CAPITULATION DE TA-LI
Malgré les conditions avantageuses proposées par le Fufaî, le parti de la résistance ne s'abusait pas sur la valeur des promesses qui étaient faites; il était convaincu qu'elles n'avaient pour objet que de paralyser ses moyens afin de le détruire ensuite; il citait l'héroïque défense de Kuang-î, OTi près de 5,000 hommes avaient non seulement tenu en échec pendant dix-huit mois une armée formidable, mais l'avaient contrainte à lever le siège.
Après quelques jours de discussions très orageuses entre les chefs, le parti de la capitulation l'emporta. Les meneurs de ce mouvement, auxquels Yang Yli-ko avait promis, par ordre du Fu-tai, des fonctions officielles et des boutons de mandarin, allèrent porter la nouvelle au général chinois, et ils lui promirent, comme preuve de leur sincérité, de lui apporter le lendemain le sceau officiel de Tu Wên-hsiu *, ce qui fut fait.
Durant l'intervalle qui suivit la remise du sceau et la rentrée des impériaux, il se passa en ville des scènes émouvantes. Tu Wên-hsiu, que ses coreligionnaires avaient élevé seize ans auparavant au grade de généralissime pour le remercier de l'heureux fait d'armes qui les avait rendus maîtres de Ta-li, ce prince dont les désirs avaient été jusque là considérés comme des ordres, et qui avait si long temps tenu tête au gouvernement impérial. Tu Wên-hsiu se voyait
* Ce seeaa était carré et mesurait environ 10 centimètres de chaque côté; un lion debout sur ses quatre pattes avec un rubis dans la gueule en formait la poignée; le tout était en or massif et pesait 86 taëls, représentant une valeur de 11,234 fr. Nous étions chez Ma Ju-lung lorsqu'il fut apporté chez lui et nous en relevâmes des empreintes. Ce sceau, divisé en deux parties : l'une, à droite, portant en chinois (écriture ch'*uan antique) le titre et le nom de Tu, Tsung-t'ung
ping-ma ta-yUan-shuai Tu (^ ^ ^ ]^ i^ yt ^ ^)' ^'*"*^^ ^* traduction en arabe, figure sur le frontispice de cet ouvrage.
délaissé par ses parents, ses amis, ses couliisans, ses créatures; tous ces gens-là le sacrifiaient au dernier moment dans Fespoir de sauver leurs familles et les richesses dont le régime qu'il avait fondé les avait comblés.
Yang Wei, l'ancien prisonnier de Ma Ju-lung, fit tous ses eflforts pour rétablir l'équilibre ; mais il dut s'incliner devant Yang Tei-ming, qui, à la. tête du parti de la paix, avait déjà livré les points stratégiques des faubourgs de la Ville. Les impériaux, considérant la suspension d'armes comme la paix définitive, entraient en ville; Yang Ytt-ko lui-même allait fumer l'opium chez Yang Tei-ming.
Tu Wên-hsîu, à qui ce décliaînement de douleurs morales avait ôté toute énergie, n'était plus que l'ombre de lui-même; il attendait avec résignation l'heure qui le délivrerait de ses derniers tourments. Ses femmes et plusieurs de ses enfants *, ne voulant pas lui survivre, s'empoisonnèrent sous ses yeux et, un jour avant de quitter son palais, il fit détruire les objets de valeur qu'il possédait et jeter dans le lac ceux qu'on ne put briser.
Le 15 janvier 1873, Tu Wên-hsiu revêtit ses plus beaux habits de cérémonie, et agissant jusqu'au bout de sa carrière en souverain, fit préparer son palanquin jaune, couleur dont l'empereur de la Chine a seul le droit de se servir. Avant de quitter son palais, il dit un dernier adieu à cette cité dans laquelle s'était écoulées les plus belles années de sa vie; il jeta un dernier coup d'œil sur la chaîne de montagnes, appelée Tsang-shan (^ |1(), et qui était une de
< Deux membres de sa famille, un garçon de cinq ans et une fille de neuf, lui survécurent. Pris par Yang Ytt-k'o et remis au Fu-fai, ils furent envoyés à la capitale, et de là on les dirigea sur Pékin. L*un d'eux mounit en route.
