AVÈNEMENT DE LA DYNASTIE DES MING
traignit à se retirer. De son côté, le Tsuiig-kuaii de Ta-li, Tuan-kuug, les refoula jusqu'à YU-kuan-fan (^ |g j||É) et Huî-têng-kuan ([g| ^ |g). Mêng Yii-chên pa^sa dans le Ssù-ch'uan, s'empara de Clieng-tu-fu, où il se fit proclamer empereur, et donna à sa dynastie le nom de Hsîa (5); il mourut en 1365 et son fils Min-lising (g ^), âgé de dix ans, lui succéda.
Durant ces années de guerre continue, le prince de Liang, appelé Tieh-mu-pu-hua (||\^ TJ^ Jf^ :^), ouvrit, en 13G7, une <*ainpagne contre le Tsung-kuan de Ta-li ; battu à plusieurs reprises, il proposa Tuan-pao (H §p), chef qui lui avait rtîndu de grands services, pour le grade de Tso-cliêng^ (i ^). Pendant cette période, la dynastie mongole, ébranlée ^e tous les côtés, finit par faire place à la dynastie chinoise des Ming.
Chu YUan-chang {^ jq ]^), fondateur de la dynastie des Ming, était le second fils d'un pau\Te laboureur; il monta «nr le tiône en 1368 et donna le nom de Hung-wu (^^ ;^) aux années de son règne et celui de Ta Ming (j^ ^) ^ 8a dynastie. Hungr\\ii était sur le trône depuis peu, lorsque Tuan-pao, que nous avons vw élevé au grade de ministre par le prince de Liang, envoya au nouveau souverain sa soumission. §
Erf 1373, le général Wang-wei (^ jjf^) entra dans le YUnnan pour engager le prince de Liang à reconnaître l'autorité impériale ; n'ayant pu réussir par la persuasion, il eut recours à la force et restât impuissant contre ce prince qui s'était emparé de tout le Ytin-nan. Wu-ylin, autre, général des Ming, ^^à à son secours sans arriver à de meilleurs résultats. ^^Us deux moururent dans le pays.
' C'e titre équivalait alors à celui de uiiaistre.
En 1381, Hung-wu, voulant réduire les restes de la dynastie mongole qui s'était fixée au Yun-nan, leva une année de 300,000 hommes et en remit la conduite à Fu Yu-tê (^ ^ ^), en le décorant des titres de Ying-chuan-liou
(ril jll ^) et de Chêng-nan Chiang-cliun (fjE ^ ^ ^). Ce général divisa son armée en trois corps, dont deux furent placés sous les ordres des généraux Lan-yli ' (^ 3S) et Mu-ying ^ (jp^ ^) ; il se réserva le troisième. Le prince du YUn-nan, T'ieli-mu-pu-hua, de cette famille Liang qui gouvernait depuis la mort de Lao-ti^ (;^ ^), informé de rapproche des Chinois, chargea son général mongol Ta Li-nia (^ M iB|) d'occuper, avec 100,000 hommes, CVU-ching* (ft 1^)i passage important où l'ennemi pouvait facilement être arrêté. Les combattants ne tardèrent pas à être aux prises; un moment Mu-ying fut sur le point d'être battu, mais Fu Yu-tê l'ayant secouru à propos. Ta Li-ma fut accablé sous le nombre et fait prisonnier avec une multitude des siens. Cette catastrophe frappa de terreur les localités voisines, qui s'empressèrent de faire leur soumission. Le prince, non moins effrayé, se réfugia dans la montagne de Lungma-shan^ (]|| jB| ^J). Un des officiers du général mongol, ayant échappé à la mort, vint le trouver dans cette retraite et lui peignit en termes tellement vifs la déti*esse de l'armée que le prince, en proie à un accès de désespoir, se précipita avec sa famille et son ministre dans le lac de Yunnan-fu^, qui les engloutit tous. Lan-yii et Mu-ying, à leur
ï II avait le titre de Yung-chang-hou (yU^ S ^^)'
2 Hsi-p'ing-hou (g ^ -^).
3 Le vieux prince de la famille de Liang; ils se succédaient de père en fils. * Aujourd'hui Ch'li-cireng-fu ; alors c'était un lieu fortifié.
