bid., Part.Il,-sect. 17°, ch, p
rent insensiblement à faire, avec réflexion, ce qu'ils n'avaient fait que par instinct » ‘, c’est donc dire que, s'appuyant sur les données de leur imagination, ils s’accoutumèrent à lier à ces cris et à ces gestes les impressions qui y étaient exprimées d’une façon si sensible. Au reste, l’essentiel est de voir d’où vient le langage, et là-dessus Condillac n’a nulle hésitation : l’usage des signes, qui suppose seulement la liaison d’une image à une idée, ne requiert que l'emploi des facultés les plus simples de l’esprit, telles que les besoins de la vie pratique les ont constituées.
L'histoire littéraire en apporte une éclatante confirmation. Le langage ne s’est-il pas formé très lentement? A l’origine, il se différenciait à peine des réactions de linstinct ; il était encore tout proche du geste et du cri : et c'est pourquoi toute conversation était soutenue par des discours joués, où s’entremêlaient les mots et les actes. Dans la suite, une évolution se fit. Mais les manières primitives de s’exprimer ne disparurent point tout à fait : « la parole, en succédant au langage d’action, en conserva le caractère » ?. Il fallut donc que la voix pût varier ses inflexions, en même temps que le geste s’y associait. De là chez les Anciens, et notamment dans la Grèce et à Rome, une prosodie qui participait, dans une certaine mesure, du chant : la phrase y était accentuée ; elle comportait une cadence; bref, elle était faite en vue de la modulation et du mouvement. Le langage parlé, ou plus exactement déclamé, prolongeait les expressions spontanées de la nature. Plus tard, un divorce tendit à s’instituer. On vit le geste s’isoler et devenir à lui seul l’objet de tout un art : de là les pantomimes, et l'habitude, à Rome, de partager le chant et les gestes entre deux acteurs ; les mouvements, dont s’ac-
1 Jbid., $ 3, p. 263.
2 Jbid., Ch. Il, $ 13, p. 273.
compagnait le discours, recevaient des règles, qui en faisaient un moyen nouveau d’expression. Les inflexions de la voix furent également recherchées pour elles-mêmes et donnèrent naissance à ce qui devint la musique. Mais la parole finit par se suffire, indépendamment du geste et du chant : la voix prit des inflexions plus douces; les mouvements qui la soutenaient devinrent plus sobres. Les idées s’exprimèrent d’abord par des images, qui donnaient au style une couleur poétique ; puis la prose insensiblement s’établit. La langue actuelle était née. Comme le montre l’histoire, c’est cependant sous l’empire des besoins relatifs à l’action qu’elle s’est formée : là se trouve effectivement « le germe des langues et de tous les arts qui peuvent servir à exprimer nos pensées » {.
A cet égard, l’étude grammaticale des mots et de la phrase est également instructive. Les hommes commencèrent, en effet, par donner des noms aux objets dont ils étaient entourés. Mais, comme ils n’éprouvaient le besoin de se communiquer leurs idées que par rapport à l’action, ils s’habituèrent à déterminer celle-ci au moyen de signes particuliers, qui furent les verbes. Ils construisirent ainsi des phrases très simples. Le nom en fut le centre. Puis, de lui-même le verbe vint se placer après son régime, parce qu'il est naturel de désigner d’abord l’objet auquel se rapporte la pensée, quitte à souligner ensuite le sentiment ou l’action qu’il inspire. Le sujet de la phrase apparut enfin le dernier, pour éviter toute confusion. Toutes sortes de nuances furent exprimées ensuite et vinrent s’insérer dans le plan de la phrase primitive. On précisa les temps et les modes des verbes ; on distingua, grâce aux adjectifs, les différentes qualités sensibles des objets ; on définit progressivement conjugaisons et déclinaisons ; ne pouvant imaginer des noms
1 Ibid., Ch. XV, $ 163, p. 456.
pour chaque objet particulier, on usa de termes généraux. La phrase acquit une plus grande souplesse, et, suivant les peuples, certains éléments s'en trouvèrent déplacés. Mais quelle que fût l’ampleur de ces progrès, la structure en resta ce qu’elle avait été. En somme, les mots s’étaient différenciés, puis organisés, en fonction des gestes et des mouvements de l’homme; et ce caractère, ils l’ont toujours conservé. En cela, le langage porte encore la marque de sa très humble origine.
