‹ La province romaine de DalmatieChapitre 25 sur 32 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Tableau de la vie administrative» municipale et économique de la Oalmatle sous la domination romaine

La Dalmatie a suivi, pendant toute la période de sa sujétion à Rome, les mômes vicissitudes que toutes les autres provinces en ce qui concerne l'administration. Déjà nous avons indiqué les traits essentiels de la politique qui fut adoptée à son égard et les principaux changements survenus dans son organisation générale pendant les quatre siècles de l'empire.

Le terrain administratif y était, au moment de la conquête, aussi libre que le terrain religieux : tout y était à créer. Il n'y eut à compter qu'avec une organisation toute primitive de clans et de familles , des traditions d'indépendance et de vie héroïque que Rome ne sut pas ménager au début, mais avec lesquelles, avertie par une dure expérience, elle n'essaya pas de lutter dans la suite. Les civitates et décuries^ qui existaient au temps de Pline comme au temps de Varron, ne sont autre chose que les phis ou phar^ et les familles ou maisons des temps primitifs et de nos jours. L'histoire de Teuta nous a montré ce qu'était en lUyrie , lors de l'arrivée des Romains , l'autorité royale. Le prince ou dynaste , chef

pour la guerre seulement , n'essayait pas d'imposer une autorité ou un frein que personne n'aurait acceptés; tout au plus exigeait-il quelques redevances. Les Romains adoucirent encore le poids de ces impôts, et s'ils tirèrent, comme le répètent si souvent les historiens latins, de riches tributs de l'IUyrie , ce fut moins par les contributions qu'ils levèrent sur ces peuplades , à quelques-unes desquelles ils ne tentèrent même pas d'imposer ime organisation civile régulière , qu'en y créant des ressources nouvelles et développant les richesses naturelles , mais jusqu'alors inexplorées, du pays.

L'incertitude même où nous nous trouvons pour fixer d'une manière très précise le moment où l'IUyrie commença à former une province distincte est une preuve de l'indécision dans laquelle le Sénat, satisfait d'avoir réprimé les agressions de ses brigands et de ses pirates, resta sur le parti à prendre à son égard. Il ne semblait pas qu'il pût y avoir là , pour les proconsuls , les avantages que procuraient les provinces do l'Orient. La nécessité seule poussa à occuper d'abord sérieusement quelques postes. Le seul d'entre eux où aient été retrouvées des inscriptions antérieures au principat d'Auguste, Narona^ avait déjà été tirée de l'isolement et de la barbarie par ses relations commerciales avec le monde grec. Gomme Issa, elle avait ses magistrats municipaux, qui, après la conquête , changèrent leurs noms grecs en noms romains. C'est ainsi que nous trouvons mentionnés , en admettant l'interprétation donnée par M. Mommsen d'une inscription qu'il n'a pas vue et dont la lecture est douteuse, comme

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ayant présidé à la construction d'une tour * , deux magistri et deux quxstores : les premiers, dont la dignité correspondait à celle de consul ou de duumvir, réunissant à leurs fonctions les attributions de police qui passeront plus tard aux édiles et qu'exerçaient dans les vici des magistrats du môme nom ; les questeurs paraissant ici comme administrateurs des finances de la ville, chargés de veiller à l'érection, à la conservation et à l'entretien des monuments publics.

Les mêmes hésitations se produisirent au début sous Auguste; mais une fois que la Dalmatie fut définitivement passée au rang des provinces impériales , elle vit s'épanouir dans tout son éclat, sur son territoire, cet habile système d'administration qui fit la principale force de Rome.

Le légat propréteur ^ a legatus Augusti propraetore », résidait à Salone , mais tenait des assises à Narona et à Scardona. 'Nommé pdLTV empereur, son représentant direct dans la province, dont celui-ci restait le proconsul et le chef immédiat , inférieur par conséquent en dignité , en grade , en rang, aux proconsuls des provinces sénatoriales , il était dans les réunions publiques précédé de cinq licteurs^. Il commandait les légions stationnées dans la province et rendait la justice à l'aide à'* assesseurs nommés par l'empereur et qui pouvaient être pris , leurs fonctions étant gratuites, dans les chefs-lieux judiciaires *.

