‹ La province de Québec, son organisation politique et administrative, ses ressources agricoles, minieres et industriellesChapitre 9 sur 77 · LE SAGUENAY · texte numérisé non relu

LE SAGUENAY

La rivière Saguenay, troisième grand tributaire du Saint-Laurent, peu importante par sa dimension, par la longueur et le nombre de ses affluents, l'est beaucoup par son énorme profondeur de trois cents mètres qui la fait res-

sembler à un fjord norvégien ou un golfe sinueux entrant profondément dans les terres, et qui permet aux navires du plus fort tonnage de la remonter jusqu'à cent kilomètres de son embouchure, pour faire leurs chargements de bois tous les ans. Elle est importante surtout en ce qu'elle sert d'exutoire aux eaux du lac Saint-Jean, incessamment gonflées par de volumineux affluents venus principalement du lointain réservoir du nord, cette source intarissable des plus grands cours d'eau de la province.

Entrée dans le lac Saint- Jean à son extrémité occidentale, sous le nom de rivière Chamouchouan, après avoir traversé plus de trois cents kilomètres de pays, elle en sort à l'extrémité opposée, sous le nom de Grande et Petite Décharge, deux issues mugissantes qui, après avoir enserré l'île d'Alma dans une violente étreinte, se réunissent peu après pour former l'étonnante rivière Saguenay ; celle-ci, de rapides en rapides et de chutes en chutes, se précipite, sur une longueur d'environ 60 kilomètres, jusqu'au voisinage de Chicoutimi, oîi elle prend un cours uniforme et régulier, pour le poursuivre ensuite jusqu'à Tadoussac,

port de débouché dans le fleuve Saint-Laurent.

Les affluents principaux qui se jettent dans le lac Saint-Jean sont, au sud, la Métabetchouane et le Ouiatchouane, à l'est la Belle- Rivière, à l'ouest la Chamouchouane, au nordouest la Ticouapee et la Mistassini, au nord et au nord-est la grande et la petite Péribonca.

La Péribonca est navigable, jusqu'à trente milles de son embouchure, pour les vapeurs de dimension ordinaire. Elle est extrêmement longue. Il faut, dit-on, faire quatre cents milles, avant d'arriver à sa source, et cela sans apercevoir la moindre trace d'habitation.

Un fait curieux à signaler dans l'hydrographie de cette partie de la province, c'est que l'Outaouais et ses deux grands tributaires, la Gatineau et la Lièvre, la rivière Saint-Maurice et la rivière Saguenay, celle-ci sous le nom de Chamouchouane, prennent leurs sources dans le voisinage les unes des autres. Ainsi, des sources de l'Outaouais aux sources extrêmes de la Gati-

neau, l'on ne compte que trente-cinq milles à peu près de distance ; des sources de la Gatineau à celles du Saint-Maurice, on n'en compte que seize, tandis que des sources de l'Outaouais à celles de la Chamouchouane, il n'y a tout ^u plus qu'une distance de cinquante milles ; en sorte qu'il est facile de communiquer de l'une à l'autre des grandes vallées du Nord, celles de l'Outaouais, celle du Saint-Maurice et celle du Saguenay, sans mettre pied à terre, si ce n'est pour faire portage entre les lacs et les cours d'eau, pareils à une longue chaîne d'anneaux liquides.

On pourrait donc à peu de frais les réunir entre elles au moyen des nombreux affluents, qui les parcourent et se ramifient en tous sens ;, mais nous n'en sommes pas encore là, dans ce pays aux dimensions colossales et qu'habite une population encore si clair-semée. — (A. Buies.)

En amont du Saguenay, on compte, parmi les principales rivières qui débouchent dans le Saint-Laurent, la Maskinongé, la Batiscan, la Jacques-Cartier, la Montmorency, la Sainte-

