‹ La Psychologie de CondillacChapitre 14 sur 21 · PSTDIT ES AO AD AO · texte numérisé non relu

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naît comme un dédoublement de la conscience : celle-ci se fait attentive, et à la « sensation qui n’est plus, mais dont l'impression dure encore » ‘, et à la sensation nouvelle, qui vient d’apparaître ; mais, dans le fond, souvenir du passé et sensation présente ne diffèrent que de degré : l'un n’est que l’affaiblissement de l’autre, la mémoire le prolongement de la sensibilité. Il faut seulement noter que ces « manières d’être ne peuvent se partager la capacité de sentir, qu’elles ne se comparent : car comparer n’est autre chose que donner en même temps son attention à deux idées » *. Bien plus, « dès qu’il y a comparaison, il y a Jugement » *, la statue ne pouvant être attentive à deux impressions, sans apercevoir du même coup leurs rapports. Ces progrès sont réguliers ; mais ils ne mettent guère en Jeu que le contenu intellectuel des sensations. Le jour où intervient, au contraire, l’affectivité, de nouveaux développements s’accomplissent. De même que les sensations se présentent toujours sous un aspect agréable ou désagréable, ainsi les souvenirs offrent également des plaisirs et des peines en nombre infini. Devant ces images du passé, la statue « sera portée à se retracer préférablement celles qui peuvent davantage contribuer à son bonheur : elle passera rapidement sur les autres, ou ne s’y arrêtera que malgré elle » *. Bref, c’est selon l’état dans lequel elle se trouve, comme selon la vivacité de ses souvenirs, qu’elle se rappelle plus ou moins ce qu’elle a cessé d’être. Dans certains cas, le souvenir évoqué peut revivre avec autant de force qu’une sensation actuelle ; dans d’autres cas, il peut n’apparaître que vaguement, à la manière d’un souvenir léger. Mais si la conscience « ne rappelle les choses que comme passées », on dit qu’il

1 Jbid., $ 8, p. 61.

MID SET D 00 SIbid., S 15, p.100.

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y à mémoire, tandis que si « elle les retrace avec tant de force qu’elles paraissent présentes », on dit qu'il y a imagination !. De toute façon, la statue reconnaît sans peine ce qu’elle a déjà éprouvé : devant une impression qui lui paraît ancienne, «elle juge que l’état où elle se trouve, est le même que celui où elle s’est déjà trouvée » ?. Ainsi se forment donc, pour constituer l’entendement, l’attention, la mémoire, la faculté de comparer, le jugement, l'imagination, la reconnaissance. On retrouve dans cette liste l’ensemble des facultés que Condillac avait décrites au début de l'Æssar sur l’origine des connaissances humaines. La série s’en est cependant allongée : dans l’Æssar, Condillac n’avait cité, après la sensation, que les facultés élémentaires, — perception, attention, mémoire, imagination, — estimant que les opérations les plus hautes, telles que la comparaison, le jugement et le raisonnement, supposent l'invention du langage; ici, par contre, c'est l’entendement tout entier qu'il croit pouvoir expliquer à partir de la première impression sensible. À ses yeux, la sensation renferme vraiment toutes les facultés mentales.

On y trouve également le germe des actions de la volonté. Tout état de conscience apporte avec lui un sentiment de plaisir ou de peine ; il se présente comme agréable ou désagréable : le souvenir qui en reste suscite donc inévitablement un désir. On s'imagine parfois que le désir précède tout état affectif; on s'explique les joies et les souffrances par la satisfaction ou l’échec de ce désir foncier, comme si quelque tendance était innée à l'esprit. Mais c’est une erreur. « Tout désir suppose donc que la statue a l’idée de quelque chose de mieux, que ce qu’elle est dans le moment ; et qu’elle Juge de la

DITS e29;tp- 078 2 Ibid., $ 36, p. 83.