La doctrine de Condillac sur le langage tient donc en deux points : c’est du langage que dépend l'apparition des idées complexes et, d’une manière générale, toute réflexion intelligente ; mais, c’est de l’imagination, soutenue par l’attention, que dépend à son tour le langage. Pour expliquer le progrès des connaissances humaines et le développement de l’esprit, il est inutile d’avoir recours à quelque puissance mystérieuse indépendante des sens. Locke avait imaginé une faculté de synthèse, dont la fonction était de combiner les matériaux fournis par l’expérience. Mais, de telles hypothèses, qui réintroduisaient en fait un certain innéisme, ne doivent recueillir que le mépris, estime Condillac. Plus exactement, précise-t-il, ni les « jugements qu'on a attribués à l’âme sans fondement » ‘, ni l’activité spirituelle dont on a parlé, n’existent. L’origine des connaissances humaines est plus simple. Il faut la chercher dans le langage, et, par delà celui-ci, dans les facultés élémentaires de l’esprit, c’est-à-dire en dernière analyse dans la sensation. En faisant du langage un prolongement de l’imagination et de l'attention, on se donne le moyen de passer de l’idée simple à l’idée complexe. Puis, en faisant de l’idée complexe un produit naturel du langage, on effectue réellement ce passage. Une continuité parfaite se trouve dès lors établie entre toutes les opérations de l’entende-
NID aBartel sect il 1D:2292.
ment, et tout s’enchaine d’une façon logique. Par cette théorie nouvelle du langage, les obscurités de la thèse de Locke sont enfin dissipées ; le développement de la vie psychologique prend une rigueur absolue.
A vrai dire, Condillac trouvait dans l’œuvre même de Locke certains éléments de sa propre doctrine. Au troisième livre de l'Zssai philosophique concernant l’entendement humain, le problème du langage avait été abordé pour lui-même, et l'examen qui en avait été fait avait fourni à Locke l’occasion d’un certain nombre de remarques, dont Condillac devait très naturellement profiter. Comme tous ses contemporains, Locke avait commencé par ne voir dans le langage qu’un moyen, imaginé par l’homme pour donner une expression à ses idées et entrer en rapport avec ses semblables. « Comme on ne saurait jouir des avantages et des commodités de la société, sans une communication de pensées, il était nécessaire que l’homme inventât quelques signes extérieurs et sensibles par lesquels ces idées invisibles dont ses pensées sont composées, pussent être manifestées aux autres » !‘. Pour Locke, c’était même la fonction essentielle du langage. Ce n’était pas la seule cependant. « II faut considérer encore à l’égard des mots, premièrement qu’étant immédiatement les signes des idées des hommes et par ce moyen les instruments dont ils se servent pour s’entre-communiquer leurs conceptions, et exprimer l’un à l’autre les pensées qu’ils ont dans l’esprit, il se fait, par un constant usage, une telle connexion entre certains sons et les idées désignées par ces sons-là, que les noms qu'on entend, excitent dans l'esprit certaines idées avec presqu’autant de promptitude et de facilité, que si les objets propres à les produire, affectaient actuellement les sens » ?. C’était dire, en somme, que
1 Locke, Essai philosophique concernant l’entendement humain, DIV SC AT S Er SD 2 2/1bid, SROS p--820:
par l’usage des mots l’homme peut dominer ses idées et en devenir le maître. Si l’on veut expliquer l'évocation rapide des souvenirs et l’aisance avec laquelle ils sont utilisés et maniés, on doit évidemment insister sur cette fonction du langage. Condillac la bien vu : quand il note que c’est par le secours des signes que l’homme devient capable de réflexion, il ne fait que prendre à son compte, mais pour lui donner un développement nouveau, une remarque incidente de Locke.
