CONCLUSION
Comme je l'ai dit en commençant, j'ai fait, pour éerire cette brochure, de grands emprunts à deux brochures oflicielles. Il s'agissait. de donmer à mes compatriotes des renseignements précieux et non de me faire passer pour un écrivain de mérite, pour un explorateur plus entrepreuant, plus audacieux ou plus intelligent que mes devanciers.
Donc, de tout ce qui figure entre les deux dessins qui ornent cet ouvrage, rien ne m'appartient. Je dirai seulement que j'ai contrôlé tout. les détails et que j'en garantis la sincérité.
Ceci bien établi, je dépose les ciseaux et je reprends la plume.
Mes compatriotes ne me reprocheront pas de les avoir laissés sans nouvelles. Chaque semaine j'ai envoyé en Belgique et en France un énorme paquet de journaux, de brochures et de lettres. .
Le présent opuscule n’est donc pas le premier que j'offre aux colons européens. Cependant je n’ai jamais, jusqu'à ce moment, prêché ouvertement l'émigration. Je me disais toujours que c'était chose facile, agréable, méritoire même, de tendre une main secourable à l'émigrant. qui vient s'établir ici; on n’encourt ainsi aucune responsabilité et l'on a la satisfaction d'être utile à son prochain. Mais dire à quelqu'un : ‘ Quittez votre patrie, entreprenez un long voyase, fixez-vous dans un pays où vous ne connaissez personne,” voilà certes un acte bien grave. On y réfléchit plus d’une fois avant de le poser.
Eh bien! Cet appel j'ose le faire aujourd'hui, et, en agissant ainsi, je crois remplir un devoir sacré. ‘‘ Fais ce que dois, advienne que pourra ! ” voilà le conseil que je veux suivre.
J'ai parcouru la plus grande partie du Canada et partout j'ai veucontré des fermiers riches, heureux et indépendants. J'ai eu de lonœues entrevues avec des voyageurs, avec des prôtres, avec des missionnaires, tant protestants que catholiques, qui tous connaissaient les avantages et les désavantages de la colonisation, les ehances de succès et les désagréments à craindre. Tous ont confirmé ce que j'ai déjà. pensé, dit et écrit bien souvent: ‘ Avec deux bons bras, du courage, de la persévérance, de l'économie et une bonne conduite, l’homme 1e
plus pauvre peut conquérir ici sindn la fortune, du moins üne honnôtéaisance.”
J'ai pris la résolution de faire tout ce qui serait en mon pouvoir, pour apprendre à mes compatriotes à connaître le Canada tel qu'il est.
Cultivateurs belges, et vous surtout petits métayers qui travaillez comme des esclaves, sans être pour cela plus riches le dernier jour de l'année que le premier comme vous seriez surpris, si vous connaissiez la vie de vos confrères du Canada, si vous pouviez savoir combien leur
sort est, sous tous les rapports, préférable au vôtre !
Je le sais, dès qu'on parle d'émigration dans notre pays, on voit sut gir immédiatement une armée de philosophes et de savants qui pous: sent des cris d'alarme.
—C'est bien trop loin dit le premier.
—Pierre qui roule n'amasse pas mousse ajoute sentencieusement le #econd ; un tiens vaut mieux que deux tu l'auras..……….
—On part plein de courage et l'on revient tout penaud...….
—Quand on arrive là-bas, de l’autre côté de la mer, on est bien sur- “pris d'y rencontrer, tout comme ici. des riches et des pauvres. On est effrayé à la vue des difficultés sans nombre, et l'on s’empresse de revemir...
Hit ainsi de suite. J'ai entendu souvent des malins, qui ne savaient «ai lire ni écrire, qui n'auraient pu trouver le Canada sur la carte du monde, et qui cependant, avec cet aplomb imperturbable que donne l'ignorance, déclaraient qu'il faut avoir perdu la tête pour aller s’établir dans un pays ‘‘ où tout le monde meurt de froid et de faim.”
