SOUMISSION DE L*ILLYRIE SEPTENTRIONALE
pendant, par sa prudence et son habileté, par le soin extrême qu'il prit de ne hasarder ' aucune marche téméraire, bien que n'ayant que deux légions sous ses ordres, Gorniflcius parvint à la reconquérir et à la défendre. D emporta d'assaut plusieurs châteaux forts et la place de Promona (Tepliu), si disputée pendant ces guerres * . Le butin fut abandonné aux soldats; il était maigre, mais le bien-venu au milieu delà désolation delà province, surtout parce qu'il était la récompense de leur valeur. Sur mer il put aussi, avec les navires des ladertins et quelques bâtiments enlevés à Octavius, lutter contre la flotte que celui-ci amena dans l'Adriatique après la bataille de P/t^rrsale. Mais bientôt de nouveaux dangers se présentèrent. Les débris de l'armée de Pompée se ralliaient dans le voisinage de rillyrie et menaçaient de se jeter sur elle. Gabinius s'avançait cependant à la tête de quinze cohortes de fantassins et de 3, 000 chevaux dans le nord de la province. N'ayant pas osé s'aventurer par mer ni voulu remettre à d*autres le commandement, comme le lui prescrivait César, s'il se refusait à cette périlleuse tentative*, il était parti par la voie de terre'. On était en hiver; le temps était affreux,
1 App.; /«., 25.
2 App.; G. civ., 58-59.
3 Appien et Hirtius diffèrent sur la date du départ de Gabinius pour l'Illyrie. Appien s'accorde avec les Commentaires pour la sortie d'Antoine de Brindes et les circonstances de son débarquement sur la côte opposée*. mais, tandis qu' Appien etPlutarque {Ant., 9) font partir immédiatement 3abiniuS; sur lequel les Commentaires sont muets, Hirtius ne lui fait donner l'ordre de se mettre en marche qu'après Pharsale. U est vraisemblable que Gabinius, parti en môme temps qu'Antoine, n'arriva en
130 DALMATIB.
son armée fonnée de conscrits levés récemment ; Gabinius ne soupçonnait pas toute la pauvreté de la province: les difficultés se multiplièrent sous ses pas. Le pays était vide de ressources ; la flotte nepouvait approcher à cause de l'état de la iper; l'ennemi, fortement retranché dans ses montagnes, ses villes et ses châteaux forts, repoussait toutes les attaques que, dans sa détresse, le lieutenant de César dirigeait contre lui. Gabinius essaya alors de gagner Salone^ où il était sûr d'être bien accueilli par la colonie romaine ; mais les Dalmates , enhardis par leurs succès, vinrent lui tendre sur la route une dernière embuscade. Surpris près de Synodion (Otavitje), dans une forêt, au fond d'un ravin profond et allongé entre deux montagnes, il perdit plus de 2,000 soldats, 38 centurions, les tribuns et ses aigles', et se retira presque seul kSalone, où il mourut bientôt.
Cette victoire, l'argent et les armes qu'elle leur procura, accrurent l'audace et la confiance des Dalmates et donnèrent à Octavius l'espoir de s'emparer de la province. Il traita avec les barbares et les envoya mettre le siège devant les places occupées encore par les Césariens ; luimême alla par mer en attaquer d'autres, notamment 5aloîie^ contre laquelle il avait gardé un vif ressentiment de
Illyrie qu'après Pharsale^ et que la venue de la flotte d'Octavius et des débris de l'armée de Pompée contribua, avec les intempéries du climat, à l'issue malheureuse de sa marche dans un pays qu'il connaissait mal et croyait sans doute mieux dompté par Gorniflcius. — Appien ae parle pas de la première expédition de Vatinius pour le venger, i App.; ///., 13.
SOUMISSION DE l'iLLYRIE SEPTENTRIONALE. 131
son échec, et dont les habitants eurent beaucoup à souffrir'.
Mais sur l'appel pressant de Gorniflcius, Vatinius, qui se trouvait à Brindes, sans même attendre la flotte qu'il avait mandée d'Achaïe, arma d'un éperon, pour les transformer en navires de guerre, tous les bateaux qu'il put réunir, fit embarquer sur des transports improvisés les vétérans qui se trouvaient en grand nombre dans la ville et passa en Ulyrie. Se mettant hardiment à la recherche d'Octavius, il reprit quelques-unes des villes qui s'étaient données à lui, le força à se retirer de Salone^ et à lever le siège d'ifpicfemre(Ragusa-Vecchia), qu'il assiégeait par terre et par mer, en recueillit la garnison*, et, malgré Finfériorité de sa flotte, s'acharna à sa poursuite. Octavius, rendu confiant par les nouvelles qu'il recevait sur la composition de la flotte ennemie, prit position près de l'île de Tauri$*[Torco\B). Vatinius, qui l'ignorait et s'était avancé dans le canal qui sépare l'île du continent, vit tout à coup se diriger sur lui un navire dont les antennes étaient à mi-mât et garni de combattants. Malgré cette surprise, les marins se préparèrent à soutenir le choc. Payant d'audace, Vatinius les lance, à Vabordage des navires ennemis ; lui:mème marche avec sa quinquérème sur la quadrirème d'Octavius, dont le rostre est brisé par la violence du choc. Dès que les na-
ip. Cass., XLII, 11.
« Ibid., 11.
3Hirt.î6f. il^., 44.
* Ibid., 45. — Giupaaa, sel. M. Tomaschek {Op. cit.).
vires se sont accostés, les soldats de Yatinius sautent à bord, et dans un combat à armes égales la supériorité manifeste de leur valeur leur donnait l'avantage. «Le navire d'Octavius fut coulé; beaucoup furent pris ou coulés également après avoir été ouverts par les rostres; les soldats d'Octavius furent ou égorgés ou précipités dans la mer. Octavius se jeta dans une barque; mais comme trop de passagers l'y suivirent, elle coula. Blessé, il gagna un canot à la nage, y monta, et, comme la nuit empêchait le combat, s'enfuit à la voile par une grande tempête*.» La victoire de Vatinius lui valut le soumission de Tauris et d'/s^a, dont les habitants, dévoués à Octavius, se rendirent en suppliants. « Ainsi, en peu de temps, par une éclatante victoire, la province était recouvrée et rendue à Gomiflcius, la flotte ennemie chassée de tout ce golfe'» (47). Cette victoire coïncidait avec le retour de César à Rome. Les lUyriens, effrayés, ofifrirent leur soumission. César, repoussant leurs propositions d'alliance et d'amitié, leur promit néanmoins le pardon « s'ils se soumettaient au tribut et donnaient des otages ». Ils acceptèrent ces conditions, et ce fut le vainqueur de Tauris (Torcola) qui, succédant au gouvernement de la province à Cornificius, rappelé par le dictateur après deux ans dg fonctions en lUyrie, fut chargé d'aller recevoir et les tributs et les otages. 11 ne semble pas toutefois que la confiance fût grande dans les bonnes dispositions des Dalmates, car Vatiniuspartait avec trois légions et beaucoup de cavaliers,
1 Hirt.; G. AL, 46.
2/&id., 47.
SOUMISSION DE l'ILLYRIE SEPTENTRIONALE. 133
. on lui donnait comme instructions de ne lever que de légers » tributs* . Vatinius, à la province duquel on avait Ijoint l'ancienne Illyrie grecque^, distraite pour un inant de la Macédoine et qui s'était soulevée comme le iste de riUyrie, ne s'établit pas dans la cité restée fidèle )Salone, mdLis a Narona^ (Viddo). Pour la protection des téréts commerciaux dont cette ville était le centre, ses ibitants l'avaient fortifiée et ses magistrats venaient enre d'en augmenter les défenses*. Sa présence contint les irdéens, et cette place lui servit de base d'opération contre j Dalmates, qui de fait n'avaient pas posé les armes*, îtait déjà un résultat important que d'avoir brisé la afédération de tous les peuples illyriens, et il s'emîssa d'en rendre compte au Sénat. César lui fit attendre )endant le triomphe et les supplications qu'il deman- .t; il finit pourtant par admettre les motifs qu'alléguait tinius au retard de sa marche sur la Dalmatie : la rigueur la saison' et les difiîcultés de l'entreprise, et se îida à lui accorder les supplications. Vatinius se mit ►rs en route pour la Dalmatie, et l'événement prouva Qttbien étaient justifiées ses hésitations et ses craintes. Chacune des soixante villes du pays était transformée iredoutable citadelle. Six d'entre elles tombèrent en son )uvoir, mais à quel prix ! Une seule , la plus grande
^ App.; ///., 13.
2Gic;i>M7., V, 11.
^Gk.iEp. addiv., V, 9. 10.
^App.; /»., 25.
