CHAPITRE IV
L«a Conquête Romaine.
g I. Soumission de l'Illyriis grecque.
Les Illyriens étaient devenus les ennemis communs de tous les peuples*. Les Italiens avaient, comme les Grecs, à souffrir de leurs attaques continuelles. Nulle sécurité pour le commerce ; les navigateurs et les marchands étaient sans cesse exposés à l'esclavage ou à la mort. Les attentats devenaient de jour en jour plus fréquents. Rome venait de jeter les fondements de sa puissance maritime. Les vainqueurs de Garthage ne pouvaient plus tolérer ces insultes. Ils saisirent avec empressement Toccasion qui leur était offerte de se venger de Tinvasion de Pyrrhos.
Rien n'autorise à admettre qu'ils eussent déjà, comme le feraient supposer A ppien et Zonaras, des clients ou des alliés dans cette mer. Il est plus naturel de croire , avec Polybe, le plus complet des historiens de cette guerre, le plus rapproché des événements, le plus intéressé aux affaires de cette région, que c'est au cours de cette expé-
Ov -^fÔLp nciv, 'a»à Trâo-i tots xotvou; ïy^pm^z eîvae ovveêatvs tovç \Xhpiim (Pol., II, 12).
SOUMISSION OE l'iLLYRIE GRECQUE. 73
dition qu'ils y constituèrent leur première clientèle. Deux ambassadeurs, C. et L. Coruncanius, sont envoyés à Teuta pour lui demander raison de ses méfaits. Cléemporos se joint à eux. La reine écoute avec une colère mal contenue Texposé de leurs griefs, et leur répond avec fierté que : ce pour ce qui est des attaques faites par les forces publiques, elle veillera avec soin à ce que les Romains n'aient point à en souffrir ; quant aux particuliers, les rois illyriens n'ont pas de loi qui leur permette de les priver des bénéfices de la mer ». — <r Les Romains, Teuta, réplique avec une hauteur peu réfléchie le jeune Coruncanius, ont l'habitude de venger avec les forces publiques les offenses faites aux particuliers, et, avec l'aide des dieux, s'efforceront de vous contraindre promptementà redresser les coutumes des rois d'Illyrie.» Pleine de rage, la reine ordonne alors, contre tout droit des gens, de poursuivre les ambassadeurs; le plus jeune des Coruncanius et l'envoyé d*/ssa sont assassinés, quelques navires brûlés; les autres parviennent à fuir à travers les barques qui leur donnent lâchasse. L'irritation produite à Rome par cet attentat est extrême. On élève, selon l'usage, comme à tout Romain mis à mort contre le droit des gens, des statues sur le Forum aux victimes de Teuta* , et la guerre contre les Illyriens est immédiatement résolue.
< Pline; Hist, naL, XXXIV, 2, 3. Pline les appelle P. Junius et T. Coruncanius, et la reine Teuca; n'omettons pas, ajoute-t'il, ce qui est noté dans les annales, que ces deux statues élevées dans le Forum avaient trois pieds : c'était alors la dimension en usage,
Teuta, toujours aussi confiante dans ses forces, n'en persévère pas moins dans ses idées de conquêtes et envoie contre la Grèce une flotte plus nombreuse que la précédente. Une partie se dirige sur Épida/mne^ s'y présente comme amie, pour faire de Teau et prendre des vivres, ce Sans défiance, les habitants lui font bon accueil, et les Illy riens, partis en costume de travail pour chercher de l'eau, mais ayant leurs épées cachées dans leurs outres, se jettent sur les postes, s'emparent de la porte, tandis que des renforts leur arrivent, comme c'était convenu, des navires. Ils prennent facilement toute l'enceinte. n) Ce sont là les ruses que les pirates normands emploieront avec le même succès bien des siècles plus tard. Le triomphe des Illyriens fut cette fois de courte durée, et les habitants revenus de leur surprise ne tardèrent pas à les chasser.
Mais le gros de l'expédition s'était porté sur Corcyre (Gorfou). Demétrios, gouverneur de Pharos depuis le règne d'Àgron, en avait le commandement. Débarqués près de la capitale de l'île, les Illyriens vont immédiatement r assiéger. Les Gorcyréens font appel aux Étoliens et aux Achéens, qui leur envoient dix navires; les Illyriens, de leur côté, en reçoivent des Acarnaniens, et une bataille navale s'engage près de Paœos (Paxo). Du côté desAcarnaniens, le combat est indécis; mais les Illyriens attachent ensemble quatre navires, les lancent, sans se préoccuper d'eux, sur les éperons des navires ennemis. Ges navires endommagés, attachés aux éperons, gênent les bâtiments ennemis; les Illyriens montent à Tabordage, et, grâce à
SOUMISSION DE l'iLLTRIB GRECQUE. 7^
leur nombre, sont vainqueurs- Il s'emparent ainsi de quatre navires à quatre rangs de rames et en coulent un de cinq rangs avec son équipage. Le succès de cette aile entraîne la retraite des Achéens, qui luttent à l'autre, donne une nouvelle ardeur aux assiégeants, jette les assiégés dans le désespoir et détermine la reddition de la ville, qui reçoit une garnison illyrienne et Démétrios pour gouverneur. Le reste de Texpédition fait ensuite voile pour Épidamne^ afin d'en reprendre le siège (229).
