CHAPITRE III
1,'AGRICUIvTURE
PENDANT bien longtemps, la province de Québec a été presque exclusivement peuplée d'agriculteurs qui s'adonnaient spécialement à la culture des grains et céréales. La grande vallée du St-Laurent, avec ses immenses plaines fournissait un champ d'action très propice pour ses habitants.
Sa population, si peu nombreuse, si lentement augmentée dans le cours des XVIIe et XVIIIe siècles, s'était rassemblée seulement dans les paroisses qui bordaient les rives du Saint-Laurent, et les communications étaient
restées limitées à des échanges de voisinage entre ces paroisses. "L'aisance presque générale, dit A. Buies, dans laquelle vivaient les familles canadiennes, leur isolement du dehors et leurs rares relations même avec les Etats- Unis, la notion du progrès ininterrompu "et illimité, de la conquête par l'homme de toutes les forces de la nature, devenue l'axiome général, le principe actif de tous les peuples civilisés, mais à peine encore soupçonnée, il y a un demi-siècle, par un peuple heureux, tranquille, vivant en paix sur ses terres et ne s'occupant du commerce que pour la vente de ses produits agricoles ; toutes ces causes réunies avaient fait que l'agriculture était restée dans le même cadre uniforme et restreint, celui de la production des céréales et des fourrages, consommés pricipalement à l'intérieur du pays. Mais les conditions économiques étant devenues toutes différentes sur la surface entière du globe, une évolution prodigieuse s' étant opérée dans toutes les branches de l'activité humaine, la province de Québec, entraînée dans le mouvement irrésistible, allait rapidement revêtir des transformations telles qu'elle apparaîtrait comme un pays tout nouveau, rompant avec
décision ses langes et s'épanouissant dans une croissance vigoureuse, hardie, résolue et confiante dans ses propres moyens et dans ses propres forces."
En agriculture, l'évolution a été profonde, pas aussi étendue, pas aussi variée sans doute que dans l'industrie, laquelle revêt toutes les fonnes, mais assez décisive néanmoins pour contraindre le cultivateur à entrer dans des voies absolument nouvelles et à trouver de nouveaux cours pour des produits nouveaux. Dès lors allait naître et se propager en très peu d'années, sur une très grande échelle, l'industrie laitière, qui est la concentration sous une forme unique des produits divers du sol.
Bn présence de l'énorme production de "blé du Nord-Ouest qui, à peine ouvert et laiDOuré, était devenu l'un des trois greniers du monde, la province de Québec dut sacrifier en grande partie la culture de cet article qui avait fait autrefois sa fortune, et tourner toute son activité du côté de l'industrie laitière, oii elle allait entrer sur un terrain bien à elle, dont
elle serait irrévocablement maîtresse, et qni lui assurerait une industrie au succès de laquelle concourent, dans notre pays, toutes les conditions culturales et climatériques que l'on puisse désirer.
On ne tarda pas à se convaincre que, pour réussir dans l'industrie laitière, il fallait travailler d'abord à la production économique du lait. Or, la production économique du lait dépend de l'amélioration des vaches laitières.
Faute d'expérience, on crut bien faire, en premier lieu, en important de préférence des sujets de races anglaises ou hollandaises, telles que des Durhams, des Herefords, des Ayrshires, des Galloways et des Holsteins, qui furent croisés avec le bétail canadien. Mais on n'était pas allé loin dans cette voie sans reconnaître qu'on s'égarait tout simplement, et l'on tourna en hâte les regards d'un autre côté. Une réaction rapide se fit en faveur de la petite vache canadienne, que les cultivateurs canadiens n'avaient pas jusqu'alors convenablement appréciée, mais dont les commerçants américains, eux, avaient depuis longtemps reconnu les mérites, puisqu'ils venaient en acheter des
milliers tous les printemps, à prix réduits, sur les champs mêmes de nos cultivateurs.
La petite vache canadienne tient des races normande et jersey. Elle possède d'excellentes qualités laitières. Il n'y avait plus qu'à chercher sérieusement le moyen de relever et de fortifier les qualités supérieures de la race du pays, et ce moyen était tout trouvé dans la sélection judicieuse et l'acquisition de reproducteurs normands et jerseys. Les trois races les plus en vogue et qui donnent aujourd'hui les meilleurs résultats sont les races Ayrshire, Canadienne et Jersey.
La sélection se pratique depuis un certain nombres d'années, et le résultat a été tel que notre industrie laitière, jadis insignifiante et bornée aux seuls besoins domestiques, rapporte actuellement des millions à la province, ainsi que le lecteur pourra le constater dans le cours de ce chapitre, aux pages consacrées tout particulièrement à cette industrie.