‹ La Prusse et l'Autriche depuis Sadowa (volume 2)Chapitre 18 sur 21 · OU NORD · texte numérisé non relu

OU NORD

La dissolution de la Diète germanique, rétablissement d'une Confédération du nord de FAllemagne que la Prusse dirige et dont rAutriche est exclue, l'annexion du Hanovre, de la Hesse et du Nassau au territoire prussien, tous ces changements si grands et si brusques se sont produits aux yeux de l'Europe stupéfaite comme des combinaisons hâtives, improvisées en un jour de victoire, et cependant ils ont été prédits, il y a plusieurs années déjà, de la façon la plus précise. Dans un écrit publié en 1861, M. Heinrich von Sybel disait : « Aussi certainement que les rivières coulent vers la mer, il se formera en Allemagne, à côté de l'Autriche, une fédération restreinte

SOUS la direction de la Prusse. Pour y arriver, on aura recours à tous les moyens de la persuasion et de la diplomatie, mais à la guerre en cas de résistance*. »

Par quel don de prophétie Téminent historien a-t-il pu annoncer ainsi les événements à l'avance? C'est qu'ils étaient la conséquence d'un enchaînement de faits où l'on peut voir se dérouler cette logique de l'histoire qu'on appellerait loi providentielle, si l'ambition humaine n'y avait une si grande part. Celui qui connaîtrait bien toutes les forces que le passé a engendrées pourrait aussi prévoir les résultats qu'elles vont produire dans l'avenir. C'est pour ce motif que l'étude de l'histoire est 1 école des hommes d'État , et qu'on voit souvent des historiens devenir ministrès et des ministres se faire historiens.

Quelles sont les causes qui ont amené les transformations récentes que nous avons vues s'accomplir de l'autre côté du Rhin? Quels principes a consacrés la constitution de la Confédération du nord de l'Allemagne? Cette Constitution est-elle le couronnement de l'édifice de la nationalité germanique, ou bien l'ancienne Confédération se reconstituera-t-elle sous une forme plus appro-

i. Voyez la très -instructive étude intitulée : la Nation alle^ mande et L'Empire {Die Deutsche Nation und das Kaiserreich),

priée aux vœux populaires et aux besoins de Tépoque, mais en embrassant comme Vautre toutes les tribus de la race teutone? Yoilà les points que nous allons examiner.

La cause du mouvement qui emporte maintenant FAllemagne peut se définir d'un mot, c^est la passion de l'unité. Â cette expression asse^ vague, voici le sens qu'il faut attacher. Les Allemands se sentaient unis par la langue, par l'origine, par la littérature» par la possession d'un territoire contigu, par les souvenirs de l'antique empire germanique, enfin par tout ce qui peut créer une nationalité compacte^ et cependant ils n'étaient point parvenus à constituer unÊtat avec un pouvoir central assez fort pour empêcher les guerres intestines, pour défendre la patrie commune contre l'étranger, pour favoriser le développement des forces matérielles et moirales qui portent un peuple au degré de prospérité et de puissance auquel il peut atteindre. Us se voyaient entourés de deux nations fortement centralisées, la Russie et la France. A côté d'eux, en Suisse , trois races diverses, en Autriche, dix nationalités, étaient reliées par une autorité unique, tandis qu'en Allemagne une nationalité uniqu^e

était divisée en trente-trois États différents et sobvent hostiles.

Dans ces pays le pouvoir maintenait la paix et commandait à toutes les forces du pays> et l'Allemagne, la grande Germanie, n'avait pour organe de ses intérêts communs qu'une assemblée assez forte pour arrêter tout progrès, trop faible pour se faire obéir, livrée aux tiraillements '•incessants des rivalités dynastiques, refuge des idées arriérées, débris du moyen âge plus débile que l'institution gothique dont elle était la copie, objet enfin de dérision pour ceux mêmes qui la soutenaient, c'est-à-dire la haute Diète de la sérénissime Confédération germanique,

L'Allemagne se croyait semblable, parmi les autres États, à un vaillant équipage naviguant sur un radeau formé de vieilles poutres à moitié pourries et toujours prêtes à se disjoindre , au milieu d'une escadre de vaisseaux cuirassés, obéissant à la main d'un pilote unique et pouvant couler à chaque instant la lourde épave. L'idée de leur impuissance inspirait aux fières descendants de Teutch un sentiment d'humiliation, une irritation sourde qui se tournait assez vite en une sorte (TaDimosité maussade contre les autres peuples. La situation leur paraissait intolérable.

Les gens soi-disant pratiques voulaient une monarchie unitaire, formée par l'annexion des pe-

tites principautés à la couronne prussienne ; les exaltés rêvaient rétablissement d'une république pangermanique ; les modérés se contentaient de demander que le lien fédéral fût fortiûé par suite d'une entente amicale entre ces deux frères ennemis, la Prusse et TAutriche. La plupart se bornaient à discourir, à boire et à chanter en l'honneur de la grande patrie allemande, en répétant le lied d'Arndt Was ist des Deutschen Vaterland, mais sans donner à leurs aspirations patriotiques une forme précise. Divisés jusqu'à la fureur sur la Constitution à adopter et sur les moyens d'y arriver, ils étaient d'accord sur le but tant qu'ils n'essayaient pas de le déterminer; tous voulaient l'unité et tous en parlaient, depuis les souverains dans leurs harangues officielles jusqu'aux « philistins, » dans leurs longues séances nocturnes au Bierschenke^ au cabaret, ce forum enfumé de la bourgeoisie d'outre-Rhin. Le mot d'ordre était une antithèse dont il vaut la peine que l'on approfondisse le sens : plus de fédération d'États {Staatenbund)^ mais un État fédératif (Bundesstaai).

Les Allemands voulaient l'unité surtout pour deux raisons, dont l'une me paraît très-creuse et l'autre très-sérieuse. Malheureusement, il faut l'avouer, la première a exercé et exerce peut-être encore plus d'empire que la seconde. Cette raison, la voici : Les Allemands se considèrent comme

la branche la plus pure, la plus noble de la race aryenne, et ils trouvent que leur pays ne fait pas dans le monde la figure qui convient à une si haute origine. Ils aspirent à devenir un grand État, ayant une grande flotte, une innombrable armée, jouissant d'une influence considérable et en mesure d'acquérir beaucoup de gloire. Or il n'y a pas un seul de ces vœux qui n'aboutisse à une déception.

Ce n'est pas au chiflre de la population ni à rétendue du territoire que se mesurent le bonheur, l'éclat, les lumières, et les États les plus vastes- sont souvent les plus tourmentés et les moins libres. La Judée, ce coin de cailloux brûlés, comme dit Voltaire , et Athènes , cette bourgade peuplée de 20 000 hommes libres, n'ont-elles pas fait incomparablement plus pour la civilisation que l'empire des satrapes ou celui des césars? Et en Allemagne même, quel foyer de vie intellectuelle que Weimar, ce duché microscopique! Quelles sources de science que Gôttingue, Heidelberg, Tubingue, ces grandes universités de petits États I Exercer de l'influence ! prétention inique des forts d'imposer leur volonté aux faibles, système d'intervention aussi funeste à celui qui le pratique qu'à celui qui en est la victime. Notre influence est compromise, s'écrie la diplomatie avec désespoir : tant mieux 1 car la seule profitable à tous

est celle qui résulte de l'exemple d'un bon gouvernement et d'institutions libres. Les pays où Texpérience sert à quelque chose, comme l'Angleterre, commencent à le comprendre. Les petits États sans rôle politique à l'extérieur sont les plus heureux, car ils n'ont à s'occuper que d'eux-mêmes et ne peuvent nuire aux autres. Sur la surface de notre pauvre planète, toute trempée de sang et de larmes, est-il des contrées plus fortunées^ plus prospères que la Belgique et la Suisse, ces petites oasis de liberté et de paix où les proscrits des grands empires trouvent tour à tour un asile?

Une puissante flotte de guerre ! Que l'Allemagne, hantée depuis 1848 par la manie d'en avoir une, considère l'Union américaine , qui vend tous ses vaisseaux cuirassés à la France , au Japon , à la Russie, à tous ceux qui veulent lui en acheter, elle qui a pourtant à protéger la marine marchande la plus considérable de l'univers.

Et la gloire I Ce vain mot qui a fait tomber tant de générations humaines sous le fer des capitaines habiles et des conquérants illustres, faut- il que la patrie de Kant se mette à poursuivre cette sanglante chimère au moment où les autf es na* tions arrivent à en reconnaître la vanité? Oui, heureux les peuples qui n'ont pas d'histoire et ceux dont les souverains ne portent pas de lauriers au front, sur l'effigie de leurs monnaies I

Ces aspirations, que nous venons de combattre ne sont que des bouffées d'ambition malsaine, écloses dans cette atmosphère d'idées politiques arriérées qui a si longtemps pesé sur rAUemagne. Elles se dissiperont, elles se dissipent déjà devant le courant d'idées justes que le dix-neuvième siècle a le mérite d'avoir vulgarisées, et qui font voir que la vraie gloire consiste à faire régner au profit de tous le bien-être et la justice*

La seconde raison qui pousse les Allemands à vouloir Tunité est d'une tout autre nature. Ils désirent ne plus être forcés à se battre les uns contre les autres au profit de leurs souverains ou de l'étranger. Tandis qu'en Angleterre, en Espagne, en France, à peu près partout en Europe, les luttes intestines de province à province suscitées par les grands vassaux s'apaisaient vers le seizième siècle, à l'époque où la royauté moderne s'aflèrmit, la guerre civile en Allemagne continua jusqu'à nos jours, tantôt pour cause de religion, tantôt par suite de rivalités dynastiques, toujours faute d'un pouvoir central assez fort pour imposer à tous le respect d'une décision suprême. Les pays voisins, la Suède, la France, la Russie, sont intervenus tour à tour dans ces discussions intérieures, appelés par l'un ou l'autre souverain en quête d'alliances. Rien n'est plus naturel : un prince préférera toujours l'étranger

qui le protège au compatriote qui le menace.

Donnez un roi à Tlrlande ou à l'Ecosse et il bénira une invasion américaine, si elle lui assure une province de plus. L'homme est ainsi fait, même sur le trône c'est un être égoïste; vous ne ferez jamais qu'il ne sacrifie sans hésiter la théorie des nationalités à l'intérêt de sa couronne.

C'est précisément pour ce motif que les Allemands veulent soustraire les vingt-neuf souverains qui leur restent à de dangereuses tentations, en instituant un État fédèratif assez puissant pour enlever à chacun d'eux le pouvoir d'attaquer les autres. Sans admirer en tout la France, ils la trouvent cependant bien heureuse de n'avoir plus à craindre que le préfet de la Gironde déclare la guerre au préfet des Alpes-Maritimes, l'un livrant Bordeaux aux Anglais et l'autre Nice aux Italiens, pour prix d'un secours en hommes ou en argent. Ce qu'ils demandent donc c'est de ne plus être forcés de s'entr'égorger dans les plaines de la Saxe ou de la Franconie , et ce vœu parait assez naturel. L'idée seule que les jours de la guerre de Trente ans ou de la Confédération du Rhin pourraient revenir transporte de fureur les plus placides*. C'est pour cela que la constitution

1. Je ne puis mieux faire comprendre ces sentiments qu'en citant un extrait d'une lettre de M. Schulze-Delitzch, le paci-

de la Confédération du Nord, quelque imparfaite qu'elle puisse paraître , a été saluée comme une première garantie de paix à l'intérieur et de sécurité à l'extérieur.

Mais, objectera-1>-on , si l'Allemagne est restée divisée en un grand nombre d'États , c'est apparemment que le caractère de la nation ne se prêtait pas à constituer un empire unitaire. Les Allemands se vantent d'avoir apporté au monde moderne le principe de l'indépendance individuelle, ce que l'on a nommé Vindividualisme par opposition au principe de l'autorité venu de Rome. Ils sont particularistes, comme on dit là-bas, et ils ont fait une Allemagne conforme à leurs instincts. Ce

fique fondateur des banques populaires : « Nous sommes, dit>il, nous autres Allemands , le plus paisible des peuples civilisés Des dissensions intérieures nous ont mis dernièrement les armes à la main , mais c'était contre une partie de nos frères, non contre des peuples voisins que personne ne songe à inquiéter. Le sentiment national a pris chez nous une telle force que nous ne souffrirons plus à aucun prix l'ingérence étrangère. Une bi§toire lamentable de plusieurs siècles de déchirement, d'impuissance et de honte est là comme un avertissement sous nos yeux. Depuis les terribles guerres de religion des quinzième et seizième siècles jusqu'aux campagnes sanglantes du premier Empire, presque toutes les grandes luttes européennes se sont vidées sur notre sol et ont fait de notre patrie un désert. Pour empêcher le retour de semblables calamités, nous nous lèverions tous comme un seul homme. Un parti politique qui se laisserait seulement suspecter d'une apparence d'hésitation sur ce point serait perdu pour toujours. » Ne croirait-on pas lire une circulaire de M. de Bismarck?

n'est donc que par la force qu'on parviendra à les réunir sous une autorité unique, et biicntôt ils retourneront à ces souverainetés multiples qui correspondent seules à leurs traditions et à leurs goûts.

