‹ La province chinoise du Yün-nanChapitre 42 sur 91 · TROISIÈME SIÈGE DE YCN-NAN-FU · texte numérisé non relu

TROISIÈME SIÈGE DE YCN-NAN-FU

provenances'. Ces armes, depuis longtemps mises au rebut en Europe, avaient été vendues par des Anglais aux Birmans qui, à leur tour, les cédaient aux rebelles. Le nombre n'en était pas suffisant pour permettre d'en distribuer à tous les combattants ; on en livrait une certaine quantité aux chefs qui les répartissaient entre les soldats placés aux avant-postes ou dans les positions difficiles; Le reste des troupes était armé à la chinoise, c'est-à-dire de lances, de piques et de fusils à mèche. Dans un pays où les armuriers n'existent pas, chaque soldat possédant une arme, bonne ou mauvaise, doit l'entretenir à ses frais, et si, le jour du combat, il va au feu avec un fusil hors de service, il est victime de sa propre négligence. En fait d'artillerie, l'armée ne possédait que de gros fusils de 5 à G centimètres de diamètre, longs de 2 ",60 environ, en fer forgé et montés sur des pivots adaptés à des chevalets.

Les impériaux, armés du fusil à mèche dont la portée est dérisoire, ne tardèrent pas à reconnaîtie la supériorité des armes de leurs adversaires. S'ils avaient tous été pourvus d'armes à feu, ils auraient eu, en bien des cas, l'avantage sur les rebelles qui opéraient dans l'intérieur. Mais le gouvernement, pris à l'improviste, n'avait pas eu le temps de compléter l'armement, de sorte que la majeure partie de ses défenseurs n'avaient que des lances, des piques ou des sabres. Sous le rapport de l'artillerie, les impériaux n'étaient guère mieux partagés; tout ce dont ils pouvaient disposer consistait en pièces de rempart fondues au dix-septième siècle sous la direction des Jésuites, et qui, sous une épaisse

1 Panni celles, que nous avons vues figuraient des fusils de rempart, de manufacture aUemande et anglaise, et beaucoup de fusils français portant sur la platine: Fabrique de ChâtOleravU, 1830.

couche de rouille, portent le monogramme de la fameuse compagnie.

Quelques mois s'étaient écoulés depuis l'investissement de la ville ; des deux côtés on avait exécuté de grands travaux, et les impériaux avaient opéré des sorties dont le résultat avait été désastreux. La voie de l'est, la seule par laquelle ils se ravitaillaient, fut prise par les rebelles ; et, s'ils n'étaient secourus, ils devaient forcément être réduits par famine.

1869. — Tsên Yu-ying, que nous avons laissé à Ch'iiching-fii, apprenant que les communications avec la capitale étaient interceptées, laissa .2,000 ou 3,000 hommes à son frère qui était à Hsuan-wei (^ j^), et quitta son quartier général avec six bataillons ^ pour se porter au secours de la capitale. Son arrivée à Ta-pan-ch'iaô (^ ig^ i^ fut connue des rebelles, qui renforcèrent aussitôt leurs postes; malgré ces précautions, ils n'empêchèrent pas la jonction des troupes impériales; les nouveaux venus se retranchèrent solidement dans leurs positions, chèrement reconquises, et le ravitaillement de Yiin-nan-fu continua comme par le passé. Le Fu-tai rentra dans la capitale et prit une part active à la défense. .

H serait difficile de retracer les scènes de désolation et de tuerie sans exemple qui se succédèrent pendant cette période. Les événements étaient arrivés à un tel point que le moindre revirement pouvait faire pencher la balance en faveur de la rébellion; les mois se suivaient sans améliorer le sort des impériaux, et la nombreuse population qui s'était réfugiée dans la capitale en était réduite à la deniière

* Le bataillon ou liang-tzà (^^à •^) est fort de 600 hommes.

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extrémité. Les vivres étaient hors de prix, car les convois n'arrivaient à destination qu'avec des précautions infinies; le feu des rebelles couvrait la route, et de temps à autre même les voyageurs en étaient victimes. Au nord, des bandes de pillards sortis on ne sait d'où dévalisaient les gens et arrêtaient les convois. La route du Ssû-chuan, coupée en divers endroits, rendait très difficile le transport des marchandises. L'autorité provinciale ne savait plus comment faire face aux exigences de la situation; les coffres de TEtat étaient vides, et il n'y avait à compter sur aucune ressource puisque tout le pays était entre les mains des rebelles ou de chefs qui administraient eux-mêmes.

Le Fu-t'ai profita de la confiance que son retour avait fait naître pour adresser un appel aux commerçants et propriétaires qui avaient des capitaux disponibles; il leur représenta la position comme désespérée s'ils ne venaient, par leurs ressources, l'aider à sortir du mauvais pas où il se trouvait, et leur promit en échange de leurs avances des bons sur le trésor de la province, remboursables à la fin des hostilités. Ceux qui avaient des fonds disponibles, répondirent bon gré mal gré à l'appel du Fu-fai, aimant mieux courir la chance d'être remboursés à longue échéance que d'être pillés par les rebelles.

Après plus d'une année de luttes continuelles qui n'avaient eu pour résultat que d'aggraver la situation des deux armées, le général des rebelles, le Ta-ssù-jung (^ "^ 5^), pressé par Tu Wên-hsiu, essaya de pousser les opérations du siège. Le Yuan-shuai, ne recevant depuis longtemps que des nouvelles évasives, perdait patience et craignait, avec juste raison, qu'un trop long séjour sous les murs de Ylin-nan-fu ne finît par démoraliser ses troupes et par ruiner son prestige. Il

commençait à entrevoir sous des couleurs plus sombres l'accomplissement de son rêve.