Anne, le Gouffre et la Malbaie ; en aval, la Portneuf, la Betsiamis, la rivière des Outardes, la Manicouagan, la Mécatina et la rivière des Esquimaux. Toutes ces rivières proviennent du versant septentrional du Saint-Laurent, le versant du sud, dominé par des montagnes rapprochées, est trop étroit pour donner naissance à de forts affluents. Cependant, on y trouve des rivières qui, tout en étant loin d'avoir des parcours aussi prolongés que celles du versant nord, n'en sont pas moins des cours d'eau très importants et fort avantageux pour la circulation intérieure, en même temps que pour les industries et les manufactures auxquelles elles fournissent une force motrice inépuisable. Telles sont les rivières Richelieu, Yamaska, Nicolet, Bécancourt, Chaudière, Btchemin, la rivière Quelle, la rivière du Loup celle de Rimouski, celle de Trois-Pistoles, la livière Verte, la rivière Métis, la Blanche, la Matane, la Madeleine, etc., etc., sans compter le réseau de la Gaspésie, qui comprend la Matapédia, la Bonaventure, la Grande-Cascapédia, la Nouvelle et la Ristigouche. En un mot, le pays tout entier est comme sillonné d'un immense réseau de cours d'eau de toutes

les dimensions, et d'une multitude infinie de lacs, reliés entre eux par de gracieuses et pittoresques rivières. Rien qu'avec les principaux cours d'eau de la province, on ferait un ruban liquide de plus de dix mille milles ou près de 17000 kilomètres de longueur.

" Le Grand-Nord, " dit M. Henry de Puyjalon dans un intéressant rapport adressé au ministre des Terres, Forêts et Pêcheries, " est cette partie du Labrador, appartenant à la province de Québec, qui s'étend depuis Kegaska (6i°2o') à l'ouest, jusqu'à Blanc- Sablon (57 °7'), limite de la province à l'est. Sur la totalité de ce parcours la côte est perpétuellement découpée, pénétrée, échancrée par des anses et des baies étroites, longues, souvent très profondes, presque toujours cachées aux yeux des navigateurs du large par de nombreuses îles et d'innombrables îlots.

" Pour le marin étranger à ces parages, rien n'est plus effrayant que la côte du Grand- Nord, lorsqu'il l'aperçoit de la haute mer en un jour de tempête. Il ne voit qu'une ligne inin-

terrompue de récifs où les eaux viennent se briser en embruns prodigieux. Pour le marin de la côte, rien n'est plus hospitalier que cette ligne redoutable, car il sait qu'en arrière il trouvera les havres les plus sûrs, où s'abriteraient toutes les flottes du monde et où les conduiraient les chenaux les plus profonds, si elles osaient tenter de s'y engager.

Cette disposition spéciale avait fait autrefois de cette partie de la province le lieu d'élection des oiseaux de mer, des crustacés, des poissons mixtes, des pinnipèdes et des carnassiers terrestres qui en font leur nourriture. "

L'action des courants a contribué à établir une grande inégalité dans l'aspect et la formation des deux rives nord et sud du fleuve Saint-Laurent.

Dans la ligne si harmonieusement contournée de la rive sud, on reconnaît l'action d'un courant dont le mouvement est en général continu et régulier, c'est celui du reflux. La rive nord, au contraire, que vient heurter le flux ou flot de marée, est beaucoup plus inégale, plus découpée en criques, plus bossuée de

promontoires. En outre, les alluvions apportées par les rivières contribuent aussi à inégaliser le profil de la côte labradorienne ; la Betsiamis, la rivière des Outardes, la Manicouagan, la Moisie, la Mingan, la Saint-Augustin, la rivière des Esquimaux, d'autres encore, se ramifient dans la mer en petits deltas de sables et de vases. Dans leur cours supérieur toutes ces rivières se ressemblent par leurs enchaînements de lacs, leurs cascades et leurs rapides.

Tous ces cours d'eau sont extrêmement poissonneux ; le saumon et la truite y abondent. Entre ces grands cours d'eau, il existe une multitude de petites rivières, plus poissonneuses encore que les grandes ; toutes sont pêchées au filet par les riverains.

En dehors des fleuves ci-dessus mentionnés il en existe quatre autres très importants dans la région nord de la province, autrement dit dans le nouveau Québec. Jusqu'à nos jours, on ne les a guère utilisés parce que l'accès en est éloigné ; mais comme ils arrosent des territoires riches en mines et en forêts, il est déjà question de les relier à l'ancien Québec par des voies ferrées.

Ces quatre fleuves sont le Hamilton, la

Grande-Rivière de PEst, le Rupert et le Nottaway. Le Hamilton est un des plus grands fleuves du monde, il forme la frontière nord-est de la province, il a plus de 250 lieues de long et il se jette dans l'Atlantique.