Sur ces entrefaites, deux flottes romaines partaient du port de Brindes. La guerre avait paru assez sérieuse pour nécessiter l'envoi des deux consuls : l'un, Gn. Fulvius Gentumalus, à la tète de deux cents navires, se dirigeait sur Corcyre ; l'autre, Aulus Postumius , ayant sous ses ordres une armée de débarquement de 1,000 fantassins et 2,000 cavaliers, cinglait vers Apollonie. Corcyre avait succombé, mais les Romains connaissaient les dispositions de Démétrios. Il aspirait à succéder à Teuta, comme tuteur de Pinnès, dont il devait plus tard épouser la mère, Triteuta. Il leur livra la ville et la garnison, et les Corcyréens, ne voyant que ce moyen d'échapper aux attaques desIUyriens, se donnèrent aux Romains, qui les reçurent dans leur alliance.
L'armée de terre n'était pas moins heureuse. Apollonie, attaquée par les deux consuls, fait soumission, etlesIUyriens abandonnent en désordre le siège d'Épidamnej qui entre à son tour dans l'alliance de Rome. Pénétrant dans l'intérieur, les Romains soumettent une partie des Ardiéens, acceptent les propositions d'amitié des Parthins,
au nord du Skoumbi {GeniAsas)^ et des Âtintanes (sur la haute Voïoussa {Àoos) et le Celydnos (Dryno), canton de Gonitza), tandis que la flotte va délivrer Issa^ reçoit Tamitié des Isséens et, revenant sur les côtes^ s'empare de plusieurs villes et notamment de Nutria ^ , dont la prise coûte des pertes sensibles. Vingt navires chargés de vivres, d'autres chargés du butin fait sur les côtes de Péloponèse, tombent entre les mains des Romains.
Ceux des Illyriens qui assiégeaient Issa parviennent cependant à se réunir à Narona, Teuta se réfugie à Hhizon (Risano), la seconde ville de son royaume, à l'extrémité de la branche la plus reculée du golfe de Cattaro, au pied de montagnes de Taccès le plus difficile, et une défaite des Romains près du mont Atyrio$^ (au-dessus de Cattaro) la met pour un instant à Tabri de toute nouvelle attaque. Les Romains donnent à Démétrios, pour prix de sa trahison, le gouvernement de toutes les îles enlevées à Teuta ; la flotte et l'armée romaines rentrent à Épidamne, d'où une partie revient en Italie sous les ordres de Fulvius, qui, Tannée suivante, obtient un triomphe pour ses victoires navales sur les Illyriens'. Mais Postumius, ayant encore à sa disposition une partie
* La positioQ de cette vile est iacoQaue. Le nord du pays élant, comme le prouvent les événements qui vont suivre, resté au pouvoir des Illyriens, c'est au sud qu'il faut la chercher, et peut-être à l'endroit le plus favorable pour tenter une marche sur Scodra, c'est-à-dire entre Anlivariet l'embouchure du Drin.
2 Dion. Gass., fr. U. 151.
3 Eutr., III, 4;Gn. Fulvius Gn. f. Gn. n. Gentumalus. a. dxxv pro. cos. ex lUurieisnaval. egit X. K. Quint. {Act. tr cap., C. /. L.» I, pag. 458.)
SOUMISSION DE l'ILLYRIE GRECQUE. 77
de l'armée avec quarante navires, reste dans le pays, et Teuta, qui avait compté sur l'hiver pour éloigner les Romains, se décide, au printemps suivant, à envoyer des aaibassadeurs à Rome pour traiter de la paix. On la lui suM^orde à ces deux conditions :
Elle ne conserve que la partie de ses États que n'ont pas occupée les Romains, et s'engage à payer les tributs ju'ils exigeront et à ne pas naviguer au-delà de Lissos ivec plus de deux navires et sans armes.
. Ce fut comme une délivrance pour les Grecs, qui aclïueillirent avec enthousiasme la nouvelle de l'écrasement des Illyriens. Étoliens, Achéens, Athéniens et Corinthiens célébrèrent à l'envi la victoire des Romains. Les libérateurs d'Apollonie et de Corcyre^ les anciennes colonies de Corinthe, furent, en reconnaissance, admis pour la première fois aux jeux Isthmiques. Les Athéniens leur décernèrent le droit de cité et les admirent à Tinitialion éleusienne. Postumius revint avec ses forces à Corcyre, désormais soumise à Démétrios, dans lequel les Romains pensaient trouver un docile instrument * .
