M. Smolka a publié à Paris un yolume intitulé Autriche et
PetOîTAIS, RUTHÈNES ET TCHÈQUES. 259
temfcerg. Ce parti veut rompre ayec Vienne, ne pius envoyer de députés an Reiehsrath, adopter TMî sj^tème de résistance passive et s'allier intimement aux Tchèques. Enfin, un troisième parti se pose entre les deux précédents. Il veutbfen qu'on essaye encore une fois d'envoyer des dépatés au R^chsrath, mais à la condition qu'on prendra d'autres hommes, plus décidés, plus raides. vis-àvis du ministère et réclamant plus énergiquement le respect de Tautonomie du pays. Ce parti a pour chefs l'es députés qui en 1868 ont donné leur démission, entre autres un orateur de talent, M. KornelKczeczunowicz, et le jeune prince Adam Sapieha. Son père, le prince Léon Sapieha, accorde ordinairement à ce parti l'appui tacite de son influence, qui est considérable. Adam Sapieha et le prince George Czartoryski se sont tous deux prononcés très-nettement dans les meetings en faveur dn fédéralisme et d'une alliance intime avec les Tchèques. George Czartoryski est ce que les Anglais appellent a rising man, un homme d'avenir, dont l'autorité tend agrandir. Dans une brochure éloquente et surtout d'un raisonnement très-serré, îl a montré que FAutriche n'était pas définitivement reconstituée et qu'elle ne trouvera une base
JKuMM, avec une introdsctioa de M. Henri Martin. On peut voir atibst du même auteur, en allemand, Politisclie Briefe ûber Polen und Russland, 1869.
solide qu'en donnant satisfaction à toutes les nationalités et en s'entendant avec les différentes diètes provinciales; que le salut de Tempire était dans le fédéralisme, et que, pour l'imposer aux Allemands, les Polonais devaient s'unir aux Tchèques. L'entente avec la Bohême rentre également dans le programme du prince Adam Sapieha, qui l'avait adoptée déjà lorsqu'il représentait en 1864 à Paris le gouvernement insurrectionnel polonais.
Dans la session de la diète de Lemberg de Tautomne dernier (1859), c'est le parti intermédiaire qui dominait. La proposition faite par M. Smolka de ne plus envoyer de députés au Reichsrath fut rejetée. D'autre part il fut décidé, conformément à la motion de M. Zyblikiewicz, qu'on nommerait une commission de neuf membres chargée de faire un rapport sur la situation du pays, quoique cette résolution fût considérée comme hostile au ministère et au parti Ziemialkowski. Il n'y eut donc pas encore alors rupture complète entre la diète de Lemberg et le gouvernement central, mais un fait vint montrer l'attitude nouvelle qu'allaient prendre les Polonais. Dans la dernière session des délégations pour les affaires f communes, une divergence s'était produite entre la représentation de la Cisleithanie et celle de la Transleithanie. Dans ce cas, il faut que le diffé-
rend soit tranché en une réunion plénière où assistent tous les délégués, qui votent silencieusement, toute discussion, tout échange d idées étant interdits ! Les Hongrois ont tous voté dans le même sens, et, les Polonais de la délégation cisleithanienne s'étant joints à eux, ils l'ont emporté sur les Allemands. Ce fait, insignifiant en apparence et auquel TEurope prêta peu d'attention, ex • cita à Vienne le plus vif mécontentement*, et non
1. Voici à ce sujet quelques extraits des correspondances et des journaux de Vienne qui traduisent cette impression de la manière la plus nette: « Le mécontentement est très-grand dans les cercles politiques devienne, à cause du résultat des votes qui ont eu lieu dans la séance commune des délégations. Depuis deux jours, tous les journaux indépendants de Vienne attaquent l'institution des délégations, la désertion des membres de Top* position dans la délégation autrichienne, Tabsence de tout sentiment de justice et Tégoïsme des Hongrois. On va jusqu'à dire que les provinces cisleithanes se trouveraient mieux de Tunion personnelle que de ce parlement hybride constitué par les délégations, qui, d'après les paroles de Deâk, était destiné à être une arme défensive contre la prépondérance autrichienne, mais qui est devenu maintenant une arme offensive contre le bon droit et l\ bourse des Autrichiens. >• — « Ce serait fermer les yeux et les oreilles devant des faits évidents et patents, dit la Neue Freie Presse f que d'affirmer que cette insiitution parlementaire ait pris racine chez nous et qu'elle ait conquis les moindres sympathies. Nou3 ne voulons pas méconnaître le soin, la diligence, la manière consciencieuse et le zèle avec lesquels la majorité des membres de ces deux petites assemblées ont accompli la tâche pénible d'examiner le torse du budget qui leur a été présenté; mais nous ne pouvons nous empêcher de ne considérer ces services dans leur ensemble que comme le strict nécessaire de ce qu'on devait attendre. Si nous avons accueilli
262 POLONAIS, RUTHÈNES ET TGHÈQtJËS,
sans raison. Si les Polonais coBtinmeiit à a^^iu^er les Hongrois, ce sont ceuxTci gui seroiît les Eiaiires de Tempire. Ils tiendrosit an leurs mainfi le sort du ministère impérial et par suite la direction supérieure des affaires. La fameuse prédiction de M. de Bismarck se réalisera : le centre de gravité de l'empire sera transféré à Pesth. Cek est du reste à peu près inévilable. En faoe de la Hongrie unie, la Cisleithanie, déchirée par les rivalités das Slaves et des Allemands, sera trop faible pour résister i la prépoadérance des Magyars, car ceruxci vont se trouver fortifiés par un changement complet d'attitude de la part des Slaves cii^aUbftniens*. Ju^squ'à présent les Polonais, les Tdrèques
froidement oetle institaUoB à Tépoque où elle fut Q]ié6e,so«»a'j prenons pUis absohimeiit aucun intérêt, loaintoiMat que jmws avons vu combien cette maciiine est lourde et peu juaniaiile. • — En jxaminaifct Uiitoui'«lle constitution de TAolziehe, naii« avons raonlié qt/A le aiécaïusine des délégattoM^st siiofiosBR, si mal constuikt, qv'ii ne résisterait pas à une cdee sérieiifle. Haa s'est agi cette £ois-ci que d'un différend insi^aifiaut au aa^X de quelques cbiflies ddt kidgei. Qu'advieBduiVU, ai une question vitale, camme eeXle de la paix &a de k «guecre^ élaôt en «dâbatS
1. Les aympatlu^s que k« Polonais de la ^aUideaBt «éoeo»rnent naianilfBitt^fts ^ûur les HiiMagrois ont iait croire à oertûoeB } ereonjies que k fiatticie seingaaùt à «'nnir aux pi^ <ie k ata ronne àe saint ÉtieBoe dans l'espûir de imvver anilkur acoucii ) our leucs xéekoatioDs et l'aiLtaee câfté de la Lsitba. C'est jibo erreur. Les feltmaîii ae ^oanindeiit pa» à sîmic «vac la Tcaaskw tbaflie^ parœ qu'one telle JOiaesÂda, Ubreanoit «oasaoctia, é^fmvaudrait à «w udubrtiûA de Tacte de partage -et n.72. Vàmtriche ttvatt lût laaloir à cette épeque un puéliends droit ^ fta
POLONAIS, RUTHÈNJES ET TCHÈÔUKS. ^63
surtout, s'étaient montrés trè^-hostiles aux Hosh ^ois, parce que lapaorti Deàk avait imposé le dualisme à l'empire, tandis ^'ils voulaient, emx, le fédéralisme ; mais actuellement ils sont prêts à reconnaître aux Magyars leur position w^d§efk' daate, à conditioii que ceux-ci les appuient pour arracher aux Allemaaids la recodaduaissance de leur autonomie aatiooale. La Cisleithanie ne tarderait pas alors à se transformer e» un État fédéral relié à la Hongrie par la simple unioa personnelle, c'està-4lre par rideotîté du souverain. Les AUesMuods perdraient inévitablemeat, sous l'effort de cette coalitioii des auila'es races, jusqu'à présent divisées, la suprànatie qu'ils ont su garder si longtemps Sans dcHite ils conserveraient d'abord nnâueiice morale que leiiur assurent un degré supérieur d'instniction et des relations plus iaitimes avec le foyer de lumières de la civilisation germaaique; mais piett à peu l'axe se déplacerait. La direction politique passerait aux Tcbèques, aux GaUiôens et
conromie et RMifri« sur ta GalYieie, vésultsat «te ce «ine le reyauma àt liitics <(««Uiew), prtiici|i«ulé ruthèm, afwft «!« comme souyerain, en 1218, le roi hongrois Koloman, alors mi* near, qui Men'HIt après, ITtG, perdit cette nouvelle possesrioD. Les FokNMÎa, cnmvat les Hongrois^ «m r^sprit I giste ^ le prégocup e n t des tcadkimis Ikistodques. Us ne voudraiacU pas ra* tifier raoneiion de 1218 pas plus que la conquête de 17T2. Soutenir les Magyars, mata sauvegarder ktir tnéépendance, teH»
26 i POJX)NAIS, RUTHÈNES ET TCHÈQUES.
aux Magyars. L'empire deviendrait un État slave, comme Tavait prévu et même voulu un moment Joseph II : grande révolution qui peut changer la physionomie de TAutriche et de toute l'Europe
orientale.
C'est la résistance des députés galliciens qui a amené la démission du ministère Giskra, et provoqué la nouvelle crise où l'Autriche se trouve engagée (1870). Il existait deux nuances au sein du ministère , Tune dite des « centralistes » , qui ne voulaient rien céder aux réclamations autonomistes des Tchèques et des Polonais ; l'autre qui croyait lé moment venu de faire des concessions. MM. Giskra et Hasner, « centralistes », l'emportèrent un moment, et les comtes Taaffe et Potoçki donnèrent leur démission. Giskra voulait faire passer les élections directes, malgré les rés' stances des diètes provinciales. Cela mit le comble à Tirritation des députés slaves : Polonais et Slovènes, au nombre de trente-huit, déposèrent leur mandat. Comme les Tyroliens allemands s'étaient déjà retirés et que les Tchèques n'étaient jamais venus, le parlement se trouvait à peine en nombre pour délibérer. Tout le système constitutionnel et le rouage des délégations lui-même se trouvaient détraqués. La difficulté parait presque insoluble, car la majorité du Reichsrath actuel appuie les idées de MM. Giskra et Hasner. Les comtes Taaffe
et Potoçki, qui viennent d'être appelés à constituer un nouveau ministère, essayeront d'arriver à une transaction; mais tôt ou tard il est probable qu'il faudra en arriver au fédéralisme * .
Nous venons de voir en quoi consiste la question polonaise en Gallicie. Elle peut se résumer ainsi : — Les Polonais ne se reconnaissent comme soumis à l'Autriche par aucun lien légal. Ils veu-
1. Voici, au moment cù ce volume va paraître, les projets du ministère TaafTe- Potoçki :
Le mini>tér6 fixera d'abord eiactement retendue des concessions à faire à Tautonomie des différents pays de la couronne. Ces concessions ne seront pas les mêmes partout; elles varieront suivant les besoins et la situation politique de ces pays; c'est la Gallicie qui sera la plus favorisée.
Aucune concession ne sera cependant faite si la Diète du pays ne renonce pas à ron droit d'élire les députés au Relchsrath et ne consent pas à Tinlroduction des élections directes. Un cens électoral sera fixé, si bas qu'il équivaudra presque à l'introduction du suffrage universel.
Lorsque ces projets relatifs à la réforme électorale et à Tautonomie nationale auront été élaborés et sanctionnés par l'empereur, le gouvernement convoquera une conférence des chefs de tous les partis nationaux, y compris le parti allemand, à laquelle il soumettra c?s projets.
Si une entente s'établit, le résultat de ces conférences sera soumis aux Diètes nationales et au Reichsrath, tels qu'ils sont constitués à présent; sinon, ces diverses assemblées seront dissoutes et de nouvelles élections seront ordonnées.
266 POIjONAIS, RUTHÈNES ET TCHÈQUES.
lent donc sortir un jour de Tempire et reconsti* tuer la Pologne dans ses anciennes limites. Pour arriver à ce but, ils réclament leur autonomie, use constitution fédérale de la Gisleithanie, et ils s'apprêtent à faire cause commune avec les Tchèques pour vaincre la résistance des Allemands. Cela est simple et facile à comprendre ; mais ce qui complique singulièrement la situation, c'est qu a côté de la question polonaise se dresse la question ruthène, beaucoup plus embrouillée et plus difficile à résoudre que la première.
D'où vient qu'il y ait une question ruthène?
Pour l'expliquer, il faut nécessairement faire connaître quelques faits ethnographiques et historiques, car ce soni ces faits qui exercent ttoe ioflaeBce prépondéFiiirte dafis tcnrt pap où les nationalités sont encore en voie de formation. En Gallicie, les Polonais sont en minoriié. Ils ccmtÊp^ tent environ % millions d'&mes. Une autre famslfe slave, les Rutbènes, au nombre de 2 millioQS l/i, occope tout l'ouest du pays à partir de k rWièpe la San, s'étend au delà des Carpathes, dans les conutats hongrois de Mamaro», Bercgb^Ufocsa et Ungh jusqu'à Szaboks, et domine dans les provinces russes de Podolie, de Yolbynie^ de Kief, de Minsk, de Mohyleff, de «^rodoo •et la moitié de TVUna, c^est-à-dire dans la r^on qu'on appelait «ulrefeis les fiiassies rouge, notre
et blanche, et dans une partie de la LiUïuaxiie. Tautefois, daos les villes coixuooe Leiid[>erg et dans les campagnes ruthènes, les propriétaires sant polonais, c'est-à-dire qu'ils parlent le poloneds et sont catholiques romains* Les Ruthènes, au contraire, appartieaoeat au rite grec:; ceux d'Autriche sm rite grec uni à Rome, ceux de Russie au rite grec dit orthodoxe, c'est-à-dire russe.
