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CHAPITRE III

L’innéité des instincts, des penchants et des 1 facultés est pour Gall un point de la plus haute ; importance. Si, en effet, elle se trouvait fausse, tout l'équilibre de la doctrine en serait irrémédiablement compromis. Or il a à la défendre contre un adversaire vigoureux et presque triomphant :le sensualisme. Aussi multiplie-t-il les arguments en

sa faveur : les individus diffèrent entre eux et sont

sans péril l’homme intérieur pour rendre compte de l'intelligence et de l’activité humaines ; la manifestation des instincts et des sentiments est immédiate et parfaite, une fois, du moins, que les organes correspondants sont entièrement dévelop- |

i la réflexion, ni l'attention, ni l’exercicene suffisent expliquer les instincts et les facultés ; d’une expé-

dériveraient des habitudes et des caractères diffé-

rents, etc.

Nous ne nous arrêterons pas au détail de cette

démonstration et de cette polémique. Conformément à notre dessein, nous nous attacherons sim-

plement à montrer comment la doctrine de l’in-

néité se relie étroitement chez Gall aux principes fondamentaux de sa psycho-physiologie.

(her A

RE" } . 42% queslion se pose : sont-elles les propriétés d’un : A4 !

À supposer les facultés innées, une première

+10 « principe particulier », « spirituel, prétendu indé-

n pendant et absolument libre », ou sont-elles, avec Jeur principe, subordonnées dans leur exercice « à certaines conditions matérielles »? Si ce principe agit indépendamment de l'organisme, « il

est, ainsi que toutes ses fonctions, hors de la sphère du physiologiste ; le métaphysicien et le théologien peuvent seuls prononcer sur sa nature ». Mais c’est un fait indéniable, que l’âge, le sexe, la digestion, le sommeil, toutes les conditions M physiologiques ou pathologiques, en un mot, que réalise la vie, exercent sur les facultés de l’âme une constante influence *. Par conséquent, « l’exercice des facultés intellectuelles, quel que soit d’ailleurs le principe que l’on adopte, est grandement soumis à l'influence des conditions corporelles. “À Dès lors ce principe, au moins tant qu’il est uni au corps, est du domaine du naturaliste ; c’est à lui seul d'examiner ces conditions corporelles, ces organes de l’âme, et les altérations auxquelles ils sont sujets » (I, préface, p. v). |

Par là il devient évident que l’étude des qualités morales et des facultés intellectuelles fait parte de la physiologie ; car on ne peut concevoir comment les facultés subiraient ainsi l'influence

4. «En attendant, l'âme me paraît être moins spiritualiste que les spiritualistes eux-mêmes : elle sait que dans la première enfance le cerveau n'est pas encore suffisamment développé ; c’est pourquoi elle se renferme dans une inaction. ‘absolue... Voilà l’action indépendante, spirituelle de l'âme!» (Sur les Fonctions du Cerveau, etc., VI, 142).

des condilions corporelles, autrement que par l’in- \ .termédiaire d’organes, de l'énergie et de Pactivité desquels relèvent leurs manifestations. Plus on observe les faits, plus on se convainc que lexer- | ceice de facultés innées « ne peut avoir lieu chez l’homme ni chez les animaux que d’après la nature de leur organisation » (1, préface, p. x), et 4 qu'aucune manifestation d’une qualité morale ou 1 d’une faculté intellectuelle déterminées n’est posÿ sible sans sa disposition déterminée, et réalisée par un organe particulier » (LV, 5).

R. C’est done, à peu près, la même chose, de dire fl que les facultés sont innées, ou qu’elles dépendent de l’organisation, car cette innéité a, dans cette | dépendance, sa cause déterminante et sa condition essentielle. Or l’innéité des facultés, la dépendance où elles sont de l’organisation, sont des conséquences nécessaires et presque simultanées de la continuité qui s’observe dans la nature.

L'innéité des propriétés se retrouve partout, à tous les degrés de l'échelle des êtres. La matière h inorganisée est caraclérisée par certaines propriélés, la pesanteur par exemple, sans lesquelles i elle cesse d'exister. Le développement des végé-

BLonpez. — Psycho-physiologie. 6

taux est également réglé par des propriétés défi- : nies, sans lesquelles on ne peut concevoir leur existence. De même pour les animaux : les instincts et les aptitudes industrielles sont en eux qualités innées, dépendant de l’organisation, « faute desquelles ils ne tarderaient pas à disparaître de la surface de la terre » (11,6).