Les analyses de celui-ci étaient pourtant restées assez loin de celles qu’entendait présenter Condillac. Il faut se rappeler que Locke n’avait abordé le problème du langage qu’au troisième livre de son Æssai, c’est-à-dire après l’étude de l’origine et de la formation des idées. « Lorsque je commençai cet ouvrage, et longtemps après, 1l ne me vint nullement dans l’esprit qu'il fût nécessaire de faire aucune réflexion sur les mots pour traiter cette matière. Mais quand j’eus parcouru l'origine et la composition de nos idées, et que je commençai à examiner l’étendue et la certitude de nos connaissauces, Je trouvai qu’elles ont une liaison si étroite avec nos paroles, qu'à moins qu'on n'eût considéré auparavant avec exactitude, quelle est la force des mots, et comment ils signifient les choses, on ne saurait guère parler clairement et raisonnablement de la connaissance, qui, roulant uniquement sur la vérité, est toujours renfermée dans des propositions » ‘. En d’autres termes, Locke avait toujours supposé que le développement des facultés intellectuelles s’achève, pour l'homme, indépendamment du langage. Une fois l’esprit formé, celui-ci peut chercher à construire un système de signes conventionnels qui lui serve à exprimer ce qu’il pense; mais c’est avant l'invention de ce système que la réflexion intelligente apparaît et que l’entendement se constitue.
1 Jbid., Ch. IX, $ 21, p. 395-396.
La pensée précède le signe où elle s’incarne : en étudiant la formation des idées avant l'usage des mots, Locke avait bien mis ce point en lumière. Il en résultait que, pour lui, le langage devait être envisagé, avant tout, comme un moyen de communication entre les consciences. À l'être humain, qui veut traduire ses idées, les mots offrent autant d’intermédiaires commodes : c’est du moins pour s'exprimer que l’homme les invente. Bref, les mots ne sont faits que pour transmettre des pensées, et toute la question est de savoir quelle valeur on doit leur accorder. « Ils s’interposent de telle manière entre notre esprit et la vérité que l’entendement veut contempler et comprendre, que semblables au milieu par où passent les rayons des objets visibles, ils répandent souvent des nuages sur nos yeux et imposent à notre entendement par le moyen de ce qu'ils ont d’obscur et de confus » ‘. C’est à relever toutes les déficiences du langage que Locke s’était en fait attaché : il en avait noté les imperfections naturelles ; il avait indiqué les abus auxquels il prête ; il avait dénoncé les inconvénients que présente l’usage constant qui en est fait. Ce faisant, il n'avait guère décrit le langage que comme un moyen d'expression; ses analyses avaient seulement complété l'étude de l’entendement.
La thèse de Condillac est toute différente. Le langage y est d’abord envisagé comme un moyen de réflexion. Il ne s’agit plus d'étudier les procédés plus ou moins artificiels, par lesquels un être humain peut faire comprendre à ses semblables ce qu’il éprouve ; il importe plutôt d'étudier le mécanisme, par lequel s’accomplit le progrès de l'intelligence. L'essentiel est de montrer que le jour où l’homme dispose d’un système de signes, auxquels sont attachées certaines idées, le développement de “esprit s’effectue sans peine : par l'intermédiaire du
AJDIT. D 2890:
langage qu’il utilise, homme devient maître de ce qu’il pense; il peut faire œuvre de réflexion. Inutile, désormais, d’invoquer un mystérieux pouvoir de combinaison; l’usage des signes y supplée. Condillac le fait remarquer, à la fin de l’Æssai sur l’origine des connaissances humaines, en comparant son œuvre à celle de Locke : « J’ai essayé de faire ce que ce philosophe avait oublié; je suis remonté à la première opération de âme, et j'ai, ce me semble, non seulement donné une analyse complète de l’entendement, mais j'ai encore découvert l’absolue nécessité des signes et le principe de la liaison des idées » ‘. Il explique qu'il fallait aborder l’étude du langage plus tôt que Locke ne l’avait fait. Celui-ci, dit-il, « n’a traité que dans son troisième livre une matière, qui devait être l’objet du second » ?. De là viennent les erreurs, qui lui ont été reprochées. « Pour ne l’avoir pas fait, il a passé trop légèrement sur l’origine de nos connaissances, et c’est la partie qu’il a le moins approfondie. Il suppose, par exemple, qu’aussitôt que l’âme reçoit des idées par les sens, elle peut, à son gré, les répéter, les composer, les unir ensemble avec une variété infinie, et en faire toutes sortes de notions complexes » *. S'il avait commencé par l’étude du langage, il eut sans doute évité ces méprises : c’est du moins l’opinion de Condillac, et sur ce point Condillac a voulu corriger l’ouvrage du philosophe anglais. En ce sens, la thèse centrale de l£ssai sur l'origine des connaissances humaines est celle qui expose le rôle et l'origine du langage ; l’œuvre de Condillac est d’avoir aperçu dans l’usage des signes, non pas une fonction secondaire de l'esprit, mais la cause des opérations les
plus hautes de l’âme.
