‹ La psycho-physiologie de GallChapitre 20 sur 35 · Sur les Fonctions du Cerveau, etc., I, p · texte numérisé non relu

Sur les Fonctions du Cerveau, etc., I, p

ne peut admettre que les besoins créent les facultés. L'influence des circonstances extérieures est incontestable, mais elle est limitée ; tout ce qu’on peut leur accorder, c’est de mettre « en activité les diverses facultés innées ». Mais surtout, qui dit faculté, pour Gall, dit organe, et organe spécifiquement affecté à l'exercice de cette faculté. Si donc le besoin créait la faculté, il faudrait aussi qu'il créât l'organe, et c’est bien, au reste, ce que Lamarck en vient à soutenir : « Il pense que les organes intérieurs, aussi bien que les extérieurs, sont produits par le besoin et par l’exercice. Mais un besoin ne peut pas plus exister sans une faculté, que l'exercice sans un organe » (Il, 37-38).

Cette création de l'organe par la fonction, toutes les convictions, tant psychologiques que physiologiques, de Gall, lui interdisent même de la concevoir. Car, si le transformisme se trouvait vrai, ce n’est pas seulement de l’innéité des facultés, mais encore et surtout de la spécificité des organes, qui en est pour Gall l’inébranlable fondement matériel, qu'il ne saurait plus être question. Aussi le principe de l'irréductible spécificité

De organes est-il, eur le nœud de toute “celte argumentation contre le transformisme, de | mi ème qu'il va, contre le sensualisme, constituer

toutun système d’objections.

He

Si nous appliquons, en effet, cette notion de la spécificité des organes aux appareils sensoriels, il

apparaîtra que, comme les autres organes, 1ls ne sont susceptibles que d’une seule forme d'activité,

qu'ils peuvent se perfectionner par l'exercice, LÉ . 3 mais qu'ils ne peuvent, par l'exercice, s'élever

au-dessus d'eux-mêmes pour réaliser autre chose 110 que des sensations; que, par conséquent, leur | spécificité nous est une évidente garantie de “ la spécificité de leurs fonctions. Donc, s'il est bien vrai que les organes sensoriels sont,

comme les autres, spécifiques, les facultés intel-

lectuelles, nécessairement alors indépendantes des sens, supposent, nécessairement, une autre activité que l’activité sensorielle, et c'en est fait des théories de la sensation transformée. De là chez Gall, sur l’activité sensorielle, des considérations

capitales.

C’est ainsi que, comme on pouvait le prévoir, BLonpez. — Psycho-physiologie. 5

AAA i

ses premières expressions. «La plupart id

physiologistes modernes avancent que les nerfs

sont tous orig'inairement semblables, et que la diffé-

rence de leurs fonctions dérive des parties aux-

quelles ils appartiennent, ou de leurs appareils

extérieurs... On les compara à un réseau, qui,

comme les débris d’un aimant, serait composé

originairement de parties homogènes et diverse-

M. Cuvier, que cette différence des fonctions doit.

être attribuée à la nature des organes extérieurs

auxquels les nerfs vont se rendre..., en un mot à

une infinité de circonstances secondaires, plutôt

qu'à l’essence intérieure des nerfs» . Rien n’est

plus faux selon Gall, D'abord, au seul point de

vue anatomique, les nerfs diffèrent manifestement |

entre eux de couleur, de consistance, de forme,

de texture. Souvent ces dissemblances vont jus- J qu'à s'étendre aux filaments d'un seul et même |

nerf, issus d’étages différents de la substance grise.

« Toutes ces particularités restent les mêmes dans

les mêmes nerfs; elles doivent donc avoir pour

cause une différence primitive dans la structure

térieure, et être d’une nécessité essentielle pour

be diversité des fonctions ».

