‹ La Psychologie de CondillacChapitre 12 sur 21 · bid., (CheNII Ip · texte numérisé non relu

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5 Berkeley, Essai d’une nouvelle théorie de la vision, $ 41, traduction Parodi et Beaulavon, Paris, 1895, p. 26. Cf. The Works of George Berkeley, by A. C. Fraser, Oxford, 1901, t. I, p. 146.

été écrit l’Æssai d’une nouvelle théorie de la vision, il n'avait pu s’agir, de la part de Berkeley, que d’une simple conjecture. Voltaire, par contre, avait eu le moyen de justifier cette hypothèse par des faits. En 1728, le chirurgien anglais Cheselden avait pu opérer de la cataracte un aveugle de naissance, et il avait aussitôt publié un compte rendu de ses observations dans les Philosophical Transactions : d’après celles-ci, tout semblait confirmer l'hypothèse de Berkeley !. Voltaire n'avait donc pas manqué de rappeler cette expérience. Il avait rapporté tout au long le cas de l’aveugle opéré : « tout ce qu'il voyait lui semblait d’abord être sur ses yeux, et les toucher comme les objets du tact touchent la peau » ?. C’était dire, selon lui, qu'après de telles observations aucun doute ne restait permis : l’importance particulière du toucher ne pouvait être niée. S'il n’avait rien ajouté par là aux thèses de Berkeley, Voltaire avait du moins contribué, comme d’autres, à les faire connaître ; il s’en était fait le vulgarisateur. Il en avait toutefois modifié le caractère. Chez Berkeley, les analyses touchant la perception de la distance s’étaient alliées à un idéalisme très net : Berkeley n’avait jamais dit qu’on pouvait atteindre par le toucher des objets réellement extérieurs à l'esprit; il avait seulement insisté sur l’hétérogénéité des sensations visuelles et des sensations tactiles, et il avait fait remarquer que l’impression de distance, qui, comme toute impression, est une simple manière d’être de la pensée, est du domaine du toucher et non de la vue, bien qu’en fait l’image visuelle

1 Philosophical Transactions, n° 4o2, 1728 : le texte en est reproduit par Fraser dans The Works of George Berkeley, Oxford, 1901, t. Il, p. 411-413. De son côté, Berkeley eut connaissance de cette opération, et il en fit mention, en 1733, dans la troisième édition de son Essai.

2 Voltaire, Éléments de la philosophie de Newton, Part. I, ch. VII; éd. Beuchot, t. XXXVIII, p. 118.

évoque constamment le souvenir tactile, au point de paraître l’impliquer. C’est ce dont Voltaire n’avait pas voulu convenir. Pour son compte, il n'avait jamais admis l’idéalisme : aussi, en développant les mêmes idées que Berkeley sur la vision, il avait raisonné comme si le toucher nous mettait effectivement en contact avec une réalité extérieure; il avait laissé entendre, comme la chose la plus naturelle, que la notion de distance, issue des sensations tactiles, nous fait réellement sortir de nous-mêmes et appréhender un monde qui nous est étranger. Après lui, on avait pu considérer que le monde des corps est saisi dans son extériorité grâce aux impressions du tact. En expliquant la perception de la distance avec cette arrière-pensée, Voltaire avait méconnu le sens des analyses de Berkeley, mais il avait fourni une suggestion précieuse à Condillac.

Il suffisait de reprendre la thèse de Berkeley, en lui prêtant la signification que lui avait donnée Voltaire : on y trouvait aussitôt une réponse à la question de l'existence du monde extérieur. Condillac s’en aperçut et pensa résoudre sans peine le problème qui l’arrêtait : il n’eut qu’à transposer sur un plan nouveau les idées exposées, dans les Éléments de la philosophie de Newton, à propos de la perception de la distance.

IL admit désormais que le toucher a une importance primordiale. Il ajouta, pour plus de précision, que la découverte de l’espace et, par elle, la connaissance du monde extérieur proviennent des sensations tactiles : « en considérant les propriétés du toucher, dira-t-l dans le Traité des sensations, on eut reconnu qu’il est capable de découvrir cet espace » !. Il prétendit, en somme, que les données du tact doivent être distinguées de toutes les autres données sensibles, parce qu’elles

1 Traité des sensations, Part. re, ch. XI, $ r°7, p. 142.

possèdent une valeur particulière. Pareille affirmation marquait un changement par rapport à la doctrine de lEssai sur l’origine des connaissances humaines : là, Condillac s'était contenté de suivre Locke, et il avait attribué à tous les sens la propriété de faire connaître l'existence d'objets matériels ; maintenant, au contraire, il réservait ce rôle aux seules sensations tactiles. En cela, il ne faisait que suivre Berkeley : celui-ci avait montré, contre Descartes, que la notion de distance n’est donnée que par le toucher ; en s’inspirant de ces remarques, On pouvait donc croire que l'existence du monde extérieur est connue de la même manière. Condillac le pensa; il vit dans cette affirmation le moyen de sortir du subjectivisme. Ces idées sur le rôle du toucher offraient, à ses yeux, un avantage inappréciable. En ne faisant intervenir que des données de l’expérience sensible pour justifier le sentiment d’extériorité, elles permettaient de rester fidèle à l’esprit de l’empirisme. Le témoignage du toucher parut donc irrécusable. Mais, en fait, c’est aux analyses de Berkeley, rapportées par Voltaire, que Condillac dut ce premier principe.