En effet, les rebelles, qui, depuis plus d'un an, campaient dans la plaine, ne traitaient plus les impériaux en ennemis. Leur commandant en chef, le Ta-ssù-jung, avait établi son quartier général à environ 2,000 mètres à l'ouest de la ville, sur les rives du lac; fatigué par la clialeui- d'un climat auquel il n'était pas habitué, il était dans un tel délabrement de santé qu'il dut s'en rapporter à ses collègues en ce qui concernait les opérations militaires. Ma Ju-lung, ayant eu connaissance du laisser-aller qui commençait à se manifester dans les rangs ennemis, s'efforça de ramener, par des promesses, les chefs subalternes à de meilleurs sentiments, les engageant fortement à rentrer dans le devoii* et leur assurant qu'aucun châtiment ne leur serait infligé. Les voies étant ainsi préparées, plusieurs Ta-sstt, rassurés par ces déclarations, opérèrent leur soumission, et quelques jours après, l'on put voir flotter le drapeau rouge (couleur des impériaux) dans tous les camps qui cernaient le nord-est de la ville et qui, la veille encore, arboraient le drapeau blanc.

Ce premier revirement fut le signal de la décadence de Tu Wên-hsiu; il était désormais impossible à ses troupes, à moins de lever d'autres corps, de continuer le siège; car, outre les victimes de la guene, la maladie décimait leurs rangs ; les cadavres restés sanfe sépulture avaient vicié l'air, et les fièvres pernicieuses faisaient des vides dans les deux armées. Le Ta-ssû-jung, le grand chef des rebelles, fut, pour leur malheui-, une des nombreuses victimes de l'épidémie, et sa mort produisit parmi eux un grand découragement. Les chefs n'arrivant plus à s'entendre, les affaires restèrent

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en souffrance jusqu'à 'ce que Tu Wên-hsiu eut âésigné un nouveau généralissime.

Les assiégés proiBtèrent de la discorde qui régnait chez leurs ennemis pour opérer des sorties ; Ma Ju-lung réussit à forcer quelques positions et se disposait à poursuivre son avantage lorsqu'il fut blessé par un' biscaïen du poids de 320 grammes, lancé par un fusil de rempart; ce projectile, après avoir traversé ses deux cuirasses, avait déchiré le bas-ventre sans toutefois attaquer les intestins. Relevé sur le champ de bataille dans un état déplorable, il resta quelques jours entre la vie et la mort, mais grâce à des soins assidus et à sa robuste constitution, son rétablissement ne fut bientôt plus qu'une question de temps.

Le gouvernement de Pékin, informé des circonstances dans lesquelles le général avait été blessé, lui envoya une lettre de condoléance et lui expédia en même temps, comme preuve du grand intérêt qu'on lui portait, une foule de médicaments de la pharmacie impériale \

Trois mois s'étaient écoulés depuis la blessure de Ma Julung, et les armées, toujours en présence, n'avaient fait aucun progrès. Durant la maladie de Ma Ju-lung, les petits chefs rebelles, encouragés par leurs amis qui s'étaient mis à la disposition de ce général, se soumirent à leur tour au Fu-t ai qui les fit torturer de la façon la plus affreuse : les uns furent exécutés par vingt coups de sabre, d'autres furent enten-és jusqu'à mi-corps, la tête la première et les jambes en l'air comme des piquets; ceux qui résistaient ou qui étaient reconnus pour des gens dévoués à leur cause, avaient les jarrets coupés avant d'aller au supplice. Les habitants,

* HenrenBement pour lui, il était guéri lorsque ces médicaments arrivèrent à Tan-nan-fu.

quoique accoutumés depuis la rébellion, à voir rouler des têtes, ne pouvaient s'empêcher de blâmer ces raffinements de cruauté. Aussi tous les rebelles qui étaient revenus à de meilleurs sentiments, apprenant. le sort de Jeurs camarades, continuèrent à servir dans les rangs de Tu Wên-hsîu, et ce ne fut que trois mois plus tard, lorsque Ma Ju-lung reprit son service, que les soumissions continuèrent.

Bientôt les rebelles, aifaiblis par les désertions ou par les sorties que faisaient les impériaux, ne furent plus en mesure d'occuper efficacement une aussi grande étendue de terrain. Toute la plaine qui s'étend de la ville jusqu'à Hsiao-panch'iao était transformée en un immense camp où flottait le drapeau blanc; sur les collines bordant la plaine à l'est et sur les remparts, le drapeau rouge des impériaux indiquait des lignes fortement accentuées. Les rebelles, comprenant que l'occupation de certains points stratégiques pourrait compromettre leur retraite, réunirent leurs troupes éparses et se retranchèrent au pied des montagnes qui bordent le lac au nord et à l'est. Deux routes de plus furent rendues à la capitale.

Bien que le nombre et les rangs des insurgés se fussent beaucoup éclaircis, la plupart d'entre eux étaient disposés à se défendre derrière les redoutes qu'ils venaient d'élever; il leur était pénible d'abandonner cette belle plaine, sujet de tant d'espérances ambitieuses et où reposaient des milliers de leurs camarades. Pendant que les soldats disputaient pied à pied le terrain conquis par leurs armes. Tu Wênhsiu voyait d'un seul coup ses plus belles espérances détruites ; au lieu d'être accablé par le poids de son infortune, il ne songea plus qu'à remplir les vides causés par la défection de ses partisans; il nomma Yang Wei (>^ J^), son gendre, pour successeur du Ta-ssù-jung. Puis il leva de

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