Le Nottaway que l'on ne connaît bien que depuis 1865, ^130 lieues de long et il atteint souvent i lieue de large. C'est le plus grand cours d'eau qui se jette dans la baie d'Hudson, Comme le précédent, la grande Rivière de l'Est (East main) est tributaire de la baie d'Hudson et sert de frontière à la province ; son cours est d'environ 120 lieues. Le Rupert, qui arrose une excellente vallée de plus de 2400 kilomètres carrés, sort du lac Mistassini pour se diriger vers l'Ouest et se jeter dans la baie James après 100 lieues de parcours.

Au nord du fleuve Saint-Laurent, les Laurentides, chaîne granitique, massées ensemble et se tenant étroitement, accompagnent le fleuve sur une grande partie de son cours, de-

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puis la frontière orientale de la province, c'està-dire depuis le Labrador, jusqu'aux environs du Saguenay. C'est dans cette région, encore à demi sauvage, qu'elles apparaissent avec toute leur grandeur inculte et leurs merveilleux imprévus.

En approchant de la région du Saguenay, le massif des Laurentides se partage en deux rangées bien distinctes ; l'une décrit une grande courbe vers le nord pour contourner la vallée du lac Saint- Jean ; l'autre longe le Saint- Laurent jusqu'au cap Tourmente, parcourant ainsi une trentaine de lieues de rivages hérissés, où elles ont rassemblé leurs masses les plus profondes et dressé leurs plus hautes cimes. De ce dernier point, elles commencent à s'éloigner graduellement du fleuve jusqu'à une distance d'environ trente milles ou 48 kilomètres en arrière de Montréal, çà et là réunies en groupes tassés, plus loin dégénérant en traînées languissantes ; puis elles se rapprochent, s'étreignent de nouveau, mais toujours dans un élan de moins en moins vigoureux ; une dernière fois, enfin, elles se fractionnent encore et se disséminent en tronçons épars, en ondulations de rochers ou de collines présentant, sous

un extérieur abrupt et inculte, des dispositions très avantageuses pour l'agriculteur et le colon.

Il en est ainsi jusqu'à une douzaine de lieues environ de Montréal, alors que les Laurentides, reformées de nouveau, semblent vouloir rattacher définitivement leurs chaînons interrompus. Nous sommes là en présence de la contrée qui s'appelle les " Cantons du Nord ", vaste région de colonisation que les Canadiens français ont à peine commencé à peupler depuis un quart de siècle, mais où ils ont assuré leur possession du sol et fait de rapides développements qui ont donné à ce domaine, créé d'hier, toute l'apparence d'un camp avancé pour la propagation de leur race et l'extension de leurs forces.

Au sud du Saint-Laurent, en arrière de la rivière Cascapédia les collines, prenant de fortes proportions, ont été appelées les " grosses montagnes de Berry". Du haut de leur sommet, on aperçoit, s'étendant jusqu'à l'horizon illimité, le vaste plateau de l'intérieur et, vers le nord, les pics élevés qui se détachent de la chaîne des Shickshock. D'un côté, c'est l'énorme massif de la montagne de La Grange qui monte du sol jusqu'à 3400 pieds de hau-

teur ; cette montagne marque la limite septentrionale du plateau. En arrière, vers la tête de la rivière Sainte-Anne, dans le fond du tableau, se dessine la longue crête dentelée de la chaîne, terminée à l'est par la masse imposante du mont Albert, et contenant entre autres les massifs des monts Logan, Bayfield, Matouasi, et au delà, se présentant à angle droit, le massif transversal de la montagne de la Table, dont les pics atteignent jusqu'à 4000 pieds de hauteur.

A partir de la rivière Cap-Chat, la chaîne des Shickshock prend une direction sud-ouest, coupe la Matapédia, se rapproche de nouveau du fleuve jusqu'au voisinage de la Rivière-du- Loup, puis reprend sa route vers le sud, pénètre dans le Vermont, sous le nom de Montagnes Vertes, et traverse enfin, sous son véritable nom d'Alléghanys, les Etats de New- York €t de Pennsylvanie, où, dans leurs vastes flancs, le mineur et l'industriel ont découvert et exploitent, depuis nombre d'années, deux des sources principales de la fortune des Etats-Unis, le charbon et l'huile minérale.