Or, l’homme, comme l’animal, non seulement dans l'enfance, mais encore à l’âge adulte, se livre à des actes, s’abandonne à des sentiments, auxquels ne participent activement ni la conscience, ni la réflexion, ni la volonté, et qui répondent également à « la conservation et aux besoins » des individus. L'homme, comme l'animal, n’y prend, évidemment, « d'autre part que d’obéir à l’impulsion naturelle qui résulte » de son organisation. Il ne faut donc pas ici être dupe des apparences : « Lorsque l’homme commence à exercer ses facultés avec un sentiment distinct de conscience, de coopération personnelle et de volonté, chacun est porté à s’imaœiner qu'il produit par lui-même ses facultés. Cependant si l’on se borne d’abord à considérer les qualités communes à l'animal et à l'homme, la

comparaison établie entre eux ne permet pas de

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révoquer en doute que ces qualités ne soient innées ».

L'homme et l’animal ont une foule de penchants communs, et « nous ne pouvons donc pas supposer que dans l’homme et dans les animaux ces qualités, entièrement semblables, aient une origine différente ». Si, chez l’animal, elles sont innées et dépendent de l’organisation, il ne saurait manquer d'en être de même chez l’homme. En admettant même que « ces qualités soient anoblies chez l’homme », c’est toujours « l'élévation graduelle de l’organisation » qui « donne la mesure de l’élévation de ces facultés ». Il n’y a donc pas, une fois encore, de raisons pour subordonner l’homme « à des lois essentiellement différentes de celles auxquelles les facultés primitives communes sont assujéties » (II, 8-9). Si, par suite, on accorde que les instincts des animaux sont innés, penchants et facultés de l’homme devront l'être également (IV, 25).

La théorie de « Cabanis, Richerand, etc. »

est, en effet, inadmissible. Il n° a pas lieu d'établir, entre les sens externes et les organes internes, considérés comme sources d'idées, une distinction

radicale ; de croire que l'instinct naît des impressions internes et le raisonnement des sensations

externes ; d'admettre que, chez l'animal, la grossièreté des sens laisse la prédominance aux instüincts, tandis que, chez l’homme, au contraire,

la perfection des sens fait passer le raisonnement

au premier plan. )

C’est d’abord une erreur de juger les sens de l’homme parfaits, et, d’ailleurs, son intelligence n’a rien à voir avec l’acuilé de ses impressions sensorielles. C’est encore une erreur de supposer que l’homme, parce qu'il est mieux en état de dominer ses penchants, a des instincts plus faibles que l’animal. C’est une erreur, enfin, de refuser aux penchants, aux inclinations, aux passions, le droit d’être pour la raison des « objets de considération », au même titre que « les impressions des sens ». El, d’ailleurs, accordons un instant que les impressions des sens soient, chez l’homme, beaucoup plus importantes que les impressions internes : elles « ont aussi besoin

d’organes intérieurs lorsqu'elles ne restent pas de

simples impressions matérielles, et qu'elles doivent … être employées par l’entendement à de plus hautes À"

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fonctions; l'œil et le toucher seuls forment le géo-

mètre aussi peu que la femelle ne crée dans le mâle l'instinct de la génération et que la brebis n’est la cause primitive de l’instinet carnassier du loup » (I, 160).

On voit l'argumentation : Cabanis et Richerand reconnaissent que les instincts des animaux tiennent à leurs impressions internes, c’est-à-dire à leur organisation, et ils ont raison; mais ils ont tort de croire que l’homme diffère d’eux sur ce point, car, en fait, l’homme aussi a des instincts nombreux et puissants, qui ne peuvent pas, eux non plus, ne pas dépendre de son organisation. D’autre part, l’homme ne saurait tirer profit intellectuel, comme il fait, des impressions sensorielles sans d’autres organes que les organes des sens.

C'est que la continuité, que la nature même a établie entre la vie organique et la vie animale (Gall veut dire : psychique), démontre qu'il ne peut y avoir d'activité mentale sans organisation.

Chez les animaux inférieurs, avant l'apparition de la conscience, une « irritabilité plus variée et plus compliquée » se manifeste, à proportion que « des organisations nombreuses et diverses con-

courent à l'existence entière d’un seul individu », sans qu’on songe à expliquer cette variété et eelte complexité croissantes par « un principe qui ne serait pas essentiellement incorporé aux parties du corps, et produit par leur arrangement », c’est-àdire sans faire intervenir, avant tout, le nombre et la diversité même des appareils organisés.