Les diffîrefioes de cosifessioû exercent sur toutes ces populations mie ififlueisoe oonsidérable, plus forte pet^y-ôtre que celie de la langue. Yoid dV»ù elles proviemient. Les Polonais ^nt élé convertis pendant le dixième siècle, sous tes rois Mieczysias eL fioteslas, par des mmtoniiaifes venus de Biohème et d'Italie qui kor ont apporté le rite latia, tandis ^e tes Ruthènes-oal reçu le christiansme Ae Constantlnople, sous risflueaoe d'Olga, feauDe dlgcar et de Viadimir, souv^ain de Kie£, qui aiuôt épousé Anne, «œur de Teoiper^ur Bas^ie ée Jt^zaaoe. Après la teaiative d'union entre les deux communions tentée a» oencile de Fk>nsBoe (l4Sd), les Rathèses, entrain^ par le métrepoHtaîii de &te£, Isidore^ se «ont sounais à TAiiUiorité du pape, tasidîs que l«i Moseovitea, tes Serbes^ ies RouBuins et tes Bulgares restaient fidètes «u rite aacieB. Scf)ut8 te partage de te Po* Itgae, ia Rws^ie, par la persiiaaian et surtout par la viriencc, a ramené à i'erthsdiWiie grecque tes
Ruthènes soumis à ses lois, tandis que les Ruthènes de la Gallicie ont maintenu leur union avec Rome.
Les nobles de la Ruthénie appartenaient au rite • grec comme leurs paysans. Au seizième siècle, ils embrassèrent en très-grand nombre le protestantisme ainsi que ceux de la Lithuanie ; mais quand les jésuites les eurent reconvertis, ils passèrent au rite latin et se polonisèrent ainsi complètement. C'est un fait que les patriotes regrettent vivement, parce que les Russes ont pu facilement exciter les paysans contre leurs seigneurs en invoquant à la fois la différence de religion et les griefs agraires, exactement comme cela se fait en Irlande. Ainsi donc, en Gallicie à côté des Polonais défendant leur nationalité contre les Allemands, se trouvent les Ruthènes suivant le rite grec uni, parlant un dialecte slave un peu différent du polonais et appartenant à un groupe de populations de 14 millions d'hommes, principalement répandus sur le territoire russe.
Que sont ces Ruthènes, polonais ou russes?
De quel côté penchent leurs sympathies? Grave question, car c'est par les Ruthènes que la Russie peut entamer l'Autriche et tenir les Polonais en échec. Les Ruthènes, disent les Russes, sont nos frères, le plus pur de notre sang; ils sont persécutés, méprisés, privés de leurs droits en
Gallicie ; notre devoir est de les protéger contre Taristocratie polonaise, qui les opprime, et contre le gouvernement autrichien, qui ne respecte pas leurs droits*. La difficulté est grave dans le présent; mais elle le deviendrait bien plus encore le jour où la Pologne viendrait à se reconstituer. En effet, si les Ruthènes tiennent avec les Polonais, ceux-ci peuvent recouvrer leurs anciennes limites et former un état respectable. Si au contraire les Ruthènes se rangent du côté des Russes, les Polonais, au nombre de 7 à 8 millions, serrés entre le colosse moscovite d'une part et l'Allemagne unifiée d'autre part, n'auraient qu'une existence bien menacée. On le voit donc, l'avenir de la Pologne et celui de l'Autriche dépendent en partie de la
1. Voici comment s'exprime le savant historien russe Pogodine, cet habile apôtre du panslavisme: « Les Russes de la Gallicie, qui composent toute la population dans la partie orientale, sont en butte à toute sorte de perse cutions et de vexations ; c'est pourquoi je me permets d'adresser encore quelques mots aux Polonais : Messieurs^ vous opprimez les nôtres en Gallicie. Votre système de tyrannie envers ces malheureux approche de son terme, car leurs gémissements retentissent dans toule la Russie. Comment voulez-vous que nous ne prenions pas des mesures sévères contre de semblables violences en Volhynie, en Podolie et dans nos provinces occidentales, où vous n'êtes pas moins des intrus qu'en Gallicie? N'est-il pas évident que votre conduite en Gallicie nous donne plein droit d'user de représailles envers vous-mêmes dans le royaume de Pologne ? — Deux mots aux Polonais j 15 janvier 1857, cité par M. R. Janin, Vidée française et Vidée russe dans la question orientale, ^ 1869.
SfTO POLONAIS, RUTHèNBS ET TOHÈQUES.
qa^tiofi de savair ce que soirt et ce que voirdnwït lès Ruthène». fi s'agit îcî é'nm probtème historique qui a été résolu de deux fa-çtms différente», suivant l'intérêt des deux nations aux prises.
Si une identité de nom était un argument en histoire, le débat serait vite tranché. Les Ruthè^ nés, en effet, étaient nommés petits ftusstens, et le pays qu'îïs habitent était appelé les Russies; maïs la Russie moscovite de Pierre le Grand a été fondée dans une autre région et avec des populations différentes. Elle ne possède la plus grande partie des Russies lithuaniennes que depuis le partage de 1772. Voici en quelques traits Thistoire de la Ruthénie.
Au septième siècle, des tribus slaves qui semblent avoir porté en commun le nom de Léchites, occupaient cette vaste région qui s'étenid entre le Ihiieper, la Moldau, la mer Baltique et la mer Noire. Elles étaient en lutte constante avec Les Germains vers l'ouest et avec les nomades Touraniens du côté de Test. Les Léchites de la Moldau formèrent la grande Moravie, puis TÉtat tchèqiw, ceux de la Vistule la Pologne, ceux du Dnieper, conquis au dixième siècle par des Scandinaves venus des provinces suédoises de Ross-Lagen, sous la conduite du warègue Rurik, prirent le nom de Rouss, Roussiai ou Keutbenî, du nom de he^urs conquérants, comme la France a pris le sien des
Franc». So«s les successeurs de Rttrîk, Oleg et Igor, la Rnthénie fut un État puissant, avec la superbe ville de Kief pour capitale, tirant des guerriers de la Scandinavie par la Baltique, et menaçant Constantinople par ses flottes de la mer Noire.
La coutume germanique du partage égal entre les enfants morcela le pays en une foule de principautés aux limites satis cesse variables et en guerre perpétuelle les unes avec les autres. Cependant ces princes warègues passèrent le Dnieper et soumirent succfissivement les tribus touraniennes, Finnois, Petchénègues, Khosares, qui, après avoir adopté la foi, la langue et les usages des conquérants, se slavisèrent peu à peu.
Au milieu du douzième siècle commencent les redoutables invasions des Mongols. Ils dévastent le pays, mais laissent Tafltorité aux princes warègues à la condition qu'ils payeront tribut. Un moment, vers le milieu du treizième siècle, toutes les Ruthénies sont réunies sous André, prince deHalicz (Gallicie), qui se fait couronner roirusslen par le pape Innocent IV et qui fonde Lemberg. Après lui l'anarchie recommence. Enfin [au treizième siècle les Ruthènes du Dnieper appellent à leur secours Gédymin, prince de Lithuanîe, qui bat les Mongols à la bataille de Pripet et réunit tout le pays de Kief à ses États. D'autre
272 POIjONAIS, RUTHÈNES ET TCHÈQUES.
part, la Ruthénie rouge s'était donnée à la Pologne. Il en résulta que quand Ladislas Jagellon de Lithuanie épousa en 13S6 la reine (Hedvige de Pologne, toutes les Ruthénies ou Russies furent réunies, et un puissant État léchite se trouva constitué. A la diète de Horodlo, où la réunion de la Pologne et de la Lithuanie fut de nouveau solennellement conGrmée^ on discuta pour savoir auquel des deux pays les Ruthénies appartiendraient ; mais comme cela n'avait guère dlmportance pratique, il n'en résulta jamais de conflit. En fait, certaines parties du territoire ruthène étaient regardées comme polonaises, d'autres relevaient évidemment du grand-duc de Lithuanie, et comme telles elles furent réunies à la Pologne, sous toute réserve d'égalité de droits. Au reste, la Lithuanie fit avec la Pologne un traité séparé dans lequel elle déclara qu«, « nation libre, elle s'unissait à une nation libre, égale à son égale ». La fusion entre les différents pays fut complète. La noblesse jouit partout des mêmes droits. Les boyards descendant des warègues Scandinaves et des grandes familles indigènes s'unirent par mariage aux nobles polonais. Parmi les noms dont s'enorgueillit le plus la Pologne, beaucoup sont d'origine ruthène comme les Chodkievicz, les Wisniowiecki, les Pulaswski, les Reytan, les Sobieski, les Gzartoryski, les Sapieha.
En 1589, toute la noblesse rassemblée à la fameuse diète de Lublin consolida encore l'acte d'union en effaçant toutes les traces de séparation qui pouvaient encore subsister, de manière qu'il n'y eût plus qu'une seule nation On a célébré l'an dernier le trois centième anniversaire de cet acte mémorable et presque unique dans l'histoire. Même les différences de religion, qui dans le reste de l'Europe faisaient couler le sang à flots, n'amenèrent aucun trouble en Pologne jusqu'au dixseptième siècle. Les grecs et les protestants jouissaient des mêmes droits que les catholiques; mais après que le roi Batory eut confié l'université de Wilna aux jésuites (1579), les persécutions religieuses commencèrent, et celles-ci provoquèrent les animosités de race. Jean-Casimir, qui avait été à Rome cardinal et jésuite avant d'être roi, appyya les révérends pères, qui voulaient contraindre les paysans ruthènes à rentrer dans le giron de l'Église. Les paysans se révoltèrent et trouvèrent du secours chez les Cosaques, qui étaient eux-mêmes d'origine ruthène et grecs schismatiques. Après une guerre atroce, l'hetman des Cosaques, Bogdan Chmielnicki, étant passé du côté des Russes, la Pologne céda à ceux-ci, en 1654, la Petite-Ruthénie et le pays de Kief. Elle perdit ainsi cette vaillante milice, son bouclier vers l'Orient. C'était le premier démembrement de la Ru-
i74 POLQN.Âi£., KUTL'HÉK£S £T TC3ÏÈQGES.
UiénÂe. Les EaiMmes «m font 6BCfia:*e aujourd^ui un rejoNkbit iukk Polooais. Le germe fatal éoB resse&iiiiiimiis retigûsuz était ^itré dans le cœar des paysans du rite grec contre leors ifiantras c»tholiques. J^an^Casimîr avait aussi expulsé lespro* testants,, ^ue la Suède se dorniaa la miasion de protégîer. L'intoléranœ des jésuites et des ultramontains est ainsi la cause première du déchirement et de la cbute de la Pologne. Lors àxx dé* membremeiîit de ia Pologne, en 1772, la Russie s'adjugea toutes les ButbéniesT sauf la partie de la Ruthénie-Rouge ^i fait partie de la Galicie.
De ce qui précède il résulte manifestement que rhistoire donne raison aux Polonais, et que Jles Ruthénies ont fait partie intégrante de la Poio^us- Lithuanie pendant quatr^e siècles, de 1B66 à 1772 *. La Russie de Moscou, c'est-à-dire la Traie Russie, restée longtemps soumise aux Jldongols, ne date véritablement que de Jean le TerriMe, qui régna de 1 &â4 à 1 584 , et fonda un Ëtat assez fort poisr
1 . Les Russes et les historiens qui adoptent le point de vue jusse donnent une autre physionomie aux faits, ris n^admettent pas de nationalité rathène distincte de TÊtat russe. La Russie moscovite de Romanof est, suivant eux, la continuation de TÊtat TJthène de Kief. La Pologne et la Lithuanie, profitant de la désorganisation où les invasions mongoles avaient jeté la Russie, lui enlevèrent ses provinces essentiellement russes d*au delà du. Dnieper. Au dix-huitième siècle, elle n'a fait que rentrer en possession de ce qui était son bien. Ce système ne sera admis 4}aH par ceux qui ont intérêt à Tadopter.
POLONAIS^ RUTHÈKES ET TGHÈQiUfiS. 2T5
ré^ster a ses voisias. Mais ce n'est là qu^ua celé de la questiom. Avoir Thistoire pour soi n'est vme force que quand les siMn'^xiirs hisbariqpsies vivant au cœur des peuples fst y eu^udreat l'asaoor de la naUoitaiâ^ hisl;i»*iipie. Or estn» le cas pomr les Ruthènes? De qoei oèté les perteot lear origine, leur la«f^e, leur culte, leiurs tendances, leurs souvenirs ? Voilà le poiirt important qu'il £smdrait pouvcHr démêler.
Les Ruthènes tiiennent le milfeu entre les Polo-» nais et les Russes. Par le sang, ils se rapprodîent plus des Polonais, car comme ceux-^i ils sont de pure race léchifce. Par la religk)!! et par la langue, ils se rapprochent plus des Russes^ et la raison en est simple, c'est à eux que les Russes doivent leur culte et leur civilisation. Les saints Cyrille et Méthode, venus de Byzance au ik' siècle, ayant d'abord converti les Slaves bulgares, traduisirent rÉcriture sainte et les livres liturgiques dans la langue de ce peuple, et composèrent d'après le modèle grec l'alphabet dit cyrfllien. Quand les Ruthènes embrassèrent le christianisme, ils adoptèrent la langue, la liturgie et l'alphabet cyrilliens, qu'ils transportèrent plus tard au delà du Rnieper, chez les populations touraniennes qu'ils slavisèrent successivement. La langue liturgique slavo - bulgare est [donc la source communs du ruthène et du russe. La lau-
gue russe n'est que du ruthène avec plus d'éléments touraniens dans le vocabulaire et surtout dans le sens spécial attaché aux mots, de même que le sang russe est du sang ruthène plus mêlé de touranien que celui des autres nations slaves. Le polonais, dialecte de la Mazovie, offre moins de mélanges, parce qu'il n'a pas subi l'influence de la langue liturgique slavo-bulgare*.
