‹ La psycho-physiologie de GallChapitre 30 sur 35 · LES · texte numérisé non relu

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raisons et de jugements constitue le raisonnement. Toutes les fois qu’un organe, ou une force fondamentale, crée par sa propre énergie inhérente, sans concours du monde extérieur, les objets relatifs à sa fonction; que l'organe découvre, par sa propre activité, les lois des objets mis en rapport avec lui dans le monde extérieur, il y a imagination, invention, génie » (IV, 232).

Il n’y a pas, non plus, un instinct, mais des instincts, un penchant, mais des penchants : « Il faut admettre autant de dispositions, d’inclinations, de penchants, de désirs, de besoins, de passions, qu'il y a de qualités fondamentales ou primitives », constatation qui détruit entièrement « toutes les rèveries des philosophes et des physiologistes sur les instincts, les penchants et les passions » (II, 258). Qu'un organe soit la condition matérielle d’une faculté intellectuelle ou d’une faculté appétitive, suivant son degré de développement et l'énergie de ses manifestations, il y a désir, penchant, ou passion. Donc désirs, penchants, pas-

4. Ce passage suffirait, si besoin était, à démontrer à quel point pour Gall organe et faculté sont synonymes, et à nous

justifier d’avoir, dans le présent développement, fait état de citations où il n’est explicitement question que des facultés.

sions, ne sont nullement des facultés fondamentales, mais le « résultat du difiérent degré d’activité des organes ». « J'ai montré que, même relativement aux facultés fondamentales, telles que le sens des tons, celui des nombres, etc., qui se rattachent à aux facultés intellectuelles, il y a désir, penchant, | passion, selon que le degré de leur activité est plus ou moins grand. L'on peut admettre que, vice versa, la faculté aperceptive, le souvenir, la mémoire, l’imagination sont également les attributs des forces fondamentales qui ne constituent que des sentiments... Ce qui dans les facultés intellectuelles a lieu pour les idées, a lieu ici pour les sensations et pour les sentiments » (IV, 233-235). Si, d’ailleurs, perception, mémoire, jugement, désir, passion, etc., étaient des facultés et avaient des organes, notre perception, notre mémoire, notre imagination, notre jugement (IV, 230) seraient également bons ou mauvais en tout, et nous serions également passionnés ou indifférents pour tous les objets (IV, 233). Ce ne sont donc que des « attributs communs aux qualités et facultés fondamentales et nullement les qualités et facultés fondamentales elles-mêmes » (IV, 226).

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Quant à la volonté, « résultat de l’action simultanée des forces intellectuelles supérieures », el à la raison, « résultat de l’action simultanée de toutes les facultés intellectuelles » (IV, 241-242), elles ont, sans doute, leur condition dans l’organisme, puisqu'elles supposent l’harmonieuse activité des organes cérébraux supérieurs, mais, par cette même raison, elles n'ont pas d’organe particulier et, consensus des facultés, ne sont pas ellesmêmes des facultés,

De même qu'une théorie des facultés, la physiologie du cerveau comporte une théorie de la connaissance.

Du moment qu'il n’y a pas de vie mentale sans organes cérébraux, et que les états de conscienec ne sont ce qu'ils sont que du fait de l’activité propre, spécifique et différenciée, de chacun de ces organes, pour que cette vie ait un sens, pour que ces états soient susceptibles d’une signification pratique, il faut qu'il ait été « établi des rapports déterminés et réciproques entre l’intérieur de l’animal et de l’homme, et le monde extérieur » (II, 40), que les choses et les organes soient, en

quelque manière, à l’unisson. Sinon, les uns seraient impuissants à nous donner, comme ils le font, connaissance des autres. D'où ce principe fondamental : « Le monde extérieur, en tant que l’animal et l’homme doivent influer sur lui, est mis en harmonie avec nos sens, tant externes qu’internes ;… les rapports du monde extérieur sont révélés à l’animal et à l’homme au moyen des organes cérébraux. C’est par là que les actions peuvent être mises à l’unisson des objets extérieurs » (III, 146-147),