Or, chez les animaux supérieurs, à mesure que l’activité mentale se développe, des appareils org'aniques nouveaux apparaissent et se perfectionnent. Il est impossible de ne pas établir, entre l’activité mentale et ces appareils nouveaux, le même lien, le même rapport, le même parallélisme qui s’établissait tout à l'heure entre l'irritabilité vitale et l’organisation. « Si dans les classes d'animaux plus élevées, se manifestent la perception des irritations (la conscience), la perception des rapports du monde extérieur (fonctions des sens), les instincts, les penchants, et, graduellement, la spontanéité, la faculté de vouloir, la faculté de raisonner, etc. ; tant d'appareils nouveaux et sans cesse plus perfectionnés, se présentent à nous, qu'il est impossible au naturaliste de douter plus longtemps que dans celte vie, l'esprit ou l’âme a besoin d'instruments

variées et plus nombreuses. Nous voyons des

instruments pour les mouvements volontaires,

des systèmes nerveux pour les fonctions des

sens; nous voyons un cerveau dont les systèmes particuliers se compliquent toujours de plus en plus, et qui offrent dans l’homme l’organisation la plus parfaite. Les propriétés marchent donc toujours d’un pas égal avec les appareils matériels » (LI, 7).

. Ainsi, à tout penchant, à toute faculté nouvelle répond nécessairement une complication nouvelle de l’organisme, et toute disposition intellectuelle ou morale, comme toute manifestation vitale, est conditionnée par un organe. Mais alors, l’organisation, à elle seule, devient la démonstration de linnéité des penchants et des facultés. En effet, si le sensualisme était vrai, les individus et les espèces se trouveraient pourvus par la nature d’une foule d'appareils d’une extrême complexité, qui ne leur serviraient cependant à rien, puisque les facultés résulteraient chez l’homme et l'animal de la seule action des causes externes (IT, 24).

Il ne saurait en être ainsi. Tout organe doit % kW avoir nécessairement son activité propre et originale, et « les différences qui existent entre les espèces et les individus » ne peuvent être fon- “ dées que « sur les modifications de leur orga- 0 nisme ». Malgré l'identité du sol, du climat et des circonstances, chaque animal, comme chaque plante, a, « en vertu de son organisation », ses propriétés spécifiques. Sinon, à quoi bon les orgaæ nisations et leurs diverses modalités ? De même pour

l’homme. « Si, dès sa naissance, ses qualités intel-

lectuelles et morales n'étaient pas déterminées par sa nature primilive, et si la possibilité de les exer- “. 1 cer n'était pas dépendante de son organisation, ce serait sans aucun but que son organisation serait si achevée et la structure de son cerveau si par= faite » (II, 26). +:

En résumé, un organe élant donné, tout ce que nous avons appris de la nature et de ses lois exige qu'il serve à quelque chose, autrement nous ne saurions vraiment que penser de sa présence; et ce à quoi il peut servir ne peut être que ce pour … quoi il a été préalablement organisé. Done, d’une : manière générale, son activilé ne procède que de

es nécessairement innée.

La connexité apparaît ainsi extrêmement étroite

chez Gall entre l'innéité des facultés et la dépen-

__ dance où elles sont de l’organisation. Ce sont,

plutôt que principes, points de vue différents,

auxquels nous sommes successivement invités à

nous placer, suivant que nous avons à envisager l’activité mentale en psychologues ou en anatomophysiologistes. Et il ne semble pas moins évident que Gall y est, pour une grande part, amené par la considération que la nature procède partout de même et obéit en tout aux mêmes lois. L'activité mentale ne saurait être dans le monde quelque

chose d’absolument nouveau, de radicalement dif-

férent de tout ce qui la précède, en tant, du moins, que l’on considère l’ensemble de ses conditions. Elle

n'apparaît pas brusquement ; elle s’installe pro-

gressivement dans l'animal pour s'épanouir dans

l’homme. Elle ne peut pas, à son terme, ne pas

répondre aux mêmes conditions qu’à ses débuts,

Or la vie organique est manifestement subordonnée à des conditions matérielles, et c’est au

sein de ces conditions matérielles que, à l’occasion de quelques modifications organiques, la vie consciente apparaît. Dès l’abord, l’activité mentale

relève de l'organisme ; elle en relèvera done dans

tout le cours de son développement. Or tout organe est donné, avec toutes ses caractéristiques, avant le milieu dans lequel il a à intervenir, et tient de lui-même toutes ses propriétés. Les propriétés des organes psychiques ne peuvent se soustraire à cette nécessité, et les penchants et facultés qu’elles constituent sont donc, de ce chef, innés. De par la continuité de la nature, l’innéité des facultés et la dépendance où elles sont de l’organisation ne sauraient ainsi être mises en doute. Telle a été, au moins, une des voies par lesquelles Gall a établi ces points fondamentaux de sa doctrine.