* G.r L., III, 1, 1820.

2 Naudel; Adm. emp. rom., iota. I ; Mommsea; Rœmische Staats^ recht» II, pag. 234 et suiv.

3 Dig., I, 22, 6.

32G dâlmatib.

Le prétoire^ où il siégeait dans ces grands jours qu'il allait tenir hors de sa résidence ordinaire , était entretenu à frais communs par les habitants du œnventTis * . D recevait en appel les causes déjà plaidées devant lesdutimvm, prononçait, soit directement , soit par arbitres ^, sur les difficultés survenues entre plusieurs villes, veillait à tous les détails de Tadministration , à la construction et à l'entretien des routes ', et présidait non-seulement les cérémonies officielles, mais les fêtes et les banquets auxquels il était invité par les villes. Ces banquets étaient le seul présent qu'il pût accepter *. Il ne devait pas sortir de sa province pendant toute la durée de ses fonctions , si ce n'était pour accomplir un vœu, et encore à la condition d'y rentrer pour la nuit'^. Il connaissait de toutes les affaires qui , à Rome , étaient réparties dans les attributions des divers magistrats*. Aussi devait-il, vu l'étendue de son pouvoir , l'éclat de son rang et sa dignité de grand-juge, se garder, tout en se montrant accessible, de toute fréquentation familière' avec les habitants de sa province, dans la crainte qu'il n'eût plu^ l'énergie nécessaire pour se faire respecter et faire exécuter les sentences qu'il aurait rendues comme juge '.

1 C. I. L, iri, 1,2809.

^Ibid., 2882, 2883.

3 Ibid., 3198. 3199 et suiv.

4 Dig., I, 18, 18.

5 Ibid., 18, 15.

6 IbiU., 18, 11.

'' Ibid., 18.19.

8 Jbid,, XLVIII, 19, 6.

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La durée de son pouvoir variait , nous l'avons vu, sui. vant les principes ou les caprices des empereurs , selon que ceux-ci étaient plus frappés du danger de laisser trop longtemps dans la même province un fonctionnaire qui pouvait devenir dangereux pour eux , ou , se considérant comme inamovible , plus négligent dans l'exercice de ses devoirs; soit qu'ils fussent plus attentifs au bien qui pouvait résulter, pour cette même province, du séjour prolongé d'un administrateur connaissant ses besoins et ses goûts , et apportant dans Taccomplissement de son office non plus seulement la régularité consciencieuse d'un mandataire exaot et fidèle, mais l'application d'un homme qui a réellement à cœur la satisfaction d'intérêts devenus les siens et aspire à conquérir l'estime et Tafifection de ses concitoyens. Il était rarement choisi dans la province , quelques princes même en firent une défense absolue ; mais , rentré à Rome , il pouvait rester uni à ses anciens administrés par les liens du patronat et de la clientèle. Le titre iepatroriy conféré par une ville à un gouverneur * , suivait celui-ci hors de la province. C'était une dignité souvent onéreuse ^, mais dont il était fier et qui lui imposait, comme à tous ceux qui l'avaient acceptée ^, le devoir de faire parvenir au Sénat ou au prince les vœux et les réclamations de ses clients.