| De même, les « principes physiologiques » impli-

ré

| quent nécessairement la spécificité des nerfs : « On

| convient que les appareils extérieurs communiquent

aux nerfs des irritations différentes; mais si tous

les nerfs sont de même nature, comment se fait-il

ane ces différentes impressions de leur extrémité Dore soient transmises au Cerveau, sans altération ? Les impressions du nerf optique ne ' doivent-elles pas être transportées autrement que celles du nerf auditif ou du nerf olfactif ? Que le £ mode de communication soit le même, mais seule- ment plus fort pour un sens, et plus faible pour un

autre; alors, comme le dit fort bien Sæœmmering, les

perceptions des impressions seraient les mêmes dans

plus faibles; conséquemment elles ne différeraient

a % le cerveau, elles seraient seulement plus fortes ou # pas dans leur essence. Cette différence dans le

mode de propagation en nécessite donc une dans la structure intérieure des nerfs. La même règle

| doit s ‘appliquer à tous les nerfs, à quelques fone-

À tions qu'ils appartiennent, dès qu’ils sont destinés

à propager des impressions déterminées ou spécifi-

pe

68 LA PSYCHO-PHYSIOLOGIE DE GALL ss

ques ». D'où il résulte que les nerfs des sens « peuvent exercer leurs fonctions spéciales par les seules irritations intérieures », et donner ainsi lieu aux. songes, aux sensations subjectives, aux illusions, aux hallucinations, qui, autrement, se trouveraient inintelligibles. « On doit induire de tous ces phé- | nomènes que l’organisation particulière de chaque nerf est la cause propre de son irritabilité, ou de sa sensibilité particulière » (1, 91-93).

Ainsi pour Gall la spécificité des nerfs est chose démontrée. Et cette spécificité, il n’en fait pas seulement la propriété des troncs nerveux, mais encore des filaments même qui les composent. Les nerfs que nous regardons comme simples reçoivent . des filaments de différents points. « C’est peutêtre ce qui explique les nombreuses modifications qu’un nerf peut recevoir. Nous voyons plus d’une : couleur, et nous entendons plus d’un son. Dans un animal les filaments nerveux sont sensibles à certaines particules odorantes, dans un autre ils sont destinés à en recevoir d’autres. C’est aussi par là que nous concevons pourquoi la vue, loue, l'odorat, peuvent exister pour certaines impressions seu= à lement, et cesser pour d’autres » (I, 94).

pourvu de filaments nerveux particuliers. On ne goûte certaines choses qu'avec les lèvres, d’autres ie avec la langue, d’autres avec l’intérieur des joues, d’autres avec le palais, etc. On peut donc suppo- L. ser que, si la langue n’a pas été entièrement for- Re mée dès le principe, ou si elle a été perdue, (accià dents dont on connait beaucoup d’exemples), il est des choses qui ne peuvent pas être goûtées,

quoique le goût existe encore entièrement pour les autres » (I, 110).

Donc, non seulement les appareils sensoriels, mais encore, probablement, tous les éléments qui

les composent, sont adaptés à une fonction déter- | minée, qui ne tient pas, comme le voudrait le sensualisme, au hasard des circonstances, mais à leur constitution même. C’est donc qu'ils sont spéci- fiquement organisés pour recevoir et transmettre qies Ten AISNE et que, de par leur

Mais il y a plus. Du seul fait de leur spéci ficité et de leur indépendance réciproque, tous le: sens se trouvent égaux entre eux, et c'en est fait de celte fameuse prépondérance du toucher, sur laquelle le sensualisme a fondé de si ruineuses | théories. La vue n’a nul besoin du concours du 0 toucher pour nous informer de la distance et de la forme des objets. « 11 nous semble qu’en général on dégrade la nature quand on prétend qu'elle a créé un sens dont fes fonctions ne sont possibles | qu'avec l’aide d’un autre; et quoique le physicien puisse dire à ce sujet, le physiologiste philosophe

,doit répugner à une pareille opinion » (I, 139). Gall estime, avec Diderot !, que les sens se rendent assurément de mutuels services, que les yeux n’aperçoivent les qualités sensibles au seul attouchement qu’une fois avertis par le tact, mais que ces services sont réciproques et que, lorsque la vue est plus fine que le toucher, c’est alors le toucher surtout, qui profite des enseignements et des instructions de la vue. Entre les sens il ne saurait y avoir de dépendance et de subordination essen-

1. Œuvres complèles, Londres, 1773, II, 165-169 (Note de Gall).

Te sienne la difficulté soulevée par Diderot : Fi « Pour s’assurer par le toucher de Pexistence et de

ui Le

la figure des objets, il n’est pas nécessaire de voir ;

pourquoi faudrait-il toucher pour s'assurer des

mêmes choses par la vue ? » (1, 142).