^ Située à quelques lis au nord de Yiin-nau-fu. « Tien-ch'ih-hai.
FIN DE LA FAMILLE DES PRINCES LIAN(i. 177
arrivée à Pan-chmo (Jj^ j^), reçurent la soumission d'un grand nombre d'officiers. Le lendemain, ils campèrent à Chin-ma-slian (^ iB| llj), montagne des environs de Yiinnan-fu, où un officier Wnt déposer entre leurs mains le sceau du malheureux prince.
A l'approche des troupes imiiériales devant Yun-nan-fu (1381), beaucoup de vieillards et de notables, selon la chronique, vinrent au-devant des vainqueurs en brûlant des parfttms. Les généraux de Fu Yu-tê défendirent à leurs soldats sous les peines les plus sévères de se livrer au pillage et, après ces recommandations, ils entrèrent dans la ville sans causer le moindre désordre. Pendant que, dans Yiin-nan-fu, Von s'occupait de tout remettre en ordre, Fu Yu-té détachait 25,000 hommes pour pacifier les villes voisines de la capitale. En 1382, à la quatrième lune, les tribus du nord-ouest se mutinèrent et Fu Yu-te se concerta avec* Muying pour les faire rentrer dans le devoir. Celles de Tungcliuan et de Wu-ting furent durement châtiées ; elles perdirent 3,000 des leurs et une grande quantité de chevaux et de l^estiaux. Fu Yu-tê, s'étant aperçu que les peuples limitrophes ^u Ssû-ch uan étaient plus' faciles à gouverner que ceux du Yiin-nan\ demanda à rempereur que ces derniers fussent réunis aux premiers.
Tuan-pao, que nous avons vu reccmnaître l'autorité des
Ming, étant mort, l'empereur donna Tordre à Fu Yu-té de
donner à ses deux petits-fils les noms de Kuei-jen (^ ^)
6t de Kuei-i (^ |^) et en récompense des services rendus
jadis par leur grand-père, ils furent nommés, l'un Chén-fu^
' LeYiin-nan était alors divisé en 52/m, jçrands départements, 53 chnn et 52 h»ien. 2 Un mandarin de ce grrade a, en même temps, des attribntions civiles et
niîlitaires.
(^ ^) ^^ Wu-chaiig^ (^ ^) et Tautre Cliêii-fu à Yen-
En 1384, le YUn-nan étant à peu près tranquille et les mandarins civils se voyant impuissante à gouverner seuls le pays, et préférant l'amener par la douceur à des sentiments pacifiques, acceptèrent l'autorité des chefs indigènes; dès lors, avec le concours de ces derniers, leur tâche fut rendue plus facile et la prospérité sembla renaître. Fu Yu-te retounia avec ses officiers à la cour et l'empereur les récompensa libéralement des services qu'ils avaient rendus. Fu Yu-te reprit encore la campagne pour repousser les derniers rejetons des YUan, qui, de temps à autre, cherchaient à semer la discorde dans l'empire.
Le YUn-nan ainsi organisé, à part quelques troubles qui se manifestaient dans les disti-icts éloignés, on n'eut aucun événement grave à enregistrer; les tribus indépendantes des frontières, la plupart ruinées par Iles guerres sans relâche qu'elles avaient eu à soutenir, pariu'ent momentanément apaisées.
En 1438, un chef nommé Ssù-jên (^ 'fn), dont le ten-itoire était situé au sud du Chin-sha-chiang, se révolta. Avant d'en venir aux armes, on lui dépêcha des députés pour lui faire entendre raison; ce fut peine perdue. Ssù-jên envahit à la tête de ses partisans le territoire de Mêng-yang (^ ij^) et obligea Tiao Ping-yii ( 7f jj^ 3i), chef de ce district, de se retirer à Y'^ung-ch ang, où U mourut. Ssù-jên, enorgueilli de cet avantage, se para du nom de Fa (j^) qu'avaient porté les anciens rois Nan-chao. Quoique cette rébellion eût peu d'importance en comparaison des précédentes, elle ruina
> Dans le Hu-peh.