® Frigus dalmaticum. Gic, loc. cit.
l'U DALMATIE.
il ost vrai, dut être prise quatre fois pour ainsi dire, et après qu'il eut successivement enlevé les quatre tours, les quatre enceintes, la place entière, il lui fallut, contraint par la neige , le froid et les pluies, T abandonner et renoncer, la mort dans Tàme, à cette conquête si chèrement achetée, et dont il avait regardé la chute comme devant terminer la guerre' (fin 45). Au printemps suivant, lorsque fut arrivée la nouvelle de la mort de César, ce fut pis encore. Cinq cohortes et leur chef, le sénateur Bébius, furent exterminés*. Vatinius dut se retirer avec ses troupes à ipidamne (Durazzo). Antoine, qui s'était fait donner parle Sénat la Macédoine', essava vainement de se les faire livrer* ; mais quand M. Brutus Cœpion eut obtenu le gouvernement de la Macédoine, enlevée à Antoine, et de TIIlyrio, avec le*commandement de toutes les troupes qui restaient dans les deux provinces', ce fut à lui que, détesté do ses soldats*, Vatinius dut, bien que son adversaire, abandonner ses trois légions^: Sa laborieuse campagne avait toutefois suflB à illustrer son nom', et deux ans après il obtenait les honneurs du triomphe (42)*.
^ Oie.; Ep. ad, dh\, V, 10 (éd. Lem.).
a App,; ///., 13.
3 App.; 6\ cir., III, 8.
• r.io.; />Ai7., V, tl.
^ App.; (if. ciu., III, 63; Cic; Phil., X.
« I). Cass., XLVII, 21.
7 App. ; G. ni).. IV, 75 ; Liv., ep. CXVUI ; D. Gass., loc. cit.
• Illuslrabunt ros luas geslas. (Cic; Ep, ad. div,, V, It.)
• 1*. Vatinius . p. f. procos. de lllurico pr, k. sex. a. 711. (Act, ^''• cap. y C. I. Ly I., pag. 461.) — P. Vatinius de Eillurico prid. k. s©^* triumphavi(t) palmam dodit. (Tab. Barberiniana, ibid., pag. 478.)
SOUMISSION DR l'iLLVRIE SEPTENTRIONALE. 135
Bru tus allait, comme Pompée naguère, trouver chez les lUyrieiis de précieux et dévoués auxiliaires * . Des cavaliers illyriens et parthins figurent dans son armée à côté de ceux des Celtes, des Lusitaniens, des Thraces et des Thessaliens^ . Ce concours qu'il recevait d'eux, les événements politiques qui se pressaient, tout le condamnait à ne rien tenter pour venger son prédécesseur. Aussi lesDalmates, continuant leurs succès, s'emparèrent-ils de Salone. Mais lorsque, dans le partage des provinces qui suivit la victoire de Philippes (42), l'IUyrie eut été attribuée à Octave, et la Macédoine, dont on la séparait, à Antoine*, les deux triumvirs s'entendirent pour une action commune sur la rive orientale de l'Adriatique, et leur réconciliateur à Brindes, Asinius Pollion, reçut le commandement de l'IUyrie avec l'extension qui avait été donnée à cette province au temps de Vatinius. C'était lui fournir l'occasion d'un triomphe dont il serait redevable à l'un et à l'autre triumvir.
Parti d'Aquilée, Pollion, après avoir enlevé les rochers d'où sort le Timave *, suivit avec sa flotte le littoral de l'Adriatique*, reprit Salone^ ^ ravît aux Dalmates leurs troupeaux et leurs armes, ravagea leurs champs \ et, arrivé après une course rapide au sud de la province, se
^ najoOvTVOùc.. .. npo^yuoToixoxtç ^cvoftèvouç B/îoùtc* (A-pp.; 6r. civ., V, 75. )
2App.; G. av., IV, 88.
3 D. Cass.. XLVIII, 28 ; L, 6; App.; G. civ., V, 65.
^ Magni superasjara saxa Timavi. (Virg.; Eg., 8, v 6.
^ Sive oram Illyrici legis sequoris. ([bid., v. 8.)
•Servius; Proem. ad, egl, 4; Porphyre ; Gomm. in Hor.
'Florus, IV, 12, 11.
136 DALUATIE.
mit à la tète d'une partie des légions d'Antoine * contre les Parthins, qu'il soumit en quelques combats'. La récompense ne se fit pas attendre. Avant même la fin d'une année de proconsulat, il obtenait le triomphe sur les Parthins'. Sa victoire sur les Dalmates n'avait pas été assez complète pour lui valoir cet honneur, mais la réputation belliqueuse de ce peuple * donna au succès qu'il avait remporté sur eux plus de valeur aux yeux du public "^ que sa facile victoire sur les Parthins, et lui-même voulut perpétuer le souvenir de son plus beau fait d'armes eu donnant à un fils qui lui naquit à cette époque le surnom de Saloninus •. Les dépouilles de la Dalmatie lui servirent à fonder à Rome la première bibliothèque publique'.
Octave devait quelques années plus tard reprendre cette guerre en personne. Outre que la soumission de FIllyrie et des peuplades alpestres était pour l'Italie, qu'elles pillaient si souvent, un impérieux besoin, il importait en môme temps de ne pas laisser plus longtemps indépendante une province qui, malgré les succès partiels remportés par les généraux de Rome, était de fait depuis plus
* App.; G. civ,, V, 75.
2 D. Cass., XLVIII, 41.
^ C. Asinius Gq. f. Pollio procos. ex Parthiaeis an. 714, VIII k. uovem, (Act. tr. cap., C, I. L., I, pag. 461). G. Asinius ex Parthineis a. d. VIII k. nov. triumpliavit, palmam (dédit). Tab. Barberiana, G. I. L.j I, pag. 478.
* Gic; Ep. ad. div., V.
^ Gui laurus aîternos honores Dalmatico peperit triumpho. (Hor.; Od.j II, 1.)
6 Serv.; loc, cit.
7 Pline; HisL nat., VII, 31, 7 XXXII, 5 ; Isid.; Orig., VI. 5.
SOUMI88IOX DB l'illyrie sbptentrionalb. 137
de dix ans affranchie de sa souveraineté. Il se consacra donc, dès que les événements le lui permirent, à cette œuvre, dans laquelle il devait trouver la popularité dont il avait besoin et un moyen d'exercer et de s'attacher ses légions.
Son premier soin, avant de s'aventurer dans l'intérieur du pays, fut d'achever la soumission des peuples de la côte ou de ceux qui avaient été récemment battus, ce Les Oxyéens *, les Perthéenates *, les Bathiates ', lesTaulantiens, les Gambéens*, lesCinambres *, les Méromennes • elles Pyrisséens^ furent vaincus en une seule attaque. Mais il eut plus de peine à soumettre et à contraindre de payer de nouveau les tributs dont ils s'étaient affranchis les Docléates*, les Carnes®, les Interfrurins^®, les Narésiens* * , les
^ Tenere eum tractum (Naronitanum) Ozuaei. (PI.; //. nat», III, 36.) 2 Les mêmes que les Parthins.
* Habitants de Buthoe (Budua). Les Taulaûtiens ont été déjà souvent lommés.
* Sont-ce les mômes que les Gaviens, dont il a été question sous Genios ? ou les mêmes que les Grabœi de Pline ?
* Serait-ce les habitants de Cinna^ au nord du lac deScutari?
* Melcoméniens de Ptolémée, voisins des Daorses et des Ardiéens.
' Peut-être les mêmes que les Pyrœi de Pline et de Mêla (II, 5) et les OaipoCioi de Strabon, qui avaient c dans leur voisinage Tîle do Corcyre loir et •
•Habitants de Docléa (Dukle, près de Podgoritza).
®Une partie de cette tribu gauloise, dont le siège principal était plus au ord, était sans doute venue, à la suite des derniers événements, se fixer lans le voisinage des Docléates, comme les Taurisques nommés plus loin.
>• Faut-il voir en eux les Enderudini de Pline, voisins des Labéates ?
** Narinsiens de Ptolémée, Naresii de Pline ; habitants de la région de a haute Narenla.
Glintidions* etlesTaurisques'. » Plusieurs de ces peuples ne nous sont connus que par ce passage d'Appien; mais ce que nous savons d'ailleurs de quelques-uns d'entre eux nous permet d'établir avec une précision suffisante le but, le caractère et le résultat de cette expédition. Le premier groupe, qui rentra si facilement sous l'autorité romaine, comprenait des peuples qui avaient été antérieurement, non pas seulement tributaires, mais réduits à Tobéissance, et qui étaient fixés au sud du conventus de Narona et dans rillyrie grecque. Les autres, dont on se contenta d'exiger de nouveau le tribut, devaient être en eflfet, vu la nature de la région qu'ils occupaient à Tintérieur du pays, plus difficilement domptés. Les guerres et les bouleversements les avaient affaiblis néanmoins, comme leurs voisins de Thrace, les Hippasins et lesBesses, qui après leur défaite envoyèrent leur soumission à Octave.
Revenu sur la côte. Octave, à la tète de sa flotte, se porta contre les îles de Melita (Meleda) et de Corcyre noire (Curzola),dont les habitants se livraient à la piraterie, et les ruina de fond en comble, faisant mettre à mort les jeunes gens et vendre les autres. Les Liburnes furent pour le même motif dépouillés de tous leurs navires, qui devaient plus tard lui être d'un si grand secours à Actium, et, après avoir ainsi pacifié le littoral, il aborda dans le voisinage des lapydes.
Là encore, comme au sud de la province, tout le pays qui regarde la mer rentra facilement dans le devoir .