Ce qu’il y a de plus malheureux, c'est que ces gens-là conduisent souvent l'opinion publique, surtout dans certains villages, où ccux qui erient le plus fort ont toujours raison,
Je respecte toutes les opinions raisonnables; mais de grâces messieurs les censeurs, avant de juger, tâchez donc dé voir et de connaître.
Dés'iniis m'écrivent ce qui sé dit à propos de ‘“ mon entreprise ” “dans éertains groupes où je suis quelque peu ahuri de rencontrer de “bons pétits camarades. Ma réponse à ces balivernes servira de conclusion au présent opuscule.
"On a dit : ,
‘€ Les catholiques vous soutiennent ; donc... les libéraux vous combattront.”
Bien raisonné !.…
Mon entreprise—puisqu'on veut bien appeler ainsi les conseils que je donne aux émigrants belzes—mon entreprise n'est ni catholique ni libérale.
Tout ce que je demande aux deux partis qui divisent ma patrie, c'est qu'ils s'occupent le moins possible de ma chétive personne:
Il s’agit ici de planter des pommes de terre, de semer du grain, d’a-
battre de arbres, de fabriquer du sucre d'érable, d'élever et d'engraisser du bétail, et la politique n'a rien à voir dans toutes ces choses-là,
Les protestants m'ont pour le moins accueilli aussi bien que les eatholiques. Onn agit pas, ou plutôt on n’est pas forcé d’agir ici comme en Belgique : aux élections on vote pour les meilleurs administrateurs, pour les hommes les plus populaires, sans demander s'ils sont éxtholiques ou protestants.
Chacun peut vivre ici comme il lui plaît, à condition qu’il respecte-
la manière de vivre et les convictions d'autrui.
La population canadienne est, en général, sincèrement chrétienne... Celui qui se moquerait de son voisin ou qui le tourmenterait, parce qu'il assiste, le dimanche, au service religieux dans l'église catholique ou dans le temple, c'est-à-dire l’homme qui ne respecterait pas la liberté et les croyances de ses concitoyens, n'aurait pas un seul ami dans ce pays. -
Mais tout cela prouve-t-il que j'ai l'intention ou la mission d' organiser ici une espèce de société politique ou religieuse.
Je serais très heureux de voir arriver ici de nombreuses familles de sultivateurs belges, mais pour que ce but se réalise, j«' ne solliciterai jamais l'appui d'aucun parti politique. Ceux qui veulent s'établir iet duivent compter tout d'abord sur eux-mêmes c'est-à-dire sur leur traval. En agissant ainsi, on n’a besoin de personne, on ne dépend que de Dieu, «+
Oui, il s’agit ici de bien se conduire, de travailler sérieusement, saillie; : il s'agit encore d'éviter les dépenses inutiles, d'éviter surtout le luxe et l'ivrognerie. Four une somme relativement trèsminime, on achète une grande propriété, mais cette propriété est toujours susceprible de subir des transformations utiles, des améliorations
qui en augmentont la valeur. De cette manière le cultivatieur n'a &uère le temps de s'occuper de politique. Il travaille les six jours de
da semaine, puis, le dimanche, après les services divins, illit son jour-
nal dans lequel les choses sérieuses, les articles sur l'agriculture et les questions d'utilité publique, prennent trap de place, pour laisser, commc chez nous, les plus belles colonnes aux tartines politiques. Ou bien, il fait une promenade en voiture ou en traineau, selon la saison, il s'amuse ou s’instruit comme bon lui semble, sans jamais songer à aitiquer ses voisins qui n’agissent ou ne parlent pas comme lui.
Je suis catholique, je veux vivre et mourir catholique, mais je ne me erois pas appelé à changer iei l'état des choses. Jamais je, ne songerai à imposer mes convictions aux émigrants belzes qui viendront se fixer dans mon voisinage.