2 Dans le Shan-lisi.
SSÎJ-JÊN, CHEF INDIGÈNE, 8E RÉVOLTE. 179
néanmoins rextreme ouest du YUn-iian; le gouvernement en conçut des craintes et s'efforça de la comprimer. Ssù-jên Fa remporta plusieurs succès sur les troupes chinoises, mais, après de nombreuses vicissitudes, abandomié de ses partisans, il fut réduit, en 1448, à clierclier asile auprès du roi de Birmanie. Celui-ci, menacé d'une guerre avec la Chine s'il gardait à sa cour un pareil hôte, le fit arrêter avec sa famille et les envoya, chargés de chaînes, aux Chinois. Ssûjên Fa, convaincu qu'omie lui ferait pas de (luartier, se tua au moment où il allait être li\Té; selon l'usage, on lui coupa la tête et on l'envoya à la cour.
A dater de ce moment, la tranquillité commence à régner sur les frontières sud-ouest de l'empire et le Yiin-nan se résigne à la domination chinoise. M.ilgré l'indépendance et les concessions que la dynastie des Ming accorda aux nombreux chefs indigènes qui, sous sa direction, se partageaient l'administration locale, elle ne put jamais calmer les différends qui s'élevaient sans cesse entre ces chefs. Les impôts étaient néanmoins payés assez régulièrement. Les lling, d.ans rimpossibilité de changer le courant des idées de ces peuples ^ moitié sauvages, bornèrent leur autorité à une i)rotection nominale.
Il serait fastidieux d'énumérer tous les troubles passagers ^fà se produisirent dans cette province depuis la première occupation des Ming jusqu'à la fin de cette dynastie, à l'arrivée du célèbre Wu San-kuei (^ ^ ;(^). Ainsi que nous le verrons, ce général, grâce à son l^abile administration et à la connaissance qu'il avait des tribus huligènes, sachant aussi employer la force où elle était nécessaire, réussit à conquérir et à pacifier entièrement ce vaste territoire.
180 ESSAI HISTORIQUE SUR LE YtlN-NAN.
Nous placerons ici quelques notes historiques nécessaires à l'explication des événements qui ont amené le triomphe de la dynastie tartare et qui, en même temps, ont contribué à la conquête du Ylln-nan, à la soumission totale du Ssûchuan et d'une partie du Kuei-chou, où des tribus insoumises menaçaient de troubler la tranquillité; ces notes nous permettront, en outre, de suivre la marche du conquérant Wu San-kuei et nous donneront une idée de son (caractère ainsi que de son administration.
En 1G44, Cirung-chên (^ jïj||), deniier empereur des Ming, à la nouvelle de la marche de Li Tzû-ch eng (^ ^ J^ ) sur la capitale, fit quelques tentatives pour éviter à son peuple les hon'eurs de la guerre; mais les révoltés recevaient partout un bon accueil et partout des traîtres leur venaient en aide. Devant la capitale, Li Tzù-cheng trouva, comme ailleurs, des fonctionnaires prêts à trahir leur souverain pour se ranger du côté du plus fort, et, pendant que dans la ville les mandarins fidèles tentaient de repousser l'envahisseur, l'eunuque Tu Hslln (J^ ^), auquel on avait confié la garde de la porte de Chang-i-mên (^ ^ p^), la livra aux rebelles.
Dès lors, l'empereur se voyant perdu et voulant sauver sa famille du déshonneur, tua l'impératrice et frappa sa fille d'un coup de sabre, laissant cette dernière pour morte. Après avoir écrit avec son sang ses dernières paroles, qui finissaient ainsi : « Il faut que le prince meure puisque l'Etat meurt » aussi, » il monta sur la colline appelée Mei-shan (^j^ [Jj) et se pendit à un arbre au moyen de sa ceinture.