Est-ce en effet le génie national ou bien les circonstances qui ont empêché la formation d'un grand royaume allemand? Il est important de se fixer sur ce point, car s'il était éclairci, il permettrait de prévoir les événements que l'avenir amènera.

Les tribus germaniques, quand elles apparaissent dans l'histoire, forment une des races les plus tranchées de l'espèce humaine. Elles ont toutes les mêmes caractères physiques : la peau blanche, l'œil bleu, les cheveux blonds, les mêmes usages, les mêmes croyances religieuses, les mêmes mythes; mais, répandues dans Tempire romaia lors des grandes invasions, elles se mêlent aux vaincus ; ce n'est qu'au delà du Rhin qu'elles se conservent pures. Dépourvu de radministration savante et des armées régulières qui permirent à Rome de soumettre l'univers à sa loi, l'empire de Charlemagne einfrrassait trop de peuples divers pour durer.

C'est seulement sous Louis le Germanique que s'établit un royaume qui correspond à peu près à l'Allemagne actuelle. Avec les premiers princes

de la ligne saxonne commence un travail de fusion et d'unification qui semblait devoir aboutir à la formation d'une nation et d'un État vraiment allemands. Pour y arriver il suffisait de soumettre les grands vassaux, et l'empereur pouvait compter sur deux alliés. prêts à le seconder, le clerçé d'une part et de l'autre la chevalerie et la bourgeoisie naissante. Henri l'Oiseleur le comprit. En s'appuyant sur les forces bien organisées de son propre pays, il fit respecter partout son autorité, repoussa et vainquit les Slaves, — Wendes et Bohèmes, — et les Hongrois. L'ordre régnait, la population augmentait rapidement, l'industrie et le commerce faisaient de toutes parts surgir des villes nouvelles. L'Allemagne, au dixième siècle, jouissait d'une prospérité, d'une organisation, d'une unité inconnues ailleurs. Mais chose étrange, tandis que dans les autres pays le mouvement unitaire commence, et se poursuit sans interruption, ici il s'arrête et semble même rétrograder. Ainsi en France les Capétiens forment leur royaume en réunissant sous leur pouvoir, par des mariages et des conquêtes, les races les pins diverses, Bretons, Provençaux, Gascons, Flamands, Allemands même. — En Allemagne au contraire le pouvoir central perd constamment de sa force jusqu a ce qu'il ne soit plus qu'un vain nom, planant majestueusement dans le vide sur une foule

d'États réellement indépendants. D'où vient ce contraste? Les empereurs allemands ont-ils donc eu moins de génie ou moins d'ambition que les rois de France? Point du tout, mais les premiers poursuivent une chimère funeste, et les seconds un but raisonnable. Si les epapereurs n'ont pu d'une seule nationalité faire surgir un État unique, tandis que les rois de France constituaient un État avec des nationalités multiples, cela tient à deux causes : la première est que la couronne impériale était élective, la seconde qu'il s'y rattachait le rêve de F empire universel, souvenir de la Rome antique renouvelé parCharlemagne. Ces leçons de l'histoire sont bonnes à recueillir.

Le chef de l'État peut être électif sans compromettre l'existence du pays, mais c'est quand l'État est définitivement constitué et que les attributions du pouvoir exécutif sont bornées. C'est ainsi que les républiques de Rome , de Venise et des États- Unis ont duré, tandis que la Pologne a succombé.

Moins le chef de l'État a de puissance, moins il est dangereux de le faire élire. Quand le pouvoir est aux mains d'un conseil, comme en Suisse, le renouvellement se fait sans secousses. Quand il s'agit d'un président comme aux États-Unis, chaque élection produit une convulsion telle que les peuples européens ne voudraient pas en supporter de pareilles : aussi s'efforce-t-on de res-

treindre son autorité. Mais rendre électif un empereur, un roi, c'est conduire l'État à sa perte ou en empêcher la formation : le despotisme ou l'anarchie est inévitable. En Allemagne, c'est l'anarchie qui n'a point permis à l'État de naître. Les empereurs, pour assurer leur élection ou celle de leurs fils, ont consacré l'indépendance de leurs grands vassaux et celle des évoques, préparant à la fois le triomphe de l'Église et le morcellement de l'empire.

La seconde cause de faiblesse a été le rêve de la monarchie universelle, qui a poussé successivement la ligne saxonne, la ligne salique, les HohenstaufTen et enfin les Habsbourg à épuiser leurs forces pour saisir l'Italie, qui leur échappait toujours. Cette vaine poursuite les a tous perdus et a ruiné l'Autriche contemporaine. Il n'y a point dans l'histoire de plus colossale application de la fable du chien qui lâche sa proie pour l'ombre. Ils voulaient faire une réalité de ce titre pompeux le saint empire romain^ qui, comme on l'a dit, ne mérita jamais aucun de ces trois noms, n'étant ni romain, ni saint, ni même un véritable empire. Un empereur universel sous un pape universel, tel était l'idéal qui, en précipitant pendant huit cents ans l'Allemagne sur l'Italie, les a empêchées de se constituer en paix chacune sur son territoire. Solférino et Sadowa ayant brisé le

nœud fatal qui les reliait l'un à Tautre pour leur commun malheur, les deux pays cherchent maintenant chacun de son côté une constitution appropriée à leurs besoins.

Tandis que les empareurs, absorbés par leurs conquêtes au dehors, négligeaient d'accomplir an dedans l'œuvre unitaire que poursuivaient avec persévérance les autres souverains de l'Europe, la nation elle-même s'efforçait parfois d'établir l'ordre en créant un pouvoir central et uoi véritable État fédératif. De toutes ces tentatives de paix perpétuelle, nous ne citerons que le projet préconisé par la diète de 1490, parce qu'il a plus d'un rapport avec l'organisation réclamée encore aujourd'hui. U devait y avoir d'abord un tribunal suprême de l'empire, décidant les difficultés et maintenant la paix entre tous, ensuite un impôt général destiné à entretenir une armée impériale pour garantir la sécurité intérieure et extérieure, €nfin une réunion annuelle de la Diète et un comité permanent disposant de l'impôt et de l'armée pour le bien du pays. Maximili«n, au lieu d'exploiter ce mouvement au profit de son autorité, le fit avorter, afin de consacrer les forces allemandes à ses guerres d'influence et de conquête •contre la France et l'Italie.

Cette occasion perdue ne se retrouva plus. Les querelles de religion déchirèrent l'Allemagne et

étouffèrent tout esprit national. Il n'y eut plus d'Allemands, il y eut des catholiques et des protestants, préférant leurs coreligionnaires étrangers à leurs compatriotes hérétiques.

Après la paixdeWestphalie, Tindépendance des États particuliers et le patriotisme local allèrent s' accentuant de plus en plus jusqu'à la fin du dix-huitième siècle. Le corps germanique était définitivement déchiré, et malheureusement, après la guerre de Sept ans, l'antagonisme de deux grandes puissances rivales s'établissait dans son sein, l'Autriche et la Prusse étant toujours prêtes à se disputer la suprématie, Fépée à la main. C'est alors que Voltaire dit : « La multiplicité des États sert à tenir la balance jusqu'à ce qu'il se forme en AUemagnfi une puissance assez grande pour engloutir les autres. »

Le patriotisme allemand, ce sentiment puissant qui a produit lei» événements contemporains, était inconnu à cette époque. Frédéric U n'était pas patriote : il savait à peine sa langue maternelle, dont il se moquait volontiers. U n'aimait, n'admirait que les Français. Les grands écrivains dont les^ œuvres allaient donner aux Allemands l'unité d'une patrie intellectuelle, n'étaient pas nationaux, ils étaient humanitaires ; ils pensaient aux progrès du genre humain phitôt qu'à celui de l'Allemagne.

Le patriotisme est un beau sentiment, car il pousse l'homme à se sacrifier pour son pays ; mais ce n'est pas un de ces instincts innés, éternels comme celui de la famille ; il n'a pas toujours existé, il n'existera pas toujours. Quand oa trouvera en tout pays même sécurité, mêmes libertés, mêmes droits, on considérera la terre entière comme sa patrie et tous les hommes comme des frères. Déjà, maintenant, on tend au cosmopolitisme. C'est une conséquence du christianisme qui ne connaît que l'humanité et la justice, et qui veut que la conformité des doctrines l'emporte sur les liens du sang. « Ceux qui font la volonté de mon père sont mes frères. » Sublime parole où l'on a voulu voir une attaque à la famille, et qui sera la base des sociétés futures. S'il faut aimer par-dessus tout la justice, le jour où mon pays sera engagé dans une guerre inique, il me faudra souhaiter sa défaite. En Grèce, ce sentiment national qui unit toutes les tribus de même origine et de même langue n'existait pas ; mais le civisme était très-exalté et prêt à tous les sacrifices, parce que, la société succombant, le citoyen perdait tous ses biens, sa vie ou au moins sa liberté. Au moyen âge, on ne rencontre guère non plus le patriotisme : les seigneurs ne connaissaient que leur intérêt, et les vilains ayant à peine une famille n'avaient point de patrie. C'est à la

Révolution que le sentiment national éclate en France comme une flamme. C'était l'amour d'un pays qui venait d'assurer aux citoyens affranchis la liberté et Tégalité : il se tourne en fureur patriotique quand les armées étrangères franchissent la frontière, et il anime de ses feux ce chant proscrit depuis, qui alors décidait de la victoire ; mais sous l'Empire il dégénère en orgueil militaire.

De l'autre côté du Rhin, malgré l'éclat de sa littérature, le peuple allemand était plongé à cette époque dans cette torpeur d'ancien régime que Mme de Staël a si bien décrite. L'humiliation de la défaite et la haine du joug napoléonien le réveillent. Pour combattre l'empire , Stein emprunte les armes de la Révolution et affranchit le peuple. Le Tvgendbund, réunissant des citoyens de toutes les parties de l'Allemagne, leur inspire la même passion, la haine de l'étranger, et leur fait sentir qu'ils ont une patrie commune à défendre. Les discours de Fichte et les chants de Kôrner. ces Marseillaises germaniques, enflamment le patriotisme. Ce sont les principes de la Révolution française qui, accueillis à l'étranger, se dressent alors contre la France qui les a désertés. Les peuples anciens croyaient aussi que, quand ils avaient offensé leurs dieux, ceux-ci passaient à l'ennemi et combattaient contre eux. Napoléon reconnut

aussitôt son adversaire. £n partant pour la lutte suprême de Leipzig, il fit mettre dans le Moniteur « qu'il allait affranchir TAllemagne de la démagogie dont Tennemi avait embrassé la cause. »

On sait comment la Sainte-Alliance déçut les grandes espérances qu'avait éveillées « la guerre de délivrance {Befreinungskrieg), » Mais le sentiment national allemand dont Napoléon avait provoqué l'explosion ne devait plus s'éteindre. Metternich le comprima en vain ; les universités le systématisèrent et en firent une théorie, et la jeunesse Tentretint comme un feu sacré qu'elle insinua dans tous les cœurs. A la moindre occasion., il éclatait, comme lors des complications de 1840, quand Becker entonna son chant patriotique :

Sie soilen ihn nicht haben den freien deutschsn Rhein, et que Musset improvisa la vive mais assez étroite réplique : Noxts Vavons eu votre Rhin allemand,

A partir de 1844, le sentiment national, rassuré du côté de l'étranger, se tourna vers les réformes intérieures, et attendit de l'institution d'une assemblée délibérante à Berlin la régénération de la patrie. L'avènement de Frédéric-Guillaume IV réveilla un moment les anciennes espérances et une fermentation inouïe agita toute l'Allemagne. Après la déception nouvelle des états généraux de 1847, le besoin d'unité et de liberté

trouva enfin en 1848 sa complète expression dans le parlement de Francfort, jailli spontanément des entrailles mêmes du peuple et réuni dans l'antique capitale de l'empire germanique. Tous les députés voulaient l'unité ; mais comment la constituer ? C'est sur cette question que se formèrent les deux partis qui se sont depuis lors disputé la prééminence. Il importe de les faire connaître.

Le premier, le parti de la « grande Allemagne (Gross-deutch), présentait un programme d'une splendeur faite pour enivrer le patriotisme tudesque ; tous les pays allemands, y compris l'Autriche, étant groupés sous la main de l'empereur, les autres possessions autrichiennes, la Hongrie, le Lombard-Vénitien, la Galicie, y étaient nécessairement rattachées, et alors se formait au centre de l'Europe un formidable empire de soixantedix millions d'habitants, occupant le nord de l'Italie et la Toscane, et disposant à son gré du reste de la péninsule, absorbant Je Danemark parle Sleswig-Holstein, les provinces danubiennes au moyen des Valaques de la Transylvanie, et les Slaves de la Turquie, par leurs compatriotes de la Croatie et du Banat, régnant ainsi sur la Baltique et la mer Noire, dominant de haut la France par le chiffre de sa population, la Russie par l'industrie, la richesse, la culture intellectuelle, réa-

lisant enfin le rêve magnifique des Othon, des HohenstaufTen et des Habsbourg.

