EN ROUTE POUR MAN-HAO
En dehors de la grand' route, un sentier nous conduit dans un vallon, qui abrite le village de Lêng-sluii-kmi (Jf^ ;jc P ). Nous espérions y rencontrer Fcng Tu-ssu, d'après ce que nous avaient dit ses amis de Mcng-tzfl; mais il était allé passer une inspe(*tion dans les environs. Ses gens nous offrent ^hospitalité; nous la refusons dans l'espoir d'atteindre Sliuitîen (jjc PB) à la nuit. Sur le plateau qui domine Lêng- **hui-k'ou jusqu'à Sliui-t'ien, le sol est d'une nature plus productive; au milieu de ces plis de terrain où le buffle promène péniblement la charrue, les indigènes pratiquent en grand l'écobuagc et cultivent des pomnies de terre, du sarrasin et du blé de Turquie.
A peu de distance de Lêng-shui-k'ou, nous reprenons la
ff'^nd' route, du haut de laquelle nous pouvons voir, à
yiielques lis plus bas, au centre d'une vallée très fertile, le
'ûoileste village de Shui-fien, encadré de tous côtés par de
^^tites et abruptes montagnes. Comme son nom l'indique,
î^Jiiii-t'ien occupe un terrain à rizières; il se compose d'une
nngtaine de maisons en terre et couvertes en chaume, habi-
^^^H par autant de familles, qui, plus heureuses que leiu's
voisines, peuvent cultiver du riz et d'autres céréales. Malgré
sou isolement, tout s'y vend très cher relativement aux autres
villages de montagnes; peut-être les marchands abusent-ils
de la nécessité où nous sommes de leur acheter : ainsi ils
nous demandent 500 grosses sapèques ou Tao-kuang chien ^
pour un chapon, qui dans n'importe quelle ville n'en aurait
pas coûté plus de 300, et dans la crainte de ne pas le
' Les sapèqnes frappées sous le rè^ne de reuipcrenr T«ao-kiian|a: sont beaucoup pta» grosses que les autres et la composition en est meilleure; elles ont par coneéiineut plus de valeur. 4 Lin-an, pour un taël de b(m argent, on reyoit eu échange eerUê sapéques. »
27G DE MÊNG-TZD A MAN-HAO.
vendre, ils finissent par nous le eéder à ee prix. N passons la nuit dans une chambre contiguë aux éeur heureusement on avait ])réparé notre coucher sur des faj de roseaux, car sans cette précaution, nous aurions été rangés toute la nuit par des visiteurs inattendus : h cha instant, une famille entière de jeunes pourceaux, (pii ava leur niche dans Técurie, venaient nous rappeler, si nous avi pu l'oublier dans notre sonmieil, que nous étions dans tenue chinoise en route pour Man-hao.
Au point du jour, les muletiers et gens de corvée ) parent leur déjeûner; chacun règle ses dépenses, et hi cî va ne se met en marche. -
La route est difficile et les endroits qu'elle traverse ^ d'un aspect sévère. On suit le lit du toirent qui descend Shui-fien, lequel va s'engouffrer, avant d'aiTiver à Yao-t dans un souterrain.
Yao-fou, séparé de 8hui-fien par une distance de If) s'élève . sur un petit mamelon ; c'est un hameau comme précédent. Nous reti'ouvons ici une partie des porte-faix bêtes de somme, qui n'avaient pas trouvé à passer la i dans l'autre localité. Ce qui a beaucoup contribué à fi connaître Yao-fou plus que les autres villages échelon sur la route, c'est que les muletiers et marchands ne t cendaient à Man-hao, qui en est à 35 lis, que pour fi leurs affaires et remontaient le même jour à Yao-fou, 1 jours convaincus qu'ils n'auraient pu rester une nuit à Mansans êtie malades. C'est aussi à Yao-fou que le gouvei ment a établi la douane-frontière pour tous les produits suivent la voie du Tung-king, parce qu'il n'y a point passage plus (^ommode. Les maisons y sont bien mi< bâties que cellçs des villages que nous avons traversés de]
LE VILLAGE DE YAOrOU. 277
Mêng-tztt; et les familles, au nombre cViine vingtaine, y
semblent vivre à Taise. Au reste, dans les montagnes, les
dépenses de la vie sont si minimes, que si la terre rapporte
un tant soit peu, cela suffit à les défrayer. De chaque côté
s'ouvre un vallon cultivé avec soin. Nous rentrons dans une
zone qui paraît plus privilégiée sous le rapport du climat:
la végétation est beaucoup plus active, et dans les bas-fonds
et ra\ins croissent des bambous très élancés, dont quelques-uns
atteignent 12 et 15 centimètres de diamètre; la verdure est
éclatante comme au printemps; des bœufs et des chèvres
paissent sur les mamelons; la culture est à peu près la
même que dans les parages que nous venons de quitter.