Li Tzû-ch eng s'histalla dans le palais impérial ; plusieurs ministres, par affection pour le régime déchu, se suicidèrent pour ne pas en servir un autre. L'usui^pateur, reconnaissant
WU SAN-KUEI AITELLE A SON SECOURS LES TARTAKES. 181
que la traliison des mandarins de l'empire était la iirincipale cause (lu suicide du souverain, qui, en somme, était estimé du |)euple, résolut de faii'c des exemples : à cet effet, il ordonna Taffestation de tous les grands mandarins qui avaient livré la (capitale et les fit exécuter.
Le général Wu San-kuei, alors en garnison à Shan-liaï-kuan ([Ij ^ H), infonné de la mort de Fempereur, conçut aussitôt le projet de le venger. 8e conduisant plutôt en sujet zélé (iircn prudent politique, il ne vit pas de plus sûr moyen (le battre Li Tzû-cliéng que d'appeler à son secours ces mêmes Tartares qu'il était chargé de (M)mbattre. Li Tzù-clfcng, informé de ce qui se passait, fut effrayé des conséquences que pouvaient amener les démarches de Wu San-kuei ; il fit venir en sa présence le père de ce dernier, Wu llsiang, et lui ordonna, sous peine de mort, d'écrire à son fils pour l'engager à se soumettre. Wu San-kuei, auquel la lettre de Wu Hsiang fut remise par un officier de Li Tzil-clféng, indigné des propositions qui lui étaient faites par cet envoyé, le chassa sans tenir compte de l'épître paternelle et se mit en niarehe pour Pékin. Li Tzil-cirông, à la tête d'une armée de 60,000 hommes, ayant à sa suite le prince héritier des Ming, qu'il avait fait prisonnier, et le père de Wu San-kuei, ^a à sa rencontre. La bataille engagée, ce deniier aurait ^té écrasé sans l'intervention d'un corps de 7,000 Tartares, sous les ordres de T'ien-ts ung, qui décida la victoire.
Li Tzû-chéng, battu, rentra à Pékin d'où il envoya un parlementaire iR)ur négocier la paix, mais les conditions de ^n emiemi lui parurent si exorbitantes que les hostilités recommencèrent. Dans d'autres engîigements, les rel)elles subirent plusieurs échecs. Li Tzii-ch éng, furieux, fit couper 'a tête au père de Wu San-kuei et la fit exposer sur les
remi)arts de la cité qu'il assiégeait. Le même jour, il fut proclamé empereur par ses mandarins sous le nom de Lichuang-wang (^ g| ^).
Li Tzii-ch'êng ne tarda pas à comprendre que la couronne qu'il venait de mettre sur sa tête était trop lourde à porter et, bien qu'il cherchât par sa conduite à se rendre populaire, il ne put réussir à faire oublier à la population qu'il était l'auteur de tous les maux qui affligeaient l'empire. Redoutant Wu San-kuei, dont les forces étaient réunies sous les murs de la capitale, il se décida à quitter Pékin, où il pensait que ses jours étaient en danger; il réunit à cet effet tous ses trésors et, avant de quitter la ville, fit mettre le feu aux portes et au palais impérial. Wu San-kuei, n'ayant d'autre but que sa vengeance, laissa la garde de la ville au général tartare T'ien-ts'ung (^ ^), son allié, rassembla toutes les troupes dont il put disposer et se mit à la poursuite du meurtrier de son père. Il l'atteignit rapidement et engagea le combat. De chaque côté, on lutta avec bravoure et les pertes furent considérables; à la fin, rusurpateur, jugeant la position difficile pour lui et son armée épuisée, battit en retraite jusque dans le Shan-hsi.