Les Ruthènes étant ainsi rattachés à leurs voisins de rOccident par le sang et les traditions historiques, à leurs voisins de TOrient par le culte et la langue, il faut avouer que la Russie, l'Autriche et la Pologne elle-même ont fait tout ce qu'il fallait pour les éloigner des Polonais et les jeter dans les bras des Russes. D'abord les prê-
1. Le ruthène a été longtemps la langue littéraire dominante. Les chroniques de Nestor, le fameux poème d'Igor, le code Ruskaia-Prawdaj sont écrits en ruthène, c'est-à-dire en slave bulgare modifié par le dialecte ruthénicn. En Lithuanie , ie ruthène demeura la langue officielle jusqu'au seizième siècle. Jagellon parlait ruthène. Voyez les ouvrages de M. Duchinski, de Kief, vice-président de la Société d'ethnographie de Paris, dont j'ai cru pouvoir adopter les opinions en ce qui concerne les origines slaves. Le ruthène moderne est encore si peu développé qu'il n'a même pas adopté d'alphabet et d'orthographe fixes. En Russie, la censure oblige les imprimeurs à employer les formes russes. En Gallicie on enseigne le ruthène avec l'alphabet russe, mais avec une orthographe phonétique qui diffère de l'orthographe classique de la Russie. On m'a affirmé que ces différences empêcheraient toujours une fusion des deux langues et des deux littératures.
très et les jésuites polonais persécutèrent les Ruthènes, obstinément attachés au rite oriental; puis les propriétaires, presque tous ou d'origine polonaise ou polonisés, ne faisant rien pour leurs paysans, ceux-ci étaient portés à les considérer comme une caste qui les opprimait et les exploitait. Enfin les Polonais ont essayé de remplacer le ruthène par leur propre langue, devenue la seule officielle, de sorte que les populations rurales ont été privées de tout moyen d'arriver à une instruction un peu développée.
Dans cette importante question, la Russie a, comme toujours, agi avec beaucoup de prévoyance, de suite et de cruauté. Au >xvir siècle, pendant la révolte des Cosaques contre la Pologne, au xviii% lors du soulèvement dirigé par la confédération de Rar, elle excita les paysans du rite oriental à se soulever contre leurs propriétaires du rite latin pour les massacrer à coups de couteau. La consécration des couteaux au couvent du rite grec de Montrynin, au delà du Dnieper, fut le signal de la jacquerie de 1768. Après le partage, la Russie ne recula devant aucun moyen pour faire abandonner par les Ruthènes qui lui étaient soumis Tunion avec Rome, et elle est parvenue à son but. Aujourd'hui elle prend hautement la défense des Ruthènes de la Gailicie contre les Polonais ; elle gagne leur clergé par des
278 WeiLOJ^ÂJB, EUTBÈT^ES ET TCHÈOUBS.
penfikMis et des cadeaux ; elle fait entremr anx papaoïs qu'ils- pon^ont s'unir i le^irs frères et ffu'mi ks débarrassera des propriétaires étranges qui les oppriment. Dans tes limites de son territoire, au contraire, la Russie étouffe énerçiqwesnent toute tentative de renaissance ruthène, sième en fait de littérature. Les publications doi- Tent toutes être en russe ; l'usage de l'alphabet latin ou ruthène est interdit. Taras Szewezenko, le poë^te nailional de la Ruthénie, le professeur Kostamarov, qui voulaient réveïlîer le sentiment national, ont été condamnés et exilés. Le généralgouverneur de Kief, M. Annenkov, déclara sans snabage qu'il en inirait avec le parti ruthène. Ainsi k Russie ne soutient si bruyamment les Ruthènes en Gallicie et en Hongrie que pour tes altirer à elle, afin de les faire entrer d^ns le monde moscovite. 11 es* vrai qu'elle prétend que Russe
et Ruthène sont synonymes.
L'Autriche a montré dans cette aflfeire ces déplorables varialioBs de conduite qui lui étalent haèflljnelleis et qui résultaient peut-être en partie #& rincapadté de ses hommes dIÈtat, mais surtout ée llncxtricaMe difficulté de sa position. Vers 184<J, te gouvernement autrichien, voyant que Toppositto» des Polonaîs devenait de plus en plus viotente, se mit a favoriser Télément ruthène pour les tenir en échec. Il introduisit la langue ruthène^
PaLÛKAia, fiUTHËNËS ET TCHÈOUfiS. 279
daas le» éeotes priioaires au lieu est polonais. Ea I84â, le eosite SUdioo organisa la société ratkèiie et accorda tout son appui au oEiétropolitain grec-uni de Lemberg, toujours en riyalité avec Tarchevéque catholique. Alors se forma un parti de SaintnGeorge, — du nom de la cathédrale grecijtte de Lemiberg, — lequel se montra d abord purement autrichien. On publiait à Vienne des livres d'instruction et un journal rédigés en ruthène, et on comblait de faveurs les députés ruthènes, qui apparaissaient à la diète dans leur costume de paysan et votaient invariablement en faveur du gouvernement.
Ici comme en Hongrie, ks honumes d'État autriehiensi se faisaient une arme de» hostilités de races, flans prév<»ir que ces passions naiicmaies qu'ils SBreKeitaient se retourneraient ua jour contre tiix. C'est ee qui arriva bientôt en Gallide. Les Rutfaènes, ayant pris le goût de la lecture et ne trvuvant pas de <pioi le salis&irer dais œ que Ton publiait pow eux. à Vieime, sa mrent à lire les Mvres et les journaux russes q« m eut soin éd leur prooiBsr de F autre côté de la £rootière. Le gouvemeneot autrichien ne tarda pas à s'aperce- ¥airde la faute qu'il aitait conone, il essaya de lÊa réparer; loaîa^ au lieu de s'eflbreer de gagner TafiadMi des RuihèBesen pourrajoHit plus largelEbOst qpje la Bosne à leurs besetns inteiiertuels,
2t0 POLONAIS, RUTHÈNES ET TCHÈQUES.
il eut recours au vieux et stupide moyen de la compression. Il crut avoir tout fait en supprimant l'alphabet cyrillien et en faisant imprimer en caractères latins des livres ruthènes qui parurent suspects aux paysans du rite oriental, comme portant atteinte à leurs traditions liturgiques. C'était le comble de la maladresse et le meilleur moyen de livrer à l'influence russe ceux qu'on voulait y soustraire. Après s'être aliénés les Polonais en suscitant l'opposition ruthène, l'Autriche s'aliénait celle-ci en voulant la comprimer, et . elle arrivait à mettre contre elle dans la même province deux populations rivales.
Quelles sont aujourd'hui les tendances des Ruthènes de la Gallicie et de la Russie ? A cette question il n'est pas facile de répondre, parce que ces populations arriérées, toujours négligées ou opprimées par leurs maîtres, n'ont pas encore pris une conscience très-nette de leur situation et n'ont que peu d'organes qui puissent faire connaître leurs sentiments. Le clergé orthodoxe de la Ruthénie russe est rallié au tsar, qui ne néglige rien pour se l'attacher en faisant appel au sentiment religieux. Le clergé du rite grec-uni de la Gallicie penche du même côté ; il est à la tète du parti de Saint-George, et le métropolitain déclarait l'an dernier (1869) que, si l'on célébrait à Lemberg l'anniversaire de la diète dé Lublin, il
arborerait un drapeau noir au clocher de sa cathédrale. Le journal politique ruthène en Gallicie, ayant pour titre Stowo (la parole) et imprimé en caractère cyrillièn, est l'organe du chapitre grecuni. Son rédacteur, M. Didycki, est décoré d'un ordre russe. Le journal littéraire des campagnes obéit aux mêmes inspirations. On commence aussi à imprimer en russe les publications destinées aux Ruthènes. Ainsi M. Klimcowicz, qui rédigeait une revue ruthène, le But, a fait paraître depuis à Vienne V Aurore slave en russe. Il est donc probable que dans tout le pays ruthène le clergé et les populations rurales sont entraînées vers la Russie. Au contraire, les propriétaires nobles — et ils sont assez nombreux pour former une sorte de tiers état — sont Polonais de cœur et prêts à faire les plus grands sacrifices pour la résurrection de Tancien royaume ; seulement ils exercent peu d'inQuence autour d'eux', parce que, dans les différends auxquels donne lieu la réorganisation de la propriété rurale, les fonctionnaires russes appuient toujours les prétentions des paysans, dont ils encouragent les aspirations égalitaires et rhostilité contre le seigneur. Enfin il s'est formé dans les villes, sous l'influence de quelques lettrés et des souvenirs historiques, un parti national ruthène *. Ce parti, qui ne date guère que
J. Voyez rinléressanl travail de M. Léon Syroczynski sur le
«2 POLOWTAIS, RUTHÉTfBS ET TCHÈQCBS.
de 1%^Q, est, affirme-tHm, fhtzichemeiit oirposé à k domnatien raoseorite ; mais, d'autre part, 3 ne serait pe* mieuï disposé yîs-â-vîs de la Pologne. (Test seulaneot depais que les Polonais adoptent «n programme démocraèique et sympathîqxie atrx antres Slaves qull se rapproche des Polonais, dans ridée qïi'on pourrait fonder une grande répcij^lique lécfaite au sein de laquelle la Rutbénîe reprendrait une existence indépendante et une autonomie complète. En soimne, les Ruthènes, en tant que parti pt)Etîque, n'exercent pas encore à beaucoup près upe influence proportionnée à leur nombre. Cela provient de ce que presque tous appartiennent aux elasses rurales. Les députés qu'ils choisissent sont général^nent des paysans, et ce n'est pas une des choses les moins curieuses qu'offre l'aspect de la diète de Lemberg que ces yigoureux campagnards ayec leurs grosses bottes et leur longues bouppeliandes de fentre. H n y a donc pas lieu de s'étonner qne les Ruttièmes n'aient pais encore de programme arrêté ni des vues bieu arrêtées.
painlftvisme (1869). I» ai qniité de Rntbèiie ds riOIccame, M. Syroczinski est à même d'être bien renseigné sur le seatimânt de ces populations, si peu connues en Occident. c< Certes, dit-il, â 7 8 des Rulhènes (PetUs-RnsMou) qui «n sont «neorr à erîer vengeMieft outtQ la PologAft; mm» casont des.- DoBCtieDnaiiws ou des agents du gouvernement. Les hommes qui s^effurcent de former un ptrtl Battonal sont freaelteaieiit cmcfims de t empire.»
Ils n'ont que des tendances, des aspirations et il serait facile de conquérir leurs sympathies.
En Gallicie, les personnes les plus éclairées du partie ruthène tendent insensiblement à se rapprocher des Polonais, qui, eux, comprennent de leur côté que, s'ils veulent obtenir pleine liberté pour le développement de leur nationalité, ils doivent également l'accorder aux autres. Il est probable que Ton finira par arriver à une entente. Pendantla diète de rautomne*dernier (.869), sur la motion du vice-président, M. Lawrowski, chef du parti ruthène au sein de cette assemblée, on a constitué un comité pour examiner tout ce qui se rapporte aux griefs des Ruthènes. Ceux-ci demandent notamment un collège ruthène à Lemberg, une subvention au théâtre ruthène, renseignement facultatif en ruthène dans les écoles moyennes de la Gallicie orientale. Le gouvernement central favorise tout ce qui peut amener une entente entre les deux fractions hostiles, afin d'enlever à Finfluence russe des populations qui n'y sont déjà que trop soumises. En résumé, on peut dire qu'en ce moment, sauf la noblesse et un parti qui naît dans les villes, les Ruthènes sont attirés vers la Russie. Y a-t-il moyen d'arrêter ce courant et de le diriger en sens contraire^ Toflà ce qull faut examiner.
Si Ton n'étudiait pas ainsi les choses de près, il serait impossible de se faire une idée des complications inouïes que la question des nationalités fait naître en Autriche. Ainsi voilà donc, dans la seule province de Gallicie, deux groupes de populations en hostilité déclarée Tun contre l'autre et hostiles toutes deux au gouvernement central. Quel remède à une aussi difficile situation? 11 est très-simple, dira-t-on peut-être: accordez à chaque groupe le droit de se gouverner lui-même : la liberté résout toutes les difficultés. Je le crois aussi, et les journaux annoncent que l'empereur est décidé à faire des concessions dans ce sens ; mais les obstacles que cette solution présente sont beaucoup plus sérieux qu'on ne peut se rimaginer de loin. — Essayons de les indiquer.
Premièrement, si Ton accorde aux Polonais rautonomie complète qu'ils réclament, on ne peut la refuser aux Tchèques, aux Slovènes, aux Tyroliens, et la Gisleithanie est aussitôt transformée en une fédération reliée par des attaches extrêmement lâches. Quelle action commune pourra-t-on espérer des membres disjoints d'un corps qui n'aura plus qu'une existence nominale ? Quelle force de résistance ce corps présentera- t-il à Té-
tranger en cas de conflit, à la Hongrie en cas de différend intérieur?
Secondement, par ce renversement d'une constitution à peine établie, on irritera profondément les Allemands, qui n'occuperont plus dans Tempire qu'une position subordonnée peu en rapport avec leur souvenir de prééminence et avec leur supériorité réelle de culture et de richesse. N'estce pas s'aliéner la seule force dont on dispose pour gouverner TÉtat et la livrer à l'attraction déjà si puissante de l'unité germanique?