différence de deux états qui se succèdent » ‘. Aussi, à l’origine, est-elle bien ou mal, sans pouvoir souhaiter un autre état que celui où elle se trouve : « la souffrance ne peut pas plus lui faire désirer un bien qu’elle ne connaît pas, que la jouissance lui faire craindre un mal qu’elle ne connaît pas davantage » ?. Pour désirer quelque chose, il faut qu’elle ait déjà ressenti des sentiments variés. Dès que la mémoire lui rappelle le souvenir de ce qu’elle a éprouvé, elle se porte comme d’elle-même vers ce qui est susceptible de lui rendre un plaisir ou de lui éviter une peine : l'intensité de son désir se mesure à la vivacité du sentiment affectif. « Nous ne saurions donc être mal ou moins bien que nous avons été, que nous ne comparions l’état où nous sommes avec ceux par où nous avons passé. Plus nous faisons cette comparaison, plus nous ressentons cette inquiétude qui nous fait juger qu’il est important pour nous de changer de situation : nous sentons le besoin de quelque chose de mieux. Bientôt la mémoire nous rappelle l’objet que nous croyons pouvoir contribuer à notre bonheur, et dans l'instant l’action de toutes nos facultés se détermine vers cet objet » *. De là naissent les passions. Dès qu’on éprouve une impression agréable en présence de l’objet dont on jouit, le désir se transforme en amour. Si l’impression reste désagréable et fait souffrir, Le désir devient de la haine. L'amour et la haine donnent lieu à l’espérance ou à la crainte, pour peu que l’objet en paraisse lointain : il y a espérance, si l’on songe à l’impression agréable qui peut encore survenir, et crainte, s’il s’agit d’un sentiment désagréable qu’on juge pouvoir éprouver à nouveau. Que le désir se fasse au contraire absolu, il devient volonté : sachant par expérience qu’il peut être satisfait, et souhaitant d’ailleurs qu'il le soit encore,

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2 Ibid., Ch. II, $ 3, p. 58-59.

* Extrait raisonné du Traité des sensations, Part. I"°, p. 20-2r.

nous portons notre désir à sa perfection et nous pensons que son objet est en notre pouvoir ; au lieu de désirer, nous voulons. Nos passions et nos actes ont, en définitive, la même source que nos pensées : tous se rattachent à la sensation. L’Æ'ssai sur l’origine des connaissances humaines avait laissé dans l’ombre tout ce champ de la vie psychologique ; mais la logique du système exigeait qu’il fût exploré. Les analyses de Descartes !, de Malebranche ?, de Spinoza * et de Locke ‘ fournissaient, au reste, de précieuses indications. Il suffisait à Condillac de tout ramener à l’impression sensible.

Si cette impression qui est éprouvée par la conscience rend compte de l’entendement et de la volonté, elle laisse ignorer cependant l'existence du monde extérieur. Du moins, dans ce qui vient de l’odorat, du goût, de l’ouïe et de la vue, Condillac ne trouve rien qui permette de conclure à la présence hors de la pensée d’objets réels.

Pour ce qui est des sensations d’odeur, de saveur et de son, la question, d’après Condillac, ne souffre pas difficulté : « ces sens ne nous donnent par eux-mêmes aucune connaissance des objets extérieurs » *. Sans doute, nous leur sommes redevables d’un grand nombre d'idées. En comparant nos différentes impressions et en dégageant les traits par où elles se ressemblent, nous formons des idées abstraites et générales. Nous acquérons l'idée de nombre et l’idée de durée, l’une traduisant le caractère de la sensation en ce qu’elle a d’unique, l’autre exprimant la succession des impressions que nous avons ressenties. Nous découvrons même la notion de possible dans le fait que nous croyons pouvoir redevenir

Descartes, Traité des passions, Part. II-IIT. Malebranche, Recherche de la vérité, Liv. V, ch. VII-X. Spinoza, Éthique, Liv. III.

Locke, Essai philosophique concernant l’entendement humain, F1V. 01 chrExx:

5 Extrait raisonné du Traité des sensations, Part. I"°, p. 22.

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ce que nous avons été, et la notion d’impossible dans l'impression contraire. Mais ces idées, dont Locke avait déjà décrit la genèse fort minutieusement, ne révèlent rien en dehors d’elles. Avec l’odorat et le goût, nous ne nous croyons toujours qu'odeur ou saveur. L’ouïe semble parfois nous faire atteindre une réalité étrangère, « par l’habitude où nous sommes d’entendre le bruit, comme s'il était hors de nous » ‘. Mais dès que nous avons quelqu’expérience des erreurs que les sons nous laissent commettre, nous nous apercevons qu'ils nous font seulement connaître nos propres modifications. De tels sens donnent des impressions variées, dont il se forme toutes sortes de combinaisons. Ils n’enseignent pas l’existence d’un monde extérieur. « Par eux-mêmes bornés à modifier l’âme, ils ne lui montrent rien au dehors » ?.