Reste maintenant à préciser de quelle partie de l'organisme dépendent les facultés psychiques. C’est une question dont il n’est pas possible de méconnaître la portée : « On a dans tous les temps regardé comme très importantes les recherches qui avaient pour but de faire connaitre les organes par lesquels les animaux et l’homme reçoivent les impressions matérielles du monde extérieur; sera-

til moins intéressant, moins noble de tâcher de

… découvrir les organes des facultés supérieures de

l'esprit? » (I, 163).

IT

Nous voici parvenus au cœur même de la doctrine. Car, maintenant qu'il est avéré que les penchants et les facultés sont innés et dépendent de l’organisation, il faut démontrer de quelle partie de l'organisme ils relèvent précisément, Si l’organe de l’âme n’est pas exclusivement le cerveau, Gall se trouve arrêté au seuil même de sa physiologie cérébrale. Il lui importe donc, au plus haut degré, d'établir, sans contestation possible, le rôle mental du cerveau. Pour cette démonstration, la continuité de la nature et la spécificité des organes vont lui être, simultanément, d’un indispensable secours.

Il est des physiologistes pour lesquels aucune fonction n’est possible sans l'intervention de toute l’organisation. Gall reconnait, bien entendu, que

tout organe est soumis aux lois générales de l’orga-

demeure en communication avec tout le corps en

général. Mais de là à conclure que c’est le corps tout entier qui est l'instrument de chaque fonction

particulière, il y a un abîime. Parce qu'un œil

arraché ne voit plus, on n’en attribue pas pour cela la vision au corps pris collectivement. Autrement, on ne pourrait comprendre que, au seul dérangement d'un organe donné, le corps cessât une fonction, que l'étude des parties isolées et de leur rôle donnât des résultats, ni, enfin, que la nature eût construit tant d'appareils particuliers, puisque un moyen unique suffisait à toutes ses fins. « Mais, si elle a construit un appareil particulier pour chaque fonction, pourquoi aurait-elle fait une exception pour le cerveau? Pourquoi n’aurait-elle pas destiné celle partie si artistement construite, à des fonctions particulières ? » (IT, 169).

Il est impossible, d'autre part, de localiser l’activité mentale ailleurs que dans le cerveau. Ainsi l'exige la spécificité des organes. Nul n’a jamais eu l'idée de situer l'âme dans les os, les lig'aments, les membranes, les muscles, le tissu cellu-

L'ACTIVITÉ MENTALE ET LE CERVEAU 93 laire, les vaisseaux, les glandes, etc. En revanche, on lui a assigné pour sièges : le cœur, mais le cœur est un muscle qui sert à la circulation ; le foie, mais le foie sécrète la bile « et l’on imaginera difficilement que ce fluide soit l’intermédiaire entre l’âme et le corps » ; les reins même, d’après la Bible, mais ce ne peut être que métaphore, car, comme ils « sont chargés de la sécrétion de l’urine, ce serait une idée ignoble que d’y chercher l'origine des passions et des conceptions ».

Sans doute, dans toute affection violente, les

viscères se trouvent intéressés, mais ils ne le sont

que par sympathie. Concevoir autrement leur rôle, c'est confondre « l'organe qui produit une affeclion ou une passion, avec les viscères sur lesquels agit celte affection ou cette passion ». Entre les viscères et le système nerveux, entre les différents systèmes nerveux, il existe assurément tout un ensemble d’influences réciproques, mais ce fait «ne prouve nullement que la terreur, angoisse, le chaÿ grin, l'envie, la haine, l’amour, la jalousie, etc., ont leur siège là où l’on ressent ces affections ».

Du reste « tous les viscères portent le caractère

des fonctions mécaniques dont ils sont chargés, ou bien, tout y est arrangé pour opérer une sécrétion ou pour remplir un but qui n'a rien de commun

avec les fonctions intellectuelles ou morales ».

Donc, hors du système nerveux, toutes les parties du corps ont déjà leurs fonctions définies, et aucune d'elles ne saurait, par conséquent, À passer pour produire les instincts, les aptitudes industrielles, les passions, les facultés, la volonté

et la raison.

De même, tous les systèmes nerveux, si l’on en cs excepte le cerveau, ont, de par la physiologie et | l'anatomie comparée, des fonctions déterminées, indépendantes de l’activité proprement mentale.