L'autre' parti, celui de l'Allemagne restreinte {Klein-^utch)^ repoussaitce plan si séduisant, parce qu'il croyait que l'hostilité désespérée de la Russie le ferait échouer. Il se rattachait au contraire à cette puissance et voulait grouper sous son hégémonie, en un faisceau étroitement uni, tous les États allemands, sauf l'Autriche. Celle-ci, il fallait bien l'exclure de la patrie commune, car jamais elle ne se serait soumise à sa rivale. On aurait perpétué le dualisme, et l'unité de direction — il ne s'agissait bien entendu que de celle-là — aurait été impossible.

Au parlement de Fraïucfort , la lutte entre les deux partis fut passionnée et douloureuse , car il devait en coûter beaucoup à ceux qui prétendaient fonder enfin la nation allemande, de repousser les provinces si essentiellement allemandes de l'Autriche ; au moment de reconstituer le corps germanique, il était dur de lui amputer un de ses principaux membres. Aussi quand le poëte Arndt, le chantre de la grande patrie , eut émis son vote, il tomba évanoui sur son banc*. L'éloquence et l'au-

1. M. Saint-René Taillandier a raconté ces scènes avec une grande sagacité et une vraie éloquence (voyez les n** des !•' juin, 1" juillet, 1" août et V octobre 1849 de la Revue des Deux- Mondes). On ne peut remuer ces cendres d'un passé si

torité de M. Henri de Gagern firent enfin pencher la balance longtemps incertaine en faveur de l'Allemagne restreinte. L'assemblée adopta à une forte majorité l'article suivant, qui de fait excluait l'Autriche : « Aucune partie de l'empire ne pourra être réunie en un seul État avec des pays non allemands. » On voit d'où date l'art. 4 de la paix de Prague rejetant l'Autriche hors de l'Allemagne.

Pour faire comprendre le mouvement unitaire actuel, il faut rappeler en quelques mots les brusques péripéties de Tannée 1850, car c'est de là que sont sortis les événements de 1866. Le parle- . ment de Francfort offrit, on s'en souvient, la couronne héréditaire au roi de Prusse ; mais quoiqu'il eût promis au peuple soulevé d'être le a roi allemand, » et que l'agrandissement de son pays fût la constante ambition de sa vie, Frédéric- Guillaume n'osa pas accepter. Orateur éloquent, poëte mystique, il n'était pas homme d'action; l'esprit était brillant, mais la volonté faible. Dominé par des idées d'ancien régime, que les insurrections de Berlin venaient de raviver en lui, il ne voulait pas pactiser avec « la révolution ; » il savait d'ailleurs qu'il n'aurait pu conserver la couronne impériale qu'au prix d'une guerre avec l'Autriche soutenue probablement par la Russie.

rapproché sans être ému, en pensant à Tincendie qui en est sorti.

Toutefois il essaya de reprendre Tœuvre de Tunité en lui donnant une tournure moins révolutionnaire. Il voulait constituer « une Allemagne restreinte » en faisant accepter sa suzeraineté par les petits États. A cet effet, il conclut le 26 mai 1849 un traité avec les rois de Hanovre et de Saxe, puis s'appuyant sur les nationaux modérés du parti de Gotha, il convoqua un autre parlement à Erfurt. Frédéric -Guillaume suivait alors les conseils du général von Radowitz, écrivain distingué et érudit, esprit élevé, homme d'État philosophe, patriote ardent, aspirant à bâtir une Allemagne glorieuse sur la base solide de la monarchie prussienne, mais aveuglé évidemment sur les difficultés presque insurmontables que présentait alors l'œuvre à laquelle il s'était dévoué, et incapable de les surmonter. Il voulait donner l'hégénionie à la Prusse sans Fappui de la révolution et sans la guerre avec l'Autriche. Il provoquait les défiances, la colère de la cour de Vienne, sans se préparer à repousser ses entreprises. C'était marcher à un inévitable échec.

L'Autriche avait été paralysée jusqu'à la fin de 1849 par le soulèvement de l'Italie et de la Hongrie ; mais celle-ci domptée , elle rentra en scène avec une prodigieuse vigueur. Elle était conduite par le prince de Schwarzenberg, homme

aux décisions promptes, à lexécution rapide, tout Topposé de Radowitz et de son roi. II isola d'abord la Prusse, en détachant d'elle la Saxe et le Hanovre. Quand les princes avaient eu peur de la révolution, ils s'étaient appuyés sur la Prusse; maintenant qu'ils avaient plus peur de la Prusse que de la révolution, ils se retournaient vers leur chef de file naturel, le vrai représentant de l'esprit conservateur, l'Autriche. Le parlement d'Erfurt avorta, car Frédéric-Guillaume prit peur de son œuvre , et se hâta de clore la session le 29 avril. On touchait aux limites du ridicule.

Schwarzenberg, lui, n'hésite pas, il marche bravement sur ses adversaires ; il propose de ressusciter l'ancienne Diète, et même il prétend faire entrer dans la Confédération tous ses peuples, Hongrois, Slaves, Roumains, intimement associés par une Constitution unitaire. U parvient à grouper autour de lui les souverains du Sud, et en octobre, à Bregenz, les rois de Bavière et de Wurtenberg boivent au succès des armes autrichiennes. Il va ensuite à Varsovie demander le mtisfecit de l'empereur Nicolas, le sauveur de l'Autriche, l'Agamemnon devant qui tremblaient alors tous les potentats de l'Allemagne, grands et petits. Schwarzenberg se plaisait à dire de ces mots vifs qui peignent une situation. U s'écria.

dit-on : « Pour démolir la Prusse , il faut Tavilir, » et il remplit ce programme à la lettre.

Frédéric-Guillaume s'était engagé dans deux affaires très-épineuses. Pour s'assurer la faveur du parti libéral, son seul appui en Allemagne, il soutenait les insurgés du Holstein, qui voulaient enlever le Sleswig au Danemark, et dans la Hesse il encourageait le peuple, qui avait chassé l'électeur et son ministre exécré, Hassenpflug. L'Autriche prit aussitôt la défense de l'électeur et se posa en restaurateur de Tordre. Tous les princes l'ayant suivie à Francfort, la Prusse se trouva réduite à un complet isolement. Schwarzenberg exigea impérieusement que Frédéric- Guillaume retirât ses troupes des duchés de TElbe et de la Hesse : c'était lui imposer la plus honteuse reculade. Que faire en présence de ces humiliantes exigences?

Le roi était indécis et malheureux. Il prit un moment le parti de la résistance. A l'ouverture des chambres il prononce un discours belliqueux et appelle M. de Radowitz au ministère. L'armée est mise sur pied de guerre et la landwehr convoquée ; un souffle guerrier soulève le pays ; il se croit revenu aux jours glorieux de Frédéric H; mais Schwarzenberg resserre son alliance avec la Bavière, et réunit sur les frontières de la Hesse une formidable armée de 180 000 hommes

avec une promptitude qui étonna l'Europe et qui révéla, pour la première fois, les profonds changements que remploi des chemins de fer avait introduits dans la stratégie. La guerre semblait inévitable. Le prince de Prusse, le roi actuel, la voulait, et même le parti conservateur était entraîné. Déjà, le 8 novembre, des coups de fusil sont échangés entre les avant-postes.

Pour en finir, renvoyé autrichien , M. de Prokesch, le 26 novembre, somme la Prusse d'avoir à évacuer la Hesse dans les vingt-quatre heures. A ce moment suprême, le roi recula de nouveau devant la responsabilité d'une lutte entre Allemands. Il céda; M. de Radowitz fut renvoyé, et le nouveau ministre, M. de Manteufl'el , se précipita jusqu'à Olmutz pour subir la dure loi de Schwarzenberg. La Prusse était obligée de sacrifier ses alliées du Sleswig et de la Hesse et de reconnaître l'autorité de la Diète , où sa rivale régnait souverainement. Pour mettre le comble à l'humiliation de son adversaire couché à ses pieds, l'orgueilleux ministre autrichien publia le 7 décembre une dépêche où d'un ton hautain il prononçait l'oraison funèbre des tentatives avortées de Frédéric-Guillaume et se vantait d'avoir rétabli Tordre en Allemagne.

Ce sont, on le voit, les mêmes péripéties que celles de l'année 1866, seulement les rôles sont

renversés. C'est TAutriche qui avait alors son Bismarck. Elle devait d'ailleuTS remporter, car elle était soutenue par ce violent courant de réaction qui en' ce moment entr^nait tout en Europe, tandis que la Prusse s'accrochait en désespérée aux épaves de 1848.

Pour réussir en politique, il faut savoir nettement ce qu'on vent, ne poursuivre que le possible et surtout ne rien vouloir de contradictoire • Si Frédéric-Guillaume visait à unifier TAUemagne, malgré ses princes , œuvre éminemment' révolutionnaire, il devait s'allier franchement à la révolution en Hongrie, en Italie, et renverser TÉtat conservateur par excellence , TAutriche , au moment où il était aux prises avec ses sujets soulevés, sinon il fallait se tenir coi et rester dans- Tornière. On s'est aperçu depuis que la leçon n'a pas été perdue. La journée d'Olmutz est xme date tmémorable : elle se grava dans le cœur de la Prusse, de Tarmée surtout, comme un souvenir de pusillanimité honteuse et d'impuissance ridicule. C'était pour la monarchie militaire de Frédéric II une flétrissure dont elle m'a cessé de rêver sourdement la vengeance. C'est sans doute à partir de ce jour que le roi actuel conçut le projet de fortifier l'armée. Sadowa n'a été que la revanche d'Olmutz.

L'Autriche triomphait ; elle se crut toute-pnis-

santé. Aux laborieuses conférences de Dresde, elle reprit l'idée de la grande Allemagne , et demanda de nouveau à entrer dans la Confédéraltion avec tous ses peuples. Ce projet grandiose édioua devant la résistance décidée des puissances étrangères ^ et même des petits États qui ne .voulaient point que TAutriche, pas plus que la Prusse, acquît une prépondérance absolue. L'Allemagne fut donc ramenée, malgré elle, au régime que la Sainte-Alliance lui avait imposé en 1815. De tant d'efforts, de tant d'espérances, de tant de projets de réforme il ne restait rien qu'un grand découragement et une irritation profonde. Chaque élan vers l'unité produisait une désunion plus grande.

Les Allemands , avait écrit Borne , ne savent que souffrir ensemble, ils ne savent point agir en commun. L'ironie dédaigneuse des conservateurs victorieux irritait encore la plaie vive de la nation. « L'unité allemande , disait une brochure autrichienne qui fit beaucoup de bruit à cette époque, c'est la quadrature du cercle ; quand on croit la saisir, c'est alors qu'on la reconnaît impossible : elle ressemble à nos cathédrales , il n'y en a pas une de finie. »

1. L'envoyé fiançais, baron Brenier, dans une dépêche remarquable, s'opposa éaergiquement à ce projet.

Malgré tous ces mécomptes, le sentiment national persista. U reçut comme un choc électrique au 2 décembre 1851. L'Allemagne ne put se défendre d'une vive inquiétude en voyant la résurrection de la dynastie napoléonienne, entourée de cette auréole de gloire militaire acquise jadis sur tant de champs de bataille allemands.

En 1859, quand l'empereur Napoléon, passant les Alpes, souleva l'Italie, ses paroles trouvèrent de l'écho au delà du Rhin et y déchaînèrent le mouvement unitaire. Les souverains, surtout celui de la Bavière ultramontaine , songèrent à s'allier à TAutriche contre la France. Les libéraux au contraire bénissaient l'intervention française, parce qu'en brisant l'Autriche elle détruisait l'obstacle qui rendait l'unité impossible. Les démocrates allèrent même jusqu'à convier la Prusse à profiter du moment pour unifier l'Allemagne *. C'est de cette époque que date la fameuse association du Nationalverein ^ qui se donna pour mission d' amener ce résultat.