Troisièmement, autoriser la reconstitution d'un royaume de Gallicie, avec ses lois, son parlement et son ministère responsable, c'est faire d'avance le sacrifice de cette province au profit de la Pologne future et se résigner à perdre avec un magnifique territoire 5 millions d'habitants.
Quatrièmement, c'est provoquer le ressentiment implacable de la Russie, qui ne pardonnerait jamais à l'Autriche de lui mettre sur les flancs une Pologne indépendante, enflammant d'espoir les Polonais encore asservis, conspirant avec eux, leur soufflant la révolte et ne cachant point le dessein de reconquérir l'ancien royaume jusqu'au cours du Dnieper. Le gouvernement central demeurerait responsable de l'attitude et des actes de l'administration de Lemberg, qui ne serait plus soumise à son autorité.
qui, portant une Vierge sur la poitrine, prenant pour mot d'ordre pff/n> et religion^ proscrivaient la liberté de conscience, que Catherine n se donnait la facile gloire de défendre, aux applaudissements de Voltaire et des philosophes français. Gomment yeulent*ils, s'ils prennent Rome pour guide, rallier à eux les Ruthènes du rite oriental, 'dont on a soin d'entretenir les susceptibilités et les appréhensions religieuses? Au Reichsrath, les députés de la Gallicie ont toujours voté pour le concordat et pour les prétentions cléricales. On doit en conclure que. si les Polonais étaient les maîtres dans l'empire, ils le ramèneraient dans les voies du moyen âge, dont les Allemands l'ont retiré. Cette attitude est sans doute un titre aux bénédictions de Rome, mais non à la sympathie du libéralisme européen.
La politique polonaise a toujours été soumise à l'influence des jésuites, et pourtant ce sont ces pères qui ont perdu la Pologne. Jusqu'au xvn* siècle, l'histoire de la Pologne est aussi belle, aussi héroïque que celle de Hongrie;. c'est une série ininterrompue de prodigieuses victoires, sans nul esprit de violence ni de conquête. L'union volontaire de la Lithuanie est un acte admirable. Tandis que dans toute l'Europe les persécutions religieuses faisaient couler le sang à flots, ici régnaient la tolérance, l'égalité même pour tous les cultes.
PÔLONiJS^ BOTHÈNES £T TOiÉSUËS. 287
relaUoQs 4efi différents j»ays autrichieiis eutre eux, fifiT Texécution méo^e des Ims fc»idameiit»le&, c'e&i demander boh une cûiistil»utL4»i fédérale, mais la séparation^ Tunion persoimelle, cûXDsae la Hongrie. Or, si TÂutriche ne peut plus méske former une fédération comme les États-Unk, si elle doit être réduite à une agglomération sans nom d'États séparés qui n'ont en commun que r empereur^ Farmée et la dette^ sa dissolution est inévitable. Supposez maintenant rÂutridie morcelée et partagée, comme Ta été la Pologne, quelle ctmnce davenir resterait-il aux Polonais? Leur intérêt évident est donc que TÂutriche, dernier asile de leur nationalité, subsiste, et pour qu'elle continue à exister, il faut en faire un Ëtat fédéral sans doute, mais un État dont les diverses parties soient réunies par un lien plus serré que celui qui existe en Suisse, en Amérique môme, parce que la situation de l'Autriche ^t beaucoup plus nienacée.
Au lieu d'une politique inspirée par des idées aristocratiques, .exclusives et ultramontaines, les Polonais' devraient aussi adopter une politique libérale, démocratique, égalitaire, équitable envers les autres races, surtout envers les Butbènes. Ils confondent la cause de leur nationalité et celle du catholicisme ultramontain. Us sont encore semblables pour la pliq>art à ces confédérés de Bar
différentes * ; mais en attendant qu'il se mette à la tète du mouvement, la défiance subsiste.
Les Polonais doivent aussi changer de conduite à regard des Ruthènes et d'attitude vis-à-vis des autres Slaves. Jusqu'à présent, ils ont agi comme les Allemands le faisaient à l'égard des Hongrois, et les Hongrois à l'égard des Croates. Hs se sont efforcés d'imposer leur langue, leurs usages, leurs lois aux Ruthènes ; en un mot, ils ont tenté de les poloniser. Ils ont échoué comme les Allemands en Hongrie et les hongrois en Croatie, et comme ceux-ci, ils ont soulevé l'opposition et la
1. La bourgeoisie des villes et la presse commencent, assuret-on, à secouer l'influence cléricale. Ainsi les idées ultramontaines de M. Ledochowski, archevêque de Posen et nonce apostolique, ont rencontré une vive opposition dans Topinion. Plusieurs journaux de Galicie se sont prononcés pour l'abolition du concordat. Sur les cinq grands journaux polonais, un est radical et soutient M. Smolka, trois autres représentent différentes nuances du libéralisme. Enfin un seul est l'organe du parti ultramontain. J\ n'en est pas moins vrai que les nobles et les propriétaires, formant encore la classe dominante, se rattachent en majorité à ce dernier parti. La raison en est simple. Les Polonais, luttant contre les Rilsses schismatiques, se sont attachés avec la môme force à leur patrie et à leur église, sans se demander si cette église représentait la liberté ou le despotisme. C'est exactement comme eu Irlande, où tout catholique est ultramontain. L'homme qui a à défendre sa foi contre un adversaire puissant et d*une autre race, embrassera la nuance la plus exclusive. Cela est naturel pour les Polonais, mais n'en est pas moins regrettable. Rome n^a jamais porté bonheur aux États qui se sont dévoués à sa cause. Voyez le tort de l'Autriche, de l'Espagne et la Pologne elle-même.
POIiONAIS, RUTHÈNES ET TCHÈQUES. 291
haine. Il est des époques où des populations se laissent transformer et absorber par une civilisation supérieure. Au moyen âge, les Slaves de la Prusse ont été germanisés complètement; mais quand le sentiment national est éveillé, il est trop tard. Il faut le respecter, car l'extirper est impossible. Ce que les Polonais doivent désormais aux Ruthènes, c'est plus que de Téquité, c'est de là charité. Qu'ils suivent une politique non pas catholique, mais chrétienne; que non-seulement ils accordent à la langue ruthène la place qui lui revient dans l'administration et renseignement, mais qu'ils en encouragent la culture, le développement, qu'ils favorisent l'instruction, qu'ils apportent au peuple non des livres de propagande ultramontaine, mais des publications conformes à ses besoins intellectuels; qu'ils fassent tout pour aider le paysan à arriver au bien-être, à la propriété de la terre, à la conscience de sa dignité d'homme. Justice et charité, tel doit être aujourd'hui le mot d'ordre ici comme partout.
Le moment arrive où commence à se réaliser cette prophétie de l'Évangile : les derniers seront les
. premiers. A mesure que l'instruction et la vie de l'esprit se généralisent dans notre Occident, les classes laborieuses, et dans l'Europe orientale, les
• races longtemps méprisées, asservies, se lèvent et réclament leur pia au soleil. Ce mouvement est
lent; mais il est continu et irrésistible. Rien ne Tarrêtera. Il a subi des échecs, des retards; il en subira encore. Il persistera néanmoins, etles échecs même accroîtront ses forces. La grande politique, chrétienne ou humaine, comme on voudra, consiste à s'associer à ce mouvement ascendant de la démocratie pour le diriger de façon qu'il aboutisse à une amélioration permanente des sociétés. Tchèques, Slovènes, Serbes, Ruthènes, populations muettes qu'on a foulées sans merci parce qu'elles étaient au bas de l'échelle, se réveillent aujourd'hui, et il faudra compter avec elles, parce qu'elles sont la majorité d'abord, ensuite parce que certains États ont intérêt à s'en faire les protecteurs. Si les Polonais veulent conserver des chances de reconstituer leur patrie, qu'ils rompent d'abord avec leurs traditions aristocratiques et.ultramontaines, et que surtout ils se dévouent à relever les Ruthènes, à leur procurer plus de bien-être et plus de lumières.
Ils devraient aussi modifier leur attitude à l'égard des autres nations slaves de l'empire. Ils leur ont été hostiles, parce que Tchèques et Croates s'appuyaient sur la Russie; mais c'était là l'effet d'un cercle vicieux, car ceux-ci ne s'appuyaient sur la Russie que parce qu'ils ne trouvaient point de sympathie en Autriche. Ce que les Slaves du sud ne pardonnent point aux Polonais, c'est qu'ils
ont aidé les Turcs à maintenir le joug qui pèse sur les Serbes et les Bulgares. « Ils veulent, me disait-on. à Agram, reconquérir leur patrie; mais pourquoi combattent-ils contre nous, leurs frères, qui n'avons non plus qu'un ut, affranchir la nôtre? Ils se rangent dans les rangs des Turcs, parce que les Turcs sont les ennemis des Russes ; mais nous, que leur avons-nous fait? Eux qui se disent les aines des Slaves, ils trahissent la sainte cause des Slaves. Ce n'est pas ainsi que la Pologne ressuscitera. »
Il semble que ces reproches aient été entendus déjà : la Galicie tend la main à la Bohème. Le nouveau programme qui s'élabore se rapproche beaucoup de celui que préconise depuis plus de vingt ans Téminent historien Palaçky. En juin 1848 , à Prague, un grand congrès s'était réuni, où des délégués représentaient les différentes nations slaves. Ils se divisèrent en trois sections : dans la première se groupèrent les Tchèques et les Moraves, dans la seconde les Polonais et les Rùthènes, dans la troisième les Slaves du sud, y compris les Monténégrins. Les Polonais avouèrent leurs torts à l'égard des Ruthènes , admirent la langue ruthène au même titre que la leur, et reconnurent l'impérieuse nécessité de se débarrasser de leur Irlande, en donnant complète satisfaction à leurs griefs. Tous les délégués , même
les Illyriens, qui inclinaient le plus pour Moscou, votèrent une protestation contre le partage de la Pologne et repoussèrent énergiquement le panslavisme russe. Ce qu'ils décidèrent de proposer aux autres races de Tempire , c'était une constitution fédérale sur la base de la liberté et de l'égalité. C'est encore ce qu'ils demandent aujourd'hui.
Nous venons de voir quel est le programme que recommandent les Polonais qui comprennent le mieux les nécessités de l'époque présente. Maintenant, la situation en Galicie étant telle que nous avons essayé de la faire connaître, que doit faire le gouvernement central? Sa conduite est commandée par la position même dans laquelle l'empire se trouve placé. Cette position est pleine de difficultés, de dangers même ; mais une politique hardie , libérale peut encore assurer à l'Autriche le plus magnifique avenir, si les différentes nations de la monarchie savent comprendre quel est leur véritable intérêt.
Le principal danger de l'Autriche vient de l'hostilité sourde de ses deux puissants voisins, la Prusse et la Russie , unis depuis deux cents ans , par l'identité de leurs visées. Mais ici il faut dis-
tinguer : la Prusse et l'Autriche ne sont pas nécessairement ennemies; elles l'ont été aussi longtemps qu'elles se sont disputé la prééminence en
Allemagne. Si F Autriche, maintenant qu'elle est exclue de la confédération, acceptait franchement, définitivement sa position, rien ne s'opposerait à une entière réconciliation avec Berlin. Au fond, r Autriche doit se féliciter d'être sortie de ce champ d'intrigues où à chaque instant pouvait s'élever une occasion de conflits. Ce sont les rêves césariens de domination universelle qui ont perdu l'Espagne et fait si lontemps le malheur des populations soumises à la maison de Habsbourg. La Bohême se félicite de ce que tout lien soit coupé avec cette confédération germanique dont elle avait toujours énergiquement repoussé l'autorité. Quand l'année dernière, à la fête des tireurs à Vienne , M. de Beust prononça un discours qui semblait indiquer quelque velléité de se mêler des affaires allemandes , les Hongrois, sans acception de parti, exprimèrent leur mécontentement dans les termes les plus violents. Ni Slaves ni Magyars ne veulent plus intervenir en Allemagne. Que Vienne se réconcilie complètement avec Berlin, et les populations de l'empire s'en féliciteront hautement. Le vrai danger est vers l'Orient; il vient de la Russie. De ce côté, il y a une rivalité et même une hostilité inévitables, aussi longtemps du moins que la condition' politique et sociale de l'empire moscovite n'aura pas changé.
2tf6 POLONAIS, RUTHÈNES ET TCHÈQUES.
11 se peut que le gouvernement de Saint-Pétersbourg n'ait aucune des idées d'agression qu'on lui prête ; mais il est certain que la nation russe, ou du moins ce que Ton appelle de ce nom, a conçu un idéal qui est de réunir dans un même État toutes les populations d'origine slave ou de religion grecque. Ce qui semblait une chi* mère dans le testament de Pierre P' est devenu un dessein arrêté,. embrassé, poursuivi avec une ardeur croissante à mesure que la réalisation semble en devenir plus prochaine. Le panslavisme avec l'annexion de Constantinople, Agram, Trieste, Belgrade, Bucharest, Lemberg et Prague, voilà ce que rêvent les Russes. Quel est l'obstacle? Évidemment l'Autriche. Donc ils doivent désirer l'affaiblissement, le démembrement de l'Autriche. Comme on l'a dit, le chemin qui de Saint-Pétersbourg mène à Constantinople, passe par Vienne ^ La situation de la Russie fait sa force. A l'abri de toute attaque du côté de l'est, du nord et du sud.