* Gliaditiones (PL), au-dessus des Narésiens. 2App.; flL, 16.
SOUMISSION DE l'iLLYRIE SEPTENTRIONALE. 139
Les Moentins et les Avendéates se soumirent dès qu'il se présenta. Les Arupins, plus nombreux et plus belliqueux, se concentrèrent dans leur ville principale, puis à son approche se retirèrent dans les forêts, aujourd'hui encore si nombreuses sur ce revers des Alpes. Bientôt même ils firent soumission et rentrèrent dans leur ville, qu'Octave, dans l'espérance d'amener cette prompte reddition, n'avait pas livrée aux flammes * .
Il semble qu'Octave n'ait pas poussé plus loin cette première campagne et que, rappelé par d'autres soins en Sicile*, il ait laissé le commandement de l'armée à Messala Corvinus, qui se borna à tenir en respect les lapydes établis dans les montagnes, les Pannoniens, leurs alliés, et les Arupins, récemment vaincus*. Lorsqu'Octave fut revenu se mettre à la tête de l'armée, Messala Corvinus fut envoyé dans les Alpes occidentales contre les Salasses, et les opérations contre les lapydes reprirent avec activité.
Des quatre villes que leur attribue Strabon*, une seule leurrestait encore, leur capitale', Metulum^^ située dans
* App j ///., 16 ; D. Gass., XLIX, 35.
2 D. Cass., XLIX, 34.
^ Testis mihi victsB
Fortis lapydise miles, testis quoque fallax Pannonius. gelidas. passim disjectus in Alpes, Testis Arupinas et pauper natus ia armis.
(Tibulie, IV, 1, Pan, de Messala, v. 107-110.)
* Str., VIT, 5, 4.
* App.; IIL, 19 ; D. Gass., XLIX, 35.
^ Auj. Mœttliag, sur la Kulpa. — La situation de Metulum est encore objet de quelques doutes. Que son emplacement ait été celui du village
des montagnes extrêmement boisées, sur deux collines séparées par une étroite yallée. L'accès en était difficile, et les lapydes, en coupant des arbres et les plaçant sur la route, Tavait rendu plus difficile encore. Ce fut en vain toutefois que, embusqués dans les bois, ils essayèrent d'arrêter sa marche près de Terponos (Tschemembl) . Grâce à la prudence et à la tactique d'Octave, ils ne réussirent qu'à tuer un certain nombre d'hommes. Terponos^ tombée entre les mains des Romains, fut épargnée comme l'avait été Arupium (Vital), et ses habitants, qui après la défaîte s'étaient retirés dans les bois, firent leur soumission*. La prise de Metulum (Mœttling) oflfritdes difficultés bien
actuel de Metule, sur les bords du lac de Zirknitz^ Taucieu lac Lti^^um, où aboutissait une roule venant de Trieste à travers VOcra (Str.,Vir, 5, 2). comme le veulent Mannert et Menke, ou, comme l'admettent la plupart des géographes, celui de Mœttling, sur la Kulpa, son éloignement ^'Arupium et la direction, tout opposée à celle qu'avait jusque-là suivie Octave, dans laquelle il fallait en tout cas s'avancer pour marcher contre elle, viennent à l'appui de notre opinion sur cette interruption de la campagne dirigée par Octave contre les lapydes. Le doute n'est plus aujourd'hui possible sur la marche de la première expédition, par suite de la détermination précise de la situation 6! Arupium. Dans la seconde partie de la guerre, Senia ou un point en avant de cette ville peuvent encore avoir été pris, les troupes se trouvant dans le voisinage, comme point de départ de la marche vers la vallée de la Kulpa. Outre que l'emplacement de Terponos f dans la région où Mannert place Metulum, serait difficile à déterminer, celui-ci nous paraît étendre beaucoup trop au nord la domination des lapydes. La découverte récente d'inscriptions romaines à Gradatz, près de Tsohernembl (Eph. ep., IV. 1 et 2, n®» 469 et 470), dans la direction de Mœttling, nous semble résoudre ces difficultés en conflrmant l'opinion de ceux qui faisaient de Tschemembl l'ancien Terponos^ et plaçaient par suite Metulum à Mœttling. 1 App.; m., 18.
SOUMISSION DE l'iLLYRIE SEPTENTRIONALE. 141
plus grandes. Appien, abréviateur des mémoires d'Auguste, nous en retrace avec soin toutes les péripéties^ comme d'un des plus beaux faits d'armes du triumvir: 3000 combattants jeunes, braves et bien armés, l'élite des lapydes, défendaient la ville, soutenus par les encouragements des femmes, dont, dans ces contrées, l'histoire enregistre si souvent les traits d'héroïsme. Lorsque les Romains, dont les premières attaques contre les remparts furent facilement repoussées, commencèrent des travaux réguliers d'approche, ils eurent à lutter contre d'incessantes sorties et à se préserver des machines établies sur les remparts, « machines qu'ils (les lapydes) possédaient depuis la guerre faite dans ces contrées par Decimus Brutus à Antoine et à Octave* ». La première enceinte ayant beaucoup souffert, ils en construisent une seconde, à Tabri de laquelle ils continuent avec la même énergie la résistance. Octave les fait investir de tous côtés et prépare tout pour une dernière attaque. Le premier retranchement est tombé entre les mains des Romains , des ponts sont préparés pour être lancés sur la seconde muraille; mais les défenseurs sont sur leurs gardes.
La diversion tentée pour détourner leur attention du pointprincipaldel'attaque est sans succès. Trois ponts sont successivement abattus par lesMétuliens, et lorsqu'un quatrième a étéjeté. Octave doit quitter la tour d'où il observe les opérations pour marcher lui-même à l'escalade. Un bouclier à la main, il s'élance le premier sur le pont, et
« App.; m, 19.
déjà il touche aux murailles, quand ses soldats, entraînés par son exemple, se précipitent à sa suite avec une telle furie que le pont trop chargé s'écroule avec tous ceux qu'il porte, et Octave lui-même est blessé dans la chute à la jambe droite et aux deux bras \ <c II monte cependant aussitôt sur la tour avec ses enseignes, et se montre debout aux soldats, dans la crainte que le bruit de ^a mort n'amène une panique », et donne l'ordre de construire immédiatement de nouveaux ponts.
Effrayés par cet acharnement, les Métuliens demandent à traiter. Ils livrent 50 otages choisis par Octave lui-même et la plus élevée de leurs deux collines. Mais quand ils sont sommés de livrer leurs armes, saisis de désespoir et de rage, ils enferment leurs femmes et leurs enfants sous bonne garde dans le lieu ordinaire de leur réunion, donnent l'ordre de l'incendier en cas de malheur et se jettent avec furie sur les Romains. Ceux-ci, grâce à la position qu'ils occupent, triomphent facilement de ces efforts désespérés. Alors la curie est incendiée ; des mères tuent leurs enfants et se tuent elles-mêmes sur leurs cadavres; les autres se précipitent avec eux dans les flammes ; ceux des Métuliens qui ont échappé aux combats, faits prisonniers, se donnent volontairement la mort ; le feu consume entièrement la ville : de cette vaillante cité, rieùne reste debout, ni une pierre, ni un habitant. L'histoire a peu de pages aussi belles, et l'héroïsme de Metulum mérite
1 D. Gassius, XLIX, 35 ; Florus, IV, 12, 6 et 7 ; Suét., Aug., 20 ; Pline; Hist. nat., VII, 46, 2.
SOUMISSION DE l'ILLTRJE SEPTENTRIONALE. 143
d^étre placé dans la mémoire à côté de celui de Souli, tant célébré dans notre siècle.
Les autres lapydes transalpins, terrifiés, se rendirent et obéirent alors pour la première fois aux Romains. Les Poséniens (Pasini de Pline) , qui tentèrent une révolte après réloignement d'Octave, furent domptés par M. Helvius, qu'il envoya contre eux ; les chefs furent mis à mort et les autres vendus * .
La guerre qu'il dirigea ensuite contre les Pannoniens fut moins difficile. Il n'avait contre eux aucun grief, nous dit Dion, mais il voulait exercer ses soldats, les engraisser aux dépens d'autrui, et il pensait que les plus forts ont le droit d'entreprendre ce qui leur plaît contre les plus faibles. Exemple et principes qui ont, hélas ! trouvé des imitateurs et des approbateurs. La guerre contre Metulum avait été très peu productive en effet"; mais pouvait-il espérer tirer beaucoup plus de laPannonie? «Les Pannoniens sont, de tous les hommes, ceux qui vivent le plus mal : ni la terre ni l'air ne leur sont favorables ; ils ne récoltent ni huile ni vin, ou du moins très peu et de mauvaise qualité, car l'hiver est chez eux très dur et très long... Mais ils sont réputés les plus courageux des hommes, car ils sont très violents et très enclins au meurtre, comme des hommes à qui la vie n'offre aucun côté agréable^ » Il y fit cependant, en présence de la résistance des Pannoniens, dont il avait d'abord espéré la
1 App.; ///., 21.
2 D. Cass., XLIX, 35.
3/Wd.,36.
soumission volontaire, tout le butin qu'il put , ce brûlant tout ce qui ne pouvait pas être emporté, mais épargnant, malgré sa résistance de trente jours et les combats qu'il avait eu à soutenir sur terre et sur eau, «S^^cia { Sissek ) dont il voulait se faire une place d'armes contre les Daces.i) La ville toutefois dut payer une amende, recevoir dans la partie qu'il transforma en citadelle une garnison de 25 cohortes, que les Ségestains essayèrent vainement de massacrer après son départ. Leur soumission par Fufius Geminus lui permit de marcher immédiatement contre les Dalmates, qu'Agrippa avait été chargé de contenir pendant sa guerre contre les Pannoniens * .