1. Le chef de la démocratie socialiste Lasalle publia alors une brochure intitulée : * La guerre d'Italie et la mission de la Prusse {Der Italidnische Krieg und die Aufgabe Preussen). » 11 y disait : « La guerre d'Italie n'est pas seulement sanctifiée par tous les principes de la démocratie, elle est un avantage énorme pour TAUemagne. Elle lui apporte le salut. Napoléon III en conviant, par sa proclaniation, les Italiens à chasser les Autrichiens de la pôDinsule, accomplit une mission allemande ; il

Jusqu'à la guerre d'Italie , le mouvement unitaire avait été comme un rêve entretenu par les souvenirs de Tantique grandeur germanique. Les fanatiques de cette idée remontant à Arminius et à la défaite de Varus, vantaient les institutions du Saint-Empire. On aurait dit qu'ils attendaient que rimmortel Barberousse sortît de son tombeau pour restituer à son peuple ^ le sceptre du monde. Après que la guerre eut effleuré les frontières de la Confédération, des vues plus pratiques se répandirent : la crainte d'être entraîné dans la mêlée, sans moyens suffisants de se défendre et sans une organisation solide , fit qu'on se retourna de nouveau vers la Prusse, qui offrait une force respectable et qui pouvait servir de point d'appui à l'État fédéral qu'il s'agissait de constituer. La Diète ne soulevait que des sentiments de haine, de défiance ou de dédain. On se souvenait que Metternich s'en était servi pendant trente ans pour étouffer tout progrès vers la liberté, et depuis qu'elle avait été

renverse rAutriche, Téternel obstacle qui s'est opposé à Funitô de notre patrie. Si la cane de l'Europe est refaite au nom des nationalités dans le Sud, appliquons le même principe au Nord. Que la Prusse agisse sans hésiter, sinon elle aura donné la preuve que la monarchie est incapable d'une action nationale. » M. de Bismarck, si longtemps le chef et le type des conservateurs, n'a fait qu'exécuter le programme révolutionnaire de Lasalle.

rétablie par TAutriche, on la savait trop faible pour contenir T antagonisme des deux grandes puissances qui se disputaient la suprématie en Allemagne.

La conviction qu'il fallait une réforme devint si universelle que les princes eux-mêmes se mirent à l'œuvre pour chercher de nouvelles combinaisons constitutionnelles. En 1860 le duc de Saxe- Meiningen proposa le système de la « triade » {trias idée). Pour arriver à plus d'unité et de force dans Taction, la Confédération aurait eu trois directeurs : un nommé par la Prusse, un autre par l'Autriche, un troisième par les petits États. En 1861, le duc de Saxe-Cobourg lança Tidée d'une représentation générale du peuple allemand: il fut hué comme un révolutionnaire. La même année, M. de Beust, alors premier ministre en Saxe, répliqua en reprenant pour son compte le système de la triade, mais en le rendant beaucoup plus compliqué encore. M. de Bernstorff, ministre prussien, profita du moment pour remettre au jour le programme d'Erfurt. Enfin l'empereur d'Autriche, dans la fameuse « journée des princes, » à Frsoïcfort, communiqua un projet évidemment supérieur à tous les autres, attendu que le pouvoir aurait été exercé par opiatre assemblées superposées.

Les souverains allemands auraient dû pourtant se rappeler la fable du dragon aux sept têtes, oom-

posée préciséiDeffl/t à rocc&sion de rempire germanique. Le peuple, lui, voulait au contraire suriver à ne plus avoir qu'un parlement; mais tout projet de réforme devait nécessairement se briser contre le veto soit de la Puisse, soit de rAutricbe, soit des petits États, suivant qu'il favorisait Tune ou l'autre des puissances rivales. Une organisation condamnée par tous ne pouvait être améliorée par personne, parce que nul ne voulait aliéner une parcelle de son indépendance. La situation était donc sans issue, pacifique du moins. La pauvre Allemagne ressemblait beaucoup à un homme égaré dans un marais, qui ne tire une jambe de la vase que pour y enfoncer plus profondément l'autre. Ainsi le mouvement unitaire devenait plus impatientât plus universel à naesure que l'horizon de l'Europe se couvrait de nuages plus menaçants. L'Autriche remise de ses défaites et faisant sentir partout le poids de son autorité reconquise; la Prusse isolée, dévorée d'ambition, sombre, n'oubliant ni sa « mission historique « ni sa blessure d'Olmutz toujours saignante, mais coQome Sparte, se transformant en un camp, exerçant sa vigoureuse jeunesse, préparant ses armes de précision et ceignant ses reins pour le jour de la lutte; enfin les moy^isËtats inquiets, effarés, se portant tantôt à droite, tantôt à gauche, dans l'espoir de maintenir par ce jeu de bascule l'équi*

libre qui sauvegardait leur autonomie : tel est le spectacle que présentait la Confédération vers la fin de 1862, quand apparat sur la scène un personnage qui allait résoudre le problème insoluble de Tunité par le moyen employé jadis à défaire le nœud gordien. Pour suivre désormais le mouvement unitaire et pour essayer d*en deviner Tissue, il faut connaître les laits et gestes de M. de Bismarck et pénétrer s'il se peut sa politique.

Otto von Bismarck-Schônhausen est né le !•' avril 1815, d'une famille ancienne de TAltmark qui a toujours eu quelques-uns de ses membres engagés dans la carrière des armes. Son père, ancien capitaine de cavalerie, lui fit étudier le droit et les sciences économiques et administratives aux universités de Gôttingue, de Berlin et de Greisfswald. C'est dans cette dernière ville qu'il s'acquitta, en qualité de « volontaire pour une année, » du service obligatoire dans le corps des chasseurs. Le jeune Bismarck semble s'être distingué surtout par son aptitude pourla gymnastique et l'escrime. Il recherchait les duels, distraction favorite des étudiants allemands à cette époque, s'en tirait en bretteur exercé, et plus d'un de ses adversaires politiques au parlement de Berlin portait, disait-

on, la cicatrice des coups de rapière reçus de sa main. Son humeur batailleuse, sa haute taille, sa force corporelle semblaient le prédestiner à devenir officier de cuirassiers. C'est donc par une sorte d'affinité élective qu'il en porte si volontiers l'uniforme. Cependant il entra dans la carrière administrative, où il exerça des fonctions assez modestes à Berlin d'abord, puis à Aix-la-Chapelle.

En 1845, à la mort de son père, il se fixa à la campagne pour faire valoir les propriétés rurales dont il venait d'hériter dans les provinces de Saxe et de Poméranie. Les états généraux de 1847, où il représenta la noblesse de son canton, vinrent l'arracher aux utiles occupations d'un gentilhomme campagnard. Se rangeant sans hésiter dans le parti qui, pour conserver et accroître les privilèges de l'aristocratie, prétendait maintenir intact le pouvoir absolu de la royauté, il se fit remarquer par la fougue de ses sentiments rétrogrades et par ses attaques furieuses contre les idées nouvelles d'égalité politique et de liberté constitutionnelle.

Après 1848, il ne fut élu ni au parlement de Berlin ni à celui de Francfort. Retiré à la campagne, le triomphe de la révolution, l'humiliation du roi aux journées de mars et l'apparition du drapeau tricolore allemand remplirent son âme d'indignatioiî et de fureur. « Le seul moyen d'en

finir, disait-il, est de brûler toutes les Tilles, ces foyers de la révolution. » En 1849, lorsque le roi Frédéric-Guillaume eut octroyé une constitution nouvelle, M. de Bismarck fut éln d'abord à la ■chamlwB prussienne, ensuite à cepariement d'Erfurt qui devait fonder la confédération restreinte. Avec celte logique inflexible propre aux partis extrêmes, il blimait énergiquement ces tMtatives malhabiles et impuissantes qui forçaient le roi à s'allier au parti populaire. 11 disait aux rainistres: « Ce drapeau tricolore dont vous avez fait tttuer nos bancs, ne s«a jamais le mien, car c'est celui de l'insurrection et des barricades. »

« La couronne impériale de Francfort, disait-il encore, est sans doute très-brillante, mais pour obtenir l'or dont on la ferait, il faudrait d'abord fondre la couronne de Prusse, et je ne crois pas que cette transformation réussisse. » 11 n'est pas une des aspirations nationales de l'Allemagne

pas Fhéritière de rancien empire germanique, et n'a t-elle pas en maintes circonstances porté avec glaire Fépée de T Allemagne? » Il ne regretta pas la journée d'Olmutz, si amère pour tous ceux qui voulaient placer la Prusse à la tête du mouvement unitaire/ et pendant les sessions de 1850 et 1851 à Berlin, il conquit la fjiveur du roi par. le fanatisme arrogant de ses opinions monarchiques, et par sa haine implacable et bruyante de toute nouveauté. £n mai 1851, il fut envoyé à la diète de Francfort pour y représenter la Prusse. En ce temps où Ton restaurait tous les abus , il était rhomme qui convenait à cette place.

Jusqu'à cette époque M. de Bismarck ne nous apparaît que comme un type outré de ce parti des hobereaux [Junher Partei) , qui cache sous une roideur militaire et une morgue tranchante Tétroitesse de ses idées et la médiocrité de ses ressources. « J'appartiens, disait-il lui-même, à cette opinion du moyen âge et des ténèbres, comme on l'appelle, <et j'en ai sucé les préjugés avec le lait de ma mère. » Toutefois la précision de ses idées, la vigueur de sa parole imagée faisaient déjà deviner alors l'homme extraordinaire qui s'est révélé depuis.

Un conservateur comme M. de Bismarck devait aimer TAutriche, cet empire gothique qui était resté soumis à la foi des ancêtres et qui avait re-

finir, disait^il, est de brûler toutes les Yilles, ces foyers de la révolution. » En 1849, lorsque le roi Frédéric-Guillaume eut octroyé WBte constitution nouvelle, M. de Bismarck fut élu d'abord à la -chamliMre prussienne, ensuite à ceparlement d'£rfurt qui devait fonder la confédération restreinte. Avec cetite logique inflexible propre aux partis extrêmes, il blâmait énergiquementees tentatives malhabiles et impuissantes qui forçaient le roi à s'allier au parti populaire. U disait aux ministres: ce Ce drapeau tricolore dont vous avez fait orner nos bancs, ne sera jamais le mien, car c'est celui de l'insurrection et des barricades. »

« La couronne impériale de Francfort, disait-il encore, est sans doute très-brillante, mais pour obtenir l'or dont on la ferait, il faudrait d'abord fondre la couronne de Prusse, et je ne crois pas que cette transformation réussisse. » Il n>'est pas une des aspirations nationales de l'Allemagne qu'il ne combattît avec rage. Il défendait les droits du Danemark et condamnait la guerre du Sleswig. La Prusse, en soutenant le peuple dans la Hesse, trahissait le principe monarchique. Il fallait, suivant lui, s'allier à l'Autriche, se subordonner à elle, et de commun accord travailler à extirper tous les ferments révolutionnaires. « Je ne puis comprendre, disait-il, qu'on conteste à l'Autriche le titre de puissance allemande. N'est- elle donc

El? ALLEMAGNE. 223

pas rhéritière de rancien empire germanique, et n'a t-elle pas en maintes circonstances porté avec gloire répée de T Allemagne? » Il ne r^retta pas la journée d'Olmutz, si amère pour tous ceux qui voulaient placer la Prusse à la tête du mouvement unitaire/ et pendant les sessions de 1850 et 1851 à Berlin, il conquit la faveur du rai par. le fanatisme arrogant de ses opinions monarchiques, et par sa haine implacable et bruyante de toute nouveauté. En mai 1851, il fut envoyé à la diète de Francfort pour y représenter la Prusse. En ce temps où Ton restaurait tous les abus , il était rhomme qui convenait à cette place.

Jusqu'à cette époque M. de Bismarck ne nous apparaît que comme un type outré de ce parti des hobereaux [Junker Partei) , qui cache sous une roideur militaire et une morgue tranchante Tétroitesse de ses idées et la médiocrité de ses ressources. « J'appartiens, disait-il lui-même, à cette opinion du moyen âge et des ténèbres, comme on l'appelle, et j'en ai sucé les préjugés avec le lait de ma mère. » Toutefois la précision de ses idées, la vigueur de sa parole imagée faisaient déjà deviner alors l'homme extraordinaire qui s'est révélé depuis.