1 Essai sur l'origine des connaissances humaines, Part. I, sect. II, ch. III, $ 39, p. 5o2-5o3.
2 Jbid., Introduction, p. 13-14.
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En définitive, Condillac est le premier à avoir senti toute l’importance du problème que pose l’existence du langage. Jusqu'à lui, on n'avait envisagé qu’un aspect de la question. On avait remarqué qu’à lorigine de tout système de signes conventionnels doit se placer un acte de pensée réfléchie. Les animaux, qui ne parlent point, sont précisément des êtres chez qui l'intelligence fait défaut. Celle-ci, par contre, est le propre de FPhomme. C'est pourquoi ce dernier est seul à ne pas s’arrêter à l'expression naturelle des émotions, et à imaginer des langues. Ce qu'il y a de sûr, en tout cas, c’est qu'une telle invention a nécessité, de celui qui Pa faite, un effort de réflexion, et que, par conséquent, elle implique Pinitiative d’une pensée intelligente. L'usage des mots ne se conçoit que pour un esprit qui pense : tous les philosophes en conviennent. Rien ne prouve cependant que tout soit dit avec cette remarque. Il est encore permis de se demander si l'intelligence ne supposerait pas, à son tour, la constitution d’un langage. Sans doute, ne saurait-on prétendre que l’apparition de la pensée réfléchie soit précédée de l'élaboration d’un système complet de signes. Mais il semble que, pour assurer le dédoublement intérieur, par lequel la pensée s’oppose à ellemême, l’usage des mots soit nécessaire. Ceux-ci fournissent des symboles, que l'esprit peut manier facilement. C’est sur eux que s’appuie la contemplation désintéressée, d’où naît la réflexion. Bref, intelligence a toujours besoin du langage. Le langage et la pensée réfléchie s’impliquent l’un l’autre. On ne saurait dire lequel a précédé et lequel a suivi, et on doit parler d’une seule apparition, en laquelle ces deux termes, indissolublement unis, ont été donnés. De cette solidarité, personne n'avait Jamais parlé : c’est à Condillac que revient honneur d’en avoir, pour la première fois, compris et souligné l’importance !.
1 « C’est donc l’usage des signes qui facilite l'exercice de la
Malheureusement, chez lui, cette intuition demeure stérile. Condillac n’a guère le souci de lapprofondir et d’en dérouler toutes les conséquences; il en fait un emploi plus restreint, et veut seulement donner au système de Locke la rigueur que celui-ci n’avait pas. Plutôt que de démêler les relations mutuelles du langage et de la pensée, il renverse la thèse classique de Locke, qui plaçait la pensée avant le langage, et il croit trouver l’origine des facultés de l'intelligence dans l’usage des signes conventionnels. Il espère n’avoir pas de peine à réduire ensuite l’invention des signes à une opération toute mécanique, où n’entrent en jeu que les facultés les plus simples, telles qu’elles sont issues de la sensation et de la réflexion. Par là se trouve réalisé son vœu le plus cher, qui est d'expliquer la genèse de toutes les facultés humaines sans faire appel à quelque puissance innée. Le langage lui paraît établir une continuité rigoureuse dans le développement de la vie mentale. Il laisse donc délibérément de côté toute spéculation métaphysique; il lui suffit d’avoir découvert, dans cette longue chaîne qui va de la sensation à la pensée réfléchie, le maillon qui avait échappé à Locke. Désormais il va pouvoir suivre à nouveau son modèle et parcourir en toute tranquillité les dernières étapes du progrès intellectuel.