Il en est ici des organes cérébraux comme des

organes des sens. Chez l'homme et l'animal, « les | organes du goût et de l’odorat sont à l’unisson des substances qui conviennent pour leur nourriture ». De même, les organes cérébraux sont à ; l'unisson des lois qui régissent la nature : organes et Lois « sont dans un rapport direct »; « l’action de l'organe devient une révélation de ces lois », dont il « porte l'empreinte » (IV, 71). Par là se trouve, une fois de plus, confirmée l’innéité des dispositions sans lesquelles l’univers ne serait ni connu ni connaissable : « Les lois des vibrations et des rapports des tons existent, il est vrai, dans les

objets extérieurs, mais ces objets extérieurs ne peuvent être ni saisis ni compris, si l'organisme intérieur de l’être vivant n’est pas en rapport réciproque avec eux. C’est ainsi que les lois du levier, des nombres, de la grandeur existent dans lunivers; mais sans intelligence, il n’y aurait ni mécanique, ni arithmétique, ni mathématique » (1, 118).

Par conséquent, « le monde moral et intellectuel de l’homme et des animaux commence là où le cerveau commence », et « finit là où le cerveau finit ». En effet, les organes des sens fournissent du monde une première représentation, variée et variable comme ils le sont eux-mêmes et entre eux : « La vie, le moi, l'existence sentie du monde, commence avec la sensation, avec des appareils nerveux. Dès lors l'être vivant s’aperçoit qu’il est distinct des choses qui l’environnent ; il a son moi. Ce moi sera plus resserré ou plus étendu selon que les sensations seront variées et intenses; selon, par conséquent, que les organes de la sensibilité intérieure et des relations extérieures seront plus nombreux et plus énergiques. Plus sera grand le nombre d'organes, mis en contact avec les objets extérieurs, plus le monde de cet animal aura d’éten-

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due. Ajoutez à la sensation générale, vague, indéterminée, des sensations déterminées, essentiellement distinctes les unes des autres, vous modifiez, vous agrandissez par degrés son monde. Chaque sens, chaque organe devient une nouvelle révélation. Le goût, l’odorat, l’ouïe, la vue, le toucher, chacun de ces sens fait connaître des existences, des rapports différents du monde, et réunis tous ou en partie, ou isolés, l'aspect de ce monde doit essentiellement varier ».

Avec les organes cérébraux, le monde s’élargit d'autant : « Les organes du cerveau sont également autant de points de contact avec le monde extérieur, autant de sources de nouveaux genres de sensations, de sentiments, d’instincts, de penchants, de facultés; mais nous avons vu qu'ils

sont aussi inégalement répartis parmi les diverses

espèces d'animaux. Leur monde intérieur et extérieur doit donc aussi varier à l’infini, diminuer ou

s’accroître dans la même proportion que le nombre

de ces organes diminue ou s’accroît ». Et, enfin, « le monde de chaque espèce d’animal et celui de l’homme est donc la somme de leurs organes cérébraux ; c’est la somme des rapports, des points

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de contact établis entre les choses extérieures et les organes intérieurs. Il ne peut plus y avoir de rapport, de révélation où il n’y a plus d’organe » (IV, 256-259).

Ainsi, il ne peut exister d’organe sans qu’il y ait une réalité qui lui réponde et sans que les lois de son activité soient précisément celles de cette réalité. Donc le goût (IV, 111), la poésie (IV, 128) ont leurs règles objectives, et, qui plus est, l'existence de Dieu se trouve de ce chef démontrée : « La nature n’a créé aucun sens, aucun organe sans lui avoir préparé d'avance dans le monde extérieur, l’objet de sa fonction. Or, il est constant que dans tous les temps et partout sur la terre, l’organisation de l’homme l’a conduit à la connaissance d’un être suprême... Qui oserait penser que ce seul sentiment, ce seul organe, füt privé de son objet dans le monde extérieur ? Non, la nature ne peut pas à ce point abuser l’homme dans son intérêt le plus important. ILest un Dieu, parce qu'il est un organe pour le connaître et pour l’adorer. » (IV, 191-192.) Nous ne pouvons plus maintenant en douter :

Comte se faisait singulièrement illusion, en considérant l'organe de la théosophie comme une

