CHAPITRE 1V
Le sujet du Traité des sensations n’est plus celui de l’Essai sur l'origine des connaissances humaines : il s'agit bien encore d'analyser l’entendement ; mais, en fait, le centre d’intérêt s’est déplacé. Dans les deux ouvrages, Condillac se propose toujours de montrer que la vie psychologique dérive de la sensation : l’impression reçue par les sens demeure la donnée fondamentale, dont naissent par une série de métamorphoses toutes les facultés de l'esprit, et nulle connaissance ne se conçoit sans qu'il soit fait appel à cette expérience primitive ; mais, cela posé, l’£ssar et le Traité ne répondent pas aux mêmes préoccupations. Dans l’£ssai, Condillac a voulu refaire l’œuvre de Locke, en lui donnant une rigueur dont la science newtonienne offrait le modèle : à partir de sensations, définies comme les images des choses et comme les éléments de la pensée, il a tenté de suivre la genèse de l’entendement ; et toute la difficulté fut d'expliquer, à l’aide du langage, l'apparition de la réflexion intelligente. Avec le Traité le problème est, au contraire, d'éviter l’idéalisme de Berkeley : si lon veut reconstruire l’entendement à partir d’un principe simple, il est en effet plus logique de prendre comme point de départ un état de conscience, qui soit une pure manière d’être, intérieure à l’esprit; mais cette décision impose à celui qui la prend une tâche nouvelle, car, à moins d'accepter l’idéalisme, il devient nécessaire de démon-
trer l’existence du monde extérieur. Expliquer l'entendement à partir de données qui sont de simples modifications de l’âme; établir néanmoins que ces états de conscience font connaître une réalité extérieure : telle est la double tâche que Condillac assume dans le Traité des sensations. Il reprend ainsi sa doctrine, mais d’un nouveau point de vue, pour lui donner une précision croissante !.
Afin d'éviter l’ambiguïté où Locke s'était complu et qui subsistait encore dans l’'£ssat sur l'origine des connaissances humaines, Condillac se voit maintenant obligé de n’admettre comme donnée initiale qu’une simple manière d’être.
Il commence donc par écarter toute équivoque dans l'emploi des termes dont il use. En écrivant son premier livre, il avait considéré la sensation à la fois comme une image des choses et comme un élément de la pensée, parce que ses analyses étaient alors calquées sur celles de Locke, et pouvaient, en somme, s'accommoder de quelqu’imprécision. Mais, après les remarques de Diderot, cette attitude n’est plus de mise. Condillac sait que la logique de son système lui impose de partir d’une donnée pure de tout mélange, et telle, par conséquent, que
! Sauf indication contraire, le Traité des sensations est cité ici, comme les autres œuvres de Condillac, d’après l'édition de 1798. En fait, celle-ci reproduit l'édition de 1778, et non celle de 1754. On sait, en effet, que le Traité fut publié pour la première fois en 1754, mais que, dans la suite, Condillac ayant révisé certaines de ses analyses, une réédition parut en 1778 avec des modifications assez nombreuses. En dehors de quelques cas, où il s’agit de précisions nouvelles qui intéressent le fond de la doctrine, ces corrections apportées en 1778 sont d’ailleurs de pure forme. Il est plus naturel, par conséquent, lorsque la pensée n’a pas varié, de suivre ce dernier texte.
la saisit la conscience : c’est reconnaître que la sensation doit être envisagée, suivant une perspective qui avait été celle de Berkeley, comme un mode de la pensée. À l’origine du développement qui doit rendre compte de toutes les facultés de l'esprit, il ne faut supposer qu’une manière d’être du sujet pensant : procéder d'autre façon impliquerait qu'on admet un principe ambigu et qu’on se donne par avance ce qu’il s’agit d’expliquer. La reconstruction de l’entendement ne peut être solide que si elle repose sur l'impression subjective telle qu'elle est intérieurement éprouvée, et sur elle seule. C’est ce que Condillac laisse entendre, lorsqu'il examine le cas « d’un homme borné au sens de la vue » !. Avant d'aborder son sujet, il se prend à réfléchir sur son attitude, et tous ses soins ne tendent qu’à préciser son point de vue. Très vite, dit-il, le philosophe « soupçonne que toutes nos connaissances pourraient bien tirer leur origine des sens » ?. Mais devant les difficultés que soulève cette simple affirmation, — « quelle est la couleur de la pensée, lui demande-t-on, pour venir à l’âme par la vue? quelle en est la saveur, quelle en est l'odeur, etc., pour être due au goût, à l'odorat, etc. ? » — il définit de façon plus nette ce qu’il entend signifier ; il ajoute « que nos sensations ne sont pas les qualités mêmes des objets, et qu’au contraire elles ne sont que des modifications de notre âme » *. C’est dire, comme Berkeley, « que nous n’apercevons rien qu’en nousmêmes » *; en tout cas, c’est avouer que l’origine de la vie psychologique se trouve dans un état purement subjectif de la conscience : le fait primitif, sur lequel il convient de s'appuyer, ne peut être qu’intérieur à l’esprit.