Un conservateur comme M. de Bismarck devait aimer l'Autriche, cet empire gothique qui était resté soumis à la loi des ancêtres et qui avait re-

finir, disaît^il, est de brûler toutes les yilles, ces foyers de la révolution. » En 1849, lorsque le roi Frédérie-Guillaume eut octroyé xttte constitution nouvelle, M. de Bismarck fat élu d'abord à la ^hamlure prussienne, ensuite à ceparlement d'Erfurt qui devait fonder la confédération restreinte. Avec cette logique tnSexible propre aux partis extrêmes, il blâmait énergiquement ces tentatives malhabiles et impuissantes qui forçaient le roi à s'allier au parti populaire. Il disait aux naânistres : « Ce drapeau tricolore dont vous avez fait amer nos baltes, ne sera jamais le mien, car c'est celui de l'insurrection et des barricades. »

<c La couronne impériale de Francfort, disait-il encore, est sans doute très-brillante, mais pour obtenir l'or dont on la ferait, il faudrait d'abord fondre la couronne de Prusse, et je ne crois pas que cette transformation réussisse. » Il n'est pas une des aspirations nationales de l'Allemagne qu'il ne combattît avec rage. Il défendait les droits du Danemark et condamnait la guerre du Sleswig. La Prusse, en soutenant le peuple dans la Hesse, trahissait le principe monarchique. Il fallait, suivant lui, s'allier à l'Autriche, se subordonner à elle, et de commun accord travailler à extirper tous les ferments révolutionnaires. « Je ne puis comprendre, disait-il, qu'on conteste à l'Autriche le titre de puissance allemande. N'est-elle donc

pas rhéritière de Tancien empire germanique, et n'a t-elle pas en maintes circonstances porté avec gloire répée àe T Allemagne? » Il ne regretta pas la journée d'Olmutz, si amère pour tous ceux qui voulaient placer la Prusse à la tête du mouvement unitaire,' et pendant les sessions de 1850 et 1851 à Berlin, il conquit la foveur du roi par. le fanatisme arrogant de ses opinions monarchiques, et par sa haine implacable et bruyante de toute nouveauté. En mai 1851, il fut envoyé à la diète de Francfort pour y représenter la Prusse. En ce temps où Ton restaurait tous les abus , il était rhomme qui convenait à cette place.

Jusqu'à cette époque M. de Bismarck ne nous apparaît que comme un type outré de ce parti des hobereaux [Junker Partei) , qui cache sous une roideur militaire et une morgue tranchante l'étroitesse de ses idées et la médiocrité de ses ressources. « J'appartiens, disait-il lui-même, à cette opinion ûu moyen âge et des ténèbres, comme on l'appelle, et j'en ai sucé les préjugés avec le lait de ma mère. » Toutefois la précision de ses idées, la vigueur de sa parole imagée faisaient déjà deviner alors l'homme extraordinaire qui s'est révélé 4iepuis.

Un conservateur comme M. de Bismarck devait aimer TAutriche, cet empire gothique qui était resté soumis à la loi des ancêtres et qui avait re-

finir, disait-il, est de brûler toutes les TiUes, ces foyers de la révolution. » En 1&49, lorsque le roi Frédéric-Guillaume eut octroyé une coastitution nouvelle, M. de Bismarck fut élu d'abord à la chambre prussienne, ensuite à ceparlement d'Erfurt qui devait fonder la confédération restreinte. Avec cette logique tnSexible propre aux partis extrêmes, il blâmait énergiquementees tentatives malhabiles et impuissantes qui forçaient le roi à s'allier au parti populaire. Il disait aux mîmstres: « Ce drapeau tricolore dont vous avez fait orner nos banics, ne sera jamais le mien, car c'est celui de l'insurrection et des barricades. »

<c La couronne impériale de Francfort, disait-il encore, est sans doute très-brillante, mais pour obtenir l'or dont on la ferait, il faudrait d'abord fondre la couronne de Prusse, et je ne crois pas que cette transformation réussisse. » Il n'est pas une des aspirations nationales de l'Allemagne qu'il ne combattît avec rage. Il défendait les droits du Danemark et condamnait la guerre du Sleswig. La Prusse, en soutenant le peuple dans la Hesse, trahissait le principe monarchique. Il fallait, suivant lui, s'allier à l'Autriche, se subordonnera elle, et de commun accord travailler à extirper tous les ferments révolutionnaires. « Je ne puis comprendre, disait-il, qu'on conteste à l'Autriche le titre ée puissance allemande. N'est-elle donc

pas l'héritière de Tancien empire germanique, et n'a t-elle pas en mainte» circonstances porté avec gloire l'épée àe T Allemagne? » Il ne regretta pas la journée d'Olmutz, si amère pour tous ceux qui voulaient placer la Prusse à la tête du mouvement unitaire,* et pendant les sessions de 1850 et 1851 à Berlin, il conquit la f?iveur du roi par. le fanatisme arrogant de ses opinions monarchiques, et par sa haine implacable et bruyante de toute nouveauté. En mai 1851, il fut envoyé à la diète de Francfort pour y représenter la Prusse. En ce temps où l'on restaurait tous les abus , il était l'homme qui convenait à cette place.

Jusqu'à cette époque M. de Bismarck ne nous apparaît que comme un type outré de ce parti des hobereaux (Junker Partei) , qui cache sous une roideur militaire et une morgue tranchante l'étroitesse de ses idées et la médiocrité de ses ressources. « J'appartiens, disait-il lui-mèmte, à cette opinion du moyen âge et des ténèbres, comme on l'appelle, <et j'en ai sucé les préjugés avec le lait de ma mère. » Toutefois la précision de ses idées, la vigueur de sa parole imagée faisaient déjà deviner alors l'homme extraordinaire qui s'est révélé depuis.

Un conservateur comme M. de Bismarck devait aimer l'Autriche, cet empire gothique qui était resté soumis à la loi des ancêtres et qui avait re-

poussé par le fer toutes les hérésies et toutes les nouveautés; mais il n'était pas à sa place dans cette Prusse qui, née d'une insurrection religieuse, a grandi sous Frédéric II et sous Stein, par l'adoption des idées nouvelles. Les défenseurs du passé y sont toujours gênés, car ce passé qu'ils invoquent se dresse contre eux.

Il parait que les huit années, de 1851 à 1859, pen* dant lesquelles M. de Bismarck résida à Francfort lui ouvrirent les yeux à cet égard et modifièrent complètement ses idées. Il était arrivé plein de respect pour l'Autriche et d'hostilité contre le mouvement unitaire, il partit décidé à favoriser celui-ci et à combattre celle-là. Gomment se produisit ce changement si complet? On n'a là-dessus que quelques indications assez vagues, des anecdotes*, des extraits de lettres, quelques mots échappés au ministre prussien qui du reste n'affecte aucune réserve diplomatique et qui parle

1. M. de Bismarck aurait dit au correspondant d'un journal français, le Siècle : « J'ai été élevé dans le culte de la politique autrichienne ; mais en entrant à la Diète les écailles me tombèrent des yeux, et je devins un adversaire décidé de rAutriche. ■ On raconte qu'un jour M. de Rechberg, représentant de TAutriche à la Diète, ayant invité ses collègues à une conférence chez lui, les reçut en robe de chambre. M. de Bismarck, froissé de ce manque d'égards , tira un cigare de sa poche et Taliuma afin de rétablir l'égalité du sans façon. — Il est probable qu'il comprit enfin la force des idées nouvelles et qu'il vit qu'il avait besoin d'elles pour réussir.

gaiment et avec amour de ses opinions particulières non moins que de la politique générale.

Il se persuada, paraît-il, que TAutriche voulait réduire la Prusse à la condition de vassale, que les petits États ne visaient qu'à perpétuer l'antagonisme entre leurs puissants voisins, et que la Diète était une institution absurde (uiuinn) funeste à son pays, dangereuse pour toute l'Allemagne, qu'elle pouvait entraîner dans une guerre européenne pour défendre des intérêts purement autrichiens. Il crut voir que l'unique façon de maintenir l'indépendance de la Prusse était delà mettre à la tête de l'Allemagne, et dans une lettre datée du 2 avril 1858, il indiqua, pour y parvenir, le moyen qu'il a mis en œuvre récemment : la constitution d'un parlement douanier {Zollparlament), « La chambre et la presse, écrit-il, doivent adopter une politique allemande en fait de douane, et ainsi notre parlement deviendra une force en Allemagne. » Il arrivait ainsi à invoquer l'appui de ces forces libérales qu'il avait passé sa vie à honnir et à conspuer. A la vérité, il ne repoussait pas l'emploi de moyens plus énergiques. Dans une lettre du 12 mai 1859, il disait, dans ce style imagé qu'il affectionne : « Les relations de la Prusse avec la Diète sont une maladie qu'il faut guérir en temps opportun, sinon tôt ou tard il y faudra appliquer le fer et le feu. »

Au .commencement de 1859, à la Teille de la guerre d'Italie, il voulait que la Prusse, an lieu de menacer la France, se tournât au contraire contre rÂutriche et profitât de cette situation pour réorganiser 1* Allemagne. Il exprima même si vertement son opinion â ce sujet, que le prince-i'égent le rappela de la Diète, toute dévouée à T Autriche, et l'envoya à SaintrPétersbourg. Il y resta jusqu'au printemps de ld62. A cette époque, Tempereur des Français fit savoir, parait-il, qu'il verrait avec plaisir M. de Bismarck représenter la Prusse à Paris. Après six mois de séjour dans cette capitale, il fut appelé à Berlin en septembre, pour y diriger le ministère, dans sa lutte mémorable contre la chambre des députés. C'est alors qu'il inaugura cette politique entreprenante et téméraire qui, sous les apparences d'un consert^atisme outré, ne visait à rien moins qu'à réaliser par l'emploi de la force le programme révolutionnaire de 1848.

Quel était le but de la politique de M« de Bismarck? C'était évidemment de reprendre les projets de M. de Radowitz et de conduire la Prusse à l'accomplissement de ce qu'elle considérait comme sa mission historique. Pour cela, il fallait d'abord, lui donner, au moyen de quelques annexions, une meilleure configuration et ensuite la placer à la tête de l'Allemagne réorganisée. Quant au pre-

mier point, Louis Borne avait dit, il y a longtemps déjà : « La Prusse, avec ses frontières mal faites, ressemble à un jeune homme qui porte un vêtement trop large ; mais attendez, il le remplira en grandissant. » M. de Bismarck avait signalé ce vice de construction à la chambre dès les premiers jours de son ministère, et ce défaut devait être bien désagréable pour les Prussiens, puisqu'il a choqué même le goût du gouvernement français, ainsi qu'il a pris soin de le faire savoir. Quant à la réorganisation de TÂllemagne, il suffisait de mettre en branle la passion militaire.

Mais pour arriver à l'unité, deux systèmes étaient en présence, celui « des conquêtes morales, » et celui des conquêtes militaii;es. 'Les uns disaient : « Que la Prusse donne l'exemple de toutes les libertés, et aussitôt les autres États se grouperont spontanément autour d'elle. » Leur devise était : Durch Freiheit zur EinheU : Tunité par la liberté. Les autres prétendaient qu'il fallait d'abord vaincre la résistance des souverains hostiles à toute réforme, celle de TAutrich e* surtout : « Gen'est que par l'unité qu'on arrivera à la liberté, » disaient-ils, durch EinheU zur FreiheU. Quant à M. de Bismarck, il ne faisait aucun mystère de ses projets ; il les proclamait avec une forfanterie si tapageuse qu'on croyait alors pouvoir s'en moquer. Quand on parlait de conquêtes morales, il

haussait les épaules. On n'a pas oublié ce passage d'un discours prononcé en octobre 1862 : « Ce qui importe à TAUemagne, ce n'est pas le libéralisme de la Prusse, c'est sa force. Elle doit l'accroître et la concentrer pour saisir le moment favorable ({u'on a déjà laissé échapper. Nos frontières ne sont pas celles d'un État bien constitué. D'ailleurs, souvenez-vous de ceci, ce n'est point par des discours et des votes que se décideront les grandes questions — ce fut l'erreur de 1848 et de 1849 de le croire — ce sera par le fer et le sang. »

Il ne suffisait pas de tracer ce retentissant programme d'une voix de Jupiter tonnant, il fallait l'exécuter; or, les difficultés, les impossibilités même semblaient se dresser en foule devant lui. Dès le début, l'audacieux ministre se trouvait pris dans une impasse. Pour rester au pouvoir, il devait s'appuyer sur le pouvoir féodal et sur le roi, qui voulait obstinément la réorganisation de l'armée, le rêve de sa vie. D'autre part, pour conquérir la faveur de l'Allemagne, il devait gouverner avec l'appui de la chambre, et celle-ci ne voulait à aucun prix voter le projet du roi. Pour conjurer le conflit qui allait entraver ses projets en lui enlevant toute chance de popularité, il essaya de se réconcilier avec l'opposition. Il lui présenta un jour, au sein d'un comité, un rameau d'olivier cueilli récemment à la fontaine de Yaucluse en

disant : « J'ai rapporté ceci d'Avignon pour le présenter au parti populaire comme un gage de paix, mais je vois que le moment n'est pas encore favorable. » Ses tentatives demeurant infructueuses de ce côté, il résolut de marcher seul en avant à la réalisation de ses projets.

Le grand obstacle à l'intérieur était TAutriche qui, déjà relevée de ses échecs en Italie, s'essayait à la vie constitutionnelle, et qui, soutenue par tous les conservateurs catholiques et protestants, venait d'enlever à l'influence prussienne même la Hesse et le Hanovre, tenant ainsi toute la Confédération dans sa main. Pour l'emporter sur un si formidable adversaire, il fallait d'abord une puissante armée, ensuite un allié sûr et enfin sinon la complicité, au moins la tolérance des grandes puissances. C'est faute d'avoir réuni ces éléments de succès que M. de Radowitz avait misérablement échoué en 1850.; maintenant il s'agissait de mieux préparer le terrain.