1. « Je parie, disait un jour l'empereur Nicolas à Henri Tzewuski, le poëte polonais, frère de Mme Jules Lacroix et de Balzac, que vous ne savez pas quels sont les deux princes les plus bêtes? »
Et, comme le poëte hésitait devant rembarras du choix :
« Eh bien, reprit le Czar, c'est Sobieski et moi, parce que tous les deux nous avons sauvé Vienne. »
Le mot est-il bien authentique ? Je ne sais; en tout cas, il exprime ce qui est dans le cœur des Russes.
elle peut tourner toute son attention , toutes ées forces vers l'Occident.
Maintenant, si à côté de cette puissance toujours menaçante et généralement habile parce que sa politique est simple, les Slaves d'Autriche, qui sont en majorité dans L'empire, ne peuvent y développer librement leur nationalité; s'ils se sentent humiliés, privés d'une représentation suffisante aux diètes ou au Reichsrath, et s'ils ne voient point d'issue légale à une situation qu'ils considèrent comme intolérable, n'y a-t-il pas lieu de craindre qu'ils se tourneront vers la Russie, comme l'ont fait récemment les Croates et les Tchèques, et comme ont été déjà tentés de le faire les Polonais en 1846 et 1847? Ne pourraientils pas être séduits par cette idée qu'en se jetant dans les bras des Moscovites ils obtiendraient, en échange de la liberté perdue, la grandeur nationale et l'àpre plaisir de se venger de ceux qui n'ont pas écouté leurs réclamations? Ainsi, avec la Russie inévitablement menaçante à l'extérieur et les Slaves irrévocablement hostiles à l'intérieyr, les jours de l'Autriche seraient comptés. Elle n'existerait plus que par tolérance. Que la France et l'Angleterre soient sérieusement engagées en Occident, et TÀutriche est démembrée comme la - Pologne. On peut donc dire sans aucune exagération que, sous peine de mort, elle est obligée de
donner satisfaction à ce qu'il y a de raisonnable dans les demandes des Slaves.
Mais comment peut-elle atteindre ce résultat sans préparer sa propre dissolution? En adoptant hardiment des institutions fédérales semblables à celles des États-Unis d'Amérique. Et qu'on le remarque bien, en le faisant, elle ne romprait pas avec ses traditions : elle y rentrerait après en être sortie. Jusqu'en 1848, les différents pays qu'on appelait l'empire d'Autriche n'étaient réunis que parce qu'ils avaient un même souverain. Leur position légale, leurs relations avec la couronne, leur constitution, n'étaient pas les mênj<es. Il n'existait pas sur les bords du Danube d'État unitaire comme en France , et les empereurs avaient toujours juré de respecter les privilèges des nombreux royaumes qui leur étaient soumis, les uns par la conquête, les autres par héritage, d'autres enfin par l'élection. Ces privilèges, la Hongrie, la Bohème et la Galicie les ont toujours réclamés; elles n'ont cessé de proteste^ contre tous les essais de centralisation tentés depuis 1848. Les engagements pris par l'empereur, les traditions historiques, les droits et les vœux des populations, l'extrême diversité de leurs langues, de leurs coutumes, de leurs besoins, tout commande donc l'adoption de la forme fédérale.
Si l'on considère la question d'une façon gêné-
raie , il est certain que nulle constitution ne garantit davantage la liberté, que- nulle ne répond mieux aux besoins de l'état social qui s'établit aujourd'hui en Europe. La fédération respecte la vie locale, permet à chaque groupe de se développer conformément à ses aptitudes, à ses traditions, et en même temps elle procure à l'ensemble la force dont disposent les grands empires. Elle est faible pour l'attaque, mais invincible pour la défense, à condition qu'elle soit démocratique. La Pologne, si forte jusqu'au diï-septième siècle, a succombé; les nobles seuls étaient citoyens. La petite Suisse a été attaquée longtemps par l'Autriche, puis par le duc de Bourgogne, le plus puissant des souverains de l'époque. Elle a écrasé ses ennemis ; c'est que tous ses habitants, paysans et pâtres, avaient une patrie à défendre.
Supposez côte à côte l'empire russe avec ses 80 millions d*âmes et la fédération américaine, qui n'en compte que la moitié. Qui ne voit qu'en cas de lutte Tétat despotique serait brisé comme verre au premier contact de la république anglosaxonne? Si l'on parvient à faire des Autrichiens, c'est-à-dire des citoyens dévoués à l'Autriche parce qu'ils s'y sentent libres, heureux , honorés et s' aimant à moitié autant que les Polonais et les Hongrois aiment leur patrie, aussitôt la Russie cesse d'être à craindre.
La centralisation a fait son temps ; les peuples n'en veulent plus : c'était Tarme du despotisme pour la compression et la conquête. L*Espagne à grands cris réclame la fédér,ation. L'Italie cherche le meilleur moyen de l'organiser. La France même, où la centralisation était cette admirable machine administrative « que l'Europe, disait-on, lui enviait, » et où les plus ardents défenseurs des droits du peuple avaient fait du fédéralisme un crime digne de Téchafaud, la France cherche à rendre plus de vie locale , plus d'indépendance aux provinces, trop longtemps asservies par le pouvoir central. L'Autriche en adoptant le fédéralisme ne ferait donc que prendre le régime auquel aspirent tous les peuples de l'Europe.
Seulement les pays qui constituent l'empire devraient accepter la fédération dans la forme mo derne inaugurée par les États-Unis et renoncer à la prétention rétrograde de rétablir la fédération du moyen âge , comme le veut la diète de Lemberg. Qu'on remarque bien cette différence radicale. Presque tous les États autrefois étaient fédératifs. En Espagne comme en France, dans les Pays-Bas comme en Autriche, TÉtat se composait de provinces ayant chacune le droit de n'accepter de lois que celles qu'elles avaient votées, de ne payer d'impôts que ceux qu'ils avaient consentis. La Navarre et l'Aragon, la Bretagne et le Langue-
doc, le Brabant et les Flandres, la Bohême et la Hongrie, formaient autant de corps indépendants, ayant leur autonomie que le pouvoir central devait respecter, en théorie du moins. Même dans les pays où il y avait une assemblée de représentants appelée États généraux, les députés de chaque province votaient en corps conformément à un mandat impératif, et les décisions de la majorité ne liaient pas la minorité : c'était Tapplication stricte du principe de Tindividualisnie et du libêrimi veto. Cette organisation politique rendant toute .action prompte et énergique du pouvoir impossible, les souverains furent amenés à imposer leur volonté aux diètes provinciales comme en France et en Espagne. En Hollande, en Suisse, l'ancien système prévalut, et on commença même par Tadopter aux États-Unis ; mais là on comprit bientôt qu'en face des nations qui^ comme l'Angleterre, avaient inauguré un régime plus concentré, où la volonté de la majorité fait loi, Tancienne organisation, qui ne constituait qu'une alliance d États indépendants, était trop faible pour subsister et se défendre, et l'on arriva au régime fédéral encore en vigueur maintenant.
Si l'on veut que la nation ne soit pas exposée constamment à tomber en dissolution et qu'il y ait un pouvoir disposant de la force collective de toutes les provinces, il faut qu'il y ait un parle-
ment fédéral dont les décisions, dans le cercle de sa compétence, soient partout obéies, une armée, une diplomatie, une monnaie , une douane, un budget communs et des fonctionnaires fédéraux répandus partout et chargés de faire rentrer les revenus et respecter les volontés de la nation. En Suisse comme en Amérique, on a senti qu'il fallait fortifier le lien fédéral et le pouvoir central, afin d'éviter la nécessité d'employer la force, comme lors du Sonderbund ou de la dernière sécession aux États-Unis. Dans la confédération de TAllemagne du Nord on a donné au pouvoir central les attributions nécessaires au maintien et à la défense de Tunion. £n Autriche également, pourvu que la liberté soit garantie et Tautonoraie provinciale respectée, il ne faudrait pas marchander à l'autorité fédérale la part d'action dont elle a besoin pour subsister et se défendre. Aux affaires que la Suisse, par exemple, a reconnues comme étant d'intérêt général, il conviendrait d'en ajouter quelques autres de nature à cimenter l'union, surtout Tinstruction primaire, parce que la diffusion des lumières est pour l'empire une question de vie ou de mort.
La réforme la plus urgente est celle de la représentation nationale. Actuellement le parlement se compose d'une chambre basse dont les membres, au nombre de 203, sont nommés par
les diètes proyincia|jes, et d'une chambre haute dont le recrutement s'opère par le choix de l'empereur. Ce qui est vicieux surtout, c'est le mode d'élection pour les diètes : il est extrêmement compliqué, souvent bizarre et presque toujours combiné de manière a favoriser la noblesse ou la race dominante. Tout le monde réclame un changement. L'an dernier (1869), le ministre de Tintérieur, M. Giskra, qui comprenait parfaitement les exigences d'une société moderne, avait adressé aux diètes une circulaire par laquelle il soumettait à leurs délibérations divers points concernant la réforme désirée. Il demandait s'il ne faudrait pas faire nommer les députés directement par les électeurs, s'il ne conviendrait pas de doubler le nombre des membres du Reichsrath et de diminuer la durée de leur mandat. Il n'y a que les diètes où les Allemands dominaient qui aient accueilli les idées de M. Giskra. Un député de la gauche, M. Rechbauer, a proposé un excellent projet de. constitution. Il y aurait une chambre basse nommée directement par les électeurs dans tout le pays en proportion du nombre des habitants et d'après des conditions les mêmes partout, afin d'éviter les récriminations des classes et des races, et une chambre haute formée comme le sénat des États-Unis par des délégués que les diètes éiiraien et dont~le nombre serait le mèm
pour chaque province, queUe que soit son importance. Telle est évidemment la forme de représentation nationale qui conviendrait le mieux à r Autriche régénérée. L'une des deux chambres représenterait l'intérêt général, l'autre l'intérêt provincial. Malheureusement il est à craindre que cette excellente et libérale réforme viendra échouer contre l'opposition étroite et les résistances gothiques de certaines diètes. En Galicie, tout le monde y est hostile, m'écrit-on. Les Polonais craignent que l'élection directe ne porte atteinte à leur indépendance et ne les fusionne avec le reste de la monarchie. Qu'ils prennent garde seulement que, par leur séparatisme aveugle et leur individualisme intempestif, ils n'amènent la dissolution de TAutriche de la même façon qu'ils ont préparé celle de la Pologne. L'augmentation du nombre des députés me paraît moins nécessaire. En France, le parti républicain a toujours cru qu'il était dans l'intérêt du peuple d'avoir une assemblée unique et très-nombreuse. En Amérique au contraire, on est persuadé que rie» n'est plus funeste à un régime démocratique, et l'on a limité le nombre des députés à 233, quel que soit l'accroissement ultérieur de la population. Si par suite de l'élection directe la chambre basse devenait la représentation de la nation et de l'unité collective , il faudrait que l'autre chambre devînt
l'organe des autonomies provinciales. Cette réforme semble être le complément nécessaire de l'élection directe, et peut-être désarmerait-elle les résistances que sa proposition va rencontrer.
L'établissement du fédéralisme sur une base démocratique ne doit effrayer ni les conservateurs, ni les Allemands. L'expérience a pu apprendre aux premiers que le plus sûr moyen d'éviter les révolutions, c'est de les prévenir par des réformes opérées dans le sens où marche le , siècle. Quant aux seconds, Falliance déjà conclue des Slaves et des Magyars leur fera perdre inévitablement une prépondérance que le privilège seul leur assurait ; mais ils peuvent la reconquérir d'une autre manière, s'ils savent comprendre leur mission. Que les Allemands prennent la direction du développement intellectuel et économique des autres races, qu'ils leur apportent les tréçors de la science germanique et l'esprit d'entreprise, afin de mettre en valeur les richesses naturelles de tant de régioms encore si peu exploitées. Us ne regretteront plus cette influence bureaucratique et ces places dont les maigres émoluments étaient l'objet des poursuites de tant de familles. La langue allemande imposée était honnie par les autres races comme le signe et l'instrument de la domination étrangère. Dès qu'on aura accordé aux autres langues la place qui leur re-
dans Fempire des tsars, car les Russes ae souffriraient pas longtemps qu'on puisse dire, et avec raison, qu'à leurâ frontières FAsie commence. Ainsi, par une révolution pacifique, par le progrès naturel des lumières, du bien-être et de la justice^ la question d'Orient se trouverait résolue et les dangers du panslavisme s'évanouiraient. La, raison d'être de TAutriche se trouvait jadis dans la nécessité d'opposer un puissant boulevard aux in* vasions des Turcs. Aujourd'hui elle remplace la Pologne, qui était le rempart de r£urope contre les envahissements de la Russie. Afin de ne pas être emportée à son tour, il faut qu'elle se donne une constitution qui, tout en respectant Tautonomie des provinces, mette aux mains du pouvoir central la force nécessaire pour maintenir et défendre l'union. Telle est l'œuvre qu'il s'agit maintenant d'accomplir. Pour y réussir, le gouvernement de Vienne et les Allemands n'ont qu'à se convaincre qu'ils ont le plus grand intérêt à favoriser l'expansion des Slaves. Les Polonais et les Tchèques, de leur côté, doivent renoncer à des exigences empruntées aux traditions surannées du moyen âge, qui rendraient impossible Torganisation d'un État moderne. Point n'est besoin de menacer ou d'attaquer la Russie. Le moyen int'aillible de la désarmer, en lui rendant en même temps service, c'est uniquement de favoriser le
POLONAIS, RUtHÈNES ET TCHÈQUES. 307
culture perfectionnées multiplient les richesses de ces belles provinces, que chaque groupe, Croates, Slovènes, Tchèques, Polonais, Ruthènes, encouragé au lieu d'être comprimé, arrive au plein développement de ses aptitudes naturelles, qu'en un mot les Slaves en Autriche se sentent aussi heureux que les Allemands et les Italiens en Suisse, — dès ce moment la situation politique change complètement dans toute l'Europe orientale. La Russie n'est plus à craindre, car Tarme si puissante du panslavisme est brisée entre ses mains. L'idéal n'est plus la grande Slavie, puissance militaire commandée par un despote, c'est l'établissement d'une puissante fédération libre dont l'Autriche deviendrait le foyer.