Traité des sensations, Part. I, ch. XI, p. 140. Did ESS DTA
Ibid., p. 141-142.
Ibid., p. 142.
BB © D mm
La fiction imaginée pour illustrer cette thèse est bien significative. « Pour remplir cet objet, dit Condillac, nous imaginâmes une statue organisée intérieurement comme nous, et animée d'un esprit privé de toute espèce d'idées. Nous supposâmes encore que l’extérieur tout de marbre ne lui permettait l'usage d’aucun de ses sens, et nous nous réservâmes la liberté de les ouvrir à notre choix, aux différentes impressions dont ils sont susceptibles » ‘. En lui-même, le procédé n’était pas nouveau. Sans parler expressément d' « une statue organisée intérieurement comme nous », Diderot avait déjà proposé, en 1751, dans sa Lettre sur les sourds et muels à l'usage de ceux qui entendent et qui parlent, l'hypothèse d’un « muet de convention », qui devait permettre de « s’éclairer sur la formation du langage » ; plus précisément, il avait eu l’idée « de décomposer, pour ainsi dire, un homme, et de considérer ce qu’il tient de chacun des sens qu’il possède » ? : aussi, quand parut le livre de Condillac, les mauvaises langues crièrent au plagiat; les remarques de Diderot dans sa Lettre sur les sourds firent écrire à Grimm « qu’il y a plus de génie dans ce peu de lignes que dans tout le Traité des sensations » *. Par ailleurs, Buffon avait lui aussi tenté de décrire, dans son /istoire naturelle, dont la publication avait commencé en 1749, les progrès « d’un homme dont le corps et les organes seraient parfaitement formés, mais qui s'éveillerait tout neuf pour lui-même et pour tout ce qui l’environne » ‘ : c’est pourquoi, en lisant le Traité des sensations, d'aucuns
1 Jbid., Préface, p. 49-50.
? Diderot, Lettre sur les sourds et muets à l'usage de ceux qui entendent et qui parlent, éd. Assézat-Tourneux, t. I, p. 352.
3 Grimm, Correspondance, 1% décembre 1754; éd. Tourneux, t. II, p. 442-443.
4 Buffon, Histoire naturelle, Histoire naturelle de l’homme, Des sens en général ; éd. in-4° de 1749, t. III, p. 364.
s’écrièrent encore, avec Grimm, que Condillac « avait noyé la statue de M. de Buffon dans un tonneau d’eau froide » ‘. Il en faut seulement conclure que l’idée de suivre, Sur un Cas imaginaire, les progrès d’un être dont les sens viendraient à s’ouvrir successivement, était assez banale aux environs de 1750 ?. Condillac lui-même ne se fait point gloire de la fiction qu’il imagine : il déclare que c'est à Mile Ferrand qu'il doit une foule de suggestions précieuses ; « elle sentit la nécessité de considérer séparément nos sens, de distinguer avec précision les idées que nous devons à chacun d'eux, et d’observer avec quels progrès ils s’instruisent, et comment ils se prêtent des secours mutuels » *. C’est ensemble, et par une commune pensée, qu'ils formèrent le projet d’analyser l’entendement : « Mademoiselle Ferrand m'avait communiqué cette idée », dira Condillac * ; et, de fait, l’image de la statue dut se présenter comme d'ellemême à l'esprit de l’un et de l’autre, ainsi qu’en témoignent les expressions « nous imaginâmes » et « nous supposâmes ». Il était facile, en vérité, de songer à cette fiction, puisqu’aussi bien on en avait imaginé déjà de semblables. Mais ce qu'il était peut-être plus malaisé de sentir, c’est à quel point celle-ci convenait pour exprimer le point de vue nouveau qu’adoptait Condillac. En raisonnant sur une statue, on pouvait en effet concevoir sans nulle difficulté que l’impression ressentie par la conscience demeure subjective. Par définition, la statue est « organisée intérieurement comme nous » ; en d’au-
1 Grimm, Correspondance, 1% novembre 17955; éd. Tourneux, te LIT SD 22
2 Bonnet, dont l’Essai analytique sur les facultés de l'âme ne parut qu’en 1760, avait eu de son côté, mais indépendamment de Condillac, une idée analogue : cf. Essai analytique sur les facultés de l’âme, Ch. II, $ 12-18, et Ch. IIT, $ 14.
