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CHAPITRE X

LORD ELGIX — 1847-1854

NOUS entrons dans une époque éclairée par la figure la plus sympathique de tous les gouverneurs généraux anglais que nous ayons eus.

Lord Elgin reconnut, dès son arrivée aux affaires, la faiblesse du ministère ; cette faiblesse résultait de ce que l'élément canadienfrançais ne s')' trouvait pas convenablement représenté. Déjà, on sentait la barque aller à la dérive. MM. Viger et Sherwood avaient démissionné. M. Viger avait réussi à se faire élire à iTrois- Rivières, mais il comprit enfin qu'il lui était impossible de ramener le sentiment populaire en sa faveur et il se retira de la politique. Ce fut ce qu'on peut appeler une triste fin de carrière. On essaya d'induire quelques hommes politiques canadiens-français en vue à entrer dans le ministère. Des ouvertures furent faites par M. Drapera MM. ]\Iorin

et Caron. Mais, à leur honneur, ces deux patriotes refusèrent ; ils entendaient autrement le système du gouvernement responsable.

Ennuyé de tant d'embarras. Draper se retire, précédé dans cette détermination par un autre ministre, M. Smith. Elgin appelle alors aux affaires, dans le mois de mai 1847, ^^- Sherwood, qui forma le ministère connu sous le nom de Sherwood-Daly. Ce ministère devait être de courte durée. Il ne mérite d'être signalé que par le fait de la présence de J. A. Macdonald qui en fut le receveur-général, et qui en était alors à ses premières armes politiques ; le futur premier ministre du Canada avait la réputation d'être un homme aux vues extrémistes ; il était du clan McNab. Les Canadiens-français n'étaient représentés que par M. Denis-Benjamin Papineau.

Le ministère Sherwood-Daly n'était pas ce qu'on peut appeler un gouvernement fort. Sur un amendement à l'adresse, proposé par Baldwin et Lafontaine, dans lequel on énonçait les principes du gouvernement responsable, il ne fut sauvé de la défaite' que par deux voix de majorité. On vota quelques mesures d'utilité publique dont la principale fut celle, proposée

par ^I. Lafontaiiie, qui remaniait nos lois municipales.

C'est en 1847 ^^^*^ l'on commence à discuter f assez sérieusement le projet d'une union fédéi raie de toutes les provinces anglaises de l'Amérique britannique du Nord. Déjà lord Grey, ' alors secrétaire des colonies en Angleterre, suggère ce plan dont s'empare la presse du pays.

Cependant, le Bas-Canada s'agitait et réclamait des représentants dans le ministère. On avait fondé une association qui eut son heure de célébrité et qui porta le nom d' " Association constitutionnelle de la réforme et du progrès. » Son programme politique était la mise à exécution des fameuses résolutions de 184 1 et, comme suite, l'établissement d'un régime politique vraiment responsable.

Fatigué de ces agitations, qui énervaient le pays, et d'un ministère qui possédait à peine la confiance de la Chambre, (le gouvernement avait subi plusieurs défaites à la dernière session), Elgin, dit-on, après avoir consulté les autorités impériales, résolut de dissoudre les Chambres et d'en appeler au peuple. La proclamation à cet effet fut lancée le 6 décembre 1847. Le résultat fut une écrasante défaite

pour le ministère. Dans les deux Canadas le 1 parti Lafontaine-Baldwin eut une bonne majo- 1 rite. On put prévoir dès lors un second minis- | tère Lafontaine-Baldwin. Mais on avait affaire i à des hommes qui ne lâchaient pas prise aisé- 1 ment, et il fallut un vote hostile, provoqué ; par M. Baldwin à l'ouverture de la session de 1848, pour forcer la main à ce ministère impopulaire, j

Lord Elgin manda Lafontaine et lui offrit j le pouvoir. Ce dernier accepta, mais seulement ' après s'être assuré la collaboration de Baldwin. Le résultat fut la formation de ce second mi- : nistère Lafontaine-Baldwin, qu'on a appelé le 1 « grand ministère. » Il renfermait en effet des esprits d'une supériorité reconnue, de qui l'on pouvait attendre beaucoup de bien.