Entre la Russie sombre, muette, bâillonnée par la censure, ruinée par ses armées permanentes, écrasée sous le despotisme militaire, sans développement intellectuel ou matériel malgré ses chemins de fer, et d'autre part,* la Suisse danubienne où circulerait à larges flots la vie moderne, nulle hésitation ne serait possible. C'est l'Autriche qui deviendrait un centre d'attraction pour les populations du Dnieper et des Balkans.
La Russie elle-même se transformerait. Si la France parvient à reconquérir la liberté et à la garder, toute l'Europe est affranchie. Chassé de partout, le despotisme ne pourrait se maintenir
être que les Polonais, doivent désirer vivre dans une Autriche puissante, car c'est l'unique asile de leur nationalité. L'Autriche détruite, ils sont engloutis dans l'océan slave. Cela est trop évident pour qu'ils ne le voient pas. Il est donc probable que, dès qu'ils seront assurés que la Cisleithanie ne se mêlera plus des affaires allemandes et saura conserver la liberté, ils voudront se rapprocher d'elle au lieu de s'en éloigner, comme ils semblent le désirer aujourd'hui.
En résumé, la mission de l'Autriche est belle : ' si elle la remplit, elle méritera la reconnaissance de l'Europe. Concilier par la liberté et le bien-être des races si longtemps hostiles, hâter le développement de la race slave, cette sœur cadette de la grande famille aryenne, et procurer ainsi à l'humanité l'épanouissement d'un rameau nouveau doué peut-être de facultés spéciales, attirer vers un centre actif de richesses et de lumières les peuples-frères encore asservis en Russie et en Turquie, faire rayonner ainsi partout dans l'Europe orientale les forces irrésistibles de la civilisation, devenir en un mot les États-Unis danubiens, sans guerre, sans révolution, sans violences, voilà ce qu'il y a à faire. Pour vaincre les difficultés, ce qu'il faut de la part du gouvernement de Vienne^ c'^st une initiative hardie, des vues élevées et le sentiment des conditions d'existence
des sociétés démocratiques modernes ; de. la part des Tchèques et des Slaves, c'est mettre de la sagesse dans leurs réclamations, de la persévérance, mais dé la prudence dans leur conduite et surtout ne pas oublier les leçons de T histoire.
La question tchèque en Bohème offre à peu près les mêmes difficultés et les mêmes dangers que la question polonaise en Galicie. En Bohême aussi il 6xiste une nationalité qui veut conserver son indépendance historique comme la Hongrie et qui ne consent pas à se soumettre aux décisions du parlement central de Vienne.
En Bohème, comme en Galicie, la difficulté est encore aggravée par le fait que dans les limitesdu même territoire se trouvent deux populations parlant des langues différentes et animées d'aspirations souvent contradictoires : là-bas Polonais et Ruthènes, ici Tchèques et Allemands.
Enfin, ce qui met le comble aux complications, la nationalité politique des Tchèques n'a pas les mêmes limites que leur nationalité ethnographique,
La nationalité politique dont le parti tchèque réclame la reconstitution et l'autonomie comprend
ce qu'il appelle les pays de la couronne de Saînt- Étienne, à savoir : la Bohême, la Moravie, ]a Silésie autrichienne, plus la Lusace [Lausitz) et la Silésie prussienne conquises par Frédéric II. Ces dernières provinces ne renferment point de Tchèques mais un certain nombre de Polonais.
En Bohème, d'après M. Pickeron compte 3200000 Slaves et 2 000 000 d'Allemands, en Moravie, 1480000 Slaves et 530 000 Allemands. Mais en outre en Hongrie sur le territoire limitrophe de la Moravie se rencontrent 2 200 000 Slovaques qui parlent des patois très-peu diflërents du tchèque, le hanaque, le silésien, et qui ont même adopté généralement le tchèque comme langue littéraire. Les Slovaques occupent les vallées qui descendent des monts Tatra dans laKarpathes, se rapprochent du Danube vers Presbourg et Waitzen et s'avancent à Test jusqu'au delà d'Eperies et de Kashau où, aux bords des rivières Ungh et Tepla, ils confinent aux Ruthènes. Us sont pour la plupart protestants, parce que la région montagneuse qu'ils habitent a servir de refuge aux réformés , alors que Ferdinand II les exterminait en Bohême et en Moravie.
Les Tchèques forment donc un groupé d'environ 7 millions. Ils occupent tout le centre de la Bohême, de la Moravie et le nord de la Hongrie, c'est-à-dire une longue bande ds terrain qui, cqm
mençant à l'ouest aux- environs de Pllsen et finissant à l'est vers Unghvar, atteint une assez grande largeur aux longitudps de Prague et de Presbourg, mais se trouve réduite à un simple isthme de . jonction vors Brûnn.
Les Allemands possèdent les districts frontières de la Bohème et de la Moravie du côté du duché d'Autriche, de la Bavière, de la Saxe et de la Silésie. Ils dominent dans les villes industrielles comme Brûnn et Olmûtz où Ton trouve très-peu de Slaves* A Prague même ils constituent environ le tiers de la population. Ils forment enfin certains ilôts, isolés au milieu des Tchèques, comme à Iglau et à Austerlitz, en Moravie, à Proben, à •Kremnitz et Neusohl parmi les Slovaques de la Hongrie.
En résumé dans les pays autrichiens de la cou-
%ronne de Saint-Wenceslas 2 millions et demi
d'Allemands se trouvent en pï*ésence de 4 680 000
Tchèques. Ils forment ainsi environ le tiers de la
population et occupent aussi le tiers du territoire. Les tendances , les vœux de ces deux groupes ne sont pas les mêmes. Les Tchèques désirent oMenir une autonomie complète, afin de faire de Prague le centre d'activité de leur développement national. Les Allemands au contraire ne veulent point se détacher de Vienne où ils rencontrent lappui des autres Allemands de TEmpire.
Ce qui donne à cette question une gravité particulière et en fait un intérêt européen de premier ordre c'est la situation géographique de la Bohème, au cœur même de notre continent. Les populations slaves, s' avançant ici comme .un coin vers T ouest, jusque près des sources du Mein, séparent complètement les Allemands autrichiens du Sud, des Allemands prussiens du Nord. Si les deux grandes unités ethnographiques, germanique et slave devaient jamais se constituer, la Bohême serait probablement réclamée par la première au nom des nécessités géographiques, par la seconde au nom des droits de la race.
Actuellement pour constituer une nationalité indépendante, les Tchèques invoquent l'histoire de leur civilisation et de leur littérature qui leur
donne, prétendent-ils, une individualité nationale aussi distincte, aussi caractérisée, aussi armée de, titres écrits et de droits naturels que celle de la Hongrie. Il nous faut donc jeter un rapide coup d'œil sur leurs annales. Elles sont très-instructives sous plus d'un rapport. Elles nous montrent comiment Télément slave et Télément germanique ont lutté et se sont combinés dans cette région à différentes époques. Les Slaves occupaient autrefois tout le pays depuis la Bohême jusqu'à la Baltique. Quelques groupes isolés ont gardé leurs caraetères distiiîctifs, comme les Wendes des
environs de Bautzen en Saxe. Mais ailleurs ils ont été germanisés et absorbés par les populations de -sang teutonique. Il est intéressant de voir comment les Tchèques ont conservé cette nationalité qui est uti des grands embarras et qui pourrait devenir une ies grandes forces de l'Autriche actuelle.
VersTépoque de Tacite, la Bohême était occupée par une tribu germanique, les Markomans, et p^r les Boiens, tribu gaélique qui laissa son nom au pays. Après Attila, on trouve la contrée habitée par les Slaves, mais on ignore quand ils y ont pénétré. En 627 Samo fonde le premier grand royaume slave. Il s'étendait à Test jusqu'aux ijionts Tatra, au nord jusqu'à la Sprée, au sud jusqu'en Styrie, à l'ouest jusqu'aux sources du Mein, ou les Wendes de Rednic reconnaissaient son autorité.
Après Charlemagne, la Bohême fit partie de la grande Moravie, second empire slave formé par les conquêtes de Swatopluk (870). La tradition poétique fait descendre la dynastie nationale des Prémysl qui régna jusqu'en 1306, de la fameuse reine Libusa, la fondatrice de Prague (vers 723), Les Tchèques furent d'abord convertis au christianisme, à la cour de Swatopluk, par les grands apôtres des slaves Cyrille et Méthode, et ils adoptèrent ainsi le rite oriental. Mais au dixième siè-
cle, ayant été obligés de demander l'appui de Tempire germanique contre les Magyars, ils furent amenés au rite latin par les missionnaires allemands de révéché de Ratisbonne *. La Bohême relevait même de Tévêque de cette ville jusqu'à rétablissement de Tévêché de Prague par le duc Sobeslas. Cette conversion détacha les Tchèques des Slaves orientaux et les soumit à l'influence germanique, car les hautes fonctions ecclésiastiques étaient ordinairement accordées à des Allemands.
Sous les premiers ducs, du dixième au douzième siècle , les limites de la domination tchèque variaient sans cesse, suivant les résultats des luttes incessantes avec les Magyars et les Polonais. Boleslas de Pologne occupa même la Moravie et toute la Bohême en 1003. C'étaient surtout les territoires morave et slovaque que Tchèques et Magyars se disputaient avec acharnement.
Après que Bretisias eut conquis la Moravie en 1038, ce pays resta uni à la Bohême, sauf de courts intervalles (de 1278 à 1283 et de 1468 à
1. Le couvent de Susau vit disparaître, en 1096, les derniers vestiges de- l'ancien rite gréco-slave et de la littérature slavocyriilique. Pour tout ce qui concerne l'histoire politique et littéraire de la Bohème on peut consulter un livre admirablement fait et intitulé Bœhmen^ Land und Volk, — Ce livr^ composé par un groupe d'hommes spéciaux est un modèle dans son genre.
1490), tandis que la Slovaquie fut définitivement acquise à la Hongrie.
Tout le dixième siècle fut pour la Bohême une époque de grandeur et de puissance. Elle commence avec Wenceslas le saint (928-935) de qui venait la fameuse couronne, symbole de la nationalité tchèque. Puis Boleslas I et Boleslasll étendent leurs conquêtes en Pologne, en Hongrie et poussent leurs frontières jusqu'à celles de la Russie de saint Wladimir. Enfin Wratislas (1060-1092) obtient de Tempereur Henri IV le titre de roi en récompense des secours qu'il lui a apportés contre le pape.
En 1126, Sobeslas I, après la glorieuse victoire de Chlumec, se réconcilie avec l'empereur Lothaire et obtient le titre d'électeur et de grand échanson de Tempire.. A partir de ce moment l'union de la Bohême avec l'Allemagne devient très-intime. La cour de Prague adopte les usages allemands ; la 'noblesse imite la cour et peu à peu les institutions féodales prennent la place des anciennes coutumes démocratiques et slaves. Chez les Tchèques comme chez les Serbes encore aujourd'hui tous étaient égaux. Il n'y avait point de noblesse. La terre était possédée par les familles qui constituaient des communautés gouvernées par le staroste ou wladika. Les starostes, chefs naturels des familles, choisissaient les représentants qui faisaient les
lois. Le territoire était divisé en cercles ou joupanies (Zùpa). C'était une organisation toute républicaine et patriarcale où le servage était inconnu. Si cette organisation avait été conservée, -elle répondrait complètement aux besoins de l'époque moderne. Elle disparut malheureusement pour faire place a la féodalité. A la suite de guerres malheureuses, les paysans jadis égaux et libres furent réduits en servage et tout le pays divisé en fiefs.
Mais cette profonde transformation sociale ne s'accomplit que peu à peu. Otokar V" établit Tordre de primogéniture dans la dynastie des Prémysl. Jusque-là on avait suivi, comme dans les familles, le senoriat, c'est-à-dire que la succession au trône avait lieu par rang d'âge. Sous les règnes suivants la germanisation du pays fit de rapides progrès, parce que le roi, la noblesse et le clergé avaient également intérêt à introduire, les coutumes féodales de la Germanie. Les barons donnèrent à leurs châteaux des noms allemands. Il était de bon ton de parler allemand et de connaître les poésies allemandes. La langue et les chansons tchèques étaient dédaignées parce qu'elles ne semblaient plus convenir qu'au peuple et aux paysans. La justice des barons et des évoques remplaçait celle desjoupanies.
Sous Otokar II le plus éminent des Prémyslides
(1253 à 1278) la Bohême atteignit un tel degré de puissance , de richesse et d'éclat , qu'elle fut un moment l'État le plus puissant de l'Europe, jusqu'à ce qu'elle fût vaincue par la coalition des Allemands et des Hongrois. — Otokar pour fortifier la puissance royale suivit la politique que les rois de France avaient adoptée d'instinct. Il s'appuya sur la bourgeoisie et s'efforça de diminuer la prédominance de la noblesse féodale. Il appela dans le pays de nombreuses colonies allemandes pour défricher les immenses forêts qui couvraient ses frontières et pour exploiter les richesses minérales que renfermaient ses montagnes. Il admit les représentants des villes aux États généraux, introduisit le bail héréditaire si favorable aux cultivateurs, favorisa l'industrie, les lettres, les beaux-arts. Il conquit l'Autriche, la Styrie, la Carinthie et même le littoral de l'Adriatique depuis Trieste jusqu'à Pordenone. Il vainquit à différentes reprises les Hongrois, dirigea la croisade contre les Lithuaniens païens, et fonda ainsi un royaume qui embrassait toute l'Europe centrale. C'est pour lui résister que les Allemands élurent empereur le comte Rodolphe de Habsbourg. On sait comment Rodolphe s'acquitta de sa mission. Otokar succomba sur le champ de bataille de laMarchfeld le 26 août 1278, sous les forces combinées' des Autrichiens et des
Hongrois. La dynastie des Prémyslides finit en 1306 avec Wenceslas III.