Quant à l'armée, M. de Bismarck pouvait s'en rapporter au roi. L'allié était tout indiqué, c'était l'Italie et peut-être la Hongrie * ; mais pourrait-on

î. Fait à noter : les Hongrois intelligents étaient favorables à Punité germanique. Le premier écrivain hongrois de ce temps-ci M. le baron Eôtvôs, aujourd'hui ministre de Pinstruction publique, s'est nettement prononcé en ce sens dans un écrit publié avant les derniers événements. C*était logique. L'Âutrich;

amener le roi Guillaume à s'allier avec le roi Victor-Emmanuel pour attaquer rAutriche, lui qui, en 1859, avait été à la veille de s'allier à T Autriche pour combattre Victor-Emmanuel?

n était une autre difficulté bien plus menaçante. Quelle attitude prendraient les gouvernements étrangers quand ils verraient renverser l'ancienne diète pour y substitmer un lien fédéral plus étroit? En 1847, la Suisse, ayant entrepris une réforme du même genre, fut menacée d'une intervention européenne dirigée par la France libérale. En 1848, la France républicaine refusa de recevoir l'envoyé du parlement unitaire de Francfort. Enfin, en 1850 et en 1851, la France et surtout la Russie s'opposèrent énergiquement à toutes les tentatives, tant de la Prusse que de l'Autriche, ayant pour but de concentrer les forces de l'Allemagne sous une direction unique. Pouvait^on espérer que désormais ces États se montreraient favorables, ou du moins indifférents à

expulsée de rÂUemagne devait s'appuyer sur la Hongrie, en lui rendant la liberté ; Tictorieuse en Allemagne, elle ne cédait rien aux Hongrois. C'est pour ce motif que les magyars ne se sont guère affligés de la défaite des armées impériales. Aiment-ils pour cela la Prusse, comme on l'a fait dire à M. de Werther? Pas précisément, <^r la reconnaissance pour les services rendus n'est point une vertu à l'usage des peuples. Ils se souviennent à peine des événements de la veille, et n'agissent que d'après les sentiments et les situations du moment. Il est puéril de se faire illusion à cet égard.

un changement qu'ils avaient toujours combattu? La* seule puissance dont on n'avait pas à craiindre l'opposition était l'Angleterre, et c'est précisément celle-là dont il allait falloir provoquer les ressentiments et la colère, car, pour acquérir en Allemagne la popularité indii^nsable à l'exécution de ses projets, la Prusse était conduite à arracher violemment le Sleswig-Holstein au Danemark; et TAngl^erra avait promis sa protection au Danemiarck.

Il est curieux de voir comment M. de Bismarck parvint à naviguer au milieu de tous ces écueils/ dont le moindre semblait menacer d'une perte certaine la barque qu'il dirigeait. On ne peut lui constester une merveilleuse habileté à tirer parti des chances favorables que lui oSraient les complications éd k politique européenne. On reconnaît les procédés de Frédéric II î Nul respect incommode pour les traités conclus ou les affirmations récentes, les précédés révolutionnaires mis au service du principe monarchique, une vue claire, une appréciation juste de la situation, une exécution rapide et vi/oiente des décisions prises, ne jamais attendre que les difficultés s'amoacellmt, mais les dénouer ou les balayer en marchant dessus et en prenant l'initiative de l'attaque, beau- HToup de perspicacité et d'audace^ jamais d'hésitations , précisément ce qu'il faut pour réussir au

milieu d'hommes d'État qui ne prévoient guère, ignorent ce qu'ils veulent et par suite hésitent tôujours.

Le point principal était d'obtenir que la France tolérât l'hégémonie prussienne et l'unité allemande. M. de Bismarck avait compris depuis longtemps qu'il fallait s'appuyer sur l'alliance française. En 1859 il conseilla de soutenir la France pendant sa campagne au delà des Alpes. En 1860, quand l'empereur des Français rencontra le régent de Prusse à Baden, M. de Bismarck quitta ►Saint-Pétersbourg pour engager -Guillaume I*' à s'entendre franchement avec Napoléon III, afin de faire pour l'Allemagne ce que Cavour avait fait pour l'Italie. Le régent ne s'était point encore élevé à la hauteur de cette politique nouvelle : il persistait à rêver honnêtement « les conquêtes morales. » Aussi repoussa-t-il le tentateur qui lui offrait la couronne d'Allemagne, et pour rassurer les petits princes, très-épouvantes des combinaisons qu'on pouvait machiner dans un tête-à-tête, il décida qu'il ne verrait l'empereur des Français qu'en présence des autres souverains. Étrange défiance ! il semblait que deux potentats ne pussent se rencontrer sans comploter dans l'ombre la ruine de leurs confrères.

M. de Bismarck fut accusé dans les journaux allemands de travailler à Saint-Pétersbourg aune

Df

triple alliance qui permettrait à la Prusse de s'arrondir en Allemagne, moyennant une compensation pour la France sur le Rhin. Il ne semble pas qu'il ait été jusqu'à parler de cessions territoriales', mais il est certain que, pendant sa mission à Saint-Pétersbourg et à Paris, il s'occupa sans relâche à capter la faveur de la Russie et de la France. Ce n'est que plus tard, à Biarritz, que, devenu premier ministre, il put arriver à cette entente parfaite avec Napoléon III, dont son modèle Cavour lui avait donné l'idée. Il saisit l'occasion que son souverain avait laissé échapper à Baden. N'y eut-il qu'un échange d'idées générales et de prévisions théoriques, ou arriva-t-on à un résultat plus pratique et à des promesses réciproques? Les plages de la baie de Biscaye ne nous ont encore rien révélé des entretiens où se discutait certainement le prochain avenir de l'Europe. . Il y eut probablement d'un côté des vues larges

1. Dans une lettre à un ami, datée de Saint-Péiersbourg, 22 août 1860, M. de Bismarck écrit ce qui suit : « J'apprends par des bonapartistes que la presse allemande a entrepris une campagne de diflamation systématique contre ma personne. J'aurais appuyé ouvertement des combinaisons franco-russes , qui nous auraient permis de nous arrondir à l'intérieur moyennant cession des bords du Rhin; je serais un second Borries, etc. , etc. Je paie mille frédérics d'or à celui qui pourra prouver que jamais de semblables ofTres m'aient été faites par n'importe qui. Je n'ai jamais songé à nous appuyer que sur nous-mêmes, et, en cas de guerre, sur les forces nationales de toute rMlemagne. »

et hardies exposées avec une grande éloquence et de façon à séduire Timpérial interlocuteur; de l'autre un silence bienveillant, nullement fait pour décourager ou inquiéter sur Tissue finale de ces vastes projets de remaniement européen. Quoi qu'il en soit, le ministre prussien était certain de s'avancer sur un terrain bien préparé pour la réalisation de ses grands desseins.

En effet, Talliance avec la Prusse était une idée napoléonienne. Déjà Napoléon P' avait voulu agrandir la monarchie de Frédéric H, pour l'interposer comme un rempart entre l'Occident et la Russie. En 1850, au moment où Frédéric-Guil* laume était sur le point d'engager la guerre avec l'Autriche, pour défendre la confédération d'Erfurt et sauver l'honneur de son pays, le président Louis-Napoléon, représenté à Berlin par un de ses confidents, offrait, contrairement à l'avis de son ministère, de soutenir la Prusse, dans l'espoir d'obtenir pour la France quelque accroissement territorial. Le voyage de Bade, en 1860, avait été inspiré évidemment par le désir de s^entendre avec la puissance, dont Tattitude avait décidé la paix trop hâtive de Villafranca. L'empereur Napoléon, depuis son arrivée au pouvoir, M. de Bismarck, depuis son séjour à Francfort, avaient toujours, chacun de leur côté, nourri la même idée. Se rencontrant, ils devaient aisément s'en-

EN ALLEMAONE.. 235

tendre. La situation de TAllemagne contribuait aussi à amener ce résultat.

Le besoin de réforme et d'unité y était universel et menaçait de provoquer une crise décisive. La Confédération n'était plus qu'un champ clos où la Prusse et l'Autriche se disputaient la suprématie. En 1863, à Francfort, l'empereur François- Joseph, entouré de tous les princes de l'Allemagne, avait semblé sur le point de ressaisir le sceptre de Barberousse et de réduire la Prusse à un isolement aussi complet que du temps de Schwarzenberg. Comme aux conférences de Dresde, il voulait se faire garantir tous ses territoires et entrer dans Tunion allemande avec tous ses peuples. C'était toujours l'empire aux 70 millions d'âmes qui reparaissait, et, en effet, c'était pour l'Autriche une question de vie ou de mort. Elle devait arriver à avoir toute l'Allemagne dans sa main pour contenir les Italiens, les Hongrois et les Slaves, sinon il était évident que la Yénétie irait à l'Italie, et que les autres races reconquerraient leur antique autonomie. Puisque l'empereur Napoléon devait choisir entre la Prusse et l'Autriche, étaitr-il possible qu'il inclinât vers une puissance qui représentait alors l'ultramontanisme et l'ancien régime, qui menaçait Fintime alliée de la France, l'Italie, et qui aurait employé les forces allemandes à maintenir sous le joug

d'un despotisme abhorré ses populations diverses, mûres déjà pour la liberté, dont elles trouvaient d'ailleurs les titres dans leurs constitutions héréditaires?

L'empereur des Français, ayant entrepris de fonder l'unité italienne par le Piémont, était forcément amené à laisser faire l'unité germanique par la Prusse. Ayant encouragé Cavour, il ne pouvait repousser M. de Bismarck. Les événements s'enchaînent en réalité avec une conséquence logique aussi serrée que les termes d'un théorème mathématique. Si l'on ne veut pas de telles ou telles conclusions, il faut se garder de poser les prémisses qui doivent infailliblement y conduire. Sadowa n'est que le second acte de Solferino.

La Prusse, assurée de là neutralité bienveillante de la France, et peut-être de son concours dans certaines éventualités et moyennant certaines compensations, n'avait plus à redouter que la Russie renouvelât l'opposition décidée et menaçante apportée en 1856 par l'empereur Nicolas aux entreprises de Frédéric-Guillaume en Allemagne et dans le Sleswig. L'alliance russe est une tradition de famille pour les HohenzoUern depuis 1815. Pendant la guerre de Crimée, la Prusse seule n'avait point menacé la Russie. Enfin récemment, M. de Bismarck venait de rendre à son

puissant voisin un service signalé en rompant la triple alliance formée un moment entre la France, TAngleterre et rAutriche pour reconnaître la Pologne, et le prince Gortchakof n'ignorait pas ce qu'il devait à son fidèle ami de Berlin ' . Celui-ci, de son côté, savait qu'il pouvait compter sur l'amitié des Russes, fraîchement retrempée dans le sang polonais.

Restait le Sleswig-Holstein^ qu'on ne pouvait abandonner sans s'aliéner définitivement TÂUemagne, et qu'on ne pouvait prendre, sans risquer une guerre avec l'Angleterre. On sait comment M. de Bismarck se joua amicalement de lord Russell et entraîna l'Autriche à une œuvre inique dont elle ne pouvait retirer aucun profit. 11 est difficile de rencontrer plus d'aveuglement exploité avec plus de décision et d'audace. Le ministre prussien, — et c'est là sa principale force, — fait reposer ses combinaisons, non sur les volontés changeantes et l'humeur fantasque des hommes, mais sur l'accord des intérêts et sur la nécessité des situations. Il prévit que, même pour sauver le Danemark, l'Angleterre ne s'allierait

1. Ces étranges complications de la politique contemporaine ont été racontées de main de maître par M. Klaczko dans ses instructifs articles intitulés : Deux négociations diplomatiques. (Voyez les n" des 15 septembre, !•' octobre 1864, 1*' jan?ier, 1" avril, 15 juillet, 15 août 1865 de la Revue des Deux-Mondes.)

pas à la France dans une guerre contre TAUemagne. Afin d'intervenir en cas de besoin sur le continent, rAngleterre a impérieusement besoin des armées allemandes. L'annexion de Nice et de la Savoie lui avait été assez indifférente, mais lui avait fait craindre d'autres rectifications de territoire qui lui auraient été plus désagréables. Elle ne pouvait donc, à moins de rendre celles-ci inévitablesy attaquer la Prusse. C'est pourquoi, assuré de rimpunité, M. de Bismarck a pu s'avancer vers Tunitë allemande sur le corps du Danemark, et c'est pour le même motif qu'on a vu les Anglais, après avoir donné carrière à l'expression de la plus violente indignation ^ se retourner brusquement après Rœnigsgraetz, et applaudir à la constitution d'une Allemagne assez forte pour n'avoir plus à payer la tolérance des autres puissances, d'un prix qui eût paru à l'Angleterre une atteinte à sa propre sécurité.