MORT DU SrLTAN DE TA-IJ. 183
ses promenades favorites. Avant de sortir de ses appartements, il avala une boule d'opium et de la fiente de paon, adressa quelques recommandations à Yang Wei, et passa dans la salle d'audience, où Tsung Fu, Ma Nien-yli, Ma Kuo-hsi et Yang Tei-ming avaient tout fait préparer pour le départ. Le parcours que devait suivre le cortège pour se rendre à la porte du sud, était encombré de gens du peuple qui venaient se prostenier une deniîère fois sur le passage du sultan; ce défilé avait un ca^'actère solennel, et l)eaucoup de pei^sonnes, bien que n'ayant pas eu toujours à se louer de Tadministration du sultan déchu, ne jiurent cacher leur émotion. Tu Wen-hsiu, dont les sens commençaient à être paralysés par le poison, semblait peu inquiet de ce qui se passait autour de lui; en arrivant aux portes de la ville, il fit un grand effort pour sortir de son palanquin afin de remercier la foule et les chefs qui l'avaient accompagné et recommanda ses enfants à Yang Wei. Une escorte de soldats impériaux, envoyée par Yang Yll-k o, le conduisit dans le village occupé par ce général. Ce dernier se montra respectueux en présence du chef vaincu : il lui adressa quelques questions auxquelles Tu Wên-hsiu répondit avec beaucoup de difficulté. Puis, voyant qu'il ne tirerait que des paroles confuses de cet homme dont les moments étaient comptés, il le fit partir pour Hsiao-kuan-i, où résidait le Fu-taî, afin que celui-ci pût au moins le voir vivant. H était déjà trop tard : malgré la diligence que firent les porteurs, ils n'atteignirent le village qu'à six heures du soir, et leur illustre prisonnier avait perdu connaissance. On le porta devant le Fu-tai; on essaya de le ranimer, on lui posa des questions; mais tout fut inutile, il rendit le dernier soupir peu après son arrivée, vers sept heures.
Le lendemain, le Fu-t ai fit couper la tête du cadavre, et un courrier spécial, chargé de ce fardeau, fut expédié en toute hâte pour la capitale, où elle fut mise dans du miel avant son envoi à Pékin.
Quatre jours après la mort de Tu Wên-hsiu, Yang Yli-k o se disposa à prendre possession du palais du vaincu, où, grâce aux soins toujours empressés de Yang Tei-ming et d'autres chefs, tout avait été préparé pour le recevoir. Tous ces intrigants, qui allaient bientôt être punis de l'égoïsme et du lâche abandon dont ils avaient fait preuve, se pavanaient en public sous leurs costumes neufs de mandarins chinois.
Le vingt- unième jour de la douzième lune (19 janvier 1873), Yang Yii-ko quitta son quartier de Wu-li-ch'iao et entra dans Ta-li avec une partie de ses troupes en attendant que des arrangements fussent faits pour recevoir le reste. Dès qu'il fut installé dans le Ya-mên du Ytian-shuai défunt, il prit vis-à-vis du Fu-tai des allures plus indépendantes tout en se tenant dans les limites des convenances. Cela ne l'empêcha pas de se conformer en tous points aux ordres qui lui furent transmis pour organiser le massacre sur une grande échelle. Yang Tei-ming et ses collègues furent chargés de placer trois ou quatre soldats dans chaque famille musulmane; cela fait, Yang Yli-k o prit toutes ses précautions.