En présence du danger qui les menaçait, toutes les tribus dalmates resserrèrent leur alliance; 12,000 hommes d'élite, sous la conduite de Versos, se portèrent sur ProYïwtiaj voisine des Liburnes,par le territoire desquels s'avançait Octave, la prirent, la fortifièrent, occupèrent toutes les hauteurs environnantes et se crurent assez forts pour défier dans ce vaste camp retranché toutes les attaques des Romains. Bien que située sur une colline, Promonaf aujourd'hui Tepliu, était dominée par des hauteurs.
Laissant la plus grande partie de ses forces en garnison dans la ville, le chef dalmate fit occuper, mais par des détachements insuffisants, tous les points culminants delà chaîne^, à la faveur de la nuit oL dos bois, quelques soldats romains parvinrent à se hisser jusqu'au plus élevé de ces
1 D. Gass., XLIX, 38.
* Aofoi TTxvToOsv oÇiïç, oToe Trjocovcç. (App.: ///., 25.)
SOUMISSION DE l'iLLYRIE SEPTENTRIONALE. 145
sommets et massacrèrent les gardes. Octave, prévenu par un signal, jeta le désarroi dans les rangs ennemis par un simulacre d'attaque générale contre la ville, destiné à masquer le véritable but de ses efforts, Toccupation du posteconquis par surprise. Lorsque, de là, les Romains se lancèrent à l'attaque des autres collines, ceux qui les occupaient, craignant d'être coupés et de manquer d'eau, se réfugièrent en foule dans l'enceinte. Deux seulement resté* rentau pouvoir des Dalmates et Octaveentrepritde les renfermer avec la ville elle-même dans un mur de circonvallation d'un périmètre de 40 stades (7400 " env.) ; mais il n'eut pas le temps d'achever ce travail. Une armée amenée par un autre chef, Testimos, au secours de la place assiégée, ayant été rejetée dans les montagnes, Testimos la reforma à la hâte, reparut près de Promona, et la garnison profita de sa présence pour tenter une sortie. EUe fut repoussée; les assiégeants pénétrèrent dans la place pêle-mêle avec ses défenseurs, dont un tiers fut tué, pendant que les survivants s'enfermaient dans la citadelle. Quatre nuits après, ils tentaient une sortie, surprenaient la cohorte d'observation et se précipitaient dans la ville; mais ils furent refoulés et capitulèrent le lendemain . Quant à la cohorte qui avait abandonné son poste, elle fut décimée, deux centurions furent exécutés, et pendant tout l'été le reste ne reçut pour nourriture que de l'orge au lieu de froment * .
Désespérant alors du succès de toute résistance en
' App.; m., 25, 26; D. Gass., XLIX, 38.
146 DAL5IÂTIE.
masse, Testimos opposa à T armée victorieuse une guerre de partisans que la nature du pays et l'ignorance où étaient les Romains des routes pouvaient en effet rendre dangereuse pour les envahisseurs. Octave, sans s'attacher à sa poursuite, continua d'avancer avec toutes ses troupes, évita les embûches qu'on lui tendit dans la forêt où avait été défait Gabinius, prit et incendia Synodiwn (Otavitje), et de là, partageant son armée en deux corps qui s'avancèrent parallèlement, l'un sur les hauteurs, l'autre, qu'il commandait lui-même, dans la plaine, coupant les forêts, incendiant les villes * , poussa jusqu'à Setovia (Sign) ^ et l'assiégea. Une armée de secours essaya de le déloger. En la repoussant, il reçut une blessure au genou qui le força de renoncer à la conduite des opérations, de rentrer à Rome et de remettre pour quelque temps à Statilius Taurus la direction de la guerre. Mais il revint bientôt pour recevoir la soumission des Dalmates, qui, exténués par la faim, privés de tout arrivage du dehors, vinrent en suppliants se rendre à discrétion, donnant pour otages 700 enfants qu'exigea le vainqueur, rendant les aigles enlevées à Gabinius' et s'engageantàpayer le tribut dont ils s'étaient affranchis depuis J. -César. Il continua néanmoins à parcourir le pays, « Les Derbans (dont la ville principale
1 Str., VII, 5, 5.
2 Biletcha, entre Trébinyéet Gatchko, sel. Tomaschek. [Op. dt.^ ap. Mitth. derk. k. G. Gesellschaftin Wien, vol. XXIII, pag. 558.) Forbiger place Synodium à Siga, Setovia à Zettova.
^ Sigaa militaria complura per alios duces amissa devictis hostibus reciperavi. ... et à Dalmateis. {Mon. Ane, C. I. L., III, 2, pag. 296, chap. 29.)
SOUMISSION DE l'iLLYRIB SEPTENTRIONALE. 147
était Derba ou Arduba^ aujourd'hui Nikchitch) et toutes les autres tribus doat il put s'approcher se soumirent aux mêmes conditions que les Dalmates »; mais celles çue sa maladie Tempôcha d'aborder, s'abstinrent de donner des otages et de traiter avec lui. On les trouve cependant plus tard égalemenf sujettes de Tempire. Leur soumission fut sans doute l'œuvre de Stalilius Taurus, qui continua, malgré l'apparition d'Octave à l'armée, de diriger les opérations militaires et d'administrer le pays conquis.
Ainsi, Octave avait dompté toute la partie de Tlllyrie qui s'était révoltée contre Rome et celle qui ne lui avait pas obéi jusque-là*. Aussi le Sénat lui vota-t-il un triomphe, mais il en ajourna la célébration jusqu'au jour de celui qui lui fut décerné pour sa victoire sur Antoine *. Le butin fait dans cette guerre fut consacré à la construction, à Rome, d'un portique et d'une bibliothèque qui fut appelée, du nom de sa sœur, Octavienne ' .
La Dalmatie tout entière était désormais romaine. Quand la Grèce et Garthage sont tombées sous les coups des légions; quand un peuple encore barbare et recommandable seulement jusqu'alors par sa discipline et ses vertus militaires a triomphé des nations qui avaient joué
*Eutr.. VII, 9; Liv.; ep. CXXXII.
Upp.; nu, 28jD. Gass., LI,21;Suét.; Aug., 22;Liv.; ep. GXXXIII. Imp. Gaesar de Dalina(tis) eid. sex. triumph. palmam. dédit (725). (rab. BarbeHnianaj C. I. L.» I, pag. 478.)
^ D. Gass. XLIX, 43.
dans le monde un rôle si considérable et y tenaient encore une si grande place; quand le génie si vif et si brillant des Grecs, Thabileté marchande et colonisatrice de Garthage, ont succombé devant le rude et âpre génie de Rome, on se sépare volontiers des dieux pour se ranger du côté des vaincus. Mais ici, comment ne pas reconnaître que la conquête fut un bienfait pour ces pays et pour ces peuples ? L'influence des peuples vaincus avait maintenant assoupli et comme élargi le génie romain. Après avoir eu ses grands orateurs, ses grands historiens, ses grands poètes, dont les traditions allaient, malgré le silence du Forum, se perpétuer encore pendant plus d'un siècle, Rome allait s'avancer dans la voie où elle devait trouver de plus grands titres aux yeux de la postérité que ses immenses conquêtes : celles de l'administration et du droit. Qu'était en revanche la Dalmatie? Qu'avait-elle produit jusqu'alors ? Que pouvait-on attendre d'elle pour la civilisation et le bien de l'humanité ? Placés sur les confins du monde grec, frères par leur première origine des premiers habitants de la Grèce, ces peuples étaient restés impénétrables à son action. Ceux d'entre eux qui touchaient à la mer en étaient demeurés à cette période primitive où la piraterie ne s'est pas encore transformée en voyages de commerce. Elle se trouvait comme écrasée entre deux géants, semblable à un de ces arbres souffreteux et rabougris auquel les énormes branchages de colosses voisins viennent ravir la lumière et ne laissent, malgré sa vigueur naturelle, sous leur ombre épaisse, qu'assez d'air et de terre pour ne pas mourir sans leur permettre d'ar-
SOUMISSION DE l'ILLYRIE SEPTENTRIONALE. 149
river véritablement à la vie. Le foyer jadis si ardent de la Grèce avait cessé de luire ou n'avait plus tout au moins de rayons assez vifs pour aller réchauffer ces contrées lointaines. Et cependant il y avait là des éléments vivaces, ime sève vigoureuse, une énergie dont les dernières manifestations venaient d'illustrer la chute de la Dalmatie indépendante. Toutes ces qualités allaient trouver à s'exercer au service de Rome, qui, en échange delà paix et delà prospérité qu'elle va donner à ces régions jusquelà si troublées et si pauvres, puisera chez elles de précieuses et intrépides recrues pour ses légions et ses flottes.