Au sortir de ce village, la chaussée, pavée en granit, s'élève, par une suite de lacets, le long d'une montagne très escarpée; la végétation disparaît peu à peu, le sol devient rocailleux. Sur le faîte, la plupart du temps couvert de brouillards, le voyageur a atteint un des points les plus élevés du YUn-nan. S'il est favorisé par un temps clair, il peut embrasser d'un coup d'œil le vaste panorama qui se déroule devant lui : une mer de montagnes, qui, de cette hauteur, moutonnent à l'horizon comme un grand nombre de tumulus dispersés dans une plaine, s'étend dans toutes les directions; vers le sud, on peut deviner le cours du Hungchiaug, qui serpente entre deux chaînes de montagnes dont 1^8 cîmes calcaires s'infléchissent en s'éloignant vers le Tung-king.
La descente jusqu'à Man-hao n'a pas moins de 25 lis.
Pendant les deniières années de la rébellion, aucun travail
"^ réparation n'a été fait; en plusieurs endroits, les torrents
^^^ changé de cours, et des éboulements ont eu lieu, ce qui
contraint les muletiers à faire office de cantonniers, s'ils ne
27>i DE MÊNir-TZi: A M.V-VaA«»
vf-ulent pft.^ voir roaler lenn* bête>» «ïaoî* ks préi*ipîces qu* rencontre à chaîne pa.^: re n*er*t miàveif beaaconp «ie pr r-^urionn qn'ïl e>»t p#>wîble «le tranrhir irerraiiLH pa^^j^ajre^, ■ n n'y a rte plaide à peine qne p^mr nn homme.
A peu preM à mi-i-ôte. j^nr nnt: platetorme. im petit temp f^Ht adfWi^é à nn immense hlo4^ de jrranit. r'e^ît là oii. su vant rnj<i^e. le>» voyageant et muletiers viennent pré.sent« nn morr-ean de b^û^ quelronque de la «nr^^sv^eur d'un rrayr f\n\U dép^went rlaas len fentes du nxher. pour remerrier ffénie de la montagne de les avoir pn>tégés pendant eer [partie du trajet, (ht dirait que ees milliers «le copeaux • de bAtonneth. qu'on s'e.^t appliqué à faire entrer dans I pierre, (tut .ser\'i de jouets à une multitude d'enfants.
An bout de cette plateforme entre laquelle coule un rul= jM'Hiu on p^'ttt voir au bas de la montagne le fleuve Rcuig. l'ïlnng-diiang; couler paisiblement entre les montagnes qi resserrent srni lit.
Tette secfuide partie de la descente ne présente pas moin de difficultés que la première. Plus nous descendons, plus 1 changement de température est sensible : l'aù' \if et frai des hauteurs fait place à une atmosphère lourde et chaude La végétation, qui était presque nulle, devient de plus e plus active et forte : les lianes et les herbes de toutes sorte Hc nich*nt aux arbustes et aux tamariniers. Sur le flanc d hi tuontagnc, partout où la couche de teiTe végétale est asse épaisse, rinfatigal)Ie indigène, trouvant, depuis la fermetur de ht voie du Tung-king, à vendre le coton à un très liai prix, défrii'he avec activité cette terre, jusque là resté vierge, f>our y cultiver le cotonnier; (*ette culture toute n ccutc a donru' de bons résultats en ces dernières année aussi se dévelop])e-t-elle dans tous les environs.
.UlRIVEE A MAN-HAO. 279
Plus bas, avant (V arriver au village, nous trouvons sur de petits plateaux, les ananas et les bananiers en plein rapport. L'alouette de Mandchourie que les Chinois appellent kuLct^mei paraît se plaire au milieu de ees solitudes, car on la trouve en grand nombre, ne cessant de faire entendre le tîml)re sonore de sa voix que l'écho repète dans les vallons. Le coq de bruyère, la perdrix grise et quelques chevreuils sont à peu près le seul gibier qu'on y rencontre; de temps à. antre, quelques léopards font leur apparition, mais rarement. Dans la descente, nous sommes constamment surpris par les perdrix ou les coqs de bruyère, qui chantent presque sous nos pieds; ces animaux, n'étant pas chassés, courent dans les herbes sans s'envoler.
Xous entrons à Man-hao par une chaleur accablante ; pas le moindre souffle d'air au fond de ce défilé, il a plu un peu la veille, et les vapeurs qui s'exhalent de la terre rendent la chaleur encore plus insupportable.