« simple concession dictée par la prudence ». \

Cette théorie physiologique de la connaissance 4 n’est pas sans offrir quelque intérêt. Peut-être sommes-nous autorisé à y voir une sorte d’idéalisme organologique, une rudimentaire transposiüon du système de Kant, où ce sont des organes qui tiennent l'emploi de formes de la sensibilité et de catégories de l’entendement ‘. Sans doute, Gall ne se pose même pas la question de savoir si le monde extérieur existeou non tel qu'il nous apparait. Mais, en tant qu’il existe pour nous, il ne nous est, en tout cas, connu que pour autant que nos organes nous permettent de le percevoir et de

le concevoir. Nos organes cérébraux, comme les

1. Ce rapprochement a été également fait par Georget (Physiologie du Système Nerveux, 1821, I, p. 104 et suiv.), qui, tout en avouant ne connaître Kant que par des extraits, voit dans la doctrine de Gall une « application physiologique » de son système, et déclare : « Les deux points fondamentaux de la doctrine, l’innéité des dispositions et la pluralité des facultés, sont aussi les deux points fondamentaux du système de Kant ».

Si, d’ailleurs Gall écrit dans sa Lettre à Relzer (Loc. cil., p. 419) : « Il ne faut point non plus m'en vouloir de ne m'être point servi de la langue de Kant », c'est, sans doute, qu'il ne trouvait pas de difficulté essentielle à l'utiliser. Sinon, on ne conçoit pas pourquoi il en aurait évoqué la possibilité. En tout cas, il ne semble pas, nous l’avons vu, s'être lui-même aperçu de l’analogie des deux doctrines.

catégories, constituent donc les limites de notre savoir et de notre pouvoir. Ainsi s’éclaire définitivement pour nous l’exclamation finale de Gall : « Dieu et cerveau ! Rien que Dieu et cerveau! »

Telle est, avec ses conséquences essentielles, la représentation anatomo-physiologique de la vie mentale, à laquelle aboutit Gall dans sa physiologie du cerveau. Sans doute, à certains égards, est-elle encore assez grossière et, pourrait-on dire, macroscopique. À des facultés, c’est-à-dire à des . possibilités indéfinies d'états psychiques, répondent, 4 d’après elle, des organes, c’est-à-dire des masses considérables et indéterminées d’éléments nerveux.

Mais on peut peut-être conjecturer que la logique ; de son système conduisait implicitement Gall à à admettre que ces organes différenciés étaient com- 1 posés d’éléments également différenciés, et. que les uns comme les autres avaient leur rôle spécifique.

A Laromiguière, qui objectait à sa théorie des

facultés, qu'il n’était pas nécessaire de supposer autant de facultés que l'esprit humain présentait d'actions et de modifications, car il faudrait alors admettre pour la seule vue autant de sens qu'il y

a de couleurs, Gall répond que, bien évidemment, il ny a pas autant de dispositions et d'organes particuliers qu’il y a d’actions particulières. Mais l'exemple de la vue ne lui paraît pas très probant, car il se pourrait, comme l’a dit Bonnet, que chaque fibrille nerveuse eût sa fonction propre et constituât ainsi un petit organe particulier. En tout cas, les modifications des fonctions mentales sont toutes dues, pour chaque fonction prise à part, à un seul et même organe, comme les modifications de la vue sont dues à l’organe général de la vue (IV, 5-6).

Mais, si on applique ici le principe de continuité cher à Gall, et si on conclut, comme il fait volontiers, des sens aux facultés et des organes sensoriels aux organes cérébraux, si les organes señsoriels sont composés de fibrilles nerveuses dont chacune constitue un organe particulier, nous sommes bien près d'accepter qu'il en soit de même des organes cérébraux. Il ne semble donc pas qu’il eût fallu pousser beaucoup Gall pour l’'amener à concevoir, théoriquement, l’existence des neurones, et à leur attribuer, à l'égard des élats psychiques isolés, le rôle qu'il donne aux

organes par rapport aux facultés. « Un développement plus étendu de la même conjecture, conclut-il, en effet, dans le passage que nous venons de rappeler, disposerait apparemment le lecteur à considérer chaque fibrille nerveuse, soit dans les nerfs, soit dans le cerveau, comme un petit organe particulier ».

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