Wu San-kuei, avant d'achever la déroute de son ennemi, voulut rétablir sur le trône la famille impériale sans le secours des Tartares qui commençaient à l'inquiéter, et, ces alliés ne lui étant plus nécessaires, il leur fit des présents considérables, les remercia de leur aide et les pria de renti"er dans leur patrie. A cette demande, ils répondirent par des flatteries, prétextant que leur dévouement à l'empire chinois leur faisait un devoir de pacifier les provinces que la rébellion occupait. Wu San-kuei s'aperçut trop tard de la faute qu'il avait commise en appelant les ennemis naturels
Ir^
WU SAN-KUEI POURSUIT Ll TZÎJ-CirÊNG. 183
de rerapire à son secours, mais, impuissant à les renvoyer, il fiit forcé d'approuver ce qu'il ne pouvait empêcher. Établis solidement à Pékin, les Tartares s'emparèrent de tous les points stratégiques de la capitale et leur général Tients'uDg, qui y était resté pour maintenir Tordre, fit reconnaître comme empereur son fils, qui donna aux années de son régne le nom de Shun-cluh (||^ y{p^). Cet événement se passa en 1644 et fut l'origine de la dynastie actuellement régnante. I^ souverain étranger essaya d'adoucir le chagrin que ressentait Wu San-kuei de voir les Tartares maîtres de l'empire, et lui décerna le titre de Ping-hsi Wang (^ S î) ou Prince pacificateur de l'occident. Un mouvement en avant que fit Li Tzû-ch'éng tira Wu San-kuei de sa torpeur; il sentit sa haine revivre à l'approche du meurtrier de son père. Se .Irouvaut dans l'impossibilité absolue d'arracher des mains des Tartares, dont l'armée grossissait de jour en jour, l'empire usurpé, il résolut de poursuivre l'accomplissement de sa propre vengeance. La dignité de prince que l'empereur lai avait conférée lui parut mohis odieuse, et il partit avec le dessein arrêté d'anéantir Li Tzû-ch eng et ses partisans. Ce fut dans le Shan-hsi que les deux armées se rencontrèrent de nouveau, et cette province, ravagée déjà par différentes rebellions, eut encore à supporter des maux cruels. Li Tzûch eng eu fut chassé ; harcelé par Wu San-kuei et délaissé de ses partisans, il fut réduit à se cacher avec quelques hommes dans les monta,gne8 de Lo-kung. La faim les en fit sortir: recomius par les paysans et emmenés prisonniers, ils furent mis à mort, et la tête de Li Tzû-ch eng fut envoyée à Wu Sankuei. Sa vengeance assouvie, celui-ci revint dans le Shan-hsi, dont l'administration lui avait été confiée par les Tartares, ci il travailla à réparer les maux que la guerre y avait causés.
Les provinces du Fu-chien, Chiaiig-hsi et Sliaii-hsi soumises et la rébellion éteinte, les Tar tares se préparèrent à poiu'suivre leurs conquêtes dans le midi, c'est-à-dire jusque dans le Ssû-clùian, le Yun-nan, le Kuei-chou, le Kuang-hsi et le Kuang-tung. Ils commencèrent en ir>49 par le Ssùclùian, que le rebelle Cliang Hsien-chung (J^ ]^ ^ ) avait presque entièrement dépeuplé. En eifet, après avoir mis le Hu-kuang à feu et à sang, il avait fait irruption dans le Ssù-cb'uan. Le vice-roi Lung Wên-kuang (^ ^ ^fe) opposa quelque ré«ist<^nce, mais il fut tué d'une flèche; rien n'empccliait les rebelles d'occuper Ch'éng-tu, la capitale, et tout plia devant eux. Le prince de Jui (]^), de la famille des Ming, fut saisi et mis à mort, forfait dont s'autorisa sans doute Chang Ilsien-chung pour prendre le titre de Hsi Wang et donner le nom de Ta-shun (^ j]^) aux années de son prétendu règne. Ignorant et grossier, par conséciuent ennemi des lettrés, il fit mourii* un de ses officiers, homme instruit, pour lui avoir proposé une réforme utile; le même sort fut réservé à tous les lettrés des environs, « afin », disait-il, « de se défaire de tous ces donneurs de conseils >'. Plus il versait de sang, plus son caractère devenait sombre et féroce. Dès qu'il apprit que les Tartares mai'cliaient contre lui, il ordonna h un de ses généraux d'occuper Hanchung-fu ('^ pjï j^), qui était la clef de la province ; mais cet officier, (jue révoltaient les cruautés de son chef, livra la ville et i)assa dîins les rangs de l'ennemi. Furieux de cette trahison^ Chang Hsien-chung jura d'exterminer jusqu'au dernier les habitants du Ssû-ch'uan, horrible serment qu'il accomplit en partie, et, pour laisser des ti-aces durables de sa vengeance, il fit mettre le feu à toutes les villes de la
* Voyez DE Mailla.