Nous venons de voir les circonstances qui, de 1863 à 1866, ont préparé le triomphe du mouvement nnitaire. D'insurmontables obstacles semblaient le rendre impossible ou très-éloigné encore : un souffle favorable les a successivement écartés. Fataviam invenient^ s'écriaitlL deRadoWitz dans un de ces éloquents écrits où il cherchait les moyens de reconstituer l'Allemagne sans pouvoir les trouver ou sans oser les dire. Il eût sans doute

été très-étonné de voir ceux que son successeur a mis en œuvre pour arriver au but qu'il avait en* trevu. Le résultat aurait-il pu être autre qu'il n'a été? Les observateurs sagaces* croient que l'Autriche devait toujours finir par succomber devant Tentente infaillible des aspirations unitaires de ritalie et de TAllemagne. Sans les scrupules du prince régent, ce qui est arrivé en 1866 se* rait arrivé en 1859. Il s'en faut donc que ce soit le hasard qui ait tout décidé. Il n'était pas possible que r Allemagne de Luther, de Kant, de Lessing, de Gœthe, acceptât la direction de cet empire, qui, livré aux jésuites depuis la guerre de Trente ans, avait, sous la main de Metternich, étouffé pendant un demi-siècle dans l'Europe entière toute tentative libérale, et qui venait, par un concordat récent, de sacrifier même les lois de Joseph II aux exigences ultramontaines. . Certes les amis de la liberté doivent ^ippuyer de leurs vœux les efforts que fait l'Autriche ac-

1.. Il est intéressant de lire à ce sujet un livre publié avant la guerre par un membre du Parlement anglais, M. Grant Duff. Dans ses Studies in European politics (1866), Tœuvre d'un homme d'État parfaitement informé et étonnamment clairvoyant, il arrivait à cette conclusion que par la paix ou par la guerre la Prusse et l'Italis devaient arriver à leurs fins.

« Même des victoires signalées de l'Autriche ne pourraient, disait-il, changer le résultat final, parce qu'il est amené par la force des choses. »

tuelle pour échapper aux influences morbides qu'un long passé d'obscurantisme a fait' peser sur elle; mais r Au triche, qui ne voulait régner en Allemagne que pour asservir la Hongrie et lltalie et pour tout soumettre à la domination du clergé, cette Autriche-là ne devait pas triompher. Il est remarquable de voir comment s'écroulent partout les institutions d'ancien régime, et comment échouent les entreprises qui ont pour but de les soutenir. Malheur à ceux qui y mettent la main, tout tourne contre eux ; la fatalité les poursuit et les accable. Tout réussit au contraire à ceux qui marchent dans le sens des idées nouvelles. Celui qui descend le cours d'un fleuve finit toujours par arriver, malgré ses fausses manœuvres ; mais celui qui prétend le remonter, dès qu'il se lasse ou gouverne mal, est rejeté en arrière et poussé sur les écueils.

Résumons en quelques mots ce qui précède.

Le mouvement unitaire de F Allemagne a sa source dans les souvenirs de Tancien empire germanique, dans la communauté de la langue, des mœurs, des aspirations; il a été préparé par la littérature, la poésie et le travail des universités ; récemment il s'est transformé en passion fébrile et en besoin de réforme immédiate, quand l'insécurité des relations extérieures et la guerre éclatant de divers côtés, tantôt à l'ouest, tantôt au sud, tantôt

au nord, ont fait craindre aux Allemands que leur patrie morcelée entre trente dynasties ayant chacune ses intérêts, ses vues et ses entraînements particuliers ne trouvât point dans son organisation politique et militaire la garantie de son indépendance et de son intégrité territoriale. Ce mouvement a eu en 1866 cette bonne fortune d'être appuyé par Tltalie sur Jes champs de bataille, favorisé par la France dans le mystère des combinaisons diplomatiques, toléré par la Russie, enfin chaudement acclamé par l'Angleterre, —après son éclatant succès. C'est ainsi qu'il a abouti à rétablissement de la Confédération du Nord dont il nous reste à examiner la constitution et les chances d'avenir.

La Confédération de TAUemagne du nord s'esl fondée en 1866 en vertu du traité de Prague.

C'est la réalisation de l'idée que Frédéric-Guillaume avait ébauchée à Erfurt en 1850. Au mois de février de Tannée 1867 une assemblée nommée par le suffrage universel direct s'est réunie à Berlin et de ses délibérations est sortie une constitution dont il importe de connaître les principales dispositions. Elle a été bâclée assez lestement, parce que M. de Bismarck avait dit en son

style imagé qu'il fallait que T Allemagne fût «mise en selle avant le 18 août. » Elle Tétait bien longtemps avant cette date fatidique, car dès le mois d'avril tous les articles étaient votés.

Les États allemimds au nord du Mein forment maintenant une fédération dont le lien est presque aussi étroit que celui qui réunit lès cantons de la Suisse .ou les États de l'union américaine. Comme dans ces républiques fédératives, chaque pays conserve et modifie à son gré ses lois politiques et civiles. Il n'est soumis à l'autorité centrale qu'en ce qui concerne les objets d'int^t commun, pour lesquels la sécurité et la prospérité nationales réclament une direction unique. Ces objets sont l'armée, les douanes et les impôts indirects, les monnaies, les banques, les poids et mesures, les brevets et la propriété intellectuelle, le commerce, la marine, les postes, les chemins de fer et les télégraphes, le droit pénal et conunercial, les mesures sanitaires. Tout citoyen de la Confédération jouit dans chaque État où il se transporte de tons les droits de l'indigénat. Comme aux États-Unis, le pouvoir législatif est exercé par deux chambres, Tune, le conseil fédéral {Bundesrcah) , représentant les différents États, l'autre le Parlement (flrfcterath), représentant le pays tout entier. Le vote concordant de ces deux assemblées suffit pour Im confection d'une loi. Les membres du conseil fé-

déral; au nombre de 43, sont nommés par les gouvernemeivts des différents Ëtâ^ts. La Prusse est loin d'y être représentée en raison de sa population, car elle n'a que 17 voix pour ses 25 millions d'habitant; les 5 millions des autres États, di^osant de 26 voix, ont une majorité écrasante.

Les conditions d'élection des membres de la Gbambre basse ont de qm eSkxfer tout aubre que le plus intrépide dénaocrate ; ils sont nommés par le suffîrage universel direct au scrutin se^^et, et en Allemagne les gouver&ements n'ont pas encc^re appris Tart de faire réussir les candidatures administratiTes. Déjà quelques députés ont été élus récemment comme les représentants exclusifs des classes ourrières, et même en tant que soda listes.

Le parlement jouit des droits que la tradition des pays libres a fait considérer comme nécessaires à l'exercice de sa mission. Il Tote annuellement le budget. Il ne peut être ajourné pour plus de trente jours, ni dissous sans que les élections nouvelles aient lieu dans les dix mois. Tous les trois ans il est sujet à un renouvellement intégral. Aucune entrave n'est apportée à sa liberté d'action; il possède le droit illimité d'adresse, d'interpellation , d'amendement et même d'initiative en fait de lois. Enfin, condition essaitielle

d'un régime vraiment constitutionnel, il a devant lui un ministre responsable, le chancelier fédéral (Bundeskanzler) , Seulement il faut ajouter qu'en pratique le pouvoir de la Chambre des représentants se trouve singulièrement réduit parce que toute loi devant être votée aussi par le conseil fédéral qui représente la volonté des princes, ceuxci sont investis ainsi d'un veto absolu.

Le pouvoir exécutif appartient à la présidence fédérale {Bundesprsssidium) , laquelle est déférée à la couronne de Prusse. C'est par ce point que la Constitution nord-allemande se distingue de celle des républiques fédératives, avec lesquelles elle a plus d'un rapport, et se rapproche au contraire de celle d'un royaume unitaire en voie de formation. Ce n'est pas que les pouvoirs de la présidence soient exorbitants : ils sont moins étendus que ceux du président de l'Union américaine ; mais ce qui paraît singulier, et ce qui est inévitable, c'est qu'ils soient attribués au souverain héréditaire de l'un des États de la confédération, lequel devient ainsi le suzerain de tous les autres princes, réduits à la condition de grands vassaux comme au moyen âge. Il n'en pouvait être autrement, si Ton voulait fonder un État fédératit, car la Prusse exigeait absolument l'hégémonie.' Elle ne pouvait évidemment se mettre à la merci des petits souverains qui gravitent autour d'elle. Il

est très-difficile de fonder une fédération avec un groupe de rois. Pour qu'ils se soumettent aux décisions du pouvoir central, il faut que ce pouvoir soit exercé par u;i monarque plus puissant qu'eux tpus. C'est pour ce motif que le parlement de Francfort avait décerné la couronne impériale au roi Frédéric-Guillaume, Le président, c'est-à-dire le roi de Prusse, représente la confédération dans les relations internationales; il déclare la guerre, fait la paix, signe les traités, convoque la Diète, publie les lois fédérales et en surveille partout l'exécution par des fonctionnaires spéciaux ; il désigne le chancelier fédéral, commande l'armée et la marine fédérales, détermine la composition des corps, nomme les commandants en chef, ceux des forteresses et ceux qui ont sous leurs ordres plusieurs contingents. Il nomme aussi les employés supérieurs des postes et des télégraphes.

C'est surtout à l'armée qu'on a voulu donner une forte organisation unitaire. Tout citoyen de la confédération est tenu au service militaire sans pouvoir se faire exempter. Ce service est de sept ans dans l'armée permanente, — dont trois sous les drapeaux, — et de cinq ans dans la landwehr. Jusqu'à la fin de 1871, le chiffre de présence en temps de paix est fixé à un pour cent de la population, et les États particuliers sont tenus de verser dans la caisse fédérale 225 thalers (843 fr.

75 cent.) par homme*. Après cette période de transition, le budget fédéral et Teffectif de l'armée seront fixés par voie de législation fédérale. Tons les contingents ne forment qu'une seule armée; ils portent Tuniforme prussien et sont soumis à tous les règlements en usage en Prusse.

Le budget des recettes est formé du produit net des impôts de consommatioci et des postes^ et, en attendant que d'autres taxes fédérales aient été introduites, de versements opérés par chaque État en proportion du chiffre de la population. La constitution est, du reste, susceptible de perfectionnement. Elle peut être modifiée par la légis* lature ordinaire^ si ses décisions sont ratifiées par les deux tiers des membres du conseil fédéraL C'est, il faut l'avouer, une méthode très-expéditive et qui pourrait ouvrir une larçe porte au progrès^ si le. dernier mot n'était pas, en défini-

1. Le budget féiéral &oumis récemment au ParLement porte en dépenses ordinaires et extraordinaires 72158 243 thalers, 4ant 66417 573 thalers (2^49065 897 fr.) pour rarmée, ce qui, pouET un effectif de paix d'eiL<vnoii 300 000 hommes eat extiêmement peu. L'eifectifde guerre , réserve et garnisons comprises, est estimé à 892 141 hommes, 22 653 officiers , 209 055 chevaux «t 1654 canons. L'armée de campagne dépasserait 600000 hommes. L'énorme avaxitage du système prussien est de pouvoir disposer» en cas de besoin, d'une force défeusive très-sérieuse, tout en ayant sur pied de paix un effectif très-réduit et entretenu* afec une remarquable économie.

£]f ALLEMAGNE. 247

tive, laissé à*la décision des princes, c'est-à-dire si le conseil fédéral était composé autrement qu'il ne l'est actuellement.

Le dernier article est important, il parle des rapports de la Confédération du Nord avec les États du Sud. « Ils seront réglés, dit-il, par des traités qui seront soumis au parlement. » Le paragraphe suivant porte : « L'entrée des États du Sud ou. de l'un d'eux dans la confédération a lieu par décision fédérale, sur la proposition du président fédéral. » Cet article final est en opposition avec l'interprétation qu'on donne assez généralement à l'article IV du traité de Prague ; mais il faut remarquer que cette interprétation, comme nous le verrons, n'est nullement admise en Allemagne.

Ce qui donne à la constitution nord-allemande un caractère très-particulier et conforme à l'esprit de notre temps, c'est la place prédominante qu'y occupe le règlement des intérêts matériels; on croirait lire les statuts d'une société industrielle plutôt que le pacte fondamental d'une fédération politique. On n'y dit pas un mot des droits de l'homme; mais tout ce qui touche aux consulats, aux douanes, aux télégraphes, aux chemins de fer, est réglé jusque dans le dernier détail. Le parleinent veillera, par exemple, à ce que l'unité soit introduite jusque dans les tarifs defs voies ferrées,

248 LE MOUVEMENT tiRlTAIRE

qui devront être administrées comme un réseau unique, de façon à faciliter le transport des hommes et des marchandises à grande distance par la réduction des prix au> plus extrêmes limites. Ces stipulations peuvent paraître vulgaires et indignes de figurer dans la constitution d'une grande nation. Elles ont pourtant leur importance. D ne suffit pas de décréter l'unité pour qu'elle devienne une réalité vivante et durable, il faut que les intérêts communs relient ensemble les diverses parties de 1 Allemagne, et rien n'est plus propre à établir un lien pareil que les communications fréquentes, journalières des hommes, et Inchangé rapide de leurs produits. C'est l'union douanière qui a prépare l'unité politique; la confédération allemande est sortie du Zollverein. En voyant l'Allemagne si occupée maintenant de soins matériels, ne dirait-on pas que, fatiguée de ses longues et brillantes spéculations métaphysiques, elle est pressée de descendre sur la terre, pour y conquérir sa place , en s'adonnant avec ardeur aux arts industriels? Qu'elle se rassure d'ailleurs; pour y parvenir, le temps consacré aux sciences n'aura pas été perdu.