Le Fu-fai, sous prétexte de fêter la délivrance de la ville, invita tous les chefs musulmans à un grand dîner ; ceux qui avaient ouvertement combattu la capitulation soupçonnèrent un piège dans cette invitation, tandis que ceux qui en avaient été les moteurs, et auxquels les honneurs avaient été prodigués, n'y virent qu'une cérémonie ordinaire. Yang Yii-ko
MASSACRE DES HÀBITANl^ DE TA-LI. 185
allégua ime indisposition pour rester cliez lui et envoya un de ses lieutenants à sa place. Tous les autres invités s'y rendirent ; le Fu-t ai les reçut fort bien, les combla d'éloges, et, au moment de passer dans la salle du festin, des soldats postés à cet effet s'emparèrent des invités qui leur furent signalés, et dix-sept têtes roulèrent à terre. Ensuite, le Fu-fai donna l'ordre de tirer six coups de canon, signal convenu pour commencer le massacre en ville. C'était le onzième jour de l'occupation. Ce qui suivit est indescriptible: les soldats se niaient sans pitié sur ceux même qui leur avaient donné l'hospitalité, de sorte que la population, qui croyait tout terminé, prise au dépourvu, ne songea pas à se défendre ; bientôt l'instinct de la conservation reprit le dessus et, bien que le massacre continuât, la nuit permit aux hommes énergiques de se réunir en groupes. Le soleil levant en montra 5,000 à 6,000, qui s'étaient fait une arme de tout ce qui leur était tombé sous la main, et prêts à vendre chèrement leur vie. L'armée impériale, trop occupée du pillage, ne fit pas d'opposition sérieuse pour empêcher ce mouvement. Cette multitude, éperdue, sans la moindre ressource, sortit par la porte du sud et gagna Hsia-kuan, pour de là se rendre à Mêng-hua-tmg, situé à 70 lis de Ta-Ii.
Dans les villages de Lao-yang (|^ g|), de Ta-ch'iao (>^ "fê) ^* ^^® faubourgs au nord de la ville, on comptait les victimes par milliers; là, les soldats, fatigués de couper des têtes, mettaient le feu aux maisons et attendaient, les armes chargées, la sortie des habitants; c'est ainsi que les villages de Ta-kuan-i (^ || ]^) et Kuan-yin-fang iWi ^ ^) fti^^i^t traités. Ailleurs, les impériaux forçaient les habitants à manger du porc sous peine d'être passés par les armes.
Après trois jours de cette boucherie humaine, Ta-li et ses environs présentaient un spectacle navrant : sur 50,000 hommes qu'ils comptaient alors 30,000 avaient péri dans ces journées néfastes, et le reste fut dispersé \
A Ta-li, tout était dans le plus grand désordre lorsque le Fu-tai fut informé par ses agents que Ma Ju-lung, d'accord avec le vice-roi, organisait une expédition conti-e les villes de Sbun-ning-fu (||g || ff^) et de Ylln-chou (^ ^), ainsi que la cour de Pékin l'avait ordonné. Afin d'empêcher Ma Ju-lung de se mettre en route, il écrivit^ au vice-roi pour lui annoncer que Ta-li étant définitivement entre ses mains, il avait décidé, afin d'utiliser ses ti'oupes et pour ne pas fatiguer Ma Ju-lung, déjà fort éprouvé par ses blessures, d'envoyer une partie de ses forces contre ces deux villes; il pensait qu'étant sur les lieux, il conduirait plus rapidement cette campagne.
Le vice-roi, en recevant cette missive, fut forcé, malgré les ordres de Pékin, et afin d'éviter le conflit qui n'aurait manqué de se produire si les deux antagonistes s'étaient trouvés en présence, d'arrêter l'expédition projetée. Le Tîf ai fit néanmoins partir deux corps sous les ordres de Ma I-chang, son beau-frère, et de Hsia Ju-hsiu, ce même mandarin mutilé à Kuan-shan.
L'envoi de troupes à Shun-ning n'avait pas eu lieu, comme le Fu-tai l'avait mandé au vice-roi, puisque, quand les corps de Ma Ju-lung amvèrent à Ta-li, ils y trouvèrent l'expédition
> A la suite de ce massacre, le Fu-faî, pour mieux convaincre les habitants de Yiin-nan-fu qu'ils n'avaient plus rien à craindre de la rébellion, expédia à la capitale vingt-quatre grands paniers, formant la charge de douze bêtes de somme, et contenant des oreilles humaines cousues par paires. Ce trophée de la prise de Ta-li fut exposé au pilori de Yiin-nan-fu avec les dix-sept têtes des chefs.