‹ La Psychologie de CondillacChapitre 10 sur 21 · NIDIL SN OT ID · texte numérisé non relu

NIDIL SN OT ID

3 Ibid., p. 98.

4 Ibid., p. 99.

faculté de distinguer. En tout cas, par le jeu quasi mécanique de la réflexion, toutes sortes de distinctions, les unes naturelles, les autres artificielles, s’ébauchent entre les idées et préparent des combinaisons futures. Elles permettent, du moins, différentes manipulations intellectuelles, destinées à produire ce qu’il y a de plus élevé dans l’entendement.

Si l'esprit a le pouvoir de distinguer ses idées, il a en effet celui de les comparer. Condillac estime que, quels que soient les caractères des objets auxquels nous pensons, nous sommes capables d’en connaître les rapports. Qu'il s’agisse d'idées très simples, telles que les impressions reçues directement par nos sens, ou de notions plus compliquées, comme celles que nous avons formées par abstraction, nous ne pouvons pas ne pas voir immédiatement les relations qu’elles soutiennent les unes avec les autres. « Cela se fait en portant alternativement notre attention des unes aux autres, ou en la fixant en même temps sur plusieurs. Quand des notions peu composées font une impression assez sensible pour attirer notre attention, sans effort de notre part, la comparaison n’est pas difficile ; mais les difficultés augmentent, à mesure que les idées se composent davantage, et qu’elles font une impression plus légère. Les comparaisons sont, par exemple, communément plus aisées en géométrie, qu'en métaphysique » ‘. De toute façon, une espèce de rapprochement involontaire se fait entre les idées qui occupent l'entendement, en sorte que nous découvrons presque malgré nous leurs rapports mutuels. Tout émane, ici encore, d’un mécanisme aveugle.

Ces comparaisons peuvent d’ailleurs revêtir différentes formes qui leur donnent l’allure de jugements. Si la comparaison de certaines idées nous fait apercevoir entre celles-ci une ressemblance, ou mieux encore une

1 Ibid., $ 58, p. 99-100.

identité, en d’autres termes, si elle « nous les fait connaître comme étant les mêmes par les endroits que nous les considérons », nous les rapprochons aussitôt, et nous les lions l’une à l’autre par le mot est. Au coniraire, si la comparaison nous laisse voir entre des idées une opposition irréductible, ou tout au moins une différence, bref si elle « nous les fait connaître comme n'étant pas les mêmes », nous les séparons par ces mots n’est pas ‘. Dans un cas, nous formulons une affirmation ; dans l’autre, une négation. Mais affirmer ou nier, c’est toujours juger ; et juger n’est en somme que prendre conscience d’un rapport d'idées, tel qu’il ressort d’une simple comparaison. Nulle faculté nouvelle n’apparaît ici ; cette opération « est une suite des autres » ?. De même, entre ce jugement et le raisonnement qui le suit, il n'y a pas de différence essentielle. Il est possible d'associer plusieurs jugements, non pas selon les caprices de l’imagination, mais avec une rigueur telle, qu’ils paraissent étroitement liés les uns aux autres. « Le raisonnement n’est qu'un enchaînement de jugements qui dépendent les uns des autres » *. Sans doute, de pareils enchaînements peuvent être effectués de diverses manières. Mais en décrire les principaux modes est l’œuvre propre du logicien. Tout ce qu’il importe au psychologue de retenir, c’est que le raisonnement s’explique par le jugement, dont il n’est en définitive que la simple répétition. Une fois de plus se trouve donc mise en évidence la continuité qui préside au développement des facultés de l’esprit : les plus hautes ne sont toujours qu'une transformation des plus humbles. Certes, l'indication de ces thèses se trouvait déjà chez Locke. Celui-ci n’avait-il pas consacré tout un chapitre de son Æssai à l'analyse des opérations intellectuelles

DIT ACh-NTIT- SCO Ep. 119.