3 Traité des sensations, Préface, p. 49.
4 Réponse à un reproche qui m'a été fait sur le projet exécuté dans le Traité des sensations, p. 433.
tres termes, on la suppose entourée d'une couche de marbre qui l’isole du monde, et on l’imagine en même temps animée d'un esprit. Ce qu’elle éprouve dans ces conditions ne lui représente donc rien, car, pour concevoir la moindre image, il lui faudrait connaître l'existence de la réalité extérieure, ce qui par hypothèse est impossible. L’impression est seulement sentie par elle, à ütre de manière d'être. Bref, puisque la statue est animée intérieurement d’un esprit, elle ne peut pas ne pas éprouver quelque chose, lorsque sa pensée vient à être modifiée; mais, dans la mesure où elle reste enveloppée d’une pellicule de marbre qui la sépare du monde, elle est incapable de rapporter son impression à quoi que ce soit. On ne saurait parler à son sujet que de modifications de l’âme, susceptibles peut-être de varier à l’infini, mais cependant tout idéales : une statue semble vouée au solipsisme. Nulle autre hypothèse, en tout cas, ne pouvait souligner, avec autant de force, le caractère de la donnée primitive saisie par la conscience; nulle autre ne pouvait mieux montrer l’analogie existant sur ce point entre la pensée de Condillac et l’idéalisme de Berkeley.
Le plan suivi dans le Traité des sensations le fait encore bien voir. Voulant procéder à une analyse rigoureuse et faire comprendre que toutes les facultés de l'esprit dérivent des seules données sensibles, Condillac étudie d’abord l’odorat, pour ne passer qu’ensuite aux autres sens. « Nous crûmes devoir commencer par l’odorat, parce que c’est de tous les sens celui qui paraît contribuer Île moins aux connaissances de l'esprit humain. Les autres furent ensuite l’objet de nos recherches » ‘. La méthode peut sembler paradoxale, ou, du moins, paraître une gageure. De toute évidence, l’odorat est le plus humble des sens dont l’homme dispose : au
! Traité des sensations, Préface, p. 50.
point de vue affectif, ses données ont parfois une certaine importance; mais, dans l’ensemble, elles ne contribuent guère au développement de la pensée. Si l’on cherche à rendre compte de toutes les connaissances humaines, pourquoi donc faire appel aux sensations les plus pauvres ? Ne serait-il pas plus naturel de commencer par les sens, tels que la vue ou le toucher, dont le rôle est considérable? En vérité, si Condillac ne le fait pas, c’est peut-être par souci d’une suprême élégance, et avec le désir de démontrer sa thèse sur le terrain où la difficulté reste plus vive ; mais c’est aussi en raison d’une exigence impérieuse. Dès le début du livre, il s’agit de faire sentir que le principe de toutes les connaissances réside en une simple manière d’être de la conscience. Or, il est bien certain que des données, telles que les sensations tactiles ou visuelles, passeraient difficilement pour n’être que des modifications de l’âme : on serait toujours tenté de les envisager comme des images représentant des objets ; on leur supposerait tout de suite un fondement réel hors de la pensée : et ce serait contraire au but poursuivi. Avec les sensations d’odeur rien de tel n’est à craindre : il se peut que parfois on ait encore tendance à imaginer des choses, dont les odeurs proviendraient ; mais il suffira de rappeler le caractère subjectif de ces sensations, pour qu’aussitôt elles soient considérées comme intérieures à la conscience. Commencer par l’odorat, c’est déclarer qu’il faut d’abord concevoir les données des sens comme de simples modes de la pensée. Le désir d’adopter, au début du Traité, un point de vue idéaliste, analogue à celui de Berkeley, apparaît une fois de plus.