Sous les souverains de la maison de Luxembourg de 1310 à 1437, la civilisation fit de rapides progrès en Bohême, mais elle continua à pecidre de plus en plus le caractère slave. Le roi Jean, brillant chevalier, mais plus occupé des affaires de la France que de celles de son pays, se fit tuer héroïquement à la bataille de Crécy. — Son fils Charles, qui devint empereur, fonda rUîiiversité de Prague, le Carolinum, et un grand nombre de villes qui portent son nom. Il fit partout régner l'ordre et maintint une sécurité complète. L'agriculture se perfectionna; l'industrie, le commerce se développèrent. La population augmenta considérablement. Le bien-être était général Ce fut une période d'éclat et de prospérité dont les Tchèques n'ont jamais perdu le souvenir.. C'est le successeur de Charles IV, Wenceslas IV, qui reçut le surnom de cruel parce qu'il fit jeter dans la Moldau, du haut du pont que son père avait bâti, le grand vicaire Nepomuc, qui à la tête du clergé résistait aux volontés du roi. La maison de Luxembourg s'éteignit avec l'empereur Sigismond, à la fin de la guerre des Hussites.
Cette guerre des Hussites est un des épisodes les plus importants de l'histoire du moyen âge C'est la première grande insurrection contre la
théocratie catholique : Huss est l'héroïque précurseur de Luther. C'est aussi la première grande victoire de Tesprit démocratique. On vit alors ce que peut un peuple, même peu nombreux, quand il lutte pour ses convictions. Ces merveilleux combats égalent s'ils ne surpassent ceux de la révolution des Pays-Bas et de la Révolution française. Les Hussites, quoique divisés en deux partis, les taborites, démocrates et puritains, et les utraquistes modérés , puisaient dans leur foi et dans l'armement de tout le peuple une telle puissance, qu'ils repoussèrent pendant quinze ans toutes les forces de l'Allemagne, liguées contre eux, à la voix du pape et de l'empereur. Cinq armées de Croisés, dont la dernière comptait 180 000 hommes, furent successivement vaincues. La terreur qu'inspiraient les Hussites à leurs ennemis était telle que ceux-ci prenaient la fuite dès qu'ils les apercevaient. On fut obligé de leur concéder par les « compactats de Baie » l'usage de la coupe eucharistique , et de leur accorder la liberté de conscience.
Ces guerres de religion eurent pour effet de réveiller complètement le sentiment national chez les Slaves. Le peuple était entré en scène et jouait le premier rôle. Comme il était de race tchèque, c'est en langue tchèque qu'il fallait s'adresser à lui. Huss fit pour sa langue maternelle ce que
Luther fît plus tard pour F allemand. Il en fixa rorthographe etremployapour répandre les idées religieuses. Les écrits, les discours, les discussions éveillèrent dans tous les rangs une puissante vie intellectuelle. Le souffle démocratique de Tépoque primitive ébranla jusque dans ses bases la société féodale et théocratique. Les couvents furent supprimés , anéantis. La haute aristocratie s'exila ou perdit son influence. La plupart des Allemands, étant restés catholiques, quittèrent le pays. Cette renaissance slave atteignit son apogée quand George Podiebrad, hussite et de petite noblesse, fut élu roi (1458).
Après lui, sous les souverains Jagellons (1471- 1526), la féodalité reconquit sa prédominance. La part d'influence des villes dans la diète fut restreinte, et le servage des paysans confirmé et soumis à des conditions plus dures. C'est en vain que les gens des villes et dés campagnes s'efforcèrent de résister. Ils furent écrasés et décimés. La déiîiocratie nationale était vaincue par la féodalité.
Une épreuve plus terrible et plus sanglante encore lui était réservée, après que Louis, roi de Bohème et de Hongrie, fut tombé à Mohacz. On crut dans ces deux pays que, pour résister aux Turcs victorieux, il fallait élire un même souverain. C'est ainsi que Ferdinand I" de Habsbourg
fut nommé. Sous son règne et sous celui de ses premiers successeurs, la Bohême jouit d'un intervalle de répit. Les lumières, les arts, les industries refleurirent. Mais en même temps le protestantisme fît de grands progrès, beaucoup d*anciens utraquistes adoptant la Réforme. Après la mémorable défaite de la Montagne-Blanche, il sembla que la nationalité tchèque dût périr. Ferdinand Il fut sans miséricorde. Tous ceux qui ne rentraient point dans le giron de TÉglise, hussites ou protestants, étaient brûlés, décapités ou exilés» Leurs biens confisqués étaient livrés aux envahisseurs étrangers. De là date en Bohême la puissance des grandes maisons d'origine allemande comme les Gallas, les Trautmansdorf, les Thun, les Liechtenstein, les Dietrichstein, d'origine italienne comme les Piccolomini, les CoUoredo, les Villani, d'origine française comme les Buquoy, les Lamboy, ou d'origine espagnole comme les Maradas, les Huerta, les Vasquez. Plus de trentesix mille familles quittèrent le pays. La guerre de Trente ans le ruina et le dépeupla complètement. Au traité de Westphalie, la population était tombée de trois millions à huit cent mille âmes. Des colonies allemandes vinrent occuper les cantons déserts : nouvelle cause de germanisation.
Pendant le dix-septième et le dix-huitième siècle la Bohême fut livrée aux Jésuites. Dans
aucun pays, pas même en Espagne, ils n'exercèrent tine influence plus complète sur les esprits. Toute vie intellectuelle s'éteignit peu à peu. Nul ouvrage méritant d'être lu ne fut publié. Dans les campagnes les paysans sont transformés en bêtes de somme et corvéables à merci, les villes muettes sont gouvernées par la bureaucratie, les diètes annuelles votent automatiquement les impôts; partout la torpeur et le néant.
Joseph II crut qu'il sauverait Tempire en supprimant les couvents, en répandant l'instruction et en généralisant l'emploi de la langue allemande comme le meilleur agent de la civilisation. La nationalité tchèque lui parut si bien morte qu'il refusa de se laisser couronner à Prague et qu'il fit transporter au musée d'antiquité à Vienne, la couronne de. saint Wenceslas, comme une relique du moyen âge. La Bohême n'eut même plus assez d'énergie pour réclamer. Ce fut de la Hongrie et des provinces belges que partit la résistance.
Au moment où tout semblait fini, la littérature vint réveiller l'esprit national et lui donner un feu, une puissance, qu'il n'avait peut-être jamais eus. Lorsque Joseph II bannit la langue tchèque de l'école et de l'administration, quelques lettrés patriotes s'efforcèrent de la sauver d'un complet oubli. Le comte Franz Kinsky, Franz Pelzel , Hanke von Hankenstein recommandèrent
l'étude du dialecte national et en vantèrent les beautés. H. Galas, C. Fricay, D. Kinsky en Moravie, Bohuslas Tablic et G. Palkowic dans la Slovaquie, se dévouèrent aux mêmes études, dont les savants ouvrages de Dobrowsky vinrent révéler toute l'importance.
Wprès les guerres contre Napoléon, le réveil tchèque prit tout à coup un essor extraordinaire lorsque la découverte du manuscrit de Kôniginhof (1817) et du Libusin soud ou manuscrit du Grùneberg eut mis au jour les trésors des antiques poésies nationales d'avant l'époque chrétienne.
Tous les genres de littérature, la satire, la tragédie , rhistoire , les sciences , furent abordés avec une ardeur inouïe. Déjà en 1785 un théâtre tchèque avait été fondé à Prague et les pièces ne lui tirent point défaut. — Parmi les œuvres capitales de cette renaissance littéraire qui acquirent un renom européen, tant pour leur mérite littéraire que pour Tinfluence décisive qu'elles exercèrent sur le mouvement national tchèque, il faut citer d'abord le fameux poëme de KoUar, pasteur protestant de la Slovaquie, la Slavy Dcera, où il chante la grandeur future de la grande Slavie unifiée, Les antiquités slaves de Safarik, — autre Slovaque , — où Fauteur établit les rapports des diiîérents dialectes et des différentes races slaves, la grande Histoire de Bohême de F. Palaçky, et
le Dictionnaire tchèque de Jungmann, résultat de trente-cinq années de recherches. Le nombre des ouvrages publiés dans Tidiome national est déjà innombrable, et presque tous ont un but commun : mettre à la portée des populations slaves les richesses scientifiques et littéraires des autres peuples ou contribuer à élever le niveau de la civilisation nationale par des écrits originaux.
Il ne peut y avoir aucun doute sur ce point : c'est bien la littérature qui donna naissance en Bohême au mouvement national. Nous allons voir maintenant comment il se produisit sur le terrain politique. Déjà en 1847 un certain esprit d'opposition se montra au sein de la diète à Prague : chose inouïe, elle se permit de rejeter une certaine demande d'impôt. En 1848, tandis jue l'Italie se soulevait, que la Hongrie réclamait sa complète indépendance et que les Allemands utrichiens s'efforçaient d'entrer dans l'unité germanique, la Bohème aussi exprima ses vœux par la voix des notables réunis à Prague, le
1 mars de cette mémorable année. Yoici ces vœux; ils méritent d'être rappelés, parce qu'ils constituent le programme dont le parti national demandera probablement encore maintenant la réalisation : Droits égaux accordés en Bohême aux deux langues allemande et tchèque; pouvoir législatif restitué à la diète; représentation des
classes inférieures à côté des classes supérieures, seules représentées jusqu'alors; diète commune pour la Bohême, la Moravie et la Silésie autrichienne; établissement d'une chancellerie indépendante et d'une espèce de ministère responsable à Prague comme pouvoir suprême pour les affaires particulières du pays ; libération complète des paysans, cliose accomplie aujourd'hui; égalité des cultes devant la loi; organisation des libertés communales.
Par rescrit du 8 avril 1 848, l'empereur Ferdinand promit de convoquer une assemblée constituante à Prague, où les différentes classes seraient représentées, et qui examinerait la question de la réunion de la Bohême et de la Moravie. Un comité national se constitua à Prague [National Ausschuss) , composé d'Allemands et de Tchèques ; il avait pour mission de préparer les réformes que devait débattre la diète de la Bohême. Le 2 juin, se réunit à Prague le grand congrès slave dont nous avons déjà parlé. Le sentiment dominant était qu'il fallait sauver l'Autriche, pour y assurer le développement des différents groupes slaves, croate, serbe, Slovène, polonais, ruthène, tchèque et slovaque. Les troubles du 12 juin, puis les guerres civiles , suivies de la compression à outrance sous le ministère Bach, mirent fin à toute tentative de réformes pacifiques.
Quand, après la guerre dltalie, Tempereur actuel promulgua le diplôme d'octobre 1860, la Bohême espéra toucher à l'accomplissement de ses vœux. Le manifeste impérial reconnaissait en effet la nécessité de respecter les droits historiques et les institutions héréditaires des divers pays. Il abandonnait à ces pays eux-mêmes le soin d'améliorer leurs institutions, sans préjudice toutefois pour Tintégrité et la puissance de Fempire. Les objets d'intérêt commun étaient seuls réservés à la compétence du Reichsrath central. Tout le reste devait être traité dans les diètes des différents royaumes et pays, conformément à leur constitution respective. C'était évidemment l'inauguration du fédéralisme.
Quoique le diplôme d'octobre eut été déclaré « la loi désormais ' immuable de l'empire , » on sait comment il fut bientôt remplacé par la patente de février 1861, qui maintenait le système appelé centraliste. Les Tchèques passèrent de nouveau dans l'opposition. Ils auraient probablement appuyé le ministère Belcredi, s'il avait pu donner suite à ses plans d'organisation fédéraliste. Mais ils n'ont cessé de protester avec la plus grande énergie contre le dualisme inauguré en 1867.
Deux documents importants exposent très* clairement les raisons de ces résistances persis**
tantes et invincibles. Ce sont le discours prononcé par M. Rieger au sein de la diète de Prague le 13 avril 1867 et la protestatiop déposée, le même jour, sur le bureau de cette assemblée, contre l'élection de délégués pour le Reichsrath des pays non hongrois.
Cette protestation est signée par les représentants slaves de la diète; elle est par conséquent l'expression des sentiments qui animent les hommes, du mouvement national tchèque.
M. Rieger ^ et les autres représentants slaves se placent comme Deàk et les Hongrois sur le terrain historique. Voici leur raisonnement. La Bohême n'est pas une province autrichienne^ domaine héréditaire de la maison d'Habsbourg, comme les duchés d'Autriche, la Styrie ou le Tyrol. La Bohème est un royaume indépendant, au même titre que la Hongrie. La couronne de saint Wenceslas n'a été accordée à Ferdinand I*', comme celle de saint Étiennç, que sous certaines conditions et en vertu d'un contrat synallagmatique, dont le souverain ne peut à son gré changer les clauses.
1. Quoique M. Rieger soit d'origine allemande, ainsi que sou nom l'indique, son dévouement à la cause tchèque, son éloquence, son habileté, son tact, sa prudence, Font fait considérer avec son beau-père, Téminent historien Palaçky, comme le chef du parti national. Il est Tauteur d*études économiques très-estifflées.