Pour donner à mes lecteurs une idée de l'union et de la bonne entente qui règnent ici entre tous les habitants du pays, quelle que soit leur origine ou leur religion, je juge utile de reproduire ici queiques lignes écrites par un protestant :
“ Les missionnairés de l'Evangile avaient déjà parcouru depuis longtemps les plaines et les forêts de l'ouest, lorsque le pays fut annexé au Canada, en 1870. Il n’est donc pas étonnant que l’organisation paroissiale soit à peu près complétée à Manitoba, et que l'œuvre des missions soit également bien conduite. Sa (Grandeur Monseigneur Taché ne néglige rien dans l'intérêt spirituel de ceux que la Providence à confiés à Sa Garde vigilante, et il a su grouper autour de lui de fervents disciples qui s’inspirent du dévouement * tout apostolique de leur vénérable pasteur. Les familles de toutes * dénominations, pourront pratiquer leur religion en toute liberté et instruire leurs enfants dans les saines notions du christianisme. Le gouvernement. canadien accorde protection égale à tous les croyants, * sans distinction de secte, et ni les impies, ni les fanatiques n’ont de place sous son drapeau. ”
Personne ne me paie pour m'oceuper de Colonisation, aucun homme au monde n'a le droit de me donner des-ordres. Ce que je fais, je le fais volontairement, parce qu’il me plaît de le faire. Qui peut me afitiquer, qui péut me défendre d'agir ainsi ?
Je euis prêt à rendre service aux protestants aussi bien qu'à mes
soreligionnaires. Je n'exclus que les radoteurs politiques. Un fermier politique réussit rarement.
On ne doit, au surplus, pas s'imaginer que j'aie le pouvoir d’enriæhir ceux qui voudront me suivre. C’est là une besogne dont ils auront la bonté de se charger eux-mêmes.
Voici ce que je puis faire :
Je voyage beauconp et je compte visiter toutes les villes du Canada. Mes longues et nombreuses excursions me permettent de me rendre compte de la nature du sol et de la valeur des terres. J'ai appris, de æstte manière, à connaître les contrées où les émigrants peuvent rencontrer les plus grandes chances de succès, et je m’empresse de les signaler à mes compatriotes; je puis aussi leur donner les meilleurs conseils relativement à la manière de voyager, à l’achat des fermes, des bestiaux,ete., et voilà tout.
Le gouvernement canadien m'a autorisé à traduire deux brochures remplies de bons consoils aux émigrants, à ajouter quelques pages à des opuscules imprimés depuis longtmps, et je n’ai rien demandé de plus.
Ceux qui veulent expliquer d’une autre façon l'empressement que je mets à me rendre utile aux colons belges, n’ont qu’à continuer leur radotage. Il serait d'ailleurs aussi facile d'arrêter la chute Niagara que de fermer la bouche d'un bavard.
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J'écris pour les campagnards, pour les paysans; j'écris sans cérémoaies, sans chercher le moins du monde à produire des phrases à grand orchestre ; je vais droit au but.
On a osé me demander :
‘ Votre entreprise ne ressemble-t-elle pas à celle de Langrand Dumonceau ?... Ne sera-t-clle pas une seconde édition de l'affaire de Port- Breton ?”
Des gens qui causent si bien en plein hiver, auront droit en été... À une muselière biea solide.
Je n'ai jamais connu à fond l’histoire de la banque Langrand-Dumonceau. L'homme qu'on a traité si sévèrement était-il coupable ? Etait-il innocer’ ? Je ne me chargerai pas de répondre à ces questions; mais je sais bien ceci: M. Langrand habitait, comme tous les banquiers, une belle et grande maison; il avait de vastes bureaux, des
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employés par douzaines, des domestiques et des servautes, Il spéculait avec l'argent de Pierre et de Paul...
Ce n’est pas tout-à-fait la même chose chez moi... Ma maison est une humble bâtisse en planches, mon bureau est un petit coin de ma cuisine-salle à manger, je suis mon secrétaire, mon premier commis et mon concierge. Je fais des spéculations avec le salaire de mon travail, et mes agents de change sont le boulanger, l'épicier et le boucher.
