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CHAPITRE XVIII

LES grandes questions disparaissent peu à peu de l'arène politique. Le Canada entre dans une ère de prospérité inouïe. Le commerce, l'industrie, la construction des chemins de fer et des canaux prennent un essor extraordinaire. Le peuple, content, ne s'occupe que du développement des affaires ; aussi, la véritable histoire de cette époque serait peut-être celle du progrès matériel du pays. Cependant, la constitution de 1840-41 avait fait son temps ; les partis politiques étaient bien dessinés, maie aucun ne parvenait à se maintenir longtemps au pouvoir. Notre système de gouvernement n'était pas fait pour subir de pareilles secousses. D'ailleurs, l'Union, créée pour l'écrasement des canadiens-français, n'avait pa-s atteint son but. Ces derniers avaient plutôt, sous la direction d'hommes d'État illustres, pris une autorité, nous oserions presque dise une prépondérance, que

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l'on considérait comme menaçante pour l'élément anglais.

Il s'agissait d'enrayer un mouvement aussi dangereux ; du moment que l'Union ne servait plus d'instrument à la destruction de la nationalité canadienne-française, il fallait trouver autre chose. On crut que le projet d'une confédération de toutes les provinces de l'Amérique Septentrionale anglaise remplirait 1 le but et serait un nouveau moyen d'amoin- ^, drissement de l'influence française. Aussi, I ~veTrons-nous ce projet discuté ardemment. Nous parviendrons bien, avec cinq ou six 'M provinces anglaises contre une seule française, '^/ I à étouffer cet élément français si antipathique aux anglais, pensaient les continuateurs de l'œuvre de Durham. Ajoutons que ce dernier, j dans son rapport, avait mentionné l'idée d'wne j confédération comme l'un des moyens de par-

X venir à l'extermination pacifique de la race

française au Canada. Durant cette période, le projet est discuté en Chambre, dans les assemblées publiques et dans les clubs politiques. Nous verrons aussi la question de la représentation basée sur la population, donner lieu à de violents, acrimonieux et interminables débats. Tant que le Bas-Canada avait l'ascendant sur

le Haut-Canada en pojDulation, il ne pouvait être question de la représentation nationale comprise de cette façon ; mais, du moment que la province anglaise du Haut-Canada dépassait en population celle du Bas-Canada, la réprésentation basée sur la population devenait une mesure de première nécessité !

Fatigué de la politique, pour laquelle d'ailleurs il n'était évidemment point fait, M. Morin, le chef du gouvernement pour la Province du Bas-Canada s'en retire définitivement. Il est nommé juge de la cour Supérieure à Québec. Il devait, sur le banc judiciaire, continuer à fournir une carrière utile à ses concitoyens. On le cite comme le modèle de l'intégrité et du désintéressement.

Privé de son allié, McXab, vieilli, s'adresse à ]\I. E.-P. Taché, qui s'était déjà fait une grande réputation dans la province française. M. Taché consent à faire partie du ministère et s'adjoint MM. G.-E. Cartier et Cauchon.

Cette session de 1854 fut, comme celle dont nous avons parlé sous le ministère Hincks- Morin, divisée en deux parties.

Ouverte le 5 septembre 1854, elle fut ajournée le 18 décembre de la même année, puis

reprise le 23 février 1855, et prorogée le y mai suivant. Elgin était parti pour l'Angleterre le 19 décembre; déjà, son successeur, sir Edmund Head, était arrivé.

Avec le départ d'Elgin se termine la période mouvementée de l'Union. Blgin devait continuer ailleurs à illustrer son nom. En 1857, il fut envoyé en Chine et au Japon ; il participa aux traités conclus en 1858 entre ces deux pays et l'Angleterre. L,'année suivante, il entra dans le ministère de Lord Palmerston en qualité de ministre des Postes. En 1860, il est nommé commissaire royal en Chine et contribua au traité de Pékin. En 1861, on lui donne la plus haute charge qu'il soit donné à un homme d'Etat anglais d'occuper dans les colonies, celle de vice-roi des Indes ; il mourut en 1863, après avoir fourni une des plus brillantes et des plus laborieuses carrières politiques.

A la reprise de la session, en février 1855, on se borna à amender notre système de lois municipales et à perfectionner la loi de milice de 1846.

Durant la même session, le 13 avril 1855, à

occasion de la guerre de Crimée, l'Angleterre, ^■iésirant utiliser ses troupes coloniales, signifia JLi gouvernement du Canada, qu'à l'avenir, il ,e devait plus compter que sur lui-même pour I protection militaire. Ce fut là un pas de lus vers l'autonomie politique, L'Angleterre, "ailleurs, quelque? années plus tard, retirait clinitivement les forces militaires impériales u Canada.