D'autres pirates, les Istriens, les menaçaient encore. Délivrés de la guerre contre les Gaulois cisalpins, les Komains envoyèrent contre eux une armée qui, conduite par P. Cornélius et M. Minutius Rufus, soumit une grande partie de leur pays (221). L. Veturius et C. Lutatius
s'avancèrent jusqu'aux Alpes en continuant les conquè-
* Sur cette guerre, v. Pol., II, 8-12; App.; /W., 7-8; Liv. (supp. Freinsh.), XX, 24-33 ; D. Cass., fr. P. 45 et fr. U. 151.
78 DALBIATiE.
tes; mais il ne semble pas que cette guerre se soit étendue au-delà de la portion de Tlstrie qui regarde l'Italie, et la conquête ne fut ni définitive ni complète. La guerre maritime réussit mieux ; les pirates tombèrent entre les mains des Romains ' .
Démé trios avait fait alliance avec eux. Voyant les Romains occupés dans la Cisalpine, il crut pouvoir braver ses protecteurs et enfreindre les traités. Il se jeta donc sur les villes de l'IUyrie continentale amies de Rome, et détacha les Atintanes de leur alliance avec elle; des pirates écumèrent de nouveau les mers. Ses troupes allèrent se joindre à celles du roi de Macédoine, Antigone, et aux Achéens contre Cléomène, et un corps de 1 ,600 lUyriens prit une part importante à la bataille de Sellasie*{m)> Pendant ce temps, d'autres lUyriens envahissaient et ravagaient les terres du roi de Macédoine; Antigone les battait, mais mourait des suites des fatigues et des efiforts que lui avait causés cette guerre.
Bientôt un autre chef, Scerdilaïdas, ancien lieutenant de Teuta, son successeur contesté, il est vrai, par quelques tribus dans la tutelle de Pinnès, se joignait à Démétrios pour d'autres expéditions. Des navires armés en guerre paraissaient au-delà de Lissos^. Les alliés attaquent de concert Pylos (vieux Navarin), en Messénie, mais échouent. Scerdilaïdas revient alors à Naupacte (Lépante), s'unit aux Athamanes (à l'O. du
^ App.; m., 8. Liv. (suppl. Fr.) XX., 56.
2Pol., II, 65-68.
3Ibid.,IV, 16.
SOUMISSION DE l'ILLTRTE GRECQUE. 79
i^inde, cantons de Djoumerca et de Radovich*) qui Pap- >elleiit et aux Étoliens, pille avec eux Cynélhé (Kerpéni*), m Arcadie, prise par trahison ; mais sur leur refus de partager avec lui, conformément aux conditions de leur lliance, le butin d'esclaves et de bestiaux fait dans cette ille, refuse de les suivre en Achaïe et écoute les propoitions de Philippe. Celui-ci Taidera à apaiser les troubles le riUyrie et à ramener sous son autorité les tribus rebelles ; Scerdilaïdas, moyennant vingt talents par an, irmera vingt navires et fera par mer la guerre aux Étoiens.
De son côté, Démétrios, avec cinquante navires, s'est lirigé sur les Cyclades, rançonne les unes, pille les autres 3t, poursuivi par les Rhodiens, revient chargé de butin \ Cenchrées, Sur la demande de Taurion, lieutenant du poi de Macédoine, il fait passer ses barques à travers l'isthme pour surprendre les Étoliens pendant leur trarersée d' Achaïe en Étoile, les manque, pille leurs côtes, 3t revient à Corinthe,
Cependant les Romains, effrayés des succès de la Macéioine et irrités de la trahison et des pillages de Déméirios, décident de régler les affaires d'IUyrie. Les Carthaginois auraient trouvé dans les Illyriens de précieux auxiliaires, et déjà la prise de Sagonte (Murviedro) par Annibal annonçait la deuxième guerre punique. Aussi le Sénat, désireux d'en finir promptement, résout-il l'envoi des deux consuls, M. LiviusSalinator etiEmilius Paulus, dont lepre-
1 Pouqueville, Op. cit., II, chap. XXXVII.
2 Ibid., Op. cil. f TV. pag. 342. Sel.LeakeetForbiger, Kalavryta.
80 DALMATIB.
mier commandera les forces de terre et Tautre la flotte. Démétrios se prépare à la résistance. Il met dans Z)/inal6\ sur le Genusos (Skoumbi), de grands approvisionnements et une forte garnison, se délivre par des supplices de tous ses ennemis, et confie à ses amis la défense de toutes les places du continent. Lui-même, avec 6,000 combattaûts d'élite, gardera sa capitale, Pharos.