Je découvris dernièrement une affaire magnifique : une compagnie belge pouvait faire ici à peu de frais un établissement industriel de premier ordre. Je m'empressai de communiquer cette bonne nouvelle à un ami du ‘* vieux pays” et j'ajoutai ce post-scriptum à ma lettre :
* Si l’entreprise réussit, je compte sur un pourboire qui ne sera pas piqué des vers, Je ne l'aurai pas volé ! ”
Peut-on me reprocher d'avoir mal agi ?
Un fermier m'a demandé si je pouvais lui indiquer une boune ferme à vendre ou à louer. Je lui ai recommandé trois propriétés qui lui conviendraient admirablement. S'il vient s'établir ici et s’il se trouve bien d’avoir suivi mes conseils, aura-t-il le droit de m'offrir un gros
jambon ou un sac de pommes ?....….
Mais ou trouvera-t-on dans tout cela une banque Langrand, au tout simplement ce que l’on a l'habitude d'appeler une affaire, une entreprise ou une spécialité ? Ou voit-on apparaître des libéraux ou des catholiques ?
Et le royaume féérique de Port-Breton ?
Le soi-disant marquis de Rays voulait peupler un rocher perdu au milieu des mers, il recommandait un pays qu'il ne connaissait pas, où il ne songeait pas le moins du monde à s'établir lui-même.
Je suis arrivé au Canada avec ma femme et mes enfants. Voici mon domicile : Sherbrooke, Province de Québec, rue Wellington, coin de la ruc Ball. Pas de numéro, mais le premier venu vous indiquera ma maison. Après l'hiver, j'oceuperai une petite ferme aux environs de Sherbrooke, je planterai des pommes de terre et des choux, je sémerai du-blé, dé l’avoine et des fleurs, j'élèverai des vaches et des moutons, des poules et des lapins. Je bénis la Providence qui m'a inspiré l'idée de venir m'établir ici, je connais, j'aime le pays et ses habitants et j'invite mes compatriotes, surtout les cultivateurs, à imiter mon ex-
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emple, leur promettant de la manière la plus formelle qu'ils s'en trouveront biën.
Ceux q'° croient devoir me désapprouver peuvent le faire ; mais qu'ils s'expliquent franchement, carrément, en ma présence, Accuser les absents n'est pas une preuve de bravoure !
Les premiers cultivateurs belges qui arriveront ici, pourront être mes voisins. Ni je les ai trompés, l'occasion ne leur manquera donc pas de me flanquer une bonne doublure. Mais je suis sans crainte. Au contraire : J'espère que nes compatriotes, lorsque nous aurons acquis le droit de vot:, m'enverront sièger.,.au conseil communal, à moins qu'ils ne m2 confient les délicates fonctions de yarde-champôtre pour lesquelles je me crois quelques aptitudes.
la somme que paie en Belgique le petit fermier pour occuper une terre qui lui fournit à peine le strict nécessaire, suffirait ici pour le rendre propriétaire d'une terre pour le moins aussi grande.
Il est si facile, au Canada, de s'établir pour son propre compte, que les cultivateurs ont souvent beaucoup de peine à trouver des domestiques. Je me hâte de dire qu'il ne faut pas ici un personnel bien noinbreux pour les travaux agricoles. Tout se fait mécaniquement.
Les fermiers possèdent pour la plupart d'immenses prairies, qui leur permettent d'élever sans peine de nombreux troupeaux.
Dans la province de Manitoba, on laisse souvent le bétail au: pâturage pendant tout l'hiver. Il y a des cultivateurs qui n'ont jamais fumé leurs terres, et cependant ils ‘ont chaque année des récoltes. magnifiques.
La première année, ils labourent à une profondeur de deux pouces, pas plus. . La seconde année et les suivantes, on se sert de charrues à quatre, cinq, six et même huit fers. A ces charrues est attaché un siège sur laquelle se place le conducteur. Il en est de même pour les faucheuses et les moissonneuses. De cette manière, deux hommes peuvent abattre énormément de besozne, Donnez-leur une bonne servante, bien soigneusce, bien active, et ils exploiteront facilement une trèserande ferme.