330 POIiONAIS, RUTHÈNES ET TCHÈQUES.
Ferdinand I" a, il est vrai, obtenu de la diète que rhérédité serait accordée a sa maison, mais à condition que le roi respecterait les droits, privilèges et libertés de la nation bohème. Sur la frontière morave, existe encore la pierre d'Iglau où le souverain devait prêter serment à la constitution héréditaire avant d'entrer dans le royaume. Tous les souverains, sauf Joseph II et l'empereur actuel, ont prêté ce serment en se faisant couronner à Prague. On pourrait donc aussi invoquer ici la maxime du droit public hongrois : Non est rex, nisi coronatus,
Ferdinand II, après la défaite de la Montagne- Blanche, a sans doute restreint la compétence de la diète; mais néanmoins, dans la constitution octroyée du 10 mai 1627, il s'impose, par l'article III, à lui et à ses successeurs, le devoir de prêter le serment de conserver les droits et privilèges du pays. Par la Confirmatio privilegiorumy en date du 29 mai 1627, Ferdinand II a confirmé ces droits nationaux. Le roi Ferdinand III rendit même à la diète, par ses Novelles du 1*' février 1640, plusieurs de ses droits constitutionnels, entre autres celui de délibérer sur les affaires du pays et de prendre des résolutions à ce sujet sous ratification du souverain. Le droit de voter les impôts n'a jamais été contesté à la diète et elle l'a mis en pratique jusqu'en 1848. L'empereur Fran-
çois en 1804, Tempereur actuel dans son manifeste d'Olmûtz du 2 décembre 1848, ont reconnu l'existence indépendante des royaumes de son empire. Donc l'empereur François-Joseph ne peut avoir d'autres droits que ceux qu'il a hérités de ses prédécesseurs, et ceux-là n'ont jamais eu ni réclamé celui de disposer de la Bohème sans son consentement.
La Bohème a toujours été un État indépendant n ayant avec les autres pays de l'empire qu'un seul rapport, celui qui résulte de la communauté de la dynastie. Donc personne, ni souverain, ni assemblée, n'a le droit de détruire l'individualité nationale de ce pays et de le fondre dans un État nouveau, sans le consentement de la nation et de sa diète librement élue. Cela serait contraire au droit naturel , non moins qu'au droit historique.
Malgré le diplôme d'octobre 1860, qui promettait qu'aucune loi ne serait plus modifîpe qu'avec le concours des diètes, la patente de février 1861 a édicté une loi électorale encore en vigueur, qui a eu pour résultat de mettre les représentants des populations slaves en minorité dans la diète, quoique numériquement et par la quote-part des impôts qu'elles payent , ces populations forment la très-grande majorité du pays.
« Nous avons tout intérêt à sauver l'Autriche,
ajoutait M. Rieger, parce que c'est le seul refuge de notre nationalité entre le colosse russe à Forient et le colosse allemand à l'occident. Aussi étions-nous prêts à faire les plus grandes concessions pour constituer, par Tunion plus intime de tous les pays de rAutriche,un puissant État libre, appuyé sur le dévouement spontané de toutes les nationalités. Mais maintenant que les Hongrois se sont séparés du reste de Tempire, pouvons-nous consentir à être noyés, absorbés dans un État sans précédents historiques, sans force, sans unité possible et auquel on n'arrive même pas à don ner un nom, puisqu'on l'appelle tantôt « les pays non hongrois, » tantôt « les pays cisleithans. » Nous aurions pu accepter une constitution oc- * troyée par notre empereur, nous ne pouvons subir une constitution imposée par M. Deàk à l'empire. Le dualisme est une machine inventée pour opprimer les Slaves en les livrant au delà de la Leitha à Tomnipotence des Magyars, en deçà de la Leitha à l'omnipotence des Allemands. Ce régime est inique, illégal, car il a été imposé aux Slaves sans leur assentiment et malgré leurs protestations; il ne durera pas, car il provoquera le conflit des nationalités. Nous ne devons donc pas le reconnaître, en envoyant des députés au Reichsrath de Vienne, ni lui sacrifier notre existence nationale et nos droits historiques. »
Ces paroles de M. Rieger caractérisent bien l'attitude que la Bohême a conservée depuis 1867. L'opposition contre le régime actuel n'a pas éclaté en révolte ouverte; mais elle est arrivée à un degré de. violence extrême. Le langage des journaux tchèques était si séditieux, que Tapplication de la loi a envoyé en prison un grand nombre de leurs rédacteurs. D'immenses meetings, comme aux temps des Hussites , réunissaient 20 000 et 30 000 assistants au pied des montagnes pour réclamer le rétablissement du droit national. Ainsi que l'avait prédit M. Palaçky, l'opposition tchèque prit d'abord la nuance du Panslavisme moscovite. On apprenait le russe, on chantait les airs russes, on les applaudissait au théâtre. MM. Palaçky, Rieger et d'autres patriotes tchèques se rendirent même à Moscou*. Récemment, comme l'a montré M. Saint-René-Taillandier, dans un remarquable article de la Revue des Deux-Mondes, consacré à cette question (1" août 1869), le mouvement tchèque pour ne point s'aliéner les Allemands du royaume
1. ]i faut remarquer, toutefois, qu'au banquet de Moscou M. Rieger eut le courage d'élever la voix en faveur de la Pologne. Un écrivain anglais très-bien renseigné dit, dans la Revue de Westminster d'octobre 1867 : « We hâve perused the speeches at the varions banquets and social gatherings, and on the whole hâve been struck with the enlightened, human and temperate tone wich prevailed in those of the Czechs and other Slavonians of Austria. » — Voyez Tartide Duah'sm in Austria.
a abandonné le thème de la race, et a repris pour base de ses réclamations les droits de la nationalité historique. Sur cette base ils sont inattaquables, car c'est au nom du droit historique que les Hongrois ont réclamé rétablissement du dualisme. Or, si Ton a reconnu T autonomie de la Hongrie qui s'est insurgée en 1848, comment, dit M. Rieger, pourrait-on la refuser à la Bohême qui a exactement les mêmes droits traditionnels et qui, elle, est restée fidèle à l'empereur?
Les Tchèques ayant refusé d'envoyer des représentants au Reichsrath, la simple abstention était sans doute une menace pour la réorganisation de Tempire, mais elle n'eût pas empêché le nouveau régime de vivre et peut-être de se consolider.
A Vienne on eût pu dire aux Tchèques comme naguère M. Schmerling aux Hongrois : « Nous attendrons. » Seulement les concessions qu'on refusait à la Bohême, le ministère ne pouvait équitablement les accorder à la Galicie, à la Bukovine. Si ces pays insistaient pour obtenir une indépendance plus grande et pour arriver au fédéralisme, le moment devait arriver.où il faudrait soit s'entendre avec les différentes nationalités, soit rétablir le régime absolu. Il est impossible en effet de faire fonctionner un régime constitutionnel que repousse la majorité d'un pays. C'est en présence de ce terrible dilemme que se trouve placé le mi-
nistère Taaffe-Potoçky qui vient de se constituer (avril 1870).
Voyez comme les difficultés s'enchaînent de façon à rendre la situation de TAutriche vraiment inextricable. Pour faire de l'Autriche un État puissant et libre , il aurait fallu lui donner la forme d'une fédération avec un pouvoir central, restreint dans ses attributions , mais fortement constitué.
Si les Hongrois avaient' voulu s'entendre avec les Slaves ils eussent fait accepter cette forme de gouvernement, malgré toutes les résistances. Mais les Hongrois, se défiant des Autrichiens et ne voulant point les soutenir dans leurs visées sur l'Allemagne, réclament leur autonomie historique et imposent le dualisme. Aussitôt les Tchèques demandent une indépendance non moins complète et refusent de se laisser absorber dans la Gisleithanie. Bientôt la Galicie, le Tyrol, les Slovènes élèvent des prétentions semblables.
Les Allemands résistent. Us soutiennent que céder à toutes ces exigences c'est démembrer l'Autriche. Et en effet, avec le pouvoir absolu, l'unité de la dynastie suffisait pour maintenir l'unité de l'État, parce que la même volonté se faisait obéir partout; mais avec la liberté et le régime constitutionnel, s'il n'y a point de parlement commun votant des lois partout exécutables, il n'y a plus de centre d'activité, plus de lien, plus
le Dictionnaire tchèque de Jungmann, résultat de trente-cinq années de recherches. Le nombre des ouvrages publiés dans l'idiome national est déjà innombrable, et presque tous ont un but commun : mettre à la portée des populations slaves les richesses scientifiques et littéraires des autres peuples ou contribuer à élever le niveau de la civilisation nationale par des écrits originaux.
Il ne peut y avoir aucun doute sur ce point : c'est bien la littérature qui donna naissance en Bohême au mouvement national. Nous allons voir maintenant comment il se produisit sur le terrain politique. Déjà en 1847 un certain esprit d'opposition se montra au sein de la diète à Prague : chose inouïe, elle se permit de rejeter une certaine demande d'impôt. En 1848, tandis ]ue ritalie se soulevait, que la Hongrie réclamait sa complète indépendance et que les Allemands utrichiens s'efforçaient d'entrer dans l'unité germanique , la Bohême aussi exprima ses vœux par la voix des notables réunis à Prague, le
1 mars de cette mémorable année. Voici ces vœux; ils méritent d'être rappelés, parce qu'ils constituent le programme dont le parti national demandera probablement encore maintenant la réalisation : Droits égaux accordés en Bohême aux deux langues allemande et tchèque ; pouvoir législatif restitué à la diète; représentation des
classes inférieures à côté des classes supérieures, seules représentées jusqu'alors; diète commune pour la Bohème, la Moravie et la Silésie autrichienne; établissement d'une chancellerie indépendante et d'une espèce de ministère responsable à Prague comme pouvoir suprême pour les affaires particulières du pays ; libération complète des paysans, cl^ose accomplie aujourd'hui; égalité des cultes devant la loi; organisation des libertés communales.
Par rescrit du 8 avril 1848, l'empereur Ferdinand promit de convoquer une assemblée constituante à Prague, où les différentes classes seraient représentées, et qui examinerait la question de la réunion de la Bohème et de la Moravie. Un comité national se constitua à Prague [National Ausschuss) , composé d'Allemands et de Tchèques ; il avait pour mission de préparer les réformes que devait débattre la diète de la Bohême. Le 2 juin, se réunit à Prague le grand congrès slave dont nous avons déjà parlé. Le sentiment dominant était qu'il fallait sauver l'Autriche, pour y assurer le développement des différents groupes slaves, croate, serbe, Slovène, polonais, ruthène, tchèque et slovaque. Les troubles du 12 juin, puis les guerres civiles , suivies de la compression à outrance sous le ministère Bach, mirent fin à toute tentative de réformes pacifiques.
le Dictionnaire tchèque de Jungmann, résultat de trente-cinq années de recherches. Le nombre des ouvrages publiés dans Tidiome national est déjà innombrable, et presque tous ont un but commun : mettre à la portée des populations slaves les richesses scientifiques et littéraires des autres peuples ou contribuer à élever le niveau de la civilisation nationale par des écrits originaux.
Il ne peut y avoir aucun doute sur ce point : c'est bien la littérature qui donna naissance en Bohême au mouvement national. Nous allons voir maintenant comment il se produisit sur le terrain politique. Déjà en 1847 un certain esprit d'opposition se montra au sein de la diète à Prague : chose inouïe, elle se permit de rejeter une certaine demande d'impôt. En 1848, tandis ]ue ritalie se soulevait, que la Hongrie réclamait sa complète indépendance et que les Allemands utrichiens s'efforçaient d'entrer dans l'unité germanique, la Bohème aussi exprima ses vœux par la voix des notables réunis à Prague, le
1 mars de cette mémorable année. Voici ces vœux; ils méritent d'être rappelés, parce qu'ils constituent le programme dont le parti national demandera probablement encore maintenant la réalisation : Droits égaux accordés en Bohême aux deux langues allemande et tchèque; pouvoir législatif restitué à la diète; représentation des
classes inférieures à côté des classes supérieures, seules représentées juscpi'alors; diète commune pour la Bohème, la Moravie et la Silésie autrichienne; établissement d'une chancellerie indépendante et d'une espèce de ministère responsable à Prague comme pouvoir suprême pour les affaires particulières du pays ; libération complète des paysans, chose accomplie aujourd'hui; égalité des cultes devant la loi; organisation des libertés communales.
Par rescrit du 8 avril 1848, l'empereur Ferdinand promit de convoquer une assemblée constituante à Prague, où les différentes classes seraient représentées, et qui examinerait la question de la réunion de la Bohême et de la Moravie. Un comité national se constitua à Prague (National Ausschuss) , composé d'Allemands et de Tchèques ; il avait pour mission de préparer les réformes que devait débattre la diète de la Bohême. Le 2 juin, se réunit à Prague le grand congrès slave dont nous avons déjà parlé. Le sentiment dominant était qu'il fallait sauver l'Autriche, pour y assurer le développement des différents groupes slaves, croate, serbe, slovène, polonais, ruthène, tchèque et slovaque. Les troubles du 12 juin, puis les guerres civiles , suivies de la compression à outrance sous le ministère Bach, mirent fin à toute tentative de réformes pacifiques.
clairement, et c'est pour le conjurer qu'ils demandent pour l'empire un régime parlementaire semblable à celui de la Suisse. Un livre remarquable de M. Adolph Fischhof, qui vient de paraître (mai 1870) sous le titre de Œstemich und die Bûrgsehaften seines Bestandes , défend la même thèse, n n'y a point d'autre solution durable. C'est sur ce terrain qu'en Autriche tous les amis de la liberté devraient se réunir et s'entendre.