Les consuls, débarqués en lUyrie, décident Tattaque immédiate de Dimale, Elle est prise de force en sept jours, et la chute de cette place, regardée comme imprenable, effraie les lUyriens, qui de toutes parts envoient aux consuls leur soumission et leur amitié. Livius Salinator reste sur le continent pour contenir les peuples voisins et surveiller la Macédoine ; Paul-Émile marche sur Pharos.
La place (Gitta-Vecchia'), située sur la face occidentale de l'île, à l'extrémité d'une longue baie ouverte sur la pleine mer et environnée de collines, était en bon état de défense, bien fortifiée, bien pourvue de vivres et garnie de troupes d'élite commandées par Démétrios en personne. Le siège pouvait en être long et diflBicile; le consul eut recours à la ruse. Une partie de son armée, mise à terre pendant la nuit, se porte, àl'insude l'ennemi, dans desfo-
* M. Zippel (Op. cit.) la place sur la mer, la Real-Encyclopédie de Pauiy à Tebelen, M. Desdevises dansla vallée de VEordxos (Devol) au pied dos défilés de laCandavie, M. Gliubich (Numografia dalmata)k Dumno, et quelques-ims veulent même que Dalmium se soit élevé plus tard sur ses ruines ; elle me semble devoir être reportée un peu plus au nord sur le Genusos et les limites du pays des Parthins, dont Démétrios vient de saisir les villes.
2 Gliubich j Faria^ Citla Vecchia e non Lésina. Agram, 1873.
SOUMISSION DB l'iLLTRIB GRBGQUB. 81
rets et des ravins qui avoisinent la ville, et lui-même avec vingt navires se dirige vers le port le plus voisin comme poiu* y tenter le débarquement. Démétrios veut Fempêcher : le petit nombre des ennemis donne confiance aux siens ; les Romains résistent énergiquement ; de nouveaux secours arrivent sans cesse de la ville à Démétrios, et, tout occupés de cette lutte, les lUyriens laissent le corps descendu la nuit occuper une hauteur fortifiée entre le port et la ville. Démétrios tourne alors contre ces derniers toutes ses forces ; il exhorte les siens et les lance à Tassant de la colline. La colonne s'avance en bon ordre. Les Romains se précipitent sur elle avec fureur. En même temps, Paul-Émile, avec les troupes qui ont débarqué dans le port, l'attaque par derrière, et les lUyriens, pris entre ces deux armées, sont saisis d'épouvante. Le désordre se met dans leurs rangs ; la déroute commence : les uns fuient dans la ville , les autres se dispersent dans l'île. Démétrios gagne une anse déserte où des navires étaient toujours à l'ancre prêts à partir, et se retire, avec ses trésors, chez le roi de Macédoine, dont il devient le confident, et par lequel il aspirera sans cesse à se faire venger sur les Romains. Les vainqueurs entrent dans P haros et la détruisent. Issa^ et les autres places possédées par Démétrios tombent rapidement en leur pouvoir, et, après avoir tout réglé à leur guise, les consuls reviennent à Rome (219).
Les guerres que Rome eut à soutenir dans la suite pu-
* Zonaras, VIII, 20.
82 DALMAT1E.
rent bien affaiblir l'importance de cette vîctoire ; la lutte contre les Istriens et les Illyriens paraîtra à distance n'avoir été qu'un jeu * ; mais au premier moment de l'enthousiasme causé par l'issue de cette expédition vigoureusement conduite ', les deux consuls obtinrent les honneurs du triomphe. L'envie s'attaqua bientôt à eux. Gomme ils avaient fait dans cette guerre un inmiense butin; accusés de l'avoir inégalement réparti entre les soldats et d'en avoir détourné une grande part à leur profit, ils furent cités devant le peuple. Livius fut condamné ; Paul- Emile dut sans doute à l'éclat de ses derniers succès d'échapper, grâce au partage des voix, au même sort. Quelques années après, le Bouvenir de ses victoires * le faisait choisir pour venger l'échec du lac Trasimène (de Pérouse), et sauver, s'il se pouvait,, Rome, aux portes de laquelle on craignait de voir paraître Annibal. Livius lui-même, malgré sa flétrissure, devait être invoqué comme un sauveur.
Aucun historien ne dit ce que devint l'Illyrie. Due partie des dépouilles, donnée à Hiéron, alla orner à Syracuse le temple de Jupiter Olympien *. Les Romains «pardonnèrent aux Illyriens, par égard pour Pinnès, qui les implora de nouveau », dit Polybe. Pinnès resta donc souverain des États que lui avait laissés le premier traité, et
Ulstros atque Illynos lacessisse magis.quam exercuisse, romanaarma.i (Liv.,XXI, 16.)
2 Pol., III, 19.
3 App.; G. Ann., 170.
^ Liv., XXIV, 21.