En effet, si, livrés à eux-mêmes, les sens autres

que le toucher n'avaient que « la faculté de produire la conscience d’altérations ou de modifications du moi », si les images visuelles, en particulier, étaient, par elles-mêmes, incapables « de nous faire connaitre l'existence d’un objet hors de nous, ni sa

véritable position » (1, 129), c'est par l'usage que nous acquerrions Ja faculté de voir à distance 1 (1,137). Mais, dans ces conditions, nos sensations visuelles, telles que nous en avons la conscience immédiate, perdraient tout ou partie de leur spécifique pureté ; elles seraient le résultat de la transformation d’hypothétiques sensations initiales de la vue sous l'influence des impressions tactiles. Or, ___ si l’activité sensorielle se trouvait ainsi susceptible, d: par elle-même, de juger de ses impressions les ! unes par les autres, et si la connaissance du monde extérieur résullait ainsi d’une sorte de comparu-

A \ MAIS di ta At k À K ñ : PAT

À y ï tn t

RAS RO RE PA AA AU D OT DRE ÿ MUR DR AL TAUR \ Le) Le

tion des autres sens devant le tribunal du toucher, il y aurait là sans doute un gros argument en faveur du sensualisme : dans sa propre sphère, la sensibilité se montrerait capable de réflexions, de comparaisons, de déductions, d'opérations, en un mot, qui relèvent de l'intelligence; et, par conséquent, s’y manifesteraient, en germe et en puissance, les formes supérieures de l’activité mentale.

La question est pour Gall, on le voit, de la première importance. Aussi, fort de la spécificité des organes sensoriels, s’attache-t-il à ne rien laisser subsister de la prépondérance attribuée au toucher, et conclut-il, avec Destutt de Tracy ‘, que « les sensations tactiles n’ont par elles-mêmes aucune prérogative essentielle à leur nature qui les distingue de toutes les autres. Qu'un corps affecte les nerfs cachés sous la peau de ma main, ou qu'il produise certains ébranlements sur ceux répandus dans les membranes de mon palais, de mon nez, de mon œil ou de mon oreille ; c’est une pure impression que je reçois; c’est une simple affection que j'éprouve, et l’on ne voit point de raison de

À. Idéologie, Partie T, 114 (note de Gall).

oire que l’une soit plus instructive que l’autre,

que l’une soit plus propre que l’autre à me faire porter le jugement qu’elle me vient d’un être étranger à moi. Pourquoi le simple sentiment d’une

piqûre, d’une brülure, d’un chatouillement, d’une

pression quelconque me donnerait-il plus de con- M. .

naissance de la cause, que celui d’une couleur, ou d’un son, ou d’une douleur interne? Il n'y a nul

motif de le penser » (1, 149).

| Le toucher n’est donc qu’un sens comme tous les autres, il ne joue aucunement le rôle qu’on a cru à pouvoir lui attribuer, il ne nous révèle rien de moins ni rien de plus que la vue ou l’ouïe ; «car de même que toutes les autres sensations ont leur siège - uniquement dans le cerveau, de même aussi la sen- sation du toucher, de la résistance, de la répulsion n’a son siège que dans le cerveau » (1, 148)'. Par

°4 1. Signalons ici dans le système de Gall une difficulté, qui . ne nous intéresse pas directement, car elle tient à lorgano- __ logie proprement dite. Ce n’est pas tout à fait au sens où nous l’entendons aujourd'hui, que les sensations ont, selon Gall, leur siège dans le cerveau. En effet, il ne leur concède aucun centre cortical autonome. Dans ces conditions, il est bien évident qu’ « aucune impression du dehors, et aucune irrita- tion de l'intérieur ne peuvent devenir une sensation ou une idée sans le concours du cerveau » (1, 157). Mais « la manière d'agir de chaque sens est circonscrite dans ce sens lui-même », et le cerveau, « au moyen d'organes d’une autre nature, ne

conséquent, le sensualisme est mal fondé à sup- hi poser à l’activité sensorielle une initiative et une extension, qui contredisent à la spécificité des organes et de leurs fonctions, c’est-à-dire aux données les plus sûres de l'anatomie et de la physiologie. # (à