Nos compatriotes, arrivés depuis le 27 février avec M. Du-
puis, qui les avait quittés deux jours plus tard pour se diriger
^^ers la capitale, commençaient à trouver le temps long ; aussi
iiiterrogeaient-ils souvent les sinuosités de la montagne pour
^oîr si l'on ne venait pas enfin les relever de leur longue
action. L'itn des chefs cantonnais du village de Chung-hu,
^t Tun des plus gros marchands de l'endroit, nous reçut très
^cordialement ; comme on nous attendait, il avait fait préparer
des logements dans sa maison à notre intention. C'est lui,
î^i, à l'arrivée de l'expédition, s'était acquitté, d'accord
avec M. Dupuis, de toutes les démarches nécessaires pour
nourrir et loger les quatorze Européens qui, pour la pre-
"'ïère fois, pénétraient dans le Ylin-nan par la voie du
"^^ing.king.
280 DE MÉXt; TZr A MAX HAO.
Le lendemain, la plupart des marrhand^^ cantonnais vinrent noim faire visite; qaelqnes-ans avaient habité Hongr-kong et, ponr nouft convaincre du fait, baragouinaient des mots anglais. Tons ces marchands, que la fermeture de la rivière avaient en partie ruinés, ne savaient comment féliciter le hardi pionnier européen du voyage qu'il venait d'accomplir et se réjouissaient des conséquences avantageuses qui en devaient résulter pour eux.
Hsin-man-hao \ bâti sur la rive gauche du fleuve, au pied de la montagne de Wang-fai-pu, n'a aucune importance administrative; mais c'est là que s'opère le transit des marchandises qui viennent par mer ou qui sont dirigées sur les ports du littoral. Au moment de notre passage, il n'y avait pas plus de cinquante familles, dont les deux tiers environ sont cantonnaises et le reste appartient au Yiln-nan ou aux autres provinces; fixées dans le pays depuis longtemps, elles relèvent ^^^ pour le commerce, des maisons de Hong-kong, de Canton, de^:^ Macao ou de quelque port de la côte. Une grande parti^^ du village est occupée par ne vastes remises, où sont emmaga — KJnées les marchandises de transit.
D'après les établissements et l'organisation qui subsistent encore aujourd'hui, l'on peut se rendre compte du grand mouvement commercial et des transactions considérables qui avaient lieu alors que cette voie était libre. Depuis l'inter-
• Sur la rive droite est le vieux Man-hao, qui ne compte pas plus de trente n ((uarante familles; il a été de tous temps habité par les Pa-i et I-jên. Quand les ('antonnais firent iiTuption dans ces parages, par la voie du Tung-king", atin i\v ne pas être confcmdus avec les aborigènes et pour être plus à proximité de la rout(î (|ui descend de Méng-tzn, ils bâtirent leurs demeures et magasins sur la riv»^ gauche. ïa' vieux Man-hao fut le sujet de grandes disputes entre Chang Lai- <'h1ng et VangMing, chef Pa-i, qui l'administrait; le preriiier, malgré Tappui des Cantonnais, fut repoussé dans ses prétentions.
282 r)E MENG-TZÙ A MANHAO.
parviennent à s'emparer de quelques individus pour les atteler à la charrue. Quant aux moutons, on en trouve beaucoup sur les montagnes de rintérieur, et fort peu sur les borcLs du fleuve; les chèvres sont communes. Comme les membres de l'expédition Dupuis, depuis leur arrivée, n'avaient pour nourriture que des chètres, du mauvais poisson ' et du porc, on juge si les dix moutons que nous avions amenés de Tachuang furent les bienvenus.
Il y a une assez grande variété de légumes, les jours de marché seulement : pommes de teiTe, aubergines, tomates (nous n'en avions pas encore vu au YUn-nan), etc.; peu de fruits, par exemple des ananas et des bananes encore vertes. Tous les autres produits de consommation chinoise y figurent pour une grande part; du coton, récolté dans le pays, est offert sur le marché au prix de T*** 19 (133 fr.) le picul, soit 100 li\Tes chinoises (environ (50 kilos); quelques pièces de cotonnade, tissées par les indigènes sont veiidues à T'0,90 (0 fr. 60 c.) la pièce longue de 10 mètres et large d'environ 30 centimètres. Absence complète d'articles européens.