C'était la quatrième session qui se tenait à )uébec, et, suivant la règle établie, le parleaent devait tenir les quatre autres sessions à Toronto ; le système connu sous le nom de ystème alternatif, donna lieu à de longues liscussions en Chambre ; il présentait ^ de érieuses difficultés, en outre des dépenses ■normes qu'il faisait encourir au pays.

l'n projet de loi, à l'effet de déclarer qu'à "avenir, Québec serait le siège définitif et oermanent du gouvernement, ne recueillit pas !e nombre de votes suffisant. On dut en revenir au système existant, et la session suivante s'ouvrit le 15 février 1856, à Toronto. Cette même année (1855), Québec reçut la visite d'un vaisseau de guerre français, La Capricieuse. Ce fait, sans importance aux

yeux des historiens anglais, fut tout un év'énement pour les Canadiens-français.

Depuis la cession du pays à l'Angleterre, en 1763, le Canada avait été privé de toute relation officielle avec l'ancienne mère patrie. On peut s'imaginer l'enthousiasme créé par l'arrivée d'un vaisseau portant les couleurs de la France. Des fêtes patriotiques furent organisées et une allégresse touchante remplit les cœurs restés français. C'est pendant le séjour des marins français que fut inauguré ■' le monument aux braves de 1760 '>, sur le chemin Sainte-Foy, près de Québec. Ce monument rappelle la dernière bataille livrée entre les Anglais et les Français pour la possession du pays, et qui fut une victoire française.

A partir de là commencèrent ces relations commerciales, littéraires et sociales, avec la France, relations qui n'ont fait que s'accroître depuis. L'ancienne mère patrie établit ici un consultât et s'efforça de le faire présider par des hommes de la plus haute distinction. Dans le même temps, arrivait la nouvelle du succès des armées franco-anglaises en Crimée, et la réjouissance ne se restreignit pas seulement à l'élément français de la population, mais nos

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compatriotes anglais durent aussi y prendre part.

La session, qui s'ouvrit à Toronto le 15 juin 1856, et qui était la deuxième session du cinquième parlement de l'Union, fut l'occasion d'une passe d'armes brillante entre deux adversaires dignes l'un de l'autre : J. A. Macdonald et George Brown. Ce dernier, jouteur redoutable, usait habituellement d'une grande violence de langage ; d'un autre côté, J. A. Macdonald, dans toute la vigueur de l'âge, était un orateur de premier ordre, dont les coups n'étaient pas de ceux qu'on méprise. Brown, ayant parlé d'inconsistance politique, le futur premier ministre rétorqua en l'accusant d'avoir, en 1848, alors que lui, Brown, était le secrétaire d'une commission d'enquête concernant le pénitencier de Kingston, suborné des témoins et falsifié les témoignages, dans le bat de sauver un m.^urtrier de l'échafaud. L'accusation était grave ; Brown demanda une enquête, bien que peu après Macdonald eût retiré ses accus itions; l'enquête n'aboutit à rien ; Brown ne fut ni exonéré ni déclaré coupable de ce dont on l'accusait. Dès lors, Brown et Macdonald furent deux ennemis acharnés. Le temps seul adoucit à la fin

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quelque peu, la haine, qui les animait l'un à l'égard de l'autre.

C'est à partir de cette session aussi que commencèrent les intrigues de Macdonald pour supplanter McNab. Celui-ci assistait à peine aux séances, et souffrait cruellement de la goutte. Mais il était tenace, et il ne capitula qu'après avoir épuisé toutes les ressources.

Un incident qui souleva les passions religieuses des représentants, encouragea les intrigants dans leur œuvre.

En octobre 1855, un protestant, du nom de Robert Corrigan, avait été tué par un Irlandais catholique du nom de Richard Kelly, de la paroisse de Saint-Sylvestre, dans le district de Québec. Kelly fut arrêté avec six autres de ses compatriotes, que l'on accusait de complicité. Il subit son procès aux assises présidées par le juge Duval. Le hasard voulut que le jury se composât exclusivement de catholiques. Kelly ayant été acquitté, il n'en fallut pas plus pour soulever la colère de tout l'élément protestant fanatique. On cria à l'injustice, et un député demanda au gouvernement de produire une copie de « l'adresse » du juge Duval aux jurés. La motion contenait en même temps des insinuations malveillantes et inju-

rieuses pour le président du tribunal. Le ministère s'opposa à cette demande ; toutefois il fut défait par quatre voix ; plutôt que de démissionner, il subit l'humiliation d'accepter la proposition ; mais, en même temps il provoqua un vote de confiance qui lui fut accordé à une majorité considérable. La position était sauvée. Cependant, cette question, qui contribua à enflammer les passions religieuses, ébranla aussi le ministère.