LE PRINCE KUEI. 185
province. Wu San-kuei fut un des généraux employés à combattre ce rebelle, qui mourut percé d'une flèche. La mort du tyran fut accueillie de tous côtés avec enthousiasme, et les quatre lieutenants de Chang Hsien-chung, abandonnés d'une partie de leurs soldats, passèrent dans le YUn-nan.
Deux d'entre eux réussirent à maîtriser presque toute la province. En 1651, ils firent semblant, afin de se prociu'er un appui, de se soumetti-e au prince Kuei (;(^ ^), dernier rejeton des Ming. Celui-ci, craignant de tomber entre les mains des Tartares, qui poursuivaient sans pitié les membres de sa famUle, et n'osant se fier à (*e8 farouches rebelles, aima mieux sortir du territoire de l'empire et aller chercher un asile dans le Mien-tien ^ (|g >^), où il demeura sept ans. Avec le concours du roi de ce pays qui l'avait très bien reçu, il tenta vainement de rétablir la dynastie de ses ancêtres. En 1657, un parti se forma dans le Kuei-chou en faveur du prince Kuei : les chefs Ma Clung-chung (,g| jH ^) et Ma Hui-lising (|| ^ ^) parvinrent, à force d'intrigues et de patience, à mettre une armée sur pied et à entraîner le vîce-roî dans leur projet de soulèvement. En très peu de temps, toute la province s'étant déclarée en faveur du prince exilé, les meneurs envoyèrent des courriers dans le royaume de Mien-tien pour informer Kuei Wang de ce qui se passait et l'inviter à revenir. Ce succès, que ses partisans venaient de remporter dans le Kuei-chou, éveilla dans l'esprit du prince des idées ambitieuses. Tl vendit tout ce qui lui restait d'objets précieux, réunit une petite troupe de soldats et se niit en route, en 1658, de façon à traverser le Yiin-nan, oii on lui avait fait espérer que la population ferait cause commune avec lui.
> Bûrmanie.
Le fameux Wu San-kuei, à qui l'empereur avait doimo, en récompense de ses services et à titre de principauté, les provinces du YUn-nan et du Kuei-chou, guerroyait à l'ouest du YUn-nan contre des tribus de la frontière, lorsqu'il apprit le départ du prince Kuei. Aussitôt il renonça à ses opérations contre les sauvages et se porta rapidement en avant pour attendre le prince au passage. Grâce à d'habiles manœuvres, il réussit à le surprendre et à s'emparer de sa personne et de son fils, sans être obligé de recourir à la force; une partie des serviteurs qui formaient la suite du prince se donnèrent la mort et ses soldats se débandèrent. Comme le prince et son fils étaient les seuls rejetons directs de la dynastie déchue, Wu San-kuei, afin d'ôter aux Cliinois tout prétexte de révolte et jusqu'à l'espérance de rétablir cette dynastie, les fit étrangler tous deux.
Puis il passa dans le Kuei-chou et dispersa la rébellion; de là, il «ntra dans le sud du Ylin-nan et arriva à T'icushéng-ch'iao ^ (^ ^ :j^), la quinzième année de Shun-cirih (1658). Dans ces parages, il combattit les chefs de tribus soumises jadis en partie auxquels la dynastie des Ming, préférant employer la persuasion, avait laissé une grande indépendance ; il les refoula non sans peine et laissa en certains endroits stratégiques des corps d'occupation^, esi)ècc de colons militaires auxquels il distribua plus tard les plaines, et continua sa marche siu* Lin-an (^ ^), mettant tous les petits chefs à la raison.