CHAPITBE V.
JLe premier siècle de l'Empire.
(30 av. J.-C. — 70 après J.-C.)
g I. — RÉVOLTE ET SOUMISSION DE l'IlLYRIE.
La conquête, quels que soient les bienfaits qui doivent en résulter par la suite, ne s'opère jamais sans laisser derrière elle des ressentiments légitimes. Bien plus, lorsqu'elle se justifie, si Ton peut dire, comme dans le cas qui nous occupe, par la supériorité morale des vainqueurs et l'état de barbarie des vaincus, elle provoque fatalement d'inévitables protestations cbez des peuples qui n'ont pas encore été soumis aux conditions et aux charges d'un gouvernement régulier. Déjà quelques-unes des peuplades récemment domptées avaient été astreintes aux exigences de Rome et s'en étaient affranchies. Il eût fallu, pour leur faire accepter la domination à laquelle leur héroïsme n'avait pu les soustraire, ime prudence et des ménagements auxquels n'étaient pas encore habitués les gouverneurs que la Ville éternelle envoyait administrer en son nomles provinces. La paix ne devait donc durer cette fois encore que le temps nécessaire pour permettre à une génération nouvelle d'arriver à l'âge d'homme. Et
LE PREMIER SIÈCLE DE l'emPIRE. 151
lorsque les griefs si naturels et si vifs de ces populations contre leurs maîtres eurent été encore envenimés par la rapacité des gouverneurs ; quand Rome eut, comme le dira plus tard si énergiquement Bâton, «envoyé pour garder ses troupeaux non des chiens et des bergers, mais des loups*, » la révolte éclata, terrible, entraînant dans un mouvement unanime toute cette vaste région qui, des Alpes au Danube, était encore désignée du nom commun i^Illyricumj et qu'elle ne put qu'au prix d'efforts gigantesques faire rentrer sous ses lois.
Rien toutefois n'était à craindre sur Theure, tant avaient été grandes les pertes subies dans les dernières guerres, tant était affreux Tépuisement du pays. Aussi lorsque, en 27 avant J.-C, Auguste fit avec le Sénat le partage des provinces, il put sans danger lui abandonner le Dalmaticum* . ccPlus tard, ajoute presque immédiatement Dion, il rendit au Sénat et au peuple Gypre et la Narbonnaise, et prit en échange l^Dalmatie^. Il le fit ensuite pour d'autres provinces, comme on le verra dans la suite du récit. Je les ai nommées ainsi, parce que maintenant chacune d'elles va avoir son gouverneur particulier, quand autrefois et souvent un seul commandait à la fois deux ou trois provinces ensemble \ » Et dans le livre suivant, rappelant cet échange au moment où il s'est produit : «A partir de ce moment, dit-il (il avant J.-C), la
1 D. Cass., LVI, 16.
2 D. Cass., Lin, 12 : To Aa^fiortxôv.
^ Tv)v Aa^fMCTiRv.
* D. Cass., loc, cit.
Dalmatie fut confiée aux soins d'Auguste, comme ayant toujours besoin d'être gardée par les armes, soit à cause d'elle-même, soit à cause de son voisinage avec la Pannon ie S. Du rapprochement de ces passages et de la différence de l'expression employée dans l'un et dans l'autre pour désigner la province, il ressort clairement que lors du partage de l'an 27 avant J.-G. , tout l'ancien Illyricum était encore réuni en un seul groupe provincial que les souvenirs des dernières luttes et la part qu'y avait prise Auguste faisaient maintenant appeler aiDalmaticurm^ , tandis qu'en l'an il la Pannonie en est nettement distinguée, et le terme nouveau de Z)aitna^îa ne s'applique plus qu'à une partie de la contrée. La Dalmatie eut donc comme les autres provinces sénatoriales un proconsul à sa tête. Le calme relatif dentelle jouit aprèsla pacification opérée par Stat. Taurus, qui la quitta en 28, pour passer en Afrique; l'obscurité dans laquelle devaient rester tous ceux qui ne tenaient pas directement leurs pouvoirs de l'empereur; l'absence de tout grand événemept, n'ont pas permis aux noms de ces proconsuls de sortir de l'obscurité. Deux seulement nous sont connus : G. Antistius, sous la ferme administration duquel la Dalmatie fut, nous dit Velleius, à l'abri même des brigandages qui sont comme la vie de ses peuples, et P. Silius, qui vainquit plusieurs tribus des Alpes, chassa de l'Istrie, qu'ils avaient envahie, les Pannoniens et les Noriques, soumit les Noriques et réprima facilement une révolte des Dalma-
1 D. Gass., LIV, 34.
LE PREMIER SIÈCLE DE l'eMPIRE. 153
tes*, qui voulaient s'unir à leurs voisins (16 après J.-G). Par là, ce Silius mérita que son nom fût gravé sur la pierre, etunevillede la province, ^nona(Nona), le choisit même pour son patron ^. Les cités de la côte avaient en effet tout à gagner à la paix. Auguste ne négligeait rien pour assurée leur sécurité. Déjà, en 33 avant J.-G. , Tergeste (Trieste) avait été, par ses soins, fortifiée et mise à Tabri de nouveaux pillages*. Des travaux semblables furent entrepris klader (Zara), où de plus une colonie* fut envoyée par lui, à l'instar décolles qui, dans les guerres précédentes, avaient rendu tant de services par leur résistance aux barbares. Un temple élevé à Jupiter- Auguste et à Livie-Augusta témoigna de la reconnaissance d'/acter pour ce bienfait*. Dans les îles même, la ville (ÏArbe était dotée d'une enceinte*.
Les populations de l'intérieur étaient moins résignées au joug.
Les Rhétiens s' étant de nouveau jetés sur l'Italie et la Gaule, et ayant nécessité l'envoi contre eux de Drusus et délibère^ (15 av. J.-G.), la Pannonie remua à son tour, et Agrippa dut en plein hiver marcher contre elle* (12 av. J.-G.). Son approche arrêta le mouvement; il recommença
^D. Cass., LIV, 20.
^ lbid.,y» 525, 526.
♦ /Wd., III, 1,2907.
^Ibid., 111,1,2904.
«/ftid., m, 1, 3117.
^ D. Cass., LIV, 22.
»/Wd., 28.
154 OALMATIE.
après sa mort, et Tibère, auquel Auguste était maintenant forcé de recourir, dirigea contre cette province et les Scordisques, ses voisins, ime expédition dans laquelle il ne ménagea ni le pays ni les habitants. Les armes leur furent enlevées, les jeunes gens furent vendus conune esclaves', et pourtant Tannée suivante, les Dalmates s'étant insurgés, la Pannonie se révoltait encore.
L'absence de Tibère et le départ pour la Pannonie des légions qui avaient chez eux leurs stations et leurs camps, avait paru aux Dalmates ime occasion favorable pour se soulever. Tibère se multiplia pour combattre à la fois tantôt les uns, tantôt les autres^, et se flatta trop tôt d'avoir rétabli la paix. Auguste, qui venait de faire passer la Dalmatie au rang des provinces impériales, l'ayant rappelé la môme année pour combattre une ■ révolte suscitée par la levée des impôts (11 av. J.-C), ilne put rendre encore au pays qu'une tranquillité éphémère*. La fermentation était grande et continuelle daus les contrées danubiennes. LaThrace s'était agitée elle aussi. Les Daces, franchissant le Danube sur la glace, s'étaient jetés sur la Pannonie. Toute la Germanie était en mouvement. Des symptômes alarmants annonçaient une nouvelle levée de boucliers dans VIllyricum, d'autant plus dangereuse qu'elle pouvait s'appuyer sur les barbares. Elle éclata en l'an 6 de notre ère.
Valerius Messalinus était alors gouverneur de la Dal-
i D. Cass. LIV, 31.
2 Ibid., 34.
3 Liv.; ep. GXXXIX.
LE PREMIER SIÈCLE DE l'emPIRB. 155
matie et de la Pannonie ' . Tibère le fit venir avec la plus grande partie de Tannée qui occupait ces provinces pour combattre les Germains, et même ordonna, pour la renforcer, des levées en Dalmatie. Ce furent précisément ceux que Ton voulut enrôler ainsi qui donnèrent le signal du mouvement. Quand ils se virent rassemblés en nombre, jeunes et vigoureux *, ils se laissèrent facilement entraîner par Bâton le Désitiate, battirent les premiers soldats romains qui se présentèrent pour les faire rentrer dans le devoir, et leur succès entraîna les autres. En même temps, en Pannonie, les Breuces, établis au sud de la Save, dans la Bosnie actuelle, marchaient, sous un autre Bâton, contre Sirmium (Mitrovitz).