La donnée initiale, dont l’existence est supposée, n’est qu’une simple modification de l’âme. De cet état de conscience tout subjectif peuvent naître néanmoins les facultés de l’entendement et de la volonté.
Il n’existe primitivement que la sensation. Sur ce
point, Condillac est plus catégorique que dans l£ssar sur l'origine des connaissances humaines. En 1746, il suivait l'exemple de Locke, et il admettait deux sources de connaissances, la sensation et la réflexion. Mais, par souci d'unité, il ramène maintenant la seconde de ces sources à la première ; il considère que, d’une manière ou d’une autre, tout se réduit à la sensation, seules quelques circonstances secondaires pouvant varier, et il affirme ce principe avec force. La sensation, ainsi comprise, est pourtant quelque chose de complexe. Il va de soi d’abord qu’elle implique certaines connaissances. Assurément, ces connaissances sont fort restreintes ; surtout, elles ne s'étendent à aucun objet extérieur, l'impression ressentie n'étant jamais qu’une manière d’être du sujet pensant. Il y a cependant, dès ce stade, prise de conscience d’un certain contenu mental. Par rapport à elle-même, la statue est identifiée à la sensation qu’elle éprouve : avec l’odorat, « elle sera donc odeur de rose, d’œillet, de jasmin, de violette, suivant les objets qui agiront sur son organe » ‘; par l’ouïe, «elle sera comme l’écho dont Ovide dit : sonus est qu vivit in 1lla; c'est le son qui vit en elle » *; de même, avec le goût, « sa bouche est aux saveurs, ce que le nez est aux odeurs, et l’oreille au bruit » ; et par la vue elle « ne voit que de la lumière et des couleurs », et « n’aperçoit dans l’action des rayons que des manières d’être d'elle-même » *. Ce n’est là néanmoins qu’un des aspects de la sensation. Celle-ci présente par ailleurs un caractère affectif très net : « si la capacité de sentir est tout entière à une odeur agréable, c'est jouissance ;
y si elle est tout entière à une odeur désagréable, c’est
L'1bid., Part Ch AE SE D 07 2 TDi4., CORNE EST SD ETS re SbITS, 0h EX SEE PS 0 0:
éHbid, Ch Xe D 10:
souffrance » !. Aucune manière d’être ne laisse la conscience indifférente, et tout lui apparaît comme un plaisir Ou comme une peine : elle est donc immédiatement intéressée à chercher certaines impressions et à en fuir d'autres; « plus le contraste des plaisirs et des peines a de vivacité, plus il occasionne d’action dans l’âme » ?. Une réaction affective accompagne, en somme, toute représentation. La remarque doit être soulignée, parce qu’elle permet d'expliquer l’épanouissement ultérieur de la pensée. Celui-ci se trouve déterminé de la façon la plus naturelle, non par une cause étrangère plus ou moins mystérieuse, mais par la sensation même, car l'impression affective et la connaissance intellectuelle réagissent l’une sur l’autre et se fécondent mutuellement. Chez la statue, dit Condillac, « le principe qui détermine le développement de ses facultés, est simple; les sensations mêmes le renferment : car toutes étant nécessairement agréables ou désagréables, la statue est intéressée à jouir des unes et à se dérober aux autres. Or, on se convaincra que cet intérêt suffit pour donner lieu aux opérations de l’entendement et de la volonté » *.
De l’entendement d’abord. Qu’une sensation devienne exclusive de toute autre, au point d'occuper à elle seule la conscience, il y a attention : « notre statue est tout entière à l’impression qui se fait sur son organe »*. Il suffit ensuite que cette impression ne se dissipe pas immédiatement, pour qu'apparaisse la mémoire : la sensation n’échappe pas tout de suite à la statue; « l’attention qu’elle lui a donnée, la retient encore; et 1l en reste une impression plus ou moins forte, suivant que l'attention a été elle-même plus ou moins vive » *. De là
Hbnhe Cine reuRr
2 Extrait raisonné du Traité des sensations, p. 9. 3 Traité des sensations, Préface, p. 5o.
dETbid Bar tele NChTIPES Cr" p.008.