Il est donc deux données essentielles que Gal lient pour évidentes et avérées. D’abord, d’une

activité donnée, nous pouvons prévoir les condi-

fait qu'élaborer pour d’autres fins les impressions et les idées qu'il a reçues par les sens ». Si, en effet, entre autres raisons, les fonctions des organes des sens ne s’exerçaient que dans le cerveau, point n’eût été besoin de ces appareils particuliers et indépendants que sont les appareils sensoriels, et la nature aurait compliqué inutilement son œuvre, puisqu'il lui eût suffi de conduire par les moyens les plus simples les impressions extérieures jusqu’à la masse du cerveau, « pour déterminer ce dernier à achever l'opération dont résulte la sensation du goût, des couleurs, des sons, etc. » (II, 160). C'est pourquoi Gall soutient « que chaque organe des sens a ses fonctions absolument à lui; que chacun de ces organes a sa propre faculté de recevoir et même de percevoir les impressions, sa propre conscience, sa propre faculté de réminiscence, etc. » (Il, 161). Maintenant, il est bien probable, selon Gall, que, chez les animaux supérieurs, les fonctions senso-. rielles ne peuvent s'exercer sans l’action simultanée du cerveau, alors que, chez les animaux inférieurs, elles ont lieu sans son Concours, « tout comme dans ces mêmes animaux, et dans les plantes il existe une espèce de circulation des fluides sans le concours d'un cœur » (Il, 462). Ce point particulier de la théorie de Gall offre, en tout cas, cet intérêt de .nous montrer jusqu'où va sa conviction de la spécificité des organes.

lions générales d'existence, d’après ce que nous savons des activités inférieures. De l’activité vitale ii, nous pouvons conclure à l’activité psychique, des phénomènes sensoriels et de leurs lois de produc- ne ton aux phénomènes moraux et intellectuels et à “ leurs lois de développement. Gall est done con vaincu de ce que nous avons appelé la continuité de la nature, Mais, d'autre part, ni la sensibilité ne 4 donne l'intelligence etla volonté, ni la vie ne donne ii la sensibilité. Des activités essentiellement différentes relèvent d’une organisation spécifiquement différente ; et, réciproquement, des organisations ‘ différentes dénoncent une essentielle différence de

manifestations. Gall est donc également convaineu de ce que nous avons appelé la spécificité des

organes. \ C’est en grande partie, comme nous allons le % voir, en s’aidant, soit allernativement, soit simulla-

‘ nément, de ces principes, que Gall a constitué sa physiologie du cerveau.

Le plus souvent, il les utilise tous deux de concert, comme en témoigne ce passage du traité Sur les Fonctions du Cerveau, qui est bien près de résumer toute sa méthode, « Y a-t-il un seul i

organe dans lorganisme vivant qui préside à deux

fonctions essentiellement différentes ? Le nerf auditif k

voit-1il ? Les reins sécrètent-il la bile? L’estomac

j'en conelus qu’il ne voit pas. Et, si je vois des espèces différentes d'animaux dont les unes cons-

truisent, et dont les autres ne construisent pas ;...

pose aux unes des organes, dont les autres sont privées !° »

Mais parfois aussi, et ce n’est pas leur emploi le moins original, l'un de ces principes sert à Gall pour éluder les conséquences, désastreuses pour la doctrine, que l’autre menacerait d’entrainer. D’une manière générale, au nom du principe de la conünuité naturelle, il raisonne et conclut de l’animal à l'homme. Mais, en présence des expériences de Flourens sur l’activité automatique, il devient surtout sensible aux différences essentielles que la spécificité des organes réalise naturellement entre les espèces, il n’aperçoit plus comment on peut conclure de la grenouille à l’homme * ; il va même jus-

1. Sur Les Fonctions du Cerveau, etc., VI, 133. 2, Idem, NI, 225.

respire-t-il ? Là je vois un animal qui n’a pas d’yeux,

les métaphysiciens trouvent mauvais que je sup-

VE De"

rl

qu'à déclarer : « C’est une prétention absurde de vouloir appliquer aux facultés morales et intellectuelles de l’homme, les résultats vagues, arbitraires et inconstants, tant bien que malobservés dans les poules, les pigeons, les lapins, etc." »,

La continuité de la nature, la spécificité des organes servent donc aux fins de Gall, alors même qu'elles entrent en contradiction. Mais il n’est que Juste de reconnaître que, lorsque Gall trouve un si merveilleux profit à opposer la seconde à la première, c’est bien moins le principe de sa physiologie cérébrale qui est en jeu que son organologie.

Page 1