Ayant échoué devant cette ville , vaincus sur les bords de la Drave (Dravus) par Gecina Severus, gouverneur de la Mésie voisine, ils essayèrent de se réunir aux Dalmates, dont le chef Bâton venait d'être grièvement blessé dans une attaque infructueuse contre Salone. Pannoniens et Dalmates ravagèrent alors de concert toute la côte jusqu'à Apolloniôf massacrant les Romains établis dans ces contrées et les marchands qu'ils y rencontraient, semant partout la ruine, sans que les Romains, victorieux dans un premier combat, mais vaincus ensuite, réussissent à les arrêter . « Le nombre des peuples et des nations soulevés s'élevait en tout à plus de 800,000 individus,
1 O rori X0CÎ rviç AocXfxaTtaç xocît^ç noewovtocç oipxw- (^* ^ss., LV, 29.) Prœpositus niyrico. (Vell. Pat., II, 42.)
2 D. Cas., loc. cit, rvt)t rikadoiv a^v ov^oO^ov eï§ov. — Adulta viribus Dalmatia. (Vell., Pat., Il, 110.)
Iâ6 DALMATIB.
dit Velleius Paterculus * ; ils avaient réuni environ 200,000 fantassins exercés et 9,000 cavaliers. Obéissant à des chefs ardents et expérimentés, une partie de cette immense multitude avait résolu de gagner Tltalie, qui lui tenait par le voisinage de Nauport (Ober Laibach) et de Tergeste (Trieste). » La Macédoine était en même temps envahie par une partie de leurs bandes, et la Mésie par les Sauromates et les Daces. Seuls, les Thraces, sous le roi Rhymetalce, restaient fidèles aux Romains. L'effiroi était grand dans Rome : c Ce fut, dit Suétone^, la plus sérieuse de toutes les guerres étrangères après les guerres Puniques » .
Tibère était, aux premières nouvelles de ces événements, revenu de Germanie, ramenant avec lui la plus grande partie de Tannée, et précédé par Messalinus avec une faible avant-garde'. Celui-ci, malgré sa vaillance, fut battu par Bâton le Dalmate, qui, bien que n'étant pas encore remis de ses blessures, s'était avancé à sa rencontre ; mais il prit bientôt sa revanche. Les deux Bâton se réunirent alors. Vaincus par Rhymetalce dans un petit combat, ils s'établirent sur le mont Aima *, y défièrent les attaques de Severus, et, celui-ci ayant été forcé de
i Vell. Pat., n. 110.
2 Suét.j Tib., 16.
' Vell. Pat , II, 112 : cum semipleaa legioae vicesima.
* Eatre la Save et la Drave, près de la rive droite de ce dernier cours d'eau, au nord deSirmium; aujourd'hui Verdnik ou Fruska-Gora, encore appelé par les Italiens : colli Sirminei; groupe isolé de coteaux, au milieu des plaines de la Slavonie, couvert de vignobles et dont le point culminant n'est que de 537™ d'élévation, d'après M. El. Reclus.
LE PREMIER SIÈCLE DE l'eMPIRE. 157
rentrer en Mésie pour défendre sa province, Tibère et Hessalinus, désespérant de résister à l'attaque furieuse de ces forces, s'étant arrêtés à5'wcki(Sissek), le pays resta à leur discrétion. Ils s'y répandirent à T envi, entraînant partout avec eux de nouveaux alliés. En vain Tibère vint leur offrir la bataille; ils la refusèrent, et, grâce à la connaissance qu'ils avaient du pays, à la légèreté de leur armement, à l'approche de l'hiver, ils se livrèrent à un pillage effréné. Mais la Macédoine, une seconde fois envahie, fut délivrée par les Thraces ; la plaine fut dévastée par les consuls Gsecilius Metellus et Licinius Silvanus, et les révoltés, vaincus à grand'peine dans un combat acharné où les légionnaires ne purent qu'à force de valeur ressaisir la victoire * , retournèrent dans leurs montagnes, sur le mont CUmdius^, d'où ils firent encore quelques incursions. Tibère reprit habilement ses quartiers à Siscia^ et, bien que son inaction ait paru suspecte à Auguste, elle le servait mieux que ne l'aurait fait une campagne indécise : les barbares préparaient leur propre perte en faisant le désert autour d'eux.
i Vell. Pat., II, 112.
2 Vers Varasdin, sur la Drave, dit M. Desjardins (T. Peut.), II semble difficile d'admettre cette opinion . Mons Glaudius c cujus in fronte Scordisci, in tergoTaurisci, dit Pline (III, 28). Les barbares s'étaient, d'après le témoignage de Velleius, qui a pris une part active k cette guerre, divisés en plusieurs troupes. Il s agit évidemment ici de l'armée du sud, à laquelle étaient opposés les consuls , tandis que Tibère observait celle du nord. S*ii est difficile de déterminer d*une manière précise la position de cette montagne, il est évident toutefois qu'il faut la chercher au midi de la Save.
158 DAUCATIB.
Cependant, à Rome, Auguste qui connaissait, pour ravoir éprouvée^ la valeur deces peuples, prenait les mesures les plus énergiques pour expédier des renforts en Illyrie. On arma les affranchis et jusqu'aux esclaves, auxquels leur enrôlement valait la liberté'; Germanicus reçut Tordre de se rendre sur le théâtre de la guerre, et Tempereur lui-même s'avança jusqu'à Rimini.
Les hostilités reprirent, mais sans événement bien mémorable et sans grand résultat. Severus, attaqué près des marais Vokéens^, sur les confins de sa province, repoussa Tennemi; Germanicus défit les Mazéens dans une bataille meurtrière pour eux ; partout ailleurs il n'y eut que des escarmouches. Le système de temporisation et d'attente adopté par Tibère allait porter ses fruits. Les Dalmates et les Pannoniens commençaient à souffrir de la faim et des maladies qu'elle engendre ; la désunion se mit parmi eux; une de ces révolutions obscures si fréquentes chez les barbares éclata: Pinnès, roi des Breuces, ou tout au moins un de leurs principaux chefs, fut renversé par Bâton, qui prit pour lui seul le commandement et le livra aux Romains. Bâton espérait par là obtenir grâce pour lui-même et pour les Pannoniens, <c réduits à se nourrir d'herbes et de racines dont on
< Suét.; Aug., 23 ; PI.; Hist. nat., VU, 46, 2.
a Upo; Tot; Oxtohtodotç l>Kri(D. Cass., LV, 32) Ortelius(77i. geog.) les assimile au lac Balaton; or Dion dit foraiullement: « ayant épié le moment où Severus sortait de la Mésie > ; c'est donc près des frontières de cette contrée qu'eut lieu rengagement, près d*un des nombreux marécages du cours inférieur de la Save, probablement entre la rivière et son affluent de gauche, le Bocunh'tw (auj. Bojut).
LE PREMIER SIÈCLE DE l'eMPIRE. 159
n'use pas d'ordinaire (761 — 8 ap. J.-C.) ». Toute la Pannonie, dit Velleius, la guerre se trouvant maintenant concentrée en Dalmatie, demanda la paix. Ces milliers de jeunes gens, si arrogants tout à l'heure et menaçant l'Italie de la servitude, vinrent déposer les armes auprès du fleuve Bathinus (Bactmtius, Bojut) et se prosterner aux pieds de Tibère. De leurs chefs principaux, Bâton et Pinnès, l'un avait été pris et l'autre livré par trahison *.» Auguste rentra dans Rome, où des sacrifices furent célébrés en l'honneur de son retour; la guerre était pourtant loin d'être terminée.
Tibère, dans l'espoir fondé que Bâton le Breuce, suspect et odieux à cause de sa trahison envers Pinnès, lui resterait fidèle et serait, par les dissensions qu'exciterait sa présence, une cause de faiblesse pour les Pannoniens, lui avait laissé la liberté. Irrité en effet contre son ancien allié, Bâton le Dalmate marcha contre lui, le battit, l'enferma dans une forteresse, et, après qu'il lui eut été livré par la garnison, le fit amener devant Tannée, condamner à mort et exécuter. Mais le Dalmate comptait en vain sur une nouvelle levée de la Pannonie. Elle eut lieu en effet, mais ne lui fut d'aucun secours. Silvanus battit les Breuces, ravagea le pays soulevé, reçut la soumission de tous les peuples, dont quelques-uns même n'essayèrent pas de lutter, et Bâton fut réduit à rentrer enDalmatie, dévastant, lui aussi, le pays qu'il traversait, laissant quelques garnisons sur la route, et il ne subsista
« ell., II, 114.
plus en Pannonie que quelques bandes isolées et sans direction. M. Lepidus fut chargé de les maintenir et de pacifier le pays.
Germanicus resta pendant quelque temps seul investi de laconduite delà guerre en Dalmatie. Splonum et plusieurs autres villes tombèrent en son pouvoir, la première après des assauts inutiles, par une circonstance toute fortuite*, ce Pusion, cavalier germain, ayant lancé une pierre contre le mur, ébranla tellement le parapet qu'il écroula aussitôt, entraînant avec lui le soldat qui s'y appuyait. Frappés et effrayés par cet accident, les autres abandonnèrent le mur, se réfugièrent dans la citadelle et se rendirent ensuite avec elle. x)Mais il ne fut pas heureux contre Rhaeti' num^ (Zastrog). Les barbares, serrés de près, s'élant retirés dans la citadelle après avoir allumé dans le mur d'en-
> D. Gass., éd. Gros et Boissée. Paris, 1866, LVI, 11. Les circonstances dans lesquelles succombe Splonum étaient précédemment rapportées à la chute d'une ville innommée, assiégée par Germanicus en 761 — 8 ap. J.-G., avant la soumission de la Pannonie (D. Gass.. éd. Reimar. Hambourg, 1752^ LV, 33.) Kemplacement de 5p/onwm n'est pas déterminé. M. Tomaschek (Op. cit.) le placerait, en s'appuyant siu* rélymologie illyrienne du mot «plu» ou osplu», « laver», dans la région minière de Stari-Maydan, à TO. de la Sanna, affl. de TUnna. Il me semble devoir être porté beaucoup plus à l'est, et d'après les indices fournis d'un côté par la proximité de Salone» JEquum et Rider ^ nommés dans l'inscription 2,026 du Corpus (III, I), où il est fait mention d'un Curalori rt ipublic3s Splonistarum, de l'autre par la marche de (Jermanicus du pays des Mazéens, dans le voisinage des lapydes, vers Rhietinum (Zastrog), il serait peut-être à propos de le fixer dans la vallée de la Gettina.