* Ce district fait partie aujourd'hui du dOspartement de K'ai-hua-fu
2 Une grande partie des soldats qui les composaient étaient du Hu-kuan»: et du An-huei; cela explique le gi-and nombre de familles originaires de ces provinces que l'on trouve dans ce pays.
WU SAN-KUEl PACIFIE LE YÛN-NAN. 187
Le midi du YUn-nan et une partie du centre pacifiés, Wu San-kuei, après trois ans de luttes continuelles, arriva dans la plaine de K\m-ming (^ Ç^) et établit sa résidence à Yiln-nan-fu. Ses relations avec Péking, un moment interrompues, reprirent leur cours. L'empereur, ne sachant comment recompenser un si grand guerrier qui, non-seulement avait amené la dynastie tartare sur le trône après en avoir chassé l'usurpateur Li Tzfl-ch eng, mais encore avait considérablement agrandi ses possessions, lui octroya toutes les distinctions, tous les honneurs susceptibles de flatter son ambition.
Le YUn-nan, quoique plus peuplé à cette époque de véritables indigènes qu'il ne l'est aujourd'liui, avait la plus grande partie de ses plaines, qui forment actuellement ses meilleures terres, couvertes de forêts vierges et de marais ; les habitants d'alors, créatures à demi sauvages, s'occupaient peu de leur bien-être et ne cultivaient la terre que selon leurs modiques besoins. L'aspect de la province, d'après les descriptions qu'en ont laissées les historiens chinois, éta,it des plus pittoresques : les forêts vierges se prolongeaient sur toutes les montagnes et occupaient une grande surface du pays. Les habitants des vallées, pour être à l'abri des bêtes féroces, construi- ^icnt leurs demeures sur des arbres ou sur des hauteurs ^l^'ils entouraient de palissades. Malgré leur grossière ignorance, il paraît que la nécessité de se défendre contre les '>êtes fauves ou contre leurs voisins leur avait suggéré l'idée de travailler les métaux, le fer surtout, qui leur servait à fabriquer des instruments tranchants et aussi des outils d'agriculture. Dans leurs guerres continuelles, l'arc semble avoir été l'arme favorite; ils le façonnaient avec une essence de bois particulière qui croissait dans les forêts.
iVvT
Wu San-kuei profita du crédit que lui donnait le succès de ses armes pour obtenir du gouvernement central des sommes considérables d'argent qui lui permissent d'étendre ses conquêtes; il fit aussi des levées chez les indigènes et dans les provinces voisines pour augmenter le nombre de ses soldats, et il prit les mesures nécessaires pour pacifier la région au-delà de Ta-li-fu. Il renforça *les troupes d'occupation qu'il avait laissées dans toute la partie méridionale et distribua aux soldats en garnison les terres que les indigènes avaient été forcés d'abandonner. Ces colons militaii'cs se mii'ent à défricher avec ardeur cette terre fertile afin de se créer des ressources, et en peu de temps, ce pays, naguère inculte, produisit beaucoup plus que ne l'exigeaient les besoins de la population.
Afin de se rendre populaire parmi les aborigènes qu'il avait si durement traités en les expulsant de leurs vallées natales et en leur interdisant d'y reparaître sous peine de mort, Wu San-kuei se relâcha de cette rigueur vis-à-vis de gens malheureux dont il n'avait plus rien à craindre et leur permit de revenir dans leurs foyers afin de donner plus de développement aux exploitations. Cette concession, d'une adroite politique, fut saluée avec recoimaissance par les indigènes, qui, trouvant chez les nouveaux propriétaires du sol une existence facile,, perdirent peu à peu la grossièreté de leurs mœurs primitives.