2 C. /. L.. m, 1, 2973, 2974 (ifi^nona), 3078 (Fssa).

2 Leg. patron, porticum de sua pecunia coeravit idemque probavit. (Insc, cit. : Issa, 3078.)

2 Patroni splendidissimaB civitatis Gurictarum, 3126; patrono coloniœ (lader), 2932 j patr. coloniaB (Salone), 2028.

Le gouverneur pouvait, sous sa responsabilité, désigner des arbitres et se faire assister, dans Texercice de quelques-unes de ses attributions, par des auxiliaires; mais n'étant lui-même que le mandataire de l'empereur proconsul, il ne pouvait déléguer à personne des pouvoirs fixes et permanents. Il était donc de toute nécessité qu'il existât dans la province une administration régulière à laquelle il donnât l'impulsion, mais qui fût par essence moins inconstante et plus stable que la sienne. L'empereur proconsul conservait toujours le droit de modifier par un édit du préteur y par une constitution* , comme on dira plus tard, les constitutions établies; mais ce droit, dont on usa souvent, respecta presque toujours la véritable base de l'administration romaine, l'organisation mimicipale. Pourvu que son autorité souveraine fût respectée, Rome laissa, on le sait, aux nations soumises toutes les apparences de liberté compatibles avec la reconnaissance de ses droits, donnant ainsi à l'obéissance de ses sujets l'aspect extérieur d'une servitude volontaire.

La Dalmatie présentait, nous l'avons vu, sous ce rapport, toutes les variétés que l'on pouvait rencontrer dans l'empire, depuis la colonie jusqu'à la tribu indépendante et libre.

Partout on trouve ce qui était Tessence même d'une civitas, d'une association de citoyens qui participent aux mêmes avantages et aux mêmes charges, d'une commi^ne, îa curie ou sénat.

^rig,,i, 4, 51.

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La commune a souvent une personnification idéale, un génie auquel elle consacre un autel et qui est pour elle ce qu^étaient au moyen-âge, pour les bourgeois et les corporations, l'hôtel de ville, le saint que l'on avait adopté pour patron, sa bannière ou son autel : ainsi Narona * et Scardona*. Quelquefois c'est une divinité de roiympe qu'elle adopte pour protectrice', et quelquefois même elle invoque à la fois comme autorité tutélaire son génie et un dieu*.

Les décurions^ qui composaient le sénat, formaient une véritable aristocratie*. Dans les cérémonies publiques, ils paraissaient avec des ornements qui attestaient leur dignité. Le droit de se parer de ces ornements était presque aussi recherché que le titre de décurion lui-même, et quelquefois décerné seul® comme récompense à ceux que des considérations particulières éloignaient du sénat. Souvent celui qui était admis au nombre des décurions en témoignait sa reconnaissance à ses concitoyens par des fêtes ou même par l'érection d'un monument destiné à rappeler l'honneur qui lui avait été conféré. Siégeant dans la cti/rie ^ ils ne pouvaient prendre de décision valide

* Genio plebis sacrum. C. L Z»., III, 1, 1775.

2 Genio municipii Flavii Scard (onœ). Ibid.y 2802.

3 Junoni (Sign.). Eph, ep., IV, 1 et 2.

^ I. 0. M. et Genio M(unicipii) N(ovensium). C, L L,, III, 1, 1908.

* Ordo Seniensiura. C» L L., III, 1, 3017 ; ordo Scard., 2810 ; ordo decurionum (Gattaro), 1711; universus ordo decurionatus (^piditirc), 1745; abordine ladestin., 2919.

* Ornat. ornament. decurionalibus {Senia).

^ C. I. L., III, 1, 3148 : curiam d. d. faciundam curavere.

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que s'ils étaient en nombre légal*. Us avaient le droit d'engager les finances delà ville, de gérer, d'aliéner dans^ quelques cas particuliers son domaine, en concédant, comme cela se voit si souvent, le terrain pour une sépulture*, pour ériger des statues ' ou élever un monument*. Par suite, ils ne pouvaient pas prendre à ferme, môme avec un prête-nom, les domaines de la cité".

La dignité de décurion était le premier pas vers les hautes fonctions ; le Digeste défend même expressément Taccès du duumvirat et des autres honneurs à ceux qui ne sont pas décurions*. Si la règle souffrit des exceptions, si à Narona'' des affranchis purent parvenir aux premières charges municipales, elle n'en était pas moins généralement suivie, et les avantages que procurait ce titre de décurion semblèrent assez grands pour permettre de demander aux décurions certains impôts spéciaux, Tor coronaire et le follis senatorius, ou gleba senatoria^ qui, jamais moindre de 2 livres d'or, s'éleva quelquefois jusqu'à 8.

La plèbe conservait-elle, à côté de T aristocratie des décurions, des droits politiques déterminés ? On la voit figurer quelquefois sur les inscriptions à côté d'eux*, seule

2 Ordo decur. locum sepulturae impensam funeris.. . decrevit. [ln$c, cit., 1711.) ^ Honorem et staluae locum decrevit, (/me. cit.y 1745.) ^ C. L L.. III. 1, 2828 [Burnum), 2973 {JEnona). ^Dig.,L, 8, 2.gl.

^Jbid,, ,2, 7, g 2.

8 Decuriones et plebs {lader), C. L L.y III, 1, 2920.

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même quelquefois*. Plus souvent la distinction entre les ordres disparaît devant une appellation plus générale et plus compréhensive : le municipe, la cilé, les citoyens, la république*. Faut-il en conclure à Texistence d'assemblées du peuple composées de tous les citoyens? Aucune de ces inscriptions ne fait mention d'une délibération expresse, d'une résolution prise dans ces conditions. Le terme àerespublica peut aussi bien être employé pour désigner les seuls décurions agissant comme représentation légale de la cité, sans intervention de la plèbe, mais il serait plus diflBcile d'expliquer la mention formelle et spéciale de la plèbe à côté des décurions, si celle-ci n'avait jamais été appelée à se prononcer sur les affaires de la ville, si cette expression n'avait désigné qu'une distinction sociale et non un corps politique, une sorte de pouvoir public. Les trois villes où nous avons trouvé cette mention de Is. plèbe soni trois colonies; on remarque même à Narona la mention d'un tribun^. On peut donc admettre que les habitudes romaines, car ces assemblées n'avaient plus d'autre raison d'être que leur antiquité, avaient été transportées par les colons en Dalmatie, où leur nature absolument inoffensive leur avait valu de pouvoir se perpétuer pendant une grande partie de la période impériale.

< Plebs Seniensium, 3016.— Genioplebis (Narona)y 1775.

2 iEquenses municipes, 2732; pro salute ordinis sui et civium suorum (jEnona), 2969 ; salvis civibus Novensibus, 1908; splendidissimaB cîvitatis Gurictarum, 3126; respublica Albonessium, 3049; respublica Docleatium, 1705.

332 daImatie.

Les cités avaient le pouvoir de s'associer entre elles, soit pour rendre un hommage commun à un bienfaiteur de la province*, soit pour l'érection d'un temple ou d'un palais', soit pour des travaux d'utilité publique', coopération dont le pouvoir central ne pouvait tirer aucun ombrage et qui pouvait être au contraire avantageuse pour le maintien de la paix publique et le développement des relations.

Le pouvoir exécutif et les fonctions administratives étaient confiés à des magistrats dont le nombre et les attributions difiFèrent suivant les villes: duumviri^ quatiwrviriy sevirijure dicundo, édiles^ etc.

M. Duruy* pense, tout en reconnaissant du reste de très nombreuses exceptions et l'absence de règles fixes, que dans les colonies les duumvirs et les édiles formaient deux collèges, et dans les municipes un seul. Il ne semble pas que, même avec les restrictions qu'il indique, l'opinion de ce savant historien soit appUcable à la Dalmatie. La forme duumvirale était la plus répandue là comme dans toutes les provinces*. Ainsi, nous trouvons des duumvirs dans les colonies de Lissos^ (Alessio), Épidaure' (Ragusa

^ p. DolabellaB. . . ci vitales superioris provinciaB Hillurici {Épidaure), G L L, III, 1, 1741; Neroni... civitates Liburaiae [Scardona), 2808.

2 Scardona, 2809.

' Pontem Hippi fluminis . . . sumptum et opéras submiaistantribus Noveasibus, Delminensibus, Riditis, 3202.

* Du régime municipal ; i?cu. hist,, I, pag. 329. Cf. Marquardt; Rœmische SiaaisverwaUung ^ I, pag. 479.

^Dig.,!., 3, 1.

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