2 M. Tomaschek le place dans le cercle de Bihatch, à Bihatch môme ou à Izatchitj. (Op. cit., pag. 509.)
LE PREMIER SIÈCLE DE l'eMPIRE. 161
ceinte et les constructions voisines un sourd incendie, les Romains se lancèrent sans défiance dans la ville et furent bientôt entourés par le feu. Beaucoup périrent par les flammes ou les traits des assiégés, et le reste ne put s'échapper qu'en se faisant un pont avec des cadavres. La prise deSeretium* (Sorich) et d'autres villes ne sembla pas compenser cet échec, et Tibère fut envoyé de nouveau enDalmatie (10 ap. J.-C). Les Romains étaient fatigués de cette longue et pénible guerre. Déjà Tibère avait dû, dans la crainte d'une sédition, diviser son armée*. Cette fois encore il plaça deux corps sous les ordres de Silvanus et de Lepidus, lui-même prenant avec Germanicus le commandement du troisième. Au
reste, l'étendue même des pays qui avaient pris part à la rébellion, la nécessité de surveiller encore ceux qui avaient déposé les armes et de contenir ceux dont la fidélité pouvait être douteuse, lui imposaient cette mesure. Silvanus, resté en Pannonie, où ses succès antérieurs lui méritèrent les ornements triomphaux, n'eut que peu de difiBcultés à vaincre. Pendant que Tibère se mettait à la poursuite de Bâton jusque dans les montagnes et les forêts impénétrables des Pirustes et des Désitiates (Bosnie orientale),' et parcourait pour ainsi dire tout le pays, Bâton paraissant sans cesse dans des lieux difiFérents*,
^ Vallée de la Gettina.— M. Tomaschek l'assimile à SariUe de la Table et la met àSaritchi, près de Sokolatz, sur la Pliva. 2 VeU.. II. 13.
^Ibid., as.
* D. Gass., LVI. 12.
Lepidus marchait de son côté vers la Dalmatie pour rejoindre le général en chef, c Ce fut, dit Velleius* , à travers des populations encore intactes et épargnées par les maux de la guerre, par cela même fières et exaltées, et après avoir lutté contre la difficulté des. lieux et les forces de Tennemi, en détruisant ceux qui s'opposaient à sa marche, dévastant les champs, brûlant les édifices, massacrant les habitants, que, fier de sa victoire et chargé de butin, il parvint jusqu'à César. » Or, la partie orientale de la Dalmatie, le pays des Mazéens et des Désitiates, avait été parcouru par Germanicus dans la campagne précédente. C'est donc par^ Touest qu'a dû s'avancer Lepidus, par les territoires de l'Iapydie et de la Libumie, qui lui offraient la route directe de Siscia vers la mer. Cette campagne lui valut les ornements triomphaux, et c^est peut-être à lui qu'il faut rapporter rinscription de Vérone, parlant d'un commandant de l'Iapydie et de la Libumie pendant cette guerre contre Bâton*.
Tibère avait cependant réussi à enfermer Bâton dans Aiuletrium (Mutch). Située à 16 mille pas de SaUme ', sur un rocher abrupt et d'un accès difficile ; entourée de fossés profonds dans lesquels coulaient des torrents, la place était en outre miinie d'une forte garnison, bien approvisionnée et au milieu de montagnes par lesquelles on pouvait la ravitailler et gêner l'arrivée des vivres
« VeU., II. 115.
^ (Bello) BatoQiaao prsefuit lapudiai et Liburn., C, L L, V, 1, 3346.
* Tab. Peut. y éd. Desjardias, segm. V, U* partie.
LE PRBMtBR SIÈCLE DB L*E\irlHË. 1G3
pour les adsiégeants. Aussi les fatigues et les dangers d'un pareil siège provoquèrent-ils les murmures des soldats. Tibère, cerné avec son armée dans une position des plus périlleuses* , et n'osant rien tenter, malgré la supériorité de ses forces, avec des soldats découragés et mutins, était môme sur le point d'abandonner une opération qu'il jugeait inutile et fort dangereuse , lorsque Bâton, désespérant lui aussi de la victoire, voyant le pays presque tout entier occupé par F ennemi, lui fit demander à traiter. C'était pour ainsi dire lui rendre la liberté^. Les négociations n'aboutirent pas, il est vrai; mais Bâton, ne pouvant décider ses compagnons à cette résolution extrême, quitta la ville, et Tibère en pressa l'attaque. Il lança, en dépit des obstacles, ses soldats à l'assaut de la montagne voisine. En vain les Dalmates, rangés sur l'escarpement même, firent pleuvoir sur les soldats des pierres, des flèches, des roues, des chars remplis de pierres : la situation, critique un instant pour les assaillants, malgré les troupes fraîches que Tibère envoyait incessamment soutenir les premières colonnes, se dessina bientôt à leur avantage, lorsque les Dalmates sévirent tournés et séparés de leur enceinte par un corps ennemi*. Ils se jetèrent alors dans les montagnes boisées d'alentour, où ils furent chassés et traqués comme des hôtes fauves, tués en grand nombre, tandis
«Suét.; Tib., 20.
2 cPassus csset evadere. » Suét., loc, cit,
^ Les Fasles d'Antium (C. 1. L., 1, pag. 328) piaceat au 3 août une victoire de Tibère en Ulyrie, probablemeal cette prise d*Andetrinm,
164 OALMATIE.
que ceux qui étaient restés dans la citadelle étaient forcés de capituler.
Germanicus se mit alors à la poursuite des dernières bandes. Bâton, résistant à toutes les instances, refusait de reprendre les armes; un fort parti s'était déjà formé en faveur de la paix ; seuls, les transfuges et les femmes s'opposaient à la soumission; il fallut cependant encore assiéger Arduba * (Nikchitch).
((La ville était bien fortifiée, et un fleuve rapide (laSeta) r entoure presque entièrement à sa base'.2> Il aurait peutêtre échoué dans son entreprise si la discorde ne se fût glissée parmi les défenseurs. Les habitants voulaient traiter, les transfuges s'y opposèrent, et on en vint aux mains. « Les femmes qui étaient dans la yille prirent parti pour eux (les transfuges), car , contre l'avis des hommes, elles voulaient la liberté et se déclaraient prêtes à tout soufiFrir plutôt "que l'esclavage. Le combat fut acharné; les transfuges, vaincus, sesoumirent, etquelquesuns s'échappèrent; mais les femmes, ayant saisi leurs enfants, se jetèrent, les unes dans le feu, les autres dans le fleuve. Arduba ayant été prise de cette façon, les autres places du voisinage se rendirent volontairement à Germanicus. Après cela, il revint vers Tibère ; Postumius fut chargé de soumettre le reste'* . » Ainsi se terminait, par
* D. Gass., LVI, 15. Sanderua (T, P,), Andarba {H, A.), Anderba (Rav.)» M. Tomaschek (Op. cit.) distingue Arduba de Anderba et place Arduba à Wraaduk, sur la Bosna.
2 D. Gass., loc. cil,
Ibid .
LE PREMIER SIÈCLE DE l'bMPIRB. 165
un nouveau trait de sauvage énergie, cette grande guerre de Dalniatie \ cette dernière guerre de l'indépendance. Comment s' étonner de la difficulté qu'eurent les Romains à triompher d'un peuple où les femmes, héroïques jusqu'à la folie du sacrifice, montraient un si grand amour de la liberté, une si grande aversion pour l'esclavage ? Quant à Bâton, il envoya son flls Sceva traiter avec Tibère des conditions de sa soumission . Sur la promesse qui lui fut faite de l'impunité, il se rendit auprès de Tibère, ne demanda rien pour lui, mais plaida longuement la cause de ses compagnons, et Tibère, en reconnaissance de sa conduite pendant le siège d'Andetriurriy le fit transporter à Bavenne^ comblé de grands présents^. Quand Tibère lui avait demandé pourquoi les Dalmates s'étaient révoltés et lui avaient fait si longtemps la guerre : « C'est vous, avait-il répondu, qui êtes les coupables, car pour garder vos troupeaux vous n'envoyez ni des chiens ni des bergers, mais des loups '» . Ils seront en efiFet toujours ra-
^ c Donatus ab Ti. Gses. Aug. f. Aug. torq. majore bello delmatico. (G. 1. L,, m, 2, 3158.) > Suét.; Tib., 20.