Le sel est peut-être dans ce marché ce qu'il y a de plus cher : la route du Tung-king étant fermée, il est apporté des mines de Lin-an. A cette époque, il valait 130 sapèques la livre (5G c). Un I-jên vient nous offrir un morceau de cristal de roche, du poids d'une livre et demie, et nous demande deux livres de sel en échange. Ce marché conclu, il nous donne quelques renseignements sur la provenance de cette matière, qui, à ce qu'il semble, est assez commune dans les environs. « Dans une vallée, » dit-il, <^ je préparais, avec
» La pêche en rivière est aussi abondante que facile, mais la chair des poissons n'a aucune saveur.
SEJOUR A MAN-IIAO. 283
5 mon frère, le terrain qui devait recevoir un plant de riz, ■> quand le soc de la charrue, en retouniant la terre, mit ^ au jour une pierre brillante ; nous arrêtâmes le buffle et, ^ en quelques secondes, nous retirâmes un bloc de cristal ^ pesant emdi-on 6 livres. Mon frère ayant exige innnèdiate- ^ ment sa part, nous le divisâmes à coup de bêche; une ^ grande partie fut réduite en poudre, et le morceau à peu ^ près de la grosseur de celui que vous tenez a été vendu ^ par mon frère. > Des informations recueillies à d'autres •*^iurces nous apprirent qu'en effet le cristal abonde dans ce district; les imligènes ne l'exploitent pas, mais ils en trouvent ^^iivent en travaillant leurs champs.
ifCS quelques barques que nous voyons amarrées devant ^ v^illage naviguent entre Lao-kai, Hsin-kai et Man-hao; ^^it&^ (l'un bois rouge très dur qui croît en abondance dans ^^« <V)rets voisines du fleuve, elles ont le même type (sauf ^ne -forme plus allongée) que celles qui transportent les marchai.^ dises sur le Chin-sha-chiang. Ainsi que ces dernières, et ^ cause des nombreux défilés où des falaises s'élèvent (ie chaque coté du fleuve, elles ont des voiles qui se dé- ^0U\^nt le long du mât et se fixent à la façon des bannières ; \eft courants du vent ne permettent pas un autre genre de voilure. Elles sont également pourvues à l'avant d'un long aviron, qui sert à faire évoluer rapidement le bateau dans les passages difficiles. Les barques venant de Ha-noï dépassent rarement Lao-kai; à i)artir de ce point, les rapides sont nombreux et la profondeur du chenal diminue beaucoup. En outre," plusieurs barrages ajoutent aux difficultés de la navigation et, bien que le chargement des barques ([ui trafiquent entre Lao-kai et Man-hao n'excède pas plus de 100 à 150 piculs, on est obligé, pendant
284 DE MÊNG-TZO A MAN-HAO.
l'hiver, de les haler^ mr les galets, faute d'un tirant d'eau suffisant ^
Quant aux barques qui naviguent entre Lao-kai et Ha-noï, elles portent de 230 à 270 pieuls; ce cliargeraent est considéré par les gens du pays comme la moyenne. Les marchandises sont en général transbordées^ dans ce village sur les barques qui vont à Man-hao. Les Chinois et indigènes, qui n'aiment pas les longs voyages, circonscrivent les leurs entre ]\Ian-hao et la frontière annamite.
Depuis l'interception de cette voie, le nombre des barques affectées au transport des marchandises ou des passagers a diminué; Liu Yung-fu, chef des rebelles de Lao-kai, en a saisi beaucoup; or, comme le commerce était mort, les constructeurs ont cessé leurs travaux.
Un sentier, tracé sur le flanc de la montagne, du côté de Lao-man-hao, est la voie que suivent les habitants ou voyageurs qui se rendent par terre à Hsin-kai, Lung-pu, Lao-kai et les villages de Fintérieur.
Pendant notre séjour, le fleuve crut subitemnt de 1"*,50 environ. Le courant, presque insensible dans les jours précédents, avait considérablement augmenté, surtout du côté des bancs de galets situés à quelques lis en aval de Manhao. Ces crues subites sont dues, selon les habitants, à des
* La même difficulté se présente dans le Ssti-ch'iian. Sur la rivière de Yunp:ning, par exemple, quand les eaux sont basses, on est bien souvent obligé de faire entrer les bateliers dans l'eau pour franchir certains bancs de galets roulés, où l'eau manque.
2 Cet inconvénient ne se produit sur le fleuve du Tung-king que pendant les mois do janvier, de février et d'une partie de mars-, le reste de l'année, d'après ce qu'affirment les gens de Man-hao, l'eau coule en abondance.
3 En aiTivant à Lao-kai, en 1873, M. Dupuis, afin d'éviter les ennuis du transbordement, fit aller jusqu'à Man-hao, et sans difficulté, tine barque chargée à Ha-noï, capitale du Tung-king.