Ce ne fut pas tout. Il s’aperçut encore que les différents sens dont l’homme dispose se complètent les uns les autres. Ils s’enrichissent mutuellement, chacun fournissant aux autres des enseignements que lui seul peut apporter : ainsi le toucher, qui découvre l’espace extérieur, vient « apprendre aux autres sens à rapporter leurs sensations aux corps qui y sont répandus » ‘; une véritable éducation des sens s’accomplit. Là encore, la doctrine de l’Æssai sur l’origine des connaissances humaines se trouvait modifiée : dans son premier livre, Condillac n’avait guère parlé que de la liaison des idées, comme si les notions qui occupent l’entendement ne pouvaient s’associer que d’une façon mécanique, après

1 Jbid., p. 142-143. Cf. aussi, Préface, p. 47-48.

avoir été complètement élaborées ; par crainte de faire appel à une activité de l’esprit, qui fût demeurée mystérieuse, il avait considéré que chaque sens se suffisait ; écartant, sur ce point, les suggestions de Locke, il avait nié l'existence d’une perpétuelle fusion des différents types de données sensibles ; il avait affirmé leur indépendance, comme si nulle pénétration ne s’observait d’un domaine dans l’autre. S’il changeait maintenant de point de vue, c'était sous l'influence de Berkeley : après Locke, mais avec plus de vigueur, Berkeley avait signalé l’évocation des sensations tactiles par les sensations visuelles et la superposition constante de deux espèces distinctes d’impressions ; il ne restait qu’à reprendre ces idées pour expliquer comment le toucher peut instruire les différents sens et donner l'illusion que l’extériorité, qui n’est perçue que par lui, est appréhendée dans toutes les sensations. En faisant sienne la thèse de Berkeley, et en donnant à cette thèse le sens que Voltaire lui avait imprimé, Condillac s’aperçut qu'il échappait aux difficultés dont il voulait s'affranchir. Du moment où il reconnaissait une éducation des sens par le toucher, il évitait l'idéalisme et s’expliquait comment toute impression, quelle qu’elle soit, peut avoir un fondement réel dans le monde de la matière. Une seconde fois, Berkeley, interprété par Voltaire, l’avait sauvée

Finalement, si Condillac écrivit le Traité des sensaions, ce fut pour réfuter l’idéalisme de Berkeley, à l'aide d'arguments empruntés, par l'intermédiaire de Voltaire, à Berkeley lui-même. Qu'il y ait eu là un jeu d’influences indirectes, c’est évident. Condillac ne savait pas l’anglais ‘ et ne pouvait donc lire les œuvres de Berke-

* Condillac en fait l’aveu dans l’Essai sur l'origine des connaissances humaines, Part. II, sect. I", ch. XV, $ 155, note, p. 448. -

ley dans le texte original. Sans doute existait-il certaines traductions françaises, notamment de l’Alciphron, de la Siris, et des Dialogues entre Hylas et Philonous ! ; mais à elles seules ces traductions ne devaient donner qu'une connaissance incomplète du philosophe anglais. De fait, c’est à des œuvres de vulgarisation qu’il était nécessaire d'avoir recours. Dans les Éléments de la philosophie de Newton, Voltaire avait résumé, mais en les détachant de tout idéalisme, les théories de Berkeley sur la vision : Condillac s’en contenta. Cette lecture et les réflexions qu’elle suscita, lui servirent beaucoup. Comme l'avait fait remarquer Diderot, l'£ssai sur l'origine des connaissances humaines risquait d'aboutir à l'idéalisme, parce que, dans l’étude de l’entendement, la sensation était toujours considérée comme une simple manière d’être. Le danger devait cependant se dissiper, si Condillac empruntait à Voltaire la théorie berkeleyenne de la perception de la distance, pour y chercher une preuve de la réalité des corps. Évidemment, cet emprunt entraînait certains changements dans la doctrine primitive : il forçait Condillac à établir, en dépit de ce qu’il avait précédemment soutenu, une distinction profonde entre les différentes données sensibles ; il le contraignait à admettre, contre ses affirmations antérieures, une réelle éducation des sens les uns par les autres. Mais ces modifications étaient minimes, auprès de l'avantage qu’elles procuraient, en dégageant la psychologie de l’impasse idéaliste. Encore une fois, c’est afin d'éviter que l’£ssai sur l'origine des connatssances humaines ne le conduisit aux Dialoques entre Hylas et Philonous, que Condillac, faisant appel à l’'£ssai d’une nouvelle théorie de la vision, ou plutôt au

1 Les traductions françaises antérieures à 1754 comprenaient : Aiciphron ou le Petit philosophe, La Haye, 1734; Recherches sur les vertus de l’eau de goudron, Amsterdam, 1745 ; Dialogues entre Hylas et Philonous, Amsterdam, 1750.

résumé qu’en avait donné Voltaire dans les Éléments de la philosophie de Newton, composa le Traité des sensations. En déplaçant le centre de ses études, il sut néanmoins donner à son œuvre une allure originale, et il contribua de la sorte à mieux définir son attitude personnelle.

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