Maxîma pars horum vitam veniamque iulerunt In quibuset belU summa caputque Baio.
(Ov.; Pont., Il, 1, V. 45-46.)
M. Ern. Desjardias (Rev, arch,, sept. 1880) a cru retrouver ce nom de Bâton (Batinius), dans une inscription découverte en Bourgogne ; mais rien ne vient à Tappui de cette supposition. Le nom de Batonius sur l'absence duquel en Gaule elle repose surtout, figure dans une inscription de Narbonne. (Herzog; Gall, Nari., app, ep», 7.) 3 D. Gass., LVI, 16.
166 OALMATIE.
res, même aux meilleurs temps de l'empire, les magistrats dont on pourra dire avec le poète anonyme : « La terre a le beau corps d'Andréas, le ciel a son noble cœur. Administrateur et juge chez les Daces et dans l'Illyrie, il a gardé ses mains pures de tout gain illégitime * ».
Quinze légions et un nombre égal d'auxiliaires avaient été employés pour cette guerre de trois ans*; des sommes considérables y avaient été englouties •; non-seulement les troupes avaient eu à endurer les plus grandes privations *, mais l'Italie elle-même avait souffert de la famine. Le résultat obtenu au prix de tant d'efforts et de souffrances fut grand, il est vrai. (uToulV Illyricum, c'està-dire le pays qui est compris entre l'Italie, le royaume de Norique d'un côté, la Thrace et la Macédoine de l'autre, du Danube à l'Adriatique, était dompté et réduit à la sujétion*.» «J'ai repris, dit l'inscription d'Ancyre, toutes les provinces qui, au-delà de la mer Adriatique, tendent vers rOrient *. » — « Les tribus pannonîennes qu'avant mon principat l'armée du peuple romain n'avait jamais atteintes, vaincues par Tib. Néron, qui était alors mon beauiils et mon lieutenant e les ai soumises à la domination
1 Anlh.gr., trad. Hach., 1863, n« 672.
» Suét.; Tib., 16.
3 D. Gass.. LVI. 16.
'* In magnis omnium rerum diifîcultatibus, summaque frugum inopia. (Suét.j Tib., 16.)
* Suét.; Tih.y 16.— Cf. Aur. Vict., pars ait. Aug.; Eutr., VII, 9; Ovid.; Pont., II, 2, V. 76-80, et Ad Liv., v. 389-390.
* Provincias omnesquœ trans Hadrianum mare vergun (ta) d Orien (te)m .. .reciperavi. (Mon. Ane, C. I. L., III, 2, pag. 796, c. 27.)
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du peuple romain, et j'ai reculé les frontières de TlUyrie jusqu'aux rives du Danube*. »
Quant aux personnages qui avaient été mêlés à cette terrible guerre, de hautes récompenses leur furent décernées. Auguste, pour s'être avancé jusqu'à /Immî, reçut pour la vingtième fois le titre d'Imperator; Tibère l'obtint pour la quatrième; accueilli dans Rome avec des honneurs inusités*, il dut toutefois dififerer jusqu'en 765 (12 ap. J.-U.) la célébration de son triomphe', à cause du désastre de Varus, qui survint sur ces entrefaites, mais, fort heureusement pour Rome, après la soumission de la Dalmatie. Deux arcs furent élevés en Pannonie, dont l'un subsiste encore à Carnt^n^tim (Petronell). Germanicus eut les ornements du triomphe et ceux de la préture; des privilèges lui furent accordés, ainsi qu'à Drusus, fiLsde Tibère, qui n'avait cependant pris aucune part à la guerre *\ quant
1 Pannooionim geates quas aate me priacipem populi romaai exercitus nuaquam adit, devictas per Tib. Neroaem qai tum erat privignus et legatus meus imperio populi romaai subjeci protulique fiaes liiurici ad ripam fluminis Daauvi. (/d., id., id.» c. 30.)
Adde triumpbatos modo Pseoaas, adde quieti
Subdita moutanae brachia Oalmatis.
Nec dedigaata est abjectis Illyris armis Gassareum famulo vertice ferre pedem.
(Ov,;Pont., 11,2, V. 76-80.)
Taadem Dalmata supplex
Summaque dispersi per juga Paauouii.
(Ov.;AdLiv., V. 389-90.)
2 8uét.; Tib., 17.
'XVII G (feb.) Ti. Gaesar ex Pan(aoQiis et Dalmalis trumph)avit. [Fasli Prxnesiini, C, I. L., I, pag. 312.) * D. Gass., LVI, 17.
168 OALMATIB.
aux généraux, les ornements triomphaux furent décernés àMessalinus', àSilvanus^,àM. Lepidus' et à Yibius Postumus*; un chef parthe, Omospades, qui avait rendu de brillants services, reçut en retour le droit de cité romaine'; des distinctions furent distribuées aux officiers* et aux soldats ^, et le jour du triomphe de Tibère, «un repas fut servi au peuple sur mille tables ; les soldats reçurent 300 sesterces par tète*, et avec son butin il dédia un temple à la Concorde et un autre à Castor et Pollux, au nom de son frère et au sien *. »
Vibius Postumus, après avoir achevé avec L. Apronius la pacification du pays, resta en Dalmatie en qualité de gouverneur •*. « Il força, dit Florus, cette nation barbare à fouiller la terre et à retirer des mines cet or que cette nation, la plus cupide de toutes, cherche partout avec un soin diligent, afin de le conserver pour son usage**.» Incompréhensible égoïsme auquel les administrateurs romains s'étaient déjà chargés de porter remède et dont la
1 Vell., II, 112; Ov.; Pont.y II, 2.
2 OreUi. I, 622.
3 Vell., II, 115.
♦ Vell., II, 116; Florus, IV, 12.
* Tac; Ann., VI, 37.
fi Magius Geler Velleianus, frère de Thist. Vellems Paterculus, t quo adjutore legato que usas sit.... amplissimorum honorum.,.. signât memoria ».
» 58^% 10. (Suét.,éd. Nisard.)
» Suét.; Tib,, 20.
1® Vir consularis praepositus Dalmatise. (Vell., II, 116.)
il Florus, IV, 12.
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iernière guerre avait sans doute achevé de faire comprenire toute rindélicatesse aux Dalmates ! Florus fait sans doute allusion à ce qui se passa lors de la découverte, rapportée par Polybe, de mines d'or chez lesTaurisques, aux environs d'Aquilée * , car ce ne fut que plus tard que commença Texploitation de ces mines de Dalmatie, qui allaient donner au pays des farouches Dalmates un tout autre aspect aux yeux des Romains.
g 2. — Pacification de la Dalmatib.
Tibère employa, pour prévenir le retour de ces troubles, un moyen bien plus sûr. Il dota, suivant le système adopté par Auguste, le pays de grandes voies qui devaient servir à la fois de chemins aux légions et de routes au commerce. Jusque-là, les produits de la Dalmatie danubienne et de la Pannonie avaient le plus souvent emprunté la voie des rivières pour remonter par la Save jusqu'à l'entrée du col de Nawport (Ober Laibach), au-delà duquel ils descendaient vers Aquilée et Tergeste (Trieste). Les relations commerciales avaient même précédé de beaucoup la conquête.
Elles avaient déjà, s'il faut en croire Velleius*, porté chez les Pannoniens la langue, les habitudes, les mœurs des Romains, et jusqu'à une certaine culture intellectuelle. Un historien dalmate, Greglianovich ', va même jusqu'à
i Str., IV, 6, 12.
2VeU., Il, 110.
^ Creglianovich ; Memorieper la storia délia Dalmazia,
conclure, du fait sans doute que la Bibliothèque Octavienne fut construite avec le butin fait en Dalmatie, et en s'appuyant sur un passage trop largement interprété de Galien* , qu'Octave aurait rapporté de Promona une importante collection de manuscrits grecs et latins qu'il y déposa et qui périrent plus tard dans un incendie sous Titus.
Si les difficultés que présentait l'exploration de la Bosnie et celles que Ton rencontre encore dans les parties de l'ancienne Dalmatie situées hors de la monarchie austro-hongroise n'ont pas permis de suivre partout les traces de ces grandes artères, nous pouvons du moins constater, d'après les monuments et les découvertes, l'existence de plusieurs d'entre elles.
La plus anciennement construite doit être, comme le pense M. Mommsen, celle qui, longeant le littoral, reliait lader (Zara) à Salone et à Narona (Viddo di Metkovitj), d'où elle allait, comme nous le verrons, par Scodra (Scutari) et Dyrrachium (Durazzo), rejoindre la grande voie qui réunissait la mer Ionienne au golfe de SaloDique [Thessaloniqué),
Cinq autres voies, dit M. Mommsen^, nous sont indiquées par les inscriptions comme ouvertes par Dolabella, sous les ordres de Tibère, de Salone vers différents points de la Dalmatie.
La première est la voie GabiniennCj de Salone à Ande^ trium (Mutch), construite par la T légion* et traversant
« Galiea, éd. Kuhn, tom. XIII, pag. 362.
2 6\ /. £..,111, 1, pag. 407.
'^ Ibid., 3200.