Les plexus nerveux et les ganglions de la poitrine et du bas-ventre, d’une part, concourent au fonctionnement des viscères, communiquent avec le cerveau par l'intermédiaire de la moelle, et font le lien entre la vie automatique (Gall veut dire : organique) et la vie animale (Gall veut dire : psychique) ; d'autre part, ils existent chez l’huître, | par exemple, qui est manifestement affranchie de nos passions et de nos affections, et restent identiques chez les mammifères, cependant que varient

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les penchants et les facultés (II, 163-167). De même, la spécificité des sens nous est une garanlie que leurs organes ne peuvent servir à une autre fin. De tous les systèmes nerveux, le cerveau reste donc le seul à pouvoir être considéré comme le sièce des facultés intellectuelles et des qualités morales.

Ainsi l'existence même du cerveau est une

preuve qu’il doit servir à quelque chose, et, tous les autres viscères, tous les autres systèmes ner-

veux ayant leur rôle à remplir, l’activité mentale:

demeurerait res nullius, si le cerveau n’en faisait

pas son affaire.

Le cerveau est l'organe spécifique de toutes les

qualités morales et de toutes les facultés intellec- .

tuelles. Les preuves, d’après Gall, en sont innombrables, et remplissent toute son œuvre. Mais cette spécificité ne sera jamais plus évidente, que si l'existence d’un constant parallélisme entre le développement psychique et le développement cérébral peut être rigoureusement établie. C’est pourquoi, de l'anatomie comparée, de la physiologie, de la

pathologie, des sciences naturelles en général,

Gall dégage un faisceau de douze preuves qui lui paraissent démontrer définitivement qu’à toute variation de la masse cérébrale répondent des variations de l’activité mentale (Il, 173-184) : d

1° Dans la série des êtres et des espèces, depuis l'insecte jusqu’à l’homme, plus le système cérébral se développe, plus les qualités et les facultés s’accentuent. Entre celles-ci et celui-là, il existe donc une proportionnalité constante (II, 174).

2° Dans une même espèce, les cerveaux, d’une part, les facultés et les qualités, de l’autre, sont, dans leur ensemble, normalement identiques; et, réciproquement, « toutes les fois que l’on observe dans les animaux des qualités et des facultés différentes, l'anatomie comparée découvre des différences essentielles dans leurs cerveaux ». Donc tous les hommes sont spécifiquement égaux : « Toutes les différences qui existent à cet égard, se réduisent à de simples nuances. Or, comme je trouve dans le cerveau du Nègre les mêmes parties que dans celui de l’Européen, il est certain que le Nègre et l’Européen occupent le même degré dans l'échelle du règne animal » (If, 175).

3° Plus les défectuosilés du cerveau sont mar-

quées, plus l’imbécillité qui en résulte est considérable (II, 175).

4° Plus le cerveau est développé en totalité ou en partie, plus sont énergiques, dans leur ensemble ou à certains égards, les facultés intellectuelles et les qualités morales (II, 176).

5° De l’enfant au vieillard, le développement du cerveau est proportionnel au développement des facultés (II, 177).

6° A la précocité générale ou partielle des facultés répond le développement précoce du cerveau; et, réciproquement, au retard général ou partiel de l’activité mentale répond une faiblesse ou une maladie de l’encéphale (II, 177).

1° Le cerveau et le cervelet ne sont pas nécessaires à la vie automatique ou organique. On en peut supprimer au moins une grande partie, sans entrainer inévitablement la mort ni même la suppression de l’activité sensorielle. Durant le sommeil ou repos du cerveau, les fonctions vitales persistent; durant les maladies mentales, elles conservent souvent toute leur intégrité. Mais, en revanche, sans appareil cérébral en activité, il n’est plus d'exercice possible des fonctions de l’âme (Il, 178).

BLonoez. — Psycho-physiologie. 7

Pr ES

8° Le travail intellectuel se sent dans la têle. Une attention excessive épuise l’encéphale ou le

surexcite : d’où des insomnies, des troubles men-

taux, des hallucinations. Dans la céphalée, les. lésions et les maladies du cerveau, l'attention re- ie double la douleur (II, 178). |

9° Les qualités morales et les facultés intellectuelles varient évidemment avec les sexes, les : individus et les nations. Elles sont évidemment héréditaires. Ce sont autant de problèmes qui ne se peuvent résoudre qu’en admettant que le cerveau est l'organe de l’âme (II, 179).