S'il y avait des dissensions dans la section haut-canadienne du ministère, les mêmes divergences commençaient aussi à se faire sentir chez les représentants français. M. Cauchon s'était engagé à aider à la construction d'un chemin de fer sur la rive nord entre Québec et ^Montréal. Comprenant l'impossibilité de remplir ses promesses, il menaça de démissionner ; comme il était à la tête d'un grand nombre de députés, qu'il aurait entraînés à sa suite dans son opposition au gouvernement, on s'empressa de l'apaiser en votant pour la construction de ce chemin de fer quatre millions d'acres de terre, bomts que le gouvernement accordait aussitôt que vingt-cinq milles de chemin auraient été construits. Apaisé par

ces concessions, M. Canchon rentra dans les rangs.

Mais IMcNab n'était pas au ternie de ses épreuves. La conspiration pour le détrôner marchait rondement et devait finalement aboutir à la mise à la retraite du vieux chef.

Plus que jamais le système alternatif du siège du gouvernement présentait des inconvénients. Un député proposa que Québec fût, pour l'avenir, le siège permanent du gouvernement ; cette proposition fut acceptée, mais, comme on le pense bien, elle déplut énormément aux députés haut-canadiens. Quand vint le moment de voter un certain montant pour la construction des édifices parlementaires, on proposa un vote de non confiance dans le gouvernement. Celui-ci surnagea à la défaite par une faible majorité, mais il était en minorité dans la députation haut-canadienne. Dès lors la question de la double majorité se soulevait. Etait-il nécessaire à un ministère d'être en Chambre à la tête d'une majorité des députés de chaque province? La question avait déjà auparavant été longuement discutée et on l'avait décidé dans la négative, bien que Baldwin semblât être d'opinion contraire. ■C'était une excellente occasion pour les con-

spirateiirs de mettre leur projet à exécution ; ils n'hésitèrent pas à proclamer la règle de la nécessité de la double majorité, et la plupart des ministres haut-canadiens, J. A. Macdonald en tête, démissionnèrent.

McNab.tint tête quelque temps à l'orage; forcé, à la fin, de se rendre à l'inévitable, il remit sa démission entre les mains du gouverneur qui appela AI. Taché à former un nouveau ministère. Malgré son grand âge et ses infirmités, ^NIcNab vécut encore six ou sept ans et se convertit au catholicisme peu de temps avant de mourir.

Depuis longtemps il entretenait des vues plus larges ; ses excès de langage et son fanatisme des premières années avaient fait place, grâce à ses relations constantes avec l'élément français et catholique, à une modération et à une indulgence qui rachètent quelque peu les fautes de sa jeunesse politique.

Le 24 mai 1856, la nouvelle administration Taché-jMacdonald était formée ; elle n'était pas fort solide, car, peu de jours après, elle n'échappa à la défaite, sur nn vote de non confiance proposé par ]M. A. -A. Dorion, que par quatre voix de majorité. Mais le gouvernement, sur ce vote, se trouva en minorité

dans la province du Haut-Canada. Que faire? Le ministère allait-il de nouveau démissionner ? Pour être logique, il aurait dû le faire. Mais ce principe de la double majorité n'avait été invoqué que parce qu'il servait bien les circonstances, et qu'il fallait à tout prix se débarrasser de McNab. Maintenant que le but était atteint, on n'avait que faire de principes gênants ; on pouvait facilement en invoquer d'autres. C'est ce qui ne manqua pas d'arriver ; ■on prétexta des raisons d'intérêt public, et les ministres conservèrent leur portefeuille.

On adopta à cette session une mesure concernant le Conseil Législatif. Il fut décidé qu'à l'avenir, cette assemblée, à l'instar de la Chambre basse, serait élective.

Les conseillers actuels conservaient leur siège à vie, mais les vacances devaient être remplies au moyen de l'élection par le peuple.

Le conseil était composé de quarante-huit membres dont vingt-quatre pour chaque province, élus pour une période de huit années. Tous les deux ans on devait procéder à l'élection de douze aonseillers.

En 1860, le président du Conseil Législatif, jusqu'alors nommé par la Couronne, fut choisi et élu par les conseillers eux-mêmes.

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