Journal inan. de Seniilliard, t. III, p
2. Expression de la joie publique de la ville d'Agen pour la nomination de monseigneur de prince de Condé au gouvernement de la province de Guienne. Ensemble le récit dii ballet... Agen^ 1651, in-'i".
On lui présenta un dais, dont les pentes de satin blanc, frangées de soie couleur aurore, étaient chargées de ses armes brodées en or. Selon l'usage, il le refusa; mais toujours selon l'usage, ses valets s'en emparèrent pour en faire leur profit. Pendant que l'on tirait douze volées de coups de canon, le duc montait à cheval , sans bottes , et se rendait à la cathédrale, où il entendit, à genoux sur un carreau de velours , un Te Deiim qui fut chanté en présence de l'évêque.
La municipalité avait supplié l'évêque « de donner place )) dans son palais « pour loger Son Altesse. » L'évêque avait poussé la condescendance jusqu'à livrer ses cuisines et ses offices aux gens du duc, et à s'en aller manger chez un chanoine. Sa chambre à coucher tendue de cuir doré et garnie de chaises de tapisserie, avait été munie d'un lit de damas bleu frangé d'argent , prêté par quelque riche habitant , et des tapisseries avaient été empruntées aux églises pour tendre les salles et les galeries.
C'est dans la grande salle , ainsi décorée pour la circonstance, que le duc, en sortant de la cathédrale, reçut les hommages des corps et communautés, et les vingt-quatre bouteilles de vin qui lui étaient offertes par la ville. C'est là que le lendemain, messieurs du corps de ville, précédés de deux trompettes, lui oITrirent, sur un brancard porté par deux bedeaux de ville, un présent consistant en « quatre flambeaux, deux salières, un bassin, une aiguière et une soucoupe de vermeil doré ». Le peuple fut admis dans la journée à contempler cette argenterie, qui pesait vingt-sept marcs. 11 fut aussi admis , pen-
dant le séjour du duc, à le voir diner et souper, au milieu d'une table de dix couverts, à laquelle il invitait les membres les plus considérés du clergé , de la noblesse et de la magistrature.
Le gouverneur resta peu de temps à Troyes. 11 alla visiter un ancien maitre d'hôtel du roi , qui habitait dans un faubourg, et se promena « sur la muraille ». La compagnie des arquebusiers vint faire l'exercice dans la cour de l'évêché ; son chef « joua de la pique » devant lui; il leur rendit leur politesse en allant voir leur hôtel. Lorsqu'il partit, de nouvelles salves d'artillerie furent tirées en son honneur. En somme, de son passage, il ne resta que le souvenir d'un cortège nombreux, de dépenses pour la ville et de beaucoup de dérangement pour l'évêque et les chanoines, qui en consignèrent les principaux incidents dans leurs registres capitulaires. La suite du duc était très nombreuse. Les petits officiers de cuisine, quelques-uns des gardes et des valets de pied furent obligés de coucher sur des paillasses dans les offices et les galeries de l'évêque ; et tandis que les principaux officiers logeaient chez les chanoines , les valets de pied , hébergés dans une hôtellerie, négociaient avec la ville, qui voulait leur racheter le dais, mais sans leur en offrir un prix à la hauteur de leurs prétentions. Ils finirent par le démonter et par l'emporter à Paris ^
Sauf certaines différences de détails et quelques
1. Arch. de l'Aube, G. 1304, fol. 987 à 992. — Le prince de Condé fut installé somptueusement à l'évôché d'Autun en 1763. (G. Dumay, p. 25 à 29.)