10° Si le cerveau est intact, les maladies, même quand elles atteignent les autres systèmes nerveux, comme la rage ou le tétanos, laissent intactes les qualités morales et les facultés intellectuelles (II, 179):

11° Toute compression, irritation, lésion ou destruction du cerveau entraîne une modification, totale ou partielle, ou même la cessation des fonctions intellectuelles, le coma, la stupidité, la « phrénésie », la stupeur. L'effet cesse avec la cause, quelquefois même instantanément (II, 480). |

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12° La manie: a également son siège immédiat dans le cerveau. En effet, elle tient, avant tout, à des causes morales, et, si elle ne guérit pas, elle entraine, avec des lésions cérébrales, une démence incurable. Or, « ce point démontré, il est démontré également que c’est dans le cerveau qu'ont lieu toutes les fonctions morales et intellectuelles; car les fonctions, dans leur état d’intégrité, ne peuvent avoir lieu que là où se manifeste leur dérangement » (II, 183).

Donc, de même que la vie organique a ses conditions spécifiques dans l’ensemble des viscères, et que l’activité sensorielle a les siennes dans les organes des sens, de même les qualités morales et les facultés intellectuelles ont les leurs dans le cerveau. Nous avons vu qu'à la vie organique, à l’activité sensorielle, l'intégrité du cerveau n’était pas indispensable. Gall est fermement convaincu que, de même, l’activité cérébrale est largement indépendante de toutes les autres, et peut se manifester, avec ses propriétés spécifiques, sans qu'aucune

1. Ce terme était alors synonyme d'aliénation mentale, comme en témoigne le titre de la première édition du livre de

Pinel : Trailé médico-philosophique sur l’Aliénation Mentale, ou la Manie (An IX).

excitation la mette en rapport avec un milieu extérieur (II, 264). Il en est tellement convaincu qu’il en vient à admettre que les aveugles peuvent juger des couleurs. « Nous fûmes frappés surtout d’un libraire d'Augsbourg, aveugle de naissance, qui soutenait que ce n’est pas l'œil, mais l’intellect, qui reconnait, qui juge et qui crée la proportion des

couleurs. Cet homme assure même, qu'au moyen

d’un sens interne, il a des notions précises des couleurs, et il est de fait qu’il en détermine l’harmonie avec exactitude. Il a un assez grand nombre de perles de verre de couleur; il en forme différentes figures, et l’ordonnance des couleurs est toujours harmonique » (IV, 73) ‘. Rien ne peut

4. Gall semble ici se mettre en contradiction avec lui-même. « On cite même, d'après Boyle, dit-il ailleurs (1, 156), l'exemple d'un musicien aveugle qui palpait les couleurs. Beaucoup de personnes avaient raconté la même chose de l’aveugle Weissenbourg de Manheim. Celui-ci avait environ trente petits morceaux de draps dont il déterminait la couleur avec précision. Mais il lui arrivait fréquemment de se tromper au drap des habits des étrangers; ce qui donne lieu de soupçonner qu'il avait d'autres marques de reconnaissance. Les cartes dont il avait coutume de se servir pour jouer étaient marquées par des piqûres d'épingle; les personnes qui

n'étaient pas au fait, croyaient qu'il distinguait par le tact la

couleur des cartes. C’est sans doute aussi le moyen qu'employait l’aveugle dont parle Lecat. Au moins plusieurs aveugles-nés qui avaient perfectionné avec beaucoup de soin leurs facultés intellectuelles et leur toucher, nous ont assuré

mieux marquer jusqu'où Gall poussait sa foi en la spécificité du cerveau.

La spécificité, du reste, ne s'arrête pas là et pénètre le cerveau même, qui, en fait, n'est pas un organe, mais bien une somme d'organes.

De la simplicité de Fâme, on a voulu conclure à la simplicité de son organe; mais l’anatomie démontre qu’il n’y a pas dans le cerveau de centre commun, de point de concentration de toutes les fibres nerveuses. Donc l'organe de l’âme n’est pas un (II, 262). Ce qui, d’ailleurs, n’enlève nullement à l’activité mentale son unité dynamique, car « la

pluralité des organes qui sont nécessaires pour un

qu'ils regardaient comme une chose impossible qu'on püût palper les couleurs. Il n’y en a qu’un petit nombre qui distinguent le blanc parce que la surface leur paraît plus lisse ». Mais il ne faut pas oublier q'ie c’est toute autre chose pour Gall de percevoir des sensations et de les comparer entre elles, de porter sur elles un jugement. « Je n’entends nullement désigner, dit-il (IV, 69), par l'expression sens des rapports des couleurs, la simple faculté de voir ou de percevoir les couleurs... Par l'expression, sens des rapports des couleurs, j'entends la faculté de juger l'harmonie et le contraste des couleurs, d'en sentir et d’en juger les lois, et de s’y conformer dans leur emploi ». La contradiction n’est donc peutêtre qu'apparente. Mais nous avons peine à comprendre comment Gall concevait qu'on pût comparer des objets de la perception desquels on était privé.

but commun, n’exclut pas l'unité de leur action. Ainsi une vie a lieu avec plusieurs organes, et une seule volonté avec plusieurs instruments du mouvement volontaire » (1, 56).