La difficulté que Condillac reprochait à Locke de n'avoir pas vue, se trouve maintenant levée. L'homme dispose de ses idées; grâce au langage, il peut les évo-
réflexion ; mais cette faculté contribue, à son tour, à multiplier les signes, et par là elle peut tous les jours prendre un nouvel essor. Ainsi les signes et la réflexion sont des causes qui se prêtent des secours mutuels, et qui concourent réciproquement à leurs progrès ». Cours d'études, L'art de penser, Part. [°°, ch. VI, p. 69.
quer à son gré, les rappeler à lui et les contempler ; il apprend à réfléchir. « Tant qu’on ne dirige point soimême son attention, nous avons vu que l’âme est assujettie à tout ce qui l’environne, et ne possède rien que par une vertu étrangère. Mais si, maître de son attention, on la guide selon ses désirs, l’âme alors dispose d'elle-même, en tire des idées qu’elle ne doit qu’à elle, et s'enrichit de son propre fonds » ‘. L'esprit devient capable d’appliquer son attention aux différents objets qu’il veut examiner, et, de ce fait, il accomplit une œuvre de réflexion. Ainsi s’explique, du moins, l’activité intelligente, qui caractérise l’homme. Condillac ne fait point dépendre cette activité de quelque puissance mystérieuse ou d’une obscure faculté de synthèse. Il y voit plus simplement un produit nécessaire du langage, et par suite une donnée indirecte des sens. À tous points de vue, la solution qu’il propose lui paraît plus satisfaisante que celle de Locke. Mais une fois résolu ce problème d'origine, il ne s’attarde pas à définir en ellemême la réflexion ; il ne considère les résultats obtenus que comme un point de départ pour un nouveau progrès de la pensée. C’est donc à décrire les derniers degrés de la vie intellectuelle qu'il consacre aussitôt ses efforts. Il s’agit d’expliquer, par des combinaisons d'idées, le développement des facultés les plus hautes de l’entendement, et d’en suivre la formation, comme l'avait été celle des facultés élémentaires. D'ailleurs, à partir de la réflexion, la genèse des fonctions supérieures de lintelligence doit aisément se comprendre ; aucune difficulté sérieuse ne surgit ; la voie où s’engager est tracée d'avance. À nouveau, les analyses de Condillac vont se modeler sur celles de Locke et les suivre; à nouveau, l’£ssai sur l'origine des connaissances humai-
1 Essai sur l'origine des connaissances humaines, Part. Ir SeCL AAC NPA ET ED. 102:
ESSAI SUR L'ORIGINE DES CONNAISSANCES piy
nes va reproduire l’Æssai philosophique concernant lentendement humain.
Dès le premier instant de réflexion, déclare Condillac, l'esprit acquiert la faculté de distinguer ses idées les unes des autres, et par suite de les considérer séparément. Cette acquisition s'explique sans peine. Aussi longtemps que la réflexion n’existait pas, la pensée, qui ne pouvait fixer son attention sur les objets qu’elle entendait examiner, demeurait asservie aux impressions qui lassaillaient : elle ne discernait rien et confondait tout. Mais du moment où elle s’appartient et peut porter successivement ses regards où il lui plaît, elle distingue sans difficulté les idées qu’elle perçoit. Entre deux idées absolument simples, la distinction se fait rapidement; par la suite, les choses devenant plus complexes, les difficultés augmentent : mais, dans tous les cas, l’opération est la même. « De la réflexion ou du pouvoir de disposer nous-mêmes de notre attention, naît le pouvoir de considérer nos idées séparément » ‘. Aussi l’un des principaux effets de cette opération est de pousser l’entendement à former des idées abstraites et générales. Il lui suffit, par exemple, de considérer « comme entièrement séparées de leur sujet, les qualités qui lui sont le plus essentielles » ?, pour avoir des idées abstraites. Lorsqu'il songe ensuite que ces idées abstraites « représentent les qualités qui conviennent à plusieurs choses différentes » *, il possède aussitôt des idées générales. C’est dire qu’en de telles notions on ne doit chercher aucune réalité propre, et qu’on ne peut y trouver matière à des spéculations métaphysiques. Ces idées n’existent « que par notre manière de concevoir » ‘. La faculté d’abstraire n’est qu’une forme nouvelle de la
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