Lord Elgin fut de tous nos gouverneurs celui qui comprit le mieux l'importance d'établir au Canada, sur des bases solides, le systè- i me du gouvernement responsable. Pénétré des doctrines émises dans le rapport de lord Durham, Elgin, qui avait épousé la fille de ce dernier, écrivait à .sa femme qu'il vengerait la , mémoire de son père, et que son règne à lui j au Canada serait un témoio^nage éclatant de 1 la o-randeur des vues et du caractère du véri- :

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table homme d'Etat dont était doué le célèbre lord. Dans une autre lettre, il dit qu'il a essayé des deux systèmes de gouvernement, du gouvernement personnel en Jamaïque, et du gouvernement responsable au Canada, et il assurait que le dernier mode lui avait apporté une puissance et une autorité bien plus considérables.

Les tories avaient compté sur Elgin, qui appartenait an parti conservateur anglais ; ils furent fort désappointés de sa conduite. Ils espéraient un retour de la politique de Metcalfe, et rencontraient chez un des leurs un homme aux vues larges et dénué de tout préjugé. Ils jurèrent de se venger et n'attendirent que l'occasion.

La session de 1848 avait été ouverte le 25 février, et le 23 mars elle fut prorogée. Le nouveau ministère n'avait pas eu le temps de prendre ses dispositions et de préparer ses mesures. On proposa l'ajournement des Chambres. A ce moment, se produisit un incident qui causa une vive émotion. L'homme qui avait été l'idole des Canadiens-français, Louis- Joseph Papineau, avait été élu pour représenter le comté de Saint-AIaurice. Lorsqu'il fut question de la prorogation de la Chambre, Papineau se

leva et dans un éloquent discours, prononcé avec chaleur et véhémence, il prit parti contre le gouvernement et se rangea dans l'opposition ; mais il n'avait plus l'auditoire des temps de jadis. Les hommes autour de lui avaient changé ; lui seul était resté le même et lui seul ne s'en aperçut point.

Ce discours est le premier acte politique de Papineau depuis l'Union. Nous avons déjà rappelé le rôle joué par Papineau avant l'Union ; ce fut la partie la plus honorable et la || plus belle de sa carrière. Nous aurons encore à nous occuper de lui. Nous l'admirerons encore mais il ne nous convaincra plus. Son éloquence sera malheureusement hors cadre, et son prestige diminué fera grandir celui d'un autre homme qui aura mieux compris son temps. Lafontaine lui aura succédé dans l'adoration des foules; les Canadiens-français ont toujours, comme leurs cousins de France, eu besoin d'un nom, d'une idole.

Papineau avait tiré le premier coup de canon. Désormais, et jusqu'à la fin de sa carrière politique, il s'opposera aux mesures du ministère Lafontaine-Baldwin, qu'il accusera de n'être qu'un gouvernement tory déguisé. Déjà nous voyons naître un nouveau parti qui, à sa nais-

sance, portera le nom de parti démocrate^ et qui recrutera comme partisans A. -A. Dorion, 1 Dessaules, Papin, J.-B.-E. Dorion, Laberge. [Ce parti se prononcera pour la représentation basée sur la population ; il sera contre le gouvernement responsable, qu'il croit une chimère, 'et il agitera la question du rappel de l'Acte d'Union. L'Avenir sera le principal organe de ce parti. L Avenir fut un journal rédigé avec talent et vigueur ; mais il tomba dans des excès regrettables, qui éloignèrent du pouvoir pendant de longues années le parti démocrate ou libéral. C'était le temps où les idées libérales— en prenant le mot dans le sens qu'on lui donne en Europe — faisaient rage en France. On venait de chasser un roi et de proclamer la république. De pareils événements devaient avoir leur contre-coup dans le Bas-Canada surtout, où l'on a toujours suivi de si près le mouvement politique et intellectuel de France. Aussi s'empressa-t-on, à l'exemple des Français, d'entreprendre une croisade contre le clergé et de prêcher l'établissement d'une république sur les bords du Saint-Laurent. De semblables idées étaient bien de nature à effrayer la population religieuse et conservatrice du Bas- Canada ; le clergé, d'ailleurs, entreprit de

combattre de toutes ses forces ce nouveau ] parti politique qu'on appela le parti rouge, et il réussit, non sans peine, à l'écraser. Un esprit impartial ne saurait le blâmer de son attitude; il lutta pour son existence et, disonsle hautement, pour le bien même des Canadiens-français. Si l'attitude du clergé dans tous ses actes politiques n'a pas toujours été irréprochable, l'historien qui ignorerait le bien immense accompli par les prêtres au Canada commettrait un faux en histoire.

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