L’anatomie ne fait, d’ailleurs, ici, une fois de plus, que confirmer les données de la physiologie. L'observation prouve, en effet, que, à masse cérébrale égale, les dispositions morales et intellectuelles varient notablement d'un individu à l’autre. « Ici vient échouer tout ce que l’on peut avancer sur le cerveau, considéré seulement quant à sa masse. Selon les physiologistes que j'ai cités plus haut, et qui mesurent la masse cérébrale, soit considérée en elle-même, soit comparativement aux autres parties du corps, il faut, à masse égale du cerveau, s'attendre non seulement aux mêmes facultés, mais même, à peu près, au même degré de manifestation de ces facultés. Cependant, l'expérience nous enseigne tout autre chose ; avec une masse égale de cerveau, l’on trouve les différences les plus marquées, tant pour le caractère moral, que pour le caractère intellectuel. Il n’est pas 1ei question de nuances qui pourraient s'expliquer par la constitution du corps, par l’éducation, etc. Il est question

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des à différences les plus essentielles, et qui sont D nitctement l'ouvrage de la nature, qui triomphe

dans ces cas de toutes les influences extérieures.

‘à Comment expliquer cette variété de penchants et

de facultés? »

[n’en est qu'un moyen : c’est d'admettre que, chez l’imbécile comme chez l’homme de génie,

D les particularités intellectuelles et morales tien-

nent au développement plus ou moins considé-

DEé: . FRE : a ‘4 rable de parties cérébrales particulières, « que ce

n'est pas la masse absolue du cerveau, qui déter-

mine seule, ni tel caractère moral, ni tel génie ; mais

que chaque partie cérébrale, en particulier, en tant

qu'elle a acquis un développement plus ou moins

favorable, peut modifier le degré de manifestation

de telle qualité morale, et de telle faculté intellec- . tuelle particulière ». D'où il résulte nécessairement «que les différentes parties cérébrales ont des fonctions différentes à remplir; que la totalité du | cerveau n’est point un organe unique ; que chacune

de ses parties intégrantes est un organe particulier,

et qu'il existe autant d'organes particuliers qu’il y a de fonctions de l’âme essentiellement distinctes » À Ë (IT, 245-246).

Il n’y a, certes, pas lieu de s'étonner qu'il en soit de l’activité mentale comme de la vie organique et de l’activité sensorielle. De même qu’il y a plusieurs viscères et plusieurs organes des sens, de même il est tout naturel qu'il y ait plusieurs organes de l'âme. Cependant la pluralité des organes cérébraux est de telle importance pour Gall, qu’il juge nécessaire d’en apporter une démonstration systématique, et de la fonder sur un ensemble imposant de preuves anatomiques, physiologiques et pathologiques.

I. — Les preuves anatomiques sont au nombre de trois (II, 252-266) :

1° « Les facultés de l’animal sont d’autant plus multipliées, que son cerveau est plus composé ». La vie organique se développe au fur et à mesure que l'organisme se perfectionne ; de même la vie animale (Gall veut dire : psychique) progresse comme le système nerveux. L’anatomie comparée démontre qu’à tout viscère nouveau répond une fonction nouvelle, d’autant plus compliquée que l'organe est plus complexe. La même gradation se rencontre dans la structure du cerveau : « Les parties inté-

-grantes du cerveau augmentent en nombre et en

\ développement, à mesure que l’on passe d’un ani- \ mal moins parfait, à un animal plus parfait », et le nombre, ainsi que l'énergie des facultés, s’accroit parallèlement. « Comment, lorsque l’on voit la nature suivre une semblable marche, peut-on douter encore que chaque partie du cerveau a des fonctions différentes à remplir. ? » (IL, 253-254).

2 « L’analogie qui existe entre l’organisation du cerveau et celle des autres systèmes nerveux, prouve que le cerveau est composé de plusieurs organes ». Tout système nerveux autre que le cer- … veau comprend un ensemble d'organes, dont chacun pour sa part répond à un viscère, à un mouvement, à un sens particuliers. Cette activité vég'étative, motrice ou sensorielle est sa fonction propre, dans l’accomplissement de laquelle il ne peut être suppléé par aucun autre. La continuité de la nature interdit de penser que le cerveau puisse être taillé sur un autre modèle (II, 258).