En ce qui concerne la vue, la question est plus délicate. Condillac rappelle qu'un grand nombre de philosophes, et lui-même dans son premier Æssai, ont accordé aux sensations visuelles une valeur éminente ; ils ont cru qu’elles pouvaient dévoiler l’existence du monde extérieur. Descartes avait consacré toute une partie de sa Dioptrique à démontrer par quels raisonnements l’âme parvient à se faire une idée de la situation, de la distance et de la grandeur des choses, c’est-à-dire, en somme, de leur extériorité, d’après les seules images visuelles. Malebranche, après lui, avait repris la même thèse, au premier livre de la Recherche de la vérité. Plus tard, sur les instances de Molyneux, Locke avait reconnu une certaine prépondérance au toucher; mais il n’en avait pas moins affirmé que la vue sait découvrir, comme le toucher, l’espace qui nous environne. C’est pourquoi Condillac, en rédigeant l’Æssaï sur l’origine des connais-

* Traité des sensations, Part. I, ch. XI, $ 1°, p. 143. ? Extrait raisonné du Traité des sensations, Part. Ie, p. 24.

sances humaines, avait admis sans difficulté l’équivalence des données visuelles et des données tactiles ; plus conséquent que Locke, il avait même soutenu, contre Molyneux, Pinutilité de l’expérience tactile pour la reconnaissance des objets. La valeur des sensations visuelles semblait, après cela, nettement établie. Condillac avoue, d’ailleurs, que tout portait à penser ainsi. « L’habitude de juger à la vue des grandeurs, des figures, des situations et des distances, est si grande, qu'on n’imagine pas comment il y aurait eu un temps où nous aurions ouvert les yeux, sans voir comme nous voyons » !. Il faut songer que la vue saisit en un instant une multitude d'objets, tandis que le toucher ne les peut parcourir que lentement. Dans ces conditions, comment ne pas reconnaître aux sensations visuelles une valeur analogue à celle que possèdent les sensations tactiles ? Il est permis de s’y tromper. On doit dire, du moins, qu'ici le problème ne se résoud pas de façon aussi simple que pour l’odorat, le goût et l’ouïe.

Et pourtant, déclare Condillac, il en doit être de la vue comme des autres sens : elle ne peut apercevoir, dans les impressions de lumière qu’elle éprouve, que des manières d’être d’elle-même. Certains arguments, que Berkeley avait développés, paraissent décisifs. Dans l'£ssai d’une nouvelle théorie de la vision, puis, plus tard, dans les Dialogues entre Hylas et Philonous et dans l’Alciphron, celui-ci avait fait remarquer, à propos de la vue, que la distance peut être assimilée à une ligne perpendiculaire à l’œil, et que, par conséquent, elle doit se projeter sur la rétine en un point. Qu'on le considère aussi longuement qu'on voudra, ce point restera toujours le même, avait-il ajouté; la distance peut s’accroitre ou diminuer, la projection sur le fond de l'œil ne sera pas modifiée pour autant; par la vue on ne pourra se faire

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aucune idée sur la proximité ou l'éloignement de la source lumineuse ‘. C'est ce qu'avait résumé Voltaire en une formule très brève : « La distance n’est qu’une ligne de l’objet à nous. Cette ligne se termine à un point; nous ne sentons donc que ce point ; et soit que l’objet existe à mille lieues, ou qu'il soit à un pied, ce point est toujours le même » ?. Aussi Condillac se laisse convaincre. Cette thèse s'accorde avec le principe, qui est à la base du 7'raité des sensations, et d'après lequel toute impression sensible commence par être subjective. Il écrit donc, en se souvenant des réflexions de Berkeley : « L’extrémité du rayon qui frappe la rétine, produit une sensation; mais cette sensation ne se rapporte pas d’ellemême à l’autre extrémité du rayon; elle reste dans l'œil, elle ne s'étend point au delà, et l'œil est alors dans le même cas qu’une main qui au premier moment qu’elle toucherait, saisirait le bout d’un bâton. Il est évident que cette main ne connaîtrait que le bout qu’elle tiendrait : elle ne saurait encore rien découvrir de plus dans sa sensation » *. Condillac se croit « autorisé à dire que notre statue ne voit que de la lumière et des couleurs, et qu’elle ne peut pas juger qu’il y a quelque chose hors d'elle » *. 11 reconnaît que, quand elle parvient à distinguer plusieurs couleurs, elle finit par posséder une certaine idée d’étendue; mais il note que cette idée ne peut en aucun cas lui donner le sentiment de l’extériorité, car elle est trop vague : ce n’est qu’une impression confuse, et dont, par suite, il n’est rien possible de tirer. En définitive, le cas de la vue est identique à celui de

! Berkeley, Essai d'une nouvelle théorie de la vision, $ 2, éd. Fraser, L. 1, p. 127; Dialogues entre Hylas et Philonous, Dialogue I, éd. Fraser, t. 1, p. 412-414; Alciphron, Dialogue IV, $ 8, éd. Fraser, t. Il, p. 164-166.

? Voltaire, Éléments de la philosophie de Newton, Part. II, ch. VIT; éd. Beuchot, t. XXXVIII, p. 113-114.

* Extrait raisonné du Traité des sensations, Part. 1°, p. 24.

