LE REFUS DE LA COURONNE IMPÉRL\LE LA FIN DE LA RÉVOLUTION
La délégation du Parlement de Francfort ; son voyage et son arrivée à Berlin. — - Préparation de la réponse royale. — Audience solennelle. — Motifs du refus. — Impossibilité de la revision. — Fin du Parlement. — Attitude de l'Autriche et des princes. — Refus définitif de Frédéric-Guillaume IV.
Le jour même où il avait appelé Frédéric-Guillaume h la direction de l'empire allemand, le Parlement de Francfort avait nommé une commission de trente-deux membres pour se rendre à Berlin et offrir la couronne au nouvel empereur, l'ous les peuples allemands y étaient représentés, le président Simson la dirigeait *.
I. Sur le refus de la couronne impériale, voyez: Blum, Die deutsche Révolution, p. 882 et suiv. ; Biedermann, Geschichte Deutschiands, loc. cil., p. 4o4 à 4i6 et Mein Leben und ein Slùcii Zeitgeschichle, t. I, p. 879 à 385 ; Unruh, Erinnerungen, p. 129 ; Gerlach, Denkwiirdiijkeilen, t. I, passim; Ranke, Friedrich-Wilhelm IV, dans Allgemeine deutsche Biographie, p. 771; Klûpfel, Geschichte der deulschen Einheilsbestrebungen, t. I, p. loi et suiv. ; Sybel, Die Begriindung, t. I, p. 3o5 et suiv.
y-O LA PUISSE ET LA UÉVOLLTION DE lO^O
La décision du roi de Prusse était si incertaine que les députés désiraient soulever dans l' AUema- Sj;ne entière un mouvement d'opinion en faveur de la constitution, pour forcer, s'il était possible, les hésitations de Frédéric-Guillaume IV. Ils décidèrent d'allonger leur voyage en visitant quelques villes . Leur espoir fut d'abord déçu ; le long du Rhin, à Cologne, la réception fut froide ; les catholiques étaient mécontents de l'exclusion de l'Autriche, les démocrates hostiles à la forme même de l'empire. Les jours suivants, l'accueil se réchaufTa ; à Hanovre, à Bruns^vick, il atteignit uu vif enthousiasme ; le 2 avril, les députés arrivaient ii Berlin ; la population et les autorités municipales les reçurent avec une chaleureuse sympathie.
L'émotion qui s'était emparée de Francfort au jour de l'élection s'était maintenant étendue à Berlin. Dès le 3o mars, le magistrat, conseil communal de la capitale, envoyait une adresse au roi pour l'engager à accepter la couronne impériale. Les Chambres suivaient cet exemple et toutes deux votaient des résolutions analogues ; l'adresse de la seconde Chambre, adoptée sur la proposition de Vincke, « présentait respectueusement au cœur de Sa Majesté, l'instante prière de remplir les espérances de l'Assemblée nationale allemande et du peuple allemand représenté par elle ».
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Le ministère n'était pas hostile à ces manifestations ; le comte Brandeiiburg était un homme d'autorité, il avait rétabli avec vigueur l'ordre à Berlin, et avait fait preuve de toutes les qualités d'un administrateur « à poigne » ; mais c'était un bon Allemand ; il avait assisté à la guerre d'indépendance et était accessible au sentiment national. 11 entendait accueillir personnellement avec faveur les délégués de Francfort et, le matin même de leur arrivée, il avait lu aux Chambres une déclaration très conciliante : « Le gouvernement reconnaît dans la décision du Parlement un pas sérieux sur la route du développement des relations allemandes ; il lera appel à tout ce qui permettra d'atteindre le but désiré et prochain. Mais il n'a pas encore abandonné sa manière antérieure de voir ; il ne tient cette décision comme valable que pour les gouvernements qui y donnei'ont librement leur assentiment ; le gouverment roval ne négligera rien pour hâter un accord en ce sens. »
Dès l'arrivée des députés à Berlin, Brandenburg fit inviter Simson à s'entretenir avec lui. Deux députés, qui remplacèrent leur président indisposé, Beseler et Riesser rapportèrent à leurs collègues une excellente impression de cette conversation. L'audience royale était fixée au lendemain ; les regards de l'Allemagne entière se dirigeaient sur Frédéric-Guillaume IV.
A In cour, les deux partis s'agitaient également ; mais la caniarilla se serrait autour du roi, les chefs du groupe allemand étaient loin. Le général de RadoAvitz, Camphausen, plénipotentiaire de Prusse au pouvoir central, n'avaient pas quitté Francfort et s'étaient bornés à écrire au roi pour l'engager a accepter la couronne impériale ; de Londres, Bunsen lui envoyait une pressante dépêche qui se terminait par ces mots : « Accepter, c'est finir le commencement; refuser, c'est accepter la fin. » ^lais sur un esprit aussi versatile, des lettres, quelques sensées fussent-elles, ne valaient pas un entourage de chaque instant.