2° « Les différences les plus marquées de la structure de l’encéphale, chez les différents animaux, correspondent à des différences marquées dans ses fonctions ». C’est ainsi, par exemple, qu'aux différences constantes qui distinguent l’homme de

l’animal, au point de vue des facultés intellectuelles, répond, du point de vue anatomique, l’absence constante chez tout animal des « parties cérébrales situées dans la partie antérieure-supérieure, et supérieure-postérieure du frontal », qui, nous y reviendrons, constituent l'apanage exclusif de l’humanité (IL, 265).

I. — Les preuves physiologiques sont au nombre de six (II, 266-290) :

1° « Dans tous les êtres organisés, des phénomènes différents supposent des appareils différents; donc les différentes fonctions de l’âme et de l'esprit supposent également des organes différents dans le cerveau ». Dans le règne végétal, dans le règne animal, toute fonction distincte est remplie par un organe distinct, qui lui est rigoureusement et exclusivement adapté. L'activité sensorielle comporte autant d'organes spéciaux, que l’animal et l’homme ont à « recevoir d'espèces essentiellement différentes d’impressions du monde extérieur ». Si la manifestation des qualités morales et des facultés intellectuelles suppose des conditions matérielles, c’est-à-dire le cerveau; si les facultés manifestées

par le cerveau sont très différentes chez l'animal et

à D nt entre elles, « il faut admettre qu’il existe dans le cerveau autant d'organes distincts, qu ‘il existe de forces de l'âme essentiellement disn | tinctes ». Sinon, c'en serait fait de la continuité de 4 la nature et de l’uniformité de ses lois (II, 266).

2° « Une espèce d'animaux est douée de facultés . et de qualités dont une autre est privée; cela serait inexplicable, si chaque fonction particulière | du cerveau n'était pas propre à une partie cérébrale particulière ». Gall, ici encore, raisonne par analogie. Si une espèce est, par exemple, privée d’odorat, le phénomène nous est très concevable, car nous la supposons, immédiatement, privée d’organe olfactif. Mais, si nous admettions un seul organe pour tous les sens, le fait nous deviendrait … inexplicable. Puisque les différentes espèces ani- . males présentent des instincts différents, il nous * faut, de toute nécessité, également admettre l’exis- | tence d'organes cérébraux différents. Car, si le cer-

. et de toutes les facultés, nous ne saurions com-

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veau était l’organe homogène de tous les instincts

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prendre pourquoi tout animal ne les possède pas tous ni d’où vient la supériorité de homme. Une fois admise, au contraire, la pluralité des organes cérébraux, ces difficultés n’existent plus pour nous (II, 271).

3° « Les qualités et les facultés qui se trouvent chez tous les individus de la même espèce, existent chez ces divers individus à des degrés très différents, ce qui ne peut s’expliquer que par le différent degré d’activité des différents organes de ces qualités ou de ces facultés ». En effet, ces difiérences ne tiennent pas à l'éducation et ne peuvent s’expliquer « à l’aide d’un seul organe ». Les variations inévitables dans le développement relatif d'organes différents nous en rendent, au contraire, aisément raison (II, 274).

4° « Dans le même individu, les différentes qualités primitives ou fondamentales existent à des degrés très différents, ce qui encore ne pourrait pas avoir lieu, si chaque qualité primitive ne dépendait pas d’un organe particulier ». De nouveau, Gall fait appel à la continuité de la nature. Les anatomistes ont démontré l’indépendance des sens, mais cette indépendance pouvait déjà se conclure de la diffé-

rence d'énergie que présentent les différents sens chez le même animal et chez le même homme. « Si done, le même phénomène a lieu pour les qualités morales et les facultés intellectuelles, n’en conclura-t-on pas avec raison, que les instruments internes de ces qualités et de ces facultés sont également différents et indépendants les uns des autres ? » (II, 277).

5° « Les fonctions essentiellement différentes du cerveau ne se manifestent simultanément, ni chez les animaux, ni dans l’homme; les unes se manifestent constamment, tandis que d’autres, suivant l’âge du sujet, ou suivant la saison, se manifestent ou cessent de se manifester : phénomènes qui ne sauraient avoir lieu, si toutes les fonctions dépendaient d’un organe unique et homogène ». C’est le procédé uniforme de la nature. Les parties des plantes se développent successivement. Les insectes et les amphibies sont sujets à des métamorphoses. Chez les animaux plus parfaits, les organes destinés à la nutrition, à la circulation, à l’excrétion, se développent à des époques différentes suivant les espèces. Les systèmes nerveux, non plus, n'apparaissent pas simultanément : les plexus et

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