La partie du YUn-nan située dans les environs de la capitale, où l'autorité chinoise était plus puissante, se pliait sans murmure aux exigences de la dictature. Quant aux districts un peu écartés, ils conservèrent leur indépendance. En dépit des efforts de Wu San-kuei, ce ne fut qu'avec le temps que ces peuplades se laissèrent aller au courant
WU-SAN-KUEI EST APPELÉ A PÉKING. 189
civilisateur qui les entraînait. Le contact des fonctionnaires instruits, civils et militaires, qui furent envoyés dans cette province, amena une grande amélioration dans les idées naïves d'un peuple simple et ignorant. Les vétérans, auxquels Wu San-kuei avait distribué des terrains, se marièrent el, au bout de quelques générations, le pays fut entièrement transformé. Les Chinois, secondés par les aborigènes, étendirent leurs cultures et défrichèrent les vallées jusque là restées en friche, de sorte que les revenus publics devinrent bientôt plus que suffisants à défrayer les dépenses de Tadfflinistration.
Quand toutes choses furent en voie de prosi)érité, Wu Sankuei s'établit définitivement dans le Yiin-nan. Il aimait beaucoup ses peuples et les gouvernait en père, mais, ayant fait longtemps la guerre et sachant par expérience le peu de confiance qu'il devait avoir dans la soumission des turbulentes tribus de la frontière, il continua d'entretenir sur i)ied une armée considérable, toujours prête à agir selon l'occasion. Ces précautions inspirèrent de l'ombrage à la cour de Péking; certains ministi-es, jaloux de son indépendance, le représentèrent comme méditant une révolte. L'empereur K'anglisi (J^ EE), tenant compte de l'âge de Wu San-kuei, feignit de ne pas croire à ces insinuations et refusa d'user contre lui de violence; toutefois, pour s'assurer de sa fidélité, il rinvita à venir en personne lui rendre hommage (1672), formalité dont il ne s'acquittait plus depuis longtemps.
La coutume des Man-chou étant de garder à la cour les fils aines des généraux ou princes qu'ils envoyaient en mission pour mieux s'assurer de leur fidélité, le fils de Wu San-kuei figurait au nombre de ceux que l'on retenait comme otages; informé des soupçons élevés sur la conduite de son
190 ESSAI HISTORIQUE SUR LE YOX-NAX.
père, il lui écrivit pour le prémunir contre le danger qui le menaçait. Ainsi averti, Wu San-kuei répondit qu'accablé par Tâge et les infirmités, il était hors d'état d'enti-eprendre le long voyage qu'on exigeait de lui et que, du reste, il avait chargé son fils de présenter en son nom à Fempcreur riiommage accoutumé. Cette réponse évasîve donna de nouvelles armes à ses ennemis, qui pressèrent d'autant plus le souverain de châtier le rebelle.
K'ang-hsi, différant encore, se contenta d'insister de nouveau auprès de Wu San-kuei pour qu'il accomplît luî-mêine la prestation de l'hommage. Celui-ci reçut les ambassadeurs impériaux avec toutes les marques de respect dû à leur caractère et les combla de cadeaux magnifiques; mais après avoir appris d'eux l'objet de leur mission, il leur demanda avec colère si les Tartares avaient oublié que c'était lui qui les avait inti'oduits en Chine. « Croit-on, » ajouta-t-il, « que
> je sois assez aveugle pour ne pas voir le motif de l'ordre » qui m'appelle à Péking? Je m'y rendrai si on le veut
> absolument, mais ce sera à la tête de quati'e-vîngt mille y> hommes pour rappeler à la dynastie tartare ce qu'elle me » doit. »
Aussitôt que les envoyés de l'empereur furent partis, il reprit l'habit chinois *, et tout le Yiin-nan suivit son exemple. Il interdit l'usage du calendrier des Clnng (*^) et en fit publier un nouveau. Puis il se mit à la tête des troui)es, entra dans la province de Kuei-chou, qui se déclara en sa faveur; celles du Ssù-chuan et du Hu-kuang en firent autant.
Pendant ce temps-là, le fils de Wu San-kuei, qui était à la capitale, ti'availlait à favoriser les desseins de son père en ourdissant un complot, qui, s'il avait réussi, aurait porté un
' C'est-à-dire le costume des Ming, avec les cheveux longs.