aident le» mandarins à percevoir les taxes parmi les paysans.