incidents, les entrées se faisaient partout avec un cérémonial analogue. Les bourgeois à cheval allaient à une distance plus ou moins éloignée au devant du gouverneur. En 1680, les principaux bourgeois de Lille vont attendre le maréchal d'Humières à Douai. Le parlement de Rennes envoie deux présidents et six conseillers à une lieue au-devant du duc de Chaulnes. Toute la jeunesse de Morlaix se rend à sa rencontre sur des chevaux de louage. Parfois des difficultés surgissent. Montesquiou, en 1717, refuse les clefs de la ville de Nantes, parce qu'elles ne lui sont pas présentées sur un plat d'argent, que la ville eût été obligée de racheter au capitaine de ses gardes. A Toulouse et à Bordeaux, en 1738, le parlement soulève de longs débats sur le cérémonial de réception. A Lille , on tire en l'honneur du maréchal d'Humières un feu d'artifice, au bruit de l'artillerie de la ville et de la citadelle '. Mais Toulouse se distingua surtout en 1741 par les ] '^ fêtes qu'elle offrit au duc de Richelieu, qui jouissait, en sa qualité de commandant en chef de la province, de tous les droits et de toutes les prérogatives du' gouverneur.
On sait quel était le goût de ce dernier pour la magnificence. Nommé ambassadeur à Vienne, il y était entré avec une suite de soixante -quinze carrosses , dont les chevaux avaient des fers d'argent mal attachés à dessein , afin que le peuple pût les
1. R. de Magnicnville, Le Maréchal d'Humières, p. 16. — M™«de Sévigiiê, Lettres, t. IX, l-iS. — Bulletin historique, 1892, p. 107. — De Carné, t. II, p. 6. — G. Duniay, p. 37. — Bibl. uat., fr., C828.
ramasser. A Toulouse , il n'était accompag'né que de douze gentilshommes, de quatre pages, de douze valets de pied et de douze chevaux de main richement caparaçonnés, sans compter ses 50 gardes. Toute la cavalerie de la ville défila devant lui : elle se composait de 300 gentilshommes des plus qualifiés, de 120 marchands, et 80 cavaliers de maréchaussée. Les capitaines , le bataillon de la milice , la compagnie du guet le reçoivent dans les rues bordées de chaque côté d'un peuple innombrable et dont les maisons sont garnies de tapisseries , comme pour la procession de la Fête-Dieu. Comme à Troyes, le grand personnage assiste à un Te Deum et loge à l'évèché. Mais les capitouls lui offrent d'autres fêtes. A l'issue de l'opéra, où il y a représentation de gala, c'est un feu d'artifice, suivi d'un ambigu servi à l'hôtel de ville, où deux cents dames priées sont servies par un nombre égal d'invités. De là , on se rendit à la comédie, où le duc ouvrit le bal avec la femme du syndic de la ville , et où tous les masques furent admis gratuitement *.
Le duc de Richelieu séjourna à diverses reprises en Languedoc, et n'y joua pas un rôle simplement décoratif. Il y calma l'agitation religieuse par son esprit conciliant à l'égard des protestants; il agit avec énergie lors de la dissolution des états en 1749. Lorsqu'il fut nomme gouverneur de Guienne , il fut accueilli avec transport à Bordeaux en 1758 : il y arriva par la Garonne sur des bateaux richement
1. Bibl. nationale, p. 6328. — Détail de l'Entrée de Me' le duc de Richelieu... le 28 mai 1741, in-'i».
décorés à ses armes ; le parlement le harangua sous un arc de triomphe. La ville prodigua les fêtes en son honneur. Il y résida pendant longtemps, y séjournant six mois et même dix-huit mois de suite, déployant en toute occasion son faste et sa magnificence. Il ne sortait que suivi de ses gardes; ceux-ci l'escortaient à l'église le dimanche , où il apparaissait couvert d'or et de broderies, tandis que des musiciens à ses gages faisaient retentir les voûtes de leurs accents. Il donnait dans le jardin de son palais des soupers de quatre cents couverts, où les femmes de la bourgeoisie étaient admises avec les femmes de qualité; le public circulait autour des tables, qui étaient livrées après le dessert au peuple , dont les acclamations se mêlaient au bruit des orchestres. Richelieu devint l'âme de la société bordelaise , opulente et passionnée pour le plaisir. Sa charmante fille, la comtesse d'Egmont, faisait les honneurs de ses salons, avec une grâce conquérante. L'intendant, les présidents au Parlement, les grands négociants lui rendent fêtes pour fêtes; les dames du commerce lui offrent un grand souper sous l'orme gigantesque des allées de Tourny. L'hiver, ce ne sont que soupers où se rassemblent les beaux esprits, concerts improvisés, parades, spectacles, bals masqués'. Bordeaux ne fut jamais plus brillant que pendant les années où elle vit résider dans ses murs le duc de Richelieu , qui savait mener de front les plaisirs et les affaires. Il donna une vive impulsion aux embellis-