La constitution nouvelle donnera-t-elle à l'Allemagne la sécurité intérieure et extérieure qu'elle poursuivait avec une si fiévreuse impatience? Elle a pourvu à la défense du territoire en mettant

SOUS un commandement unique toutes les forces dont elle peut disposer et en se soumettant à cette dure obligation du service militaire imposé à tous. Quant aux dissensions intérieures, aux guerres d'État à État, elles sont devenues impossibles dans le sein de la confédération. Les souverains ont été désarmés, et toute puissance de mal faire sous ce rapport leur a été enlevée. Les peuples n'ont plus à craindre de guerre civile susoitée par des rivalités dynastiques : l'exécution fédérale y mettrait bon ordre. Le danger viendra d'ailleurs. La constitution met en présence le président fédéral, qui est un roi héréditaire, imbu peut-être d'idées absolutistes et un parlement élu d'après le mode le plus démocratique qui se puisse concevoir. Si l'on a vu une lutte à outrance éclater entre le président des États-Unis et le Congrès, nommés tous deux par le peuple, ne faut-il pas redouter ici un conflit entre deux forces appartenant évidemment à deux mondes différents? Les occasions peuvent manquer quelque temps, parce que les questions les plus délicates sont réservées aux législatures particulières ; mais il reste une matière bien grave et qui a donné lieu en Prusse à un conflit constitutionnel qui, sans les événements de l'été 1866, durerait encore : l'organisation de l'armée et le budget de la guerre. Aussi longtemps que l'Allemagne se croira menacée, elle sera prête à tous

i50 LE MOUVEMENT mCTTAIRE

ks aBcrffîoes d'hcMomei et d'argenl nécessaires à sa défes9&; mais qoand par qaelqne laTeiir oëksie la paix sera asanrée, eUe iH>uâra appliquer ses resBOvroes aux travaux de Tindustrie, et alors le souverain qui d'un imit peut mettre en mouvement un millicm de baïonnettes, oonsentira-t-il à me diminution des dépenses militaires, et sa volonté cédera-t-elle devant nne assemblée de bourgeois qui n'ont pour armes qoe leor droit et leur parole?

Parmi les dispositions de la constitution ailemande, il en est une sor laquelle je voudrais appeler Fattention parce qu'elle peut être de mise dans tout pays dont les institutions sont démocratiques. Le parlonent du Nord ne compte que 297 députés. Aux États-Unis, les représentants ont toujours été moins nombreux encore, et le législateur a pris soin que leur nombre n'augmentât pas aussi vite que celui de la population ^ Cette mesure est fondée sur la connaissance profonde des conditions dans lesquelles une assemblée peut

1. La loi du 3S mai IdâO a fiié le nomlve des repréasiitaxils à 233. — On divise le nombre total de la population par 233 et le quotient détermine le chiffre de la population qui aura droit à nommer un représentant. Après le eens de 1860 ce quotient s*est trouvé être de 241 183. — Voici des indications qui ont laar intérêt : Nombre des représentants au Congrès, 1789, 65; cens de 1793) 105; cens de 1803, 141; cens de 1813, 181: cens de 1823, 213; cens de 1833, 240; cens de 1813, 223; œn de 18S3,

le mieux remplir sa mission. Dans une très-grande réunion, un homme même très-éminent, s'il a la voix faible, a peu de chance d'être écooité, tandis qu'un orateur doué d'une voix sonore pourra faire entendre jusqu'à des lieux-communs creux, mais retentissants, et ainsi la puissance des poumons l'emportera sur la force de l'esprit Une assemblée nombreuse a toujours les instincts de la ioule. Or la foule est soumise à des impressions communicatives, soudaines, magnétiques. Ce qui agît sur eUe, c'est le langage des passions, tantôt généreuses et pures, tantôt désordonnées ou aveugles. Elle a horreur des tempéraments, et se porte du premier coup aux extrêmes, parce que chaque impulsion s^accélère en raison du nombre de ceux qui la partagent. Ce qui esitraine les masses, ce sont donc des discours pathétiques qui, par de vives images, renEroent les âmes et surprennent les co&victions. Sur elles le simple bon sens et la froid.e raison n'exercent gistère d'empire. Sans doute il est des moments où il faut réveiller l'en-

234; CEfDa de 1860, 233 élevé à 241 en mais lft62,, pour «rrlver à une reparution plus équitable. — Le nombre des habitants par représentant, qui était de 30000 en 1793, s'élevait à 93 423 en 1853) et à 124 183 depuis 1860. — Le nombre des représentants a été réduit en 18ô3. Quand dans un ËUi la population n'augmente pas aussi vite que dans les autres, le nombre de ses représentants diminue, par exemple la Virginie avait 23 représentants ea 1813 cC 11 seulement en 1860.

thousiasme et provoquer Théroïsme : les grandes choses ne s'accomplissent que par des passions fortes ; mais les faire naître lorsqu'il le faut doit être l'œuvre de la presse et des réunions populaires, non celle des assemblées souveraines ; car si c'est par l'enthousiasme qu'on conquiert la liberté, c'est par une vertu plus modeste, la sagesse, qu'on la conserve et surtout qu'on la pratique.

En France on a souvent cru que l'intérêt de la démocratie était que les chambres législatives fussent nombreuses, et que celui du despotisme était qu'elles ne le fussent point. Dans l'État le plus démocratique que nous connaissions, on a toujours été persuadé dU contraire. Si en Amérique on a donné pleine carrière à la démocratie au moment de l'élection, on a cherché à en modérer les emportements au moment de la délibé ration ; on a voulu que les représentants nommés par la multitude pussent, une fois élus, écouter la voix du bon sens. C'est un des motifs pour lesquels le congrès américain, quoique composé d'hommes passionnés et malgré les scènes violentes qui le troublent parfois, adopte ordinairement des mesures sages, et arrive après les débats les plus orageux à des transactions qui révèlent un véritable esprit de modération. Que dans une assemblée de 900 membres on soulève une de ces ques-

lions qui mettent les partis aux prises» et aussitôt Texplosion des colères, le tonnerre des interpellations qui se croisent empêchent de rien comprendre et le système parlementaire cesse de fonctionner. Que la multitude règne dans les comices, soit, pourvu qu'au moins la raison puisse se faire entendre dans le parlement.

Est-ce au nom des minorités qu'on réclamera une assemblée nombreuse? Certainement il est à désirer que toutes les opinions, même dans les nuances extrèmes^ soient représentées au sein des chambres, afin que toutes se fassent juger au grand jour de la discussion publique, et qu'on puisse connaître les différentes idées qui fermentent dans le pays ; mais il est de l'intérêt des partis et de la nation entière que chaque opinion ait pour organe ceux qui pourront le mieux l'exposer et le plus dignement la défendre. Les minorités auront plus d'influence, représentées par un seul orateur habile, que si elles l'étaient par tout un groupe d'hommes indisciplinés, impatients, maladroits. Elles pourront au moins, dans une assemblée peu nombreuse, exposer leurs vœux, car un député énergique se fera écouter de deux cents auditeurs même hostiles ; mais s'il y en a neuf cents, les conversations particulières, à défaut même d'interruptions acharnées, suffiront pour réduire à l'impuissance tout orateur impor-

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tan. En résumé, la prompte expédition des affaires, la nécessité ée faire triompher le langage du bon isens sur celui des passions, la bonne police des assemblées, Tintérèt même des minorités et du peuple, toutes ces considérations font une loi de limiter le nombre des élus, d'autant plus qu'on augmente le nooinbre des électeurs, dans tout pajs qui fonde le régimse pmiemeidaire sur des bases démocratiques.

Quels sont les partis qui semeuTent dans l'arène législative ouverte par la constitution de TAUemagne du Nord? Les partis se forment d'après les situations, ils durent tant que les situations restent les mêmes; viennent-elles à se modifia, ils se dissolvent pour se reformer d'après d'autres principes. C'est ce que nous avons vu se produire avec éclat de l'autre côté du Rhin. Aussi longtemps que le roi de Prusse contestait à la chambre son droit constitutionnel de fix^r le budget militaire, l'opposition était formidable. Après chaque dissolution , elle grandissait et les partisans de M. de Bismarck étaient réduits à une iniime minorité Dès que Guillaume P" devint réellement ce que son frère avait vainement promis d'être, c'est-àdire « le roi allemand », comme tout le monde

voulait Tunité, presque tous les ancieus jidversaires se rallièrent autour de Lui. La réconcilia-^ tion fut scellée au retour de Sadowa par le vote . d'unbill d'indemnité que M. de Bismarck consentit à demander à la chambre.

Aujourd'hui le parlement du Nord contient trois partis, les progressistes, les conservateurs et le parti national libéral. Le parti progressiste, qui autrefois embrassait tous les membres de la cluunbre prussienne, à l'exception de trente-cinq, est maintenant le moins nomiireux. Son nom n'exprime plus son but, car il dérive d'une situation qui n'existe plus» Il représente l'opposition absolue, et se compose de ceux qui ont refusé de voter la constitution fédérale, de quelques « partieularistes, » de républicains et enfin de certains amis de la liberté qui croient que M. de Bismarck, une fois l'unité faite, supprimera les garanties constitutionnelles pour faire régner le despotisme militaire.

Les conservateurs craignent, au contraire, qu'on n'ait fait à la démocratie des concessions dsuogereuses sur lesquelles on ne pourra plus revenir ; mais ils sont dans la plus fausse position, attendu que le roi et M. de Bismarck, leurs chefs naturels, sont les auteurs de ces institutions qu'ils condamnent, et favorisent le mouvement qu'ils redoutent.

Le parti national libéral veut à la fois l'unité

et la liberté, qu'il considère comme inséparables, Tune devant nécessairement conduire à Tautre. Il . accepte la constitution fédérale, non comme la meilleure qui se puisse concevoir, mais comme répondant aux besoins présents, et parce que, ainsi que le disait M. de Forckenbeck à ses élec teurs, elle doit conduire à l'unité allemande et qu'une législation unitaire et libérale en matière d'économie sociale assurera le progrès matériel et intellectuel de 30 millions d'Allemands. » Ce parti qui soutient franchement le gouvernement, est le plus nombreux, et il tend à s'accroître. Une fraction des progressistes et un autre groupe, celui des « conservateurs libéraux, » se sont récemment ralliés à lui. La raison en est simple. L'Allemagne ne se croit pas assez en sécurité pour se permettre la fantaisie d'une opposition sérieuse; chaque fois qu'elle s'imagine être menacée j la majorité ministérielle devient plus compacte. L'accord est facile entre la chambre et le chancelier fédéral, M. de Bismarck, car tous deux sentent qu'ils ont besoin l'un de l'autre. Le seul point sur lequel il semble y avoir une légère dissidence, c'est au sujet de l'Allemagne du Sud que 'l'assemblée paraît plus pressée de recevoir dans le sein de la Confédération que ne le voudrait le ministre ; mais il ne s'agit tout au plus que d'une nuance. Pour le reste, l'entente au commencement

a été parfaite. Le gouvernement ne proposait rien que rassemblée ne le votât, et l'assemblée n'introduisait aucun amendement que le gouvernement ne l'acceptât sans hésiter. L^ besogne s'est expédiée ainsi avec une rapidité merveilleuse, et toutes les lois d'affaires, très-utiles et trèsbien accueillies d'ailleurs, que le roi annonçait dans le discours d'ouverture de la première session ont été sanctionnées par le parlement. Cet accord entre les deux pouvoirs s'explique : ils avaient les mêmes inquiétudes, les mêmes ambitions, les mêmes désirs. Un vaisseau navigue-t-il au milieu des récifs, l'équipage est toujours prêt à obéir au pilote. Gouverner devient facile quand une même passion, le sentiment national, s'est emparée de toutes les âmes et règne dans le palais avec autant de force que dans les chaumières; mais on peut se demander si, la crise passée, l'Allemagne gardera ses libertés actuelles et jouira en paix d'un véritable gouvernement constitutionnel. Déjà dans les sessions suivantes l'accord a été moins complet et la chambre a voté plusieurs résolutions, malgré l'opposition du chancelier fédéral. Le péril qui menace les institutions libres réside dans l'infatuation d'absolutisme militaire des souverains et de la noblesse*.

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