Le 2 avril, lejs ministres réunis en conseil soumirent au roi leur projet de réponse à la délégation ; Frédéric-Guillaume y introduisit divers changements. Vers le soir, il réunit quelques hommes politiques pour leur lire cette déclaration ; il avait horreur du régime parlementaire et ne voulait pas être lié dans ses consultations par la charte du 5 décembre ; il ne tenait pas h ses ministres, il leur préférait ses amis personnels, Radowitz et Bunsen d'un côté, les frères Gerlach, Rauch, Stolbercr, de l'autre : les premiers n'étaient pas là, il se confia aux seconds' .
1. Sybel, Die Begriindung des deutschen Reichs, I, p. 3o8, plus royaliste qiie le roi, ne veut pas admettre que la déclaration ait été délibérée autrement qu'en conseil des ministres. Voyez en sens contraire : Gerlach, Denkwiirdigkeiten, I, p. Sog;
LE REFLS Di: LA COUUONNE IMPÉniALE 2'j',i
La caniaiilhi applaudit : depuis quinze jours elle avait pétri l'ànie du roi, Frédéric-Guillaume reproduisait ses vues. Stolberg présenta cependant quelques objections, le souverain défendit son texte avec des arguments tirés de l'histoire du saint empire romain, puis il céda et le conseiller Louis von Gerlach rédigea la variante. Le 3 avril même, quelques heures avant de recevoir les députés, Frédéric-Guillaume discutait encore avec le comte Alvensleben les termes de sa réponse et aggravait ses déclarations sur la nécessité de reviser la constitution de Francfort. /^~ A midi, les députés arrivèrent h Potsdam ; ainsi que le remarque avec bonhomie Biedermann, membre de la délégation, l'accueil des serviteurs fait prévoir celui des maîtres : les carrosses du roi ne se déplacèrent pas et les laquais refusèrent un verre d'eau au président Simson. Enfin le roi fit introduire les députés dans la grande salle des Chevaliers ; il était en uniforme, casque à la main, entouré des princes de sa famille, des ministres, de son cabinet civil et militaire. Le président Simson s avança et présenta un exemplaire de la constitution en prononçant une courte allocution : « L'assemblée nationale a la ferme confiance que les princes et les peuples
Blum, Die deutsche rievohition i848, p. 383; Biedermann, Geschichte Deutscldands, 2« partie, t. I, p. 4o8.
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de l'Allemagne seconderont par tous leurs efforts, avec générosité et patriotisme, d'accord avec elle, la réalisation des résolutions qu'elle a adoptées... Le président de l'Assemblée nationale et trente-deux de ses membres s^wit devant Vous, dans la confiance respectueusejque Votre Majesté voudra bien répondre aux espérances enthousiastes de la patrie^ qui a choisi, pour chef do l'empire, Votre Majesté, comme protecteur et défenseur de son unité, de sa liberté et de sa puissance, m"?
Le roi répondit d'une voix forte. Ses premiers mots furent des remerciements pour la résolution du Parlement, où il reconnaissait « la voix des représentants du peuple allemand ; cette invitation me donne un droit dont je sais apprécier la valeur ; elle exige de moi des sacrifices immenses et m'impose les devoirs les plus pénibles. » Et il protesta de son dévoùment, de sa fidélité et de son amour pour la patrie allemande. Ce début paraissait encourageant : ce n'était que belles paroles. Après une pause, le roi reprit plus fortement :
« Mais, messieurs, je ne justifierais pas votre "^ confiance, je ne répondrais pas au désir véritable du peuple allemand, je n'établirais pas l'unité de l'Allemagne, si méconnaissant les droits sacrés et mes assurances antérieures expresses et solennelles, j'adoptais sans le concours libre des tètes couronnées, des princes et des villes libres d'Al-
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lemagne, une résolution qui doit nvoir les conséquences les plus décisives pour eux et pour les peuples qu'ils gouvernent. Ainsi les gouvernements des Etats de l'Allemagne devront examiner dans une délibération commune si la constitution est avantageuse aux individus comme h l'ensemble, si les droits qui me sont conférés me mettent en état de diriger avec fermeté, comme l'exige de moi une pareille mission, les destinées de la patrie allemande, et de remplir les espérance de ces peuples. » /
«Ce n'était ni oui ni non», dit Sybelavec indulgence ; «c'était un refus», réplique le général Pfister*. C'est bien ainsi que le comprirent les députés ; ils entendirent avec une douloureuse désillusion les déclarations rovales, quelque prévues fussent-elles. « Ils se retirèrent profondément attristés; dans les veux d'hommes calmes et froids brillaient des larmes". » Leur première pensée fut de partir sans autre tentative ; après discussion, ils décidèrent d'adresser au roi un dernier appel. Dahlmann, Riesser et Biedermann voulaient 1 inviter a prendre de suite la direction des pavs allemands qui acceptaient la constitution; leurs collègues, trop timides, craignirent de dépasser par là leurs droits et