1. C*esse d'Armaillé, la Comtesse d'Egmont, p. 68 à 76. — L. de Lavergne, les Assemblées provinciales, p. 311.
sements de la ville, avec le concours de l'architecte Louis , qui construisit le théâtre et les beaux hôtels qui l'avoisinent.
Les inconvénients de sa résidence ne tardèrent pas cependant à se faire sentir. Véritable « roi dans Bordeaux » , il se crut au-dessus de toutes les règles ; sa hauteur et ses mœurs dissolues lui aliénèrent les sympathies et l'estime. Dans les soupers de cent couverts qu'il donnait tous les soirs, il présidait une table composée de vingt-neuf jolies femmes, et les femmes qui avaient le sentiment de leur dignité finirent par refuser ses invitations. Il se prit de querelle avec le maire et le parlement , et l'éclat qu'il donna à une affaire scandaleuse fut tel que Louis XVI fut obligé de le rappeler à Paris ' .
On pourrait citer ailleurs des réjouissances données dans des circonstances particulières. En 1714, Maillebois, lieutenant général de Languedoc, offre à l'occasion de la paix « une fête magnifique », que le corps des barons s'empressa de lui rendre à l'hôtel de ville, où, dit-on, « ils ont bien soutenu l'honneur de la chevalerie. » En 175'i., trois jeunes filles, vêtues de taffetas blanc, présentèrent au prince de Gondé des corbeilles remplies de fleurs naturelles, tandis que le corps de ville le haranguait à l'occasion de sa fête -.
Nous avons vu le rôle que jouaient les gouverneurs
1. Vie privée du maréchal de Richelieu, i. II, p. 19.3. — Ribadieu, Hist. de Bordeaux sous Louis XVI, p. 86. — Bernadau, JHst. de Bordeaux, p. 155.
2. A. de Boislisie, t. 111, n° 1726. — Mercure Dijonnais, p. 75.
auprès des assemblées d'états qu'ils étaient appelés à présider. Les princes du sang surtout déployaient dans ces circonstances tout l'éclat de leur rang. Les princes de Condé venaient assez régulièrement en Bourgogne; ils y restaient souvent plusieurs semaines, y donnant des festins magnifiques, où ils dépensaient jusqu'à 100 écus par tête ^ Le comte d'Eu ne présida qu'une fois les états de Languedoc , en 1764. Sa suite ne comprenait pas moins de 400 personnes, gentilshommes de la chambre, aumôniers, gardes du corps, pages, officiers subalternes et gens de livrée. 11 tenait une table ouverte, qui variait de 75 à 350 couverts. Le jour de NoCl, il offrit le pain bénit; ce fut un spectacle solennel que de voir les huit gâteaux qu'il offrait, portés sur les épaules de gens de livrée tenant des guidons à ses armes, suivis de son aumônier, et précédés d'un détachement d'infanterie, avec trompettes, tambours et timbales sonnants-.
Pour certains grands personnages, la résidence dans leur gouvernement était presque considérée comme un exil; les nouvellistes étaient disposés à considérer leur éloignement de Paris comme l'effet
1. En 1660, Man. Bibl. Troycs, no6S6, fol. 68. — G. Dumay, p. 60. — Dans un dîner donné par un prince de Condé aux députés du tiers, ses pages s'amusaient d'un maire de village, en le desservant avant qu'il eût mangé. Le maire donna un coup sec du manche de son couteau sur les doigts d'un page. — Qu'est-que cela? dit le gouverneur, vous battez mes pages. — Oh! non , Monseigneur, dit le maire, je leur apprends à lire : ils prennent des L pour des O. [Paris, Versailles et les provinces, t. Il, p. 29i.)