Le premier chemin de fer canadien fut inauguré en 1836 ; il avait seize milles de longueur.

En 1856, on ne comptait encore que 71 milles de chemins de fer en exploitation.

En 1869, au lendemain de l'inauguration de la Confédération, le réseau des chemins de fer canadiens comprenait un parcours de 2,065 milles; en 1870, 2497 milles; en 1880, 6897 milles, et en 1892, 15,000 milles. En 1898 il était de 16,718 milles en exploitation ; actuellement le Dominion compte 20,000 milles de voie ferrée.

Ce développement, qui n'a de comparable que celui des voies ferrées américaines, donne une idée de la merveilleuse puissance commerciale et industrielle d'un pays comme le Canada, dont le sol et le sous-sol contiennent, en quantité inépuisable, les matières premières de la plupart des grandes industries modernes. On ne s'étonne pas néanmoins que le pays soit arrivé à un pareil développement de voies ferrées, quand on songe aux sommes énormes que le gouvernement fédéral a versées pour

leur construction, depuis la réunion des provinces, quoiqu'il n'ait la propriété et le contrôle que de deux lignes, celle de l'Intercolonial et celle de l'Ile du Prince-Edouard.

Pour ouvrir un aussi vaste pays à la colonisation, pour le mettre en mesure de tirer parti de ces immenses ressources naturelles, il fallait le sillonner de chemins de fer d'un océan à l'autre. C'était une entreprise gigantesque qu'il était impossible de laisser à l'initiative individuelle, ni surtout au capital privé.

Les administrations fédérales ont donc compris qu'il leur incombait de concourir largement, sans compter, à la construction des chemins de fer, d'y engager même l'avenir, ce que l'on peut faire sans crainte dans un pays jeune qui se charge volontiers de faire fructifier les capitaux consacrés à son avancement.

Les contributions fédérales, pour chemins de fer, se sont élevées, en moins de trente années, à la somme fabuleuse de plus de 240 millions de dollars. (1,200,000,000 francs.)

Il y a trente ans, la province de Québec

ne comptait encore que 575 milles de chemins de fer. Depuis lors, elle en a construit 2,996 de plus, avec l'aide des gouvernements provinciaux et souvent du gouvernement fédéral. La contribution fournie par les administrations provinciales et municipales a été de 90 millions de francs à peu près, ce qui est un chiffre énorme, mis en regard des revenus limités que le pacte fédéral a laissés à la disposition de la province.

Plusieurs lignes très importantes et un certain nombre de lignes supplémentaires, qui se rattachent aux lignes principales, forment le réseau des chemins de fer de la province de Québec, lequel comprend 3,571 milles en exploitation. Ce réseau de chemins de fer complète le plus admirable système de voies naturelles, fleuves et lacs réunis par des canaux, que l'on puisse voir en aucun pays du monde.

Il y a:

Le chemin de fer Intercolonial, qui parcourt dans la province une longueur de 313 milles ;

Le Québec-Central, 215 milles ;

Le Grand-Tronc, 450 milles ;

Le chemin de fer du Sud-Est, 220 milles;

Le Québec et Lac-Saint- Jean, 250 milles ;

Le Vermont-Central, 121 milles ;

Le Pacifique Canadien, 563 milles.

Différentes sections du Pacifique canadien, 56 milles ;

Le Témiscouata, 70 milles ;

Le chemin de fer des Comtés-Unis, 60 milles ;

Le chemin de la Gatineau, 57 milles ;

Le Montréal et Occidental, 70 miles ;

Le chemin de fer de la Baie des Chaleurs, 100 milles.

Le Grand Nord, 238 milles.

La plupart de ces lignes sont encore incomplètes, ou ne sont qu'un premier tronçon de grandes lignes futures, comme le Québec et Lac-Saint- Jean, par exemple, qui se prolongera assurément quelque jour jusqu'à la mer de Hudson.

Le Grand-Nord, qui est maintenant en opération, deviendra l'une des plus importantes lignes de toute la province. Elle sera le prolongement^ de celle du Parry Sound, construite à travers la province d'Ontario et détournera, en faveur de la voie fluviale du Saint-Laurent,

une partie importante de l'énorme production agricole des prairies de l'Ouest, production dont les steamers transatlantiques s'empareront dorénavant à Québec et à Montréal pour la transporter en Europe.

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