“ Traité des sensations, Part. I"°, ch. XI, $ 2, p. 145.

l’odorat, du goût et de l’ouïe : ces sens ne perçoivent les choses qu'en eux-mêmes, sous forme de modifications intérieures à Fesprit.

Un ample développement des facultés mentales peut donc s’accomplir sans qu'’ait lieu la découverte du monde. Un tel résultat est considérable. Il importe toutefois de rappeler que, pour l’obtenir, Condillac ne suppose que l’existence de sensations, conçues comme de pures manières d'être.

Cest par une suite de métamorphoses que l’entendement et la volonté sont sortis de la sensation. Du côté de l’entendement, on a vu que tout a sa source dans une impression reçue par les sens : la faculté de juger est issue directement de la faculté de comparer, qui de son côté se rattache à la mémoire ; de même, l'imagination a son origine dans le souvenir, dont elle accentue seulement les caractères ; la mémoire n’est à son tour que le prolongement de l'attention, et l'attention l’épanouissement dans la conscience d’une sensation exclusive ; avec la faculté de sentir tout l’entendement se trouve donc implicitement donné. Du côté de la volonté, tout se réduit également à la sensation : la volonté proprement dite naît d’un désir absolu, dont la satisfaction paraît possible ; les passions, malgré leurs variétés, ne sont que des désirs, mais qui s'imposent avec un caractère impérieux ; quant au désir lui-même, il est toujours le fruit d’une comparaison entre deux impressions affectives, dont l’une paraît plus agréable que l’autre ; il est ainsi la conséquence nécessaire de sensations qui ont été éprouvées, et d'avance celles-ci le renferment. Toutes les facultés de l’âme ont donc la même origine. Elles naissent les unes des autres de façon insensible, ou plutôt elles se trouvent constituées par leurs mutuelles transformations; un processus logique en détermine nécessairement l'apparition, comme s’il s'agissait d’un germe dont le développement donnerait naissance à des

formes chaque jour nouvelles. Ce germe est la sensation même : c'est en elle que sont contenues, du moins à l’état virtuel, toutes les fonctions mentales ; c'est d’elle que sont venues, par un phénomène d'explication, toutes les manifestations de la vie psychologique. « Toutes les opérations de l'âme, en un mot, ne sont que la sensation même qui se transforme différemment » ‘. Là en est la source unique.

Si c’est de la sensation « que naît tout le système de l’homme » *, il faut ajouter cependant que cette sensation enferme, en sa complexité, le principe même de ses déterminations ultérieures. Sur ce point, Condillac précise la conception empiriste. Généralement, on se borne à définir la sensation comme l’impression éprouvée dans l’âme par l'intermédiaire des organes des sens : c’est ainsi que l’entendait Locke; c'est ainsi que Condillac lui-même la définissait dans lPÆssai sur l’origine des connaissances humaines. Or, est-il dit dans le Traité des sensations, on doit distinguer dans la donnée brute des sens deux aspects : il y a sans doute dans toute impression un certain contenu intellectuel, qui offre matière à une connaissance désintéressée; c’est, au reste, ce dont nul n’a jamais douté ; mais il y a encore un caractère affectif, exprimé par le sentiment pénible ou joyeux que ressent la conscience; on ne saurait concevoir, en effet, une sensation totalement indifférente. Par là s'explique que la sensation puisse être à l’origine de lentendement et de la volonté. Tant qu’on imaginait, sous ce nom, un état purement intellectuel, on comprenait mal que des facultés complexes en puissent sortir; le développement de celles-ci paraît, au contraire, logique, quand il a pour point de départ une impression qui implique à la fois connaissance et senti-

l Extrait raisonné du Traité des sensations, Part. Fr, D'ou HG JE dre

ment. L’affectivité fait fructifier la sensation, toute représentation agréable tendant à occuper l'attention, puis à orienter la mémoire et l’imagination. De proche en proche, « cet intérêt suffit pour donner lieu aux opérations de l’entendement et de la volonté » ‘ ; il est le principe même de la transformation qui s’accomplit. Le germe, qui est à l’origine de toutes les facultés, contient en puissance la force qui doit lui permettre de s’épanouir : aussi la sensation apparaît-elle, en vérité, comme la différentielle de l'âme.

Mais elle ne suppose rien en dehors d’elle-même. Il est inutile d’y chercher l'expression d’une réalité matérielle, et rien ne sert de demander si les objets dont elle pourrait provenir sont ainsi fidèlement représentés. Elle doit être considérée comme une simple modification ou manière d'être, dont toute la nature est perçue dans la conscience qu’on en a. À cet égard, le Traité des sensations marque un changement par rapport à l'£ssai sur l’origine des connaissances humaines. Dans celui-ci Condillac prenait la sