CHAPITRE IL
Kjes premiers habitants.
L'origine et la parenté des lUyriens ont donné lieu à bien des controverses. Si l'on s'accorde à reconnaître que de nombreux et importants restes de cette ancienne population se retrouvent chez les Albanais de nos jours, on est fort peu flxé sur la part qu'il faut attribuer dans les mœurs et le langage des Chkipetars au vieux fond illyrien et aux éléments étrangers qui sont venus, dans des proportions diverses, se mêler à lui. Ces altérations de la race, que personne ko conteste, se retrouvent déjà dans l'aspect extérieur des Albanais. Ceux du Nord ou Guègues sont musculeux et trapus, ceux du Sud ou Toskes, sveltes, élancés * ; s'il en est dont les traits o&ent le type hellénique le plus noble', d'autres, au contraire, ont le masque d'une laideur repoussante '. Chez les Guègues, les individus aux yeux noirs sont assez nombreux pour que Pouqueville les ait considérés comme
* Malle-Brun, revu par Lavallée, tom. IV, pag. 682.
^ L'Albanais a une parfaite distinction : la tôle petite, le nez fin, Tœil vif, ouvert en amande, le cou long, le corps maigre, les jambes hautes et nerveuses, il rappelle le type premier du Grec, tel que la sculpture archaïque l'a représenté sur les marbres d'Égine. » (A. Dumont ; Les Balkans et V Adriatique, ch. V : les Albanais .
3 El. Reclus; Nouv. Géog.univ., T, pag. 182.
rélément principal de la population, tandis que chez les Toskes, ce sont les yeux bleus et les cheveux blonds qui dominent. Les premiers sont les plus purs de race pour M. Reclus, les seconds pour M. Vivien de Saint-Martin ^ M. de Hahn ^ voit en eux des Pélasges ; M. d'Arbois de Jubainville', les descendants d'une race qui a précédé les Gréco-Italo-Geltes dans la conquête des régions méridionales de TEurope ; M. Bopp les rattache par leur langage aux Aryens, et particulièrement aux Italiotes ; M. Benloew * aux Finnois ; des Slaves enfin, plus, il est vrai, par patriotisme que par déduction scientifique, voient dans les anciens Illyriens des Slaves dont la langue se serait conservée intacte depuis l'antiquité *. Il est certain, malgré cette prétention, que la langue a gardé moins bien encore que la race sa pureté primitive, et que Ton a peina à découvrir, au milieu des mots turcs, slaves, italiens, grecs, latins, celtiques et autres encore peut-être, un petit nombre* de mots albanais. Néanmoins, bien que la différence des dialectes et la pauvreté de sa littérature ajoutent encore à la difficulté de son étude, on peut affirmer Pexistence d'une langue albanaise, avec sa grammaire et sa phonétique', et considérer comme résolu par
* Vivien de Saint-Martin; Nouv. dict. de Géogr. tmtv., V. Albanie. 3 De Hahn ; Aïbanesische Sludien, léna, 1854.
' D'Arbois de Jubainville ; Les 'premier s habitants de l'Europe. Paris, Dumoulin, 1876.
* Acad. des Inscr., séance du 12 avril 1878.
^ Appendini ; De prastantia et vetustate linguss lllyrica. Haguse, 1806.
* Benloew, loc, dt.
*> Dozon; Man,de la lang, chkipe ou albanaise. Paris, Leroux, 1878.
la grammaire comparée ce problème de la parenté des Illyriens, dont les tribus étaient sœurs de celles qui peuplèrent l'Italie centrale et que l'on est convenu de désigner sous le nom d'Italiotes. C'est ce qu'avait déjà indiqué Festus, qui attribue aux Peligni, dont la capitale était Corfinium (Pentima, surTAterno) dans les AbruzzQS, une origine illyrienne dont, malgré le mélange avec les Samnites, ils conservèrent longtemps les traces. La mémoire de cette parenté se perdit rapidement du reste, et le sanctuaire vénéré de Dodone^ (Tcharacovista, à 16 kil. S.-O. de Janina*), qui fut si longtemps pour ces peuples frères le symbole de leur ancienne union, ne semble pas avoir été pour les Illyriens l'objet d'un véritable culte : le principal souvenir qu'ils aient laissé dans son histoire est la destruction par l'un d'eux, Arkès ^, du chêne fatidique.
' Mais aucune population n'avait-elle précédé ces tribus en lUyrie? Il est probable que là, comme en Grèce et en Italie, cette migration ne fit que se superposer à une migration plus ancienne avec laquelle elle finit par se fondre, celle que l'on a appelée Pélasgique. Des savants ont donné comme preuve du séjour des Pélasges dans cette contrée, des arguments plus sérieux que le nom dePelagosa, porté par une île de l'Adriatique : l'existence, sur un certain nombre de points de l'IUyrie méridionale et maritime, de monuments dits cyclopésns principalement à Lissa
^ Constantin Carapanos; ^odone e^ ses ruines. Paris. Hachette, 1878. 2Serviusac^ Virg. JEa., HT, 466. Cf. Bouché-Leclercq ; Hùt, de la divination dans l* antiquité, II, pag. 329.
{Issa) et à Salone. Ces constructions sont remarquables sans doute par la disposition et la dimension des pierres, mais il ne paraît pas nécessaire de leur assigner une aussi haute antiquité, et Ton incline à les considérer comme l'œuvre des Grecs.
Peut-être aussi les races primitives de l'Europe occidentale pénétrèrent-elles jusque sur les côtes de l'Adriatique. La Liburnie, de YArsia au Titius^ a toujours été considérée par les anciens géographes comme une région distincte ; ses mœurs et ses coutumes différaient sur des points essentiels de celles des tribus étabhes plus au sud, et ses fameux navires liburniens [liburnides) ne ressemblaient à ceux d'aucune autre nation. Bien que
Solin* fasse des Liburnes une nation asiatique, un trait de mœurs cité par Varron, rapporté par Strabon, parlant des Ligures, et Clément d'Alexandrie, des Espagnols, semble établir leur parenté avec les Ligures et les Ibères, a La femme enceinte, quand le moment d'accoucher est venu, s'éloigne à peu de distance de son travail, et, une fois délivrée, revient avec son enfant que vous diriez qu'elle a, non pas enfanté, mais trouvé. Quelquefois même ce sont des jeunes filles, quelques-unes de 20 ans, à qui leurs mœurs ne défendent pas de se donner, avant le mariage, à qui elles veulent, d'errer seules et d'avoir des enfants *». C'est une belle et forte race qui fournira plus tard aux grandes maisons de Rome leurs domestiques
* Solin, ch. II.
2 Varronj De re rusiica, II, 10.
de parade* . a Les femmes ne le cèdent en rien aux hommes pour le travail. Elles font paître les troupeaux^ apportent le bois au foyer, font cuire les aliments, gardent les instruments dans les habitations. Presque toujours les mères sont nourrices En Liburnie... ta as
vu les mères de famille apporter le bois, m'as-tu dit, Tremellius, et en même temps les enfants qi;i' elles nourrissaient, les unes un, les autres deux*. » Ce ne sont pas là sans doute, Varron nous en avertit ', des remarques particulières aux Liburnes, mais ce sont eux surtout qu'a visités en lUyrie celui dont il tient ces détails. D'autres * ont voulu en faire des descendants des Amazones, s'appuyant sur cette assertion de Scylax* qu'«ils sont gouvernés par des femmes mariées à des hommes libres, mais se donnant à leurs esclaves et aux hommes des nations voisines » . Tite-Live les distingue des Illyriens, tout en les plaçant sur la même ligne : « Les lUyriens, les Liburnes et les Istriens, nations sauvages qui doivent surtout leur triste célébrité à leurs brigandages maritimes ' » . Ce fut sans doute au moment où l'invasion indo-européenne déposséda la race ibérienne de la plus grande partie des pays qu'elle avait occupés jusqu'alors, qu'une branche de ces anciens peuples, peut-être les Sica-
Uuvénal, III, 225; IV, 74; VI, 39.
^ Varron, loc. cit, 3 In lllyrico passim,
* Cf. Lago; Memorie sulla Dalmaziay tom. I.
* Scyl.. ch. 21.
« T.-Live, X, 2.
nés, comme le pense M. d'Arbois de Jubainville, alla se fixer au fond de TAdriatique, où elle se maintint malgré toutes les attaques, et créa même une puissance pendant quelque temps redoutable sur mer .
Appien, au reste, ne les comprend pas dans la généalogie qu'il nous donne de toutes les tribus dlllyrie. «On dit que le pays tire son nom d'Illyrios, fils de Polyphème. Polyphème le Cyclope et Galatée auraient eu trois fils : Geltos, Illyrios et Galas. Sortis de Sicile, ils auraient donné naissance aux races appelées d'eux Celtes, niyriens et Galates. Au milieu de beaucoup d'autres fables, celle-ci m'agrée. Illyrios aurait eu pour fils Enchélès, Autariès, Dardanos, Mœdos, Taulas et Perrhaebos; et pour filles Partho, Daortho, Dassaro, et d'autres. D'où descendent les Taulantiens, les Perrhœbes les Enchèles, les Autariens, lés Dardanes, les Parthènes, les Dassarétiens et les Darses. Autariès lui-même aurait eu pour fils Pannonios ou Paeon; Paeon, Scordiscos et Triballos, de qui descendent les peuples du même nom. Jô renvoie ces traditions aux archéologues * d . Mais leur histoire se mêle si souvent à celle des tribus voisines, qu'Appien lui-même les désigne bientôt après comme une autre famille d'Illyriens", et qu'à l'époque de Teuta, Florus parle, comme d'un seul et même peuple, des Illyriens ou Libumes ' .
L'étroite parenté qu'établit Appien entre les Illyriens
* Appien; Illyr., 2.
2 lhid,,0p.cit,3.
^ Florus, II, 5.
et les Celtes s'explique par les nombreux mélanges qui eurent lieu plus tard entre ces deux races, et qui furent quelquefois assez intimes pour que la même tribu pût être considérée par les uns comme illyrienne et par les autres comme gauloise. Ainsi, les lapodes sont pour Strabon une nation semi-celtique semi-illyrienne * ; mais les Scordisques, qu'il compte parmi les peuples gaulois^, sont rangés par Appien' parmi les lUyriens, et un récent historien des Celtes les présente également, non comme une tribu celtique, mais comme une population illyrienne fortement mélangée d'éléments germaniques *,
Les anciens se sont au reste généralement montrés fort sobres de renseignements sur ces populations illyriennes. Scymnosest de beaucoup celui de tous qui leur est le plus favorable. «Les lUyriens, écrit-il, sont, dit-on, très nombreux ; les uns habitent l'intérieur des terres, les autres le rivage de l'Adriatique; les uns sont soumis à rautorité d'un chef, les autres sont en monarchie, d'autres se gouvernent eux-mêmes*^. On les dit très pieuXi, très justes et hospitaliers, aimant les relations sociales el
1 strabon, VII, 5, 1.
2 Str., loc, dt,
3 App.; Illyr.y 5.
* J.-G. Guno : Vorgeschichle Roms, i^^ partie : Les Celles. Leipsig, 1878, chap. 5.
^ Kat Ttva fAÈv aÙTwv |3a(7t>ixaê; IÇoucrtai; ÛTTïïxô' eïvott, Tivà §è xat fxovocp^^îatç « a § oeÙTOvofAslffOoee.
(Scymnos, v. 419-421.)
vivant très régulièrement* . » <t Les hommes de ces régions, dit Hérodien, sont grands et vigoureux de corps, toujours prêts pour la guerre et le massacre, mais épais d'esprit et ne pouvant que difficilement saisir les finesses et les ruses ^. )» Aussi les devins et les sorciers jouent-ils parmi eux un grand rôle : ils sont célèbres au loin et souvent consultés, dans THistoire Auguste, par les généraux et les empereurs. Pline nous rapporte sérieusement que, d'après Isigone, «il y a chez les Triballes et les lUyriens des individus qui fascinent par leurs regards, et donnent la mort à ceux sur lesquels ils fixent longtemps leurs yeux, surtout leurs yeux courroucés ; les adultes ressentent plus facilement leur influence funeste. Il est à remarquer qu'ils ont deux pupilles à chaque œil*. »
Ils se tatouent comme les Thraces^, sont très adonnés à rivresse, et presque tous leurs banquets se terminent par de véritables orgies. Quand ils vont s'asseoir à ces festins ou prendre part à des libations, ils se ceignent le ventre de ceintures un peu lâches ; plus ils boivent, plus ils lâchent la ceinture ; les femmes, habituées à ces scènes, qui pour la plupart se renouvellent tous les jours, ramènsnt elles-mêmes leurs maris de ces banquets*. Dans ces fêtes, ils permettent aux étrangers de boire à leurs femmes, chacun à celle qu'il veut,
1 Hérodien, II, 9.
> Pline; ^M(. nat.YU, 2, 8.
3 Strab., VII, 5, 4.
^ Théopompe j Frag, hist. grxc édit. Didot, II.
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quand bien même elle ne lui tiendrait par aucun côté; et elles boivent à leur tour à qui il leur plaît dans Tassistance * . Cette intempérance très connue valut à une de leurs tribus, les Ardiéens, lors de l'invasion gauloise, une honteuse et ridicule défaite, ce Les Gaulois, nous dit Théopompe, les combattant et connaissant leur intempérance, ordonnèrent à tous leurs soldats de préparer dans leurs tentes un repas aussi brillant que possible et de jeter dans les mets une herbe médicinale capable de leur donner des coliques et de les purger fortement. Ils le firent, et alors les uns furent pris et tués par les (laulois; les autres, vaincus par leurs douleurs de ventre, se jetèrent eux-mêmes dans le fleuve^ . » Plusieurs de leurs rois ont même laissé sous ce rapport une triste célébrité : Agron, qui en mourut', et Gentios. Quelques-ims cependant sont restés fameux par leur longévité, comme Bardylis, un de leurs plus illustres chefs, l'adversaire de Philippe de Macédoine, contre lequel il combattait à cheval à Tâge de 90 ans *, et un certain Dandon ou Danthon, qui aurait vécu 500 ans, « sans avoir vieilli sous aucun point de vue'».
Les tribus de Tintérieur sont plus barbares encore que celles de la côte. Chez les Dalmates, qui n'arrivèrent que tard sur les bords de la mer, et vivaient presque constam-
^ Élien; Var, hist., III, 15. Cf. Piaule; Ménech., II, Ij Catulle. 35.
2 Théopompe, ap. Athénée, et Fr. hisl gr., éd. Didot, tom. II.
3 Élien; Var. hût., Il, 41.
* Lucien, 62, 10.
6 Val. Max., VIII, 13 ; Pline; HUt, naL, VII, 49.
ment dans les bois* , l'usage de la monnaie était inconnu et Ton procédait tous les huit ans au partage des champs '. Quant aux DardaneS; ils sont complètement sauvages, habitent des tanières creusées dans le fumier' et ne sont lavés ou ne se lavent que trois fois en tout: à leur naissance, lorsqu'ils se marient, et après leur mort*. Pourtant, s'il faut en croire Strabon, ils ont de tout temps cultivé la musique et fait usage d'instruments à vent et à cordes *. Après la mort, on leur rase la tête'. Sur la côte, les Illyriens sont pêcheurs ^ ou pirates ; à l'intérieur, bergers ou brigands. Chez les Athamanes, ce sont les femmes qui cultivent la terre; les hommes font paître les troupeaux®. A l'époque d'Alexandre, les sacrifices humains sont encore en usage chez quelques tribus, et nous voyons dans Arrien* le roi des Ardiéens, Ghtos, immoler avant un combat trois jeunes garçons, trois jeunes filles et trois béliers noirs.
Tous ont une égale passion pour la guerre. On les trouve partout où elle se fait : avec Alexandre en Asie , en Grèce avec les Achéens. Ils ont pour armes des lances comme celles que décrit Homère, « droites au-
i Florus, IV, 12.
2 strabon, VII, 5, 5.
3 Strabon, VII, 5, 7.
* ÉUen; Var, hist,, IV, 1.
5 Str., VII, 5, 7.
« Aristote; Probl, in. sect,, II, 73 (éd. Didot, tom. IV, pag. 30). ' Êlien; Uepl Çwwv, XIV, I.
* Héraclide de Pont, ap. Fr. hist, gr,, II, pag. 219.
* Ait.; Exp. Alex., I, 5.
dessus du morceau de fer dans lequel s'engage le bas de la lance * . » Quelques-uns même ont adopté l'armement des Celtes. Quant à leur manière de combattre en rase campagne, elle se rapproche de celle de tous les barbares. « Pour qui ne les connaît pas, dit Thucydide, l'approche de ces barbares est effrayante. L'aspect de leur multitude épouvante, leurs cris assourdissent; la vaine agitation de leurs armes produit une impression de terreur. Mais, une fois aux prises avec un emiemi qui ne s'effraie pas de ces démonstrations, ce ne sont plus les mêmes hommes. N'ayant point d'ordre de bataille, ils ne rougissent pas d'abandonner leur poste dès qu'ils sont pressés. Pour eux, la fuite ou l'attaque, aussi honorables l'une que l'autre, ne prouvent ni lâcheté ni valeur. Chacun, n'obéissant qu'à son impulsion personnelle, trouve dans son indépendance un prétexte pausible pour se sauver. Au lieu de joindre l'ennemi corps à corps, ils jugent plus prudent de l'intimider de loin. . .Ces hordes tumultueuses, quand on reçoit leur premier choc, se contentent d'étaler de loin leur valeur par des bravades impuissantes ; mais, si on leur cède, elles font briller sans danger leur courage, en poursuivant avec légèreté les fuyards ^ . » Dans Lucien cependant', Philippe considère ses victoires sur les Illyriens conune bien autrement glorieuses que celles que son fils a remportées sur les Perses. Alexandre estimait déjà leur cavalerie, qui
* Aristote ; Poétique, 26 ; Hom.; //., X, 152. îi Thucydide, IV, 126.
5 Lucien; Dial., X, 14.
tiendra plus tard une place si importante dans les armées romaines. On triomphe d'eux plus souvent par la ruse que par la force ouverte. Derrière leurs murailles, hommes et femmes lutteront contre les légions avec une admirable énergie. L'insurrection de Tlllyrie sous Auguste sera une des plus terribles guerres que Rome ait soutenues dans toute son histoire, et Tlllyrie domptée constituera pour elle comme une forte réserve où, après y avoir puisé les soldats à pleines mains, elle prendra dans ses jours de danger ses généraux et ses maîtres.