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PMJIDId ES eSETO Dr Tio.

qui complètent la perception et la mémoire? Cest là notamment qu’il avait parlé, bien avant Condillac, « de la faculté de distinguer les idées et de quelques autres opérations de l'esprit » !. Il avait constaté l'existence de ce pouvoir que possède l’entendement de discerner avec soin ses idées ; et cette faculté, par où l'esprit « aperçoit que deux idées sont les mêmes ou différentes entre elles » ?, lui avait semblé la première de celles qui caractérisent la pensée réfléchie. Il avait ajouté que ce discernement donne naissance au jugement, ou plutôt qu'il est lui-même un jugement, car « le jugement consiste à distinguer exactement une idée d'avec une autre » $. Bien plus, il avait souligné l’importance de la faculté de comparaison, par laquelle deux ou plusieurs idées sont confrontées, afin que se dégage de leur rapprochement l'indication d’un rapport, et qu’on puisse découvrir par là si elles conviennent ou non l’une à lautre. De là découlent, avait-il dit, toutes les notions abstraites : « l'esprit rend générales les idées particulières qu'il a reçues par l’entremise des objets particuliers, ce qu’il fait en considérant ces idées comme des apparences séparées de toute autre chose, et de toutes les circonstances qui font qu’elles représentent des êtres particuliers actuellement existant » ; puis les « idées tirées de quelqu’être particulier devenant générales, représentent tous les êtres de cette espèce, de sorte que les noms généraux qu’on leur donne, peuvent être appliqués à tout ce qui dans les êtres actuellement existant convient à ces idées abstraites » *. Ces opérations sont, au reste, le propre de l’homme : chez les animaux, elles ne se rencontrent point ; et, là où on les trouve, elles mar-

1 Locke, Essai philosophique concernant l’entendement humain, Liv. Il, ch. XI, titre, p. 108.

ÉRIDIT NS RTE ED.E108:

3 Ibid., $ 2, p. 109.

4 Ibid., $ 9, p. 113.

quent le plus haut développement de la pensée. En défimiüve, Locke avait cru y voir les dernières facultés de l'esprit. Après l’étude du langage, Condillac a donc pu chercher en de telles analyses l’ébauche de ce qui lui restait à décrire.

Mais, en s’inspirant des remarques de Locke, il les a singulièrement précisées. Dans l’£ssat philosophique concernant l’entendement humain, Locke avait révélé un souci constant du détail, un sens remarquable du réel, et un goût très vif pour tout ce qui est concret. Malheureusement ces qualités, où s’exprimait le génie de l'Angleterre, avaient eu pour contre-partie d’assez graves défauts. Locke avait laissé dans sa doctrine plus d’une imprécision : il n’avait cherché, ni l’extrême rigueur de la pensée, ni la simplicité de la forme; et ses analyses en avaient gardé un caractère hésitant et indécis. Venant à parler des fonctions supérieures de l’entendement, il avait juxtaposé, sans déterminer clairement leurs rapports, des facultés telles que celles du discernement, de la comparaison, du jugement et de l'abstraction. Il avait aligné une série de réflexions, dont certaines avaient pu paraître fort pertinentes, mais dont la suite ne formait pas un ensemble. L’unité nes’en découvrait pas. C’est ce qu’un esprit comme celui de Condillac ne pouvait tolérer. Aussi le voyons-nous donner à la pensée de Locke une rigueur, nous devrions même dire une rigidité, qu’elle n'avait point. Condillac fait un effort extrême, pour établir une hiérarchie entre les facultés que Locke avait énumérées sans ordre. Discernement, abstraction, comparaison, jugement, raisonnement : il voit dans ces termes une progression. Chacune de ces opérations suppose les précédentes et prépare les suivantes, en sorte que l’ensemble forme une chaîne où tout se tient. On saisit le rythme que suit le développement de l'intelligence, et on en marque avec

soin les étapes. L’unité et la continuité y président. LE ROY 1-6

Bref, le détail des analyses est emprunté à l'ouvrage de Locke ; mais, par sa logique et sa rigueur, la construction est plus nette et, par conséquent, originale.

Entre Locke et Condillac il faut noter ici une certaine communauté de vues, mais aussi des divergences profondes de tempérament. Tous deux professent l’'empirisme. Pour eux, il n’est toujours question que d’écarter les hypothèses où il est fait appel à une raison indépendante des sens ; il ne s’agit que de mettre en lumière le rôle des données sensibles. Faire voir en ces données l’origine de toute connaissance et chercher dans la sensation la source de toute vie psychologique, tel est l’idéal qui les unit. Sur ces principes ils se trouvent toujours d'accord. Mais leurs tempéraments personnels leur font prendre, par la suite, des attitudes différentes. Locke, par ses origines anglaises, comme par sa formation de médecin, a davantage le goût du détail vivant et concret. Il préfère s’attarder à l'analyse minutieuse de telle ou telle faculté ; il s’attache volontiers à en suivre le fonctionnement ; parfois il s’y appesantit, au risque de contredire sur certains points ses premières affirmations. De là ces longues descriptions, au cours desquelles le dessein général disparaît quelque peu ou du moins semble oublié. Condillac ne peut se faire à de tels procédés. Logicien, épris avant tout de rigueur et d'unité, il a soin de faire ressortir constamment la ligne essentielle de sa pensée. Il néglige donc, sauf pour l'étude du langage qui est son œuvre personnelle, les développements sinueux où Locke s’est complu. Son ouvrage devient beaucoup plus bref, plus direct et plus simple à la fois. C'est la continuité du progrès intellectuel qui est mis en évidence. Bref, il y a, chez Condillac comme chez Locke, le désir de tout expliquer par l'expérience sensible. Mais, l’un est plus psychologue, et l’autre, plus logicien. Là où Locke se perd en des dissertations sans fin, Condil-

lac se borne à marquer d’un mot l'identité foncière de deux opérations.

Finalement, ils arrivent tous deux à donner de l’entendement une définition semblable. « Ces analyses, conclut Condillac, nous conduisent à avoir de l’entendement une idée plus exacte que celle qu’on s’en fait communément. On le regarde comme une faculté différente de nos connaissances, et comme le lieu où elles viennent se réunir. Cependant je crois que, pour parler avec plus de clarté, il faut dire que l’entendement n’est que la collection ou la combinaison des opérations de l'âme. Apercevoir ou avoir conscience, donner son attention, reconnaître, imaginer, se ressouvenir, réfléchir, distinguer ses idées, les abstraire, les composer, les analyser, affirmer, nier, juger, raisonner, concevoir : voilà l’entendement » ‘. « A mon avis, avait déjà dit Locke, l’entendement ne ressemble pas mal à un cabinet entièrement obscur, qui n’aurait que quelques petites ouvertures pour lisser entrer par dehors les images extérieures et visibles, ou, pour ainsi dire, les idées des choses : de sorte que si ces images venant à se peindre dans ce cabinet obscur, pouvaient y rester, et y être placées en ordre, en sorte qu’on püût les trouver dans l’occasion, il y aurait une grande ressemblance entre ce cabinet et l’entendement humain, par rapport à tous les objets de la vue, et aux idées qu’ils excitent dans l’esprit » ?. Entre ces deux conclusions l’analogie est complète. Locke considère de préférence les idées, qui peuplent l’esprit ; Condillac envisage plutôt les facultés mêmes de l’entendement. Mais, l’un comme l’autre, ils estiment que seules les impressions des sens peuvent

tout expliquer.

1 Essai sur l'origine des connaissances humaines, 1er, APES sect. Drch--VIIT 6273 p. 110.

2 Locke, Essai philosophique concernant l’entendement humain, LV TIPeChERX IE T7 ND MIE 7:

La signification de ces formules finales est tout à fait claire. Locke ne l’a peut-être pas parfaitement dégagée, mais Condillac l’exprime nettement : ce dont il s’agit c’est de rompre avec le rationalisme cartésien. On ne saurait admettre l’existence d’une substance pensante, en laquelle résideraient, sous forme de modifications, certaines idées. Pas davantage, on ne saurait admettre l'existence de notions, innées à cette substance ‘pensante, et susceptibles d'élever l'esprit humain à des connaissances ayant valeur absolue. Il faut reconnaître, au contraire, que toute connaissance dérive, en fait, des impressions que les sens peuvent recevoir. On ne doit parler que d’états de conscience ou de transformations d’états de conscience. C’est dire, au total, que du haut en bas de ce vaste édifice que constitue l’entendement, la même réalité se retrouve sous mille aspects différents. Décrire la vie psychologique, c’est simplement raconter les diverses métamorphoses de cette unique donnée : l'impression sensible.

Ainsi se dégage le caractère de lÆssai sur l’origine des connaissances humaines. On y reconnaît d'abord une influence qui vient de Locke. Celui-ci avait eu le désir de montrer que les notions auxquelles lesprit humain peut s'élever ont toutes leur origine dans l’expérience sensible. Les idées complexes n'étaient, pour lui, qu'un mélange d'idées simples ; et les idées simples étaient à leur tour des données immédiates de la sensation ou de la réflexion. Or, c’est ce que répète Condillac. « Dans la méthode que je propose, les idées les plus simples sont les premières idées particulières qui nous viennent par sensation et par réflexion. Ce sont les matériaux de nos connaissances, que nous combinerons selon les circonstances, pour en former des idées com-

plexes, dont l’analyse nous découvrira les rapports » !. Comparant de tels principes avec ceux de Descartes, il en souligne la nouveauté. Il note que Descartes avait prescrit de « commencer par les choses les plus simples » ?, et sur ce point il se déclare résolument cartésien. Mais il ajoute aussitôt qu’il ne s’agit point de ces « natures simples », objets d’intuition, dont parlaient les Regulæ ; il ne s’agit que des « idées les plus simples que les sens transmettent » *, ce qui est tout à fait différent. « Il faut remarquer que je ne me borne pas à dire qu’on doit commencer par les idées les plus simples; mais je dis par les idées les plus simples que les sens transmettent, ce que j'ajoute afin qu’on ne les confonde pas avec les notions abstraites, ni avec les principes généraux des philosophes » *. La ressemblance avec Descartes est donc bien superficielle. En fait, c’est toujours l’£ssai philosophique concernant l’entendement humain qui est pris pour guide; c’est l'influence de Locke qui demeure prépondérante. Et cependant, on aperçoit, derrière celle-ci, une autre influence, plus cachée, mais aussi forte, celle de Newton. Mieux que personne, Newton avait su donner à la science la précision et la solidité qui lui sont nécessaires. Partout, il n’avait cherché qu’à relier entre eux des phénomènes, en les rattachant à un même principe, lui-même très simple. En particulier, la loi de la gravitation universelle lui avait permis de grouper, sous une même formule, des faits tels que le mouvement des astres et la chute des corps, qui semblaient ne rien avoir de commun. De là chez les admirateurs de Newton, et notamment chez Condillac, le souci de ne recourir, pour

1 Essai sur l’origine des connaissances humaines, Part. Il, sect. IT, ch. III, $ 34, p. 495.

2 Ibid., p. 494.

3 Ibid., p. 495.

4 Ibid., p. 495.

tout expliquer, qu'à un seul principe, suggéré par les faits. « Les philosophes ont souvent demandé s'il y a un premier principe de nos connaissances. Les uns n'en ont supposé qu’un, les autres deux ou même davantage. Il me semble que chacun peut, par sa propre expérience, s’assurer de la vérité de celui qui sert de fondement à tout cet ouvrage » ‘. Toutefois, aux dires de Condillac, il ne suffit pas d’énoncer un principe très simple, mais dont la valeur soit hypothétique ; il importe encore d’y rattacher le détail des explications et de n’avancer en ce développement qu'avec une extrême prudence. S'assurer à chaque pas du lien qui noue l'affirmation nouvelle aux affirmations précédentes, et ne progresser qu'après avoir éprouvé la solidité de ce lien : voilà ce qu’exige une saine méthode. « On ne pourra se servir avec succès de la méthode que je propose, qu’autant qu’on pourra prendre toutes sortes de précautions afin de n’avancer qu’à mesure qu'on déterminera exactement ses idées. Si on passe trop légèrement sur quelques-unes, on se trouvera arrêté par des obstacles qu’on ne vaincra qu’en revenant à ses premières notions pour les déterminer mieux qu’on avait fait » ?. L'exemple de Newton impose à celui qui veut limiter une rigueur extrème dans les analyses : les développements ne doivent comporter aucune imprécision ; il y faut une impitoyable logique. C’est pourquoi Condillac estime que l’œuvre de Locke doit être entièrement reprise, et que les différentes parties en doivent être soigneusement vérifiées. Bref, dans l’£ssai sur l’origine des connaissances humaines qui répond à ce souci, on sent se croiser la pensée de Locke et celle de Newton, le désir de tout expliquer en l’homme par l’expérience sensible et la volonté de ne recourir jamais qu’à un seul

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principe d’explication. Au confluent de ces deux inSpirations, et à l’instant où elles sont venues se fondre en cette idée qu'on peut réduire « à un seul principe tout ce qui concerne l’entendement », l’œuvre de Condillac a jailli.

De là, l’économie du livre. Pour montrer que l’impression sensible peut donner naissance, par simple transformation, à toutes les facultés de l'esprit, il fallait, en effet, corriger sur plus d’un point l’œuvre de Locke. La grande faiblesse du philosophe anglais avait été de faire appel, d’une manière peut-être inconsciente, mais cependant très nette, à une activité de l'esprit, aussi obscure que mystérieuse. [1 y avait eu recours d’abord pour éclairer le mécanisme de la perception ; il l’avait invoquée ensuite, quand s’était posé le problème de l’élaboration des idées complexes : et, dans les deux cas, il avait fait de cette activité un pouvoir autonome, indépendant de la sensation et de la réflexion, et par conséquent inexplicable. Un homme tel que Condillac, désireux de construire une psychologie qui eût la simplicité de la science newtonienne, ne pouvait se résigner à de pareilles inconséquences. Il se trouvait dans l’obligation de redresser l’Æssai de Locke, en l’épurant, et de lui donner, par un nouvel effort, la nudité d’une œuvre logique. Ainsi renonce-t-il tout de suite à étudier l’ensemble des connaissances humaines dans toute leur étendue ; il ne se propose que de démêler leur origine. Locke avait passé très vite sur les premiers progrès de l’entendement, pour s’attarder à l'analyse des connaissances les plus élevées de l’esprit. Or, c’est précisément aux premiers chapitres de son livre, que se glissent les plus graves erreurs. C'est là que la doctrine devient flottante, vague, indécise, pleine d’inconséquences et d’illogismes, puisque, sous le couvert d’une activité spirituelle, intervient une faculté inconnue. C’est là, par conséquent, que doit être repris le philosophe anglais,

et que la doctrine doit être redressée. C’est là que quelque chose est à refaire. Locke, dit Condillac, « n’a laissé des choses imparfaites dans son ouvrage que parce qu’il n’a pas développé les premiers progrès des opérations de l'âme. J’ai essayé de faire ce que ce philosophe avait oublié » ‘. S’étant limité à l'étude de l’origine des connaissances humaines, Condillac s’efforce dès lors d'y apporter la rigueur qui avait manqué à Locke et dont Newton lui avait donné l’exemple. Pour lui, le gros problème est d’expliquer l’apparition de la réflexion intelligente. Il se doit de n’en rendre compte, ni par un don gratuit de Dieu à l’homme, ni par une puissance rationnelle affranchie des sens : ce serait briser la chaîne de ses déductions. Il cherche donc ailleurs l’explication du développement intellectuel. Avec un sens psychologique extrêmement sûr, il aperçoit très vite l’importance du langage, et, avec une logique imperturbable, il signale dans les mots le véhicule de la réflexion. Au lieu de prendre modèle sur Locke et d'envisager l’usage des signes dans un appendice à son Æssai, il innove, se propose d'approfondir la question du langage, et finalement en aborde l’étude au moment où le problème de l'intelligence humaine se pose, c’est-à-dire au cœur même de son livre. Là son effort consiste à faire sortir la réflexion de l’usage des signes, et les signes eux-mêmes de la sensation. « J’ai, ce me semble, non seulement donné une analyse complète de l’entendement, mais j'ai encore découvert l’absolue nécessité des signes et le principe de la liaison des idées » *. L'économie du livre repose sur cette découverte. Refaire l’œuvre de Locke conformément à l'idéal newtonien, et, pour y réussir, expliquer au moyen d’une théorie nouvelle du langage, les progrès de l’entendement dans leur continuité logi-

1 Jbid., p. 5o2-5o8.

2 1bid., p.503.

que : voilà quelle fut l'intention de Condillac, et voilà quel est le but du livre.

Cet effort laisse, en définitive, deux impressions contraires. D’un côté, il faut reconnaître que Condillac a profondément senti la gravité du problème que pose l’existence en l’homme d’une puissance de réflexion intelligente. Se refusant à la solution facile, qui fait de cette puissance un pouvoir inné, il n’a pas voulu, comme Locke, éviter la question, et, courageusement, il l’a soulevée. Il a même indiqué de quelle manière il y fallait chercher une réponse. Son mérite fut de sentir, avec une étonnante acuité, le lien étroit qui rattache le problème de l'intelligence au problème du langage : loin de séparer ces deux questions, il les a identifiées, cherchant à les résoudre comme si le mot ne faisait que préfigurer la réflexion. En cela, il a vu loin. Mais, par ailleurs, il s’est rapidement détourné du problème entrevu. Il n’a pas conduit pour elle-même son étude du langage. Dans l’emploi des signes, il lui a suffi de souligner le jeu des facultés élémentaires qui s’y observe, et aussitôt il a conclu à une identité, le mot devenant la résultante d’opérations très simples. C'était se contenter d’une assimilation artificielle ; mais Condillac ne s’en troubla point. L'essentiel lui sembla obtenu, parce que, sous le nom de vie psychologique, il ne cherchait au fond qu’une série de termes abstraits qui fussent équivalents. Il n’aligna de la sorte qu’une suite d’égalités. Sous prétexte d’imiter une méthode scientifique, 1l resta sur le plan de la dialectique. Et ce sera finalement le destin de son œuvre que d’être partagée entre un souci très vif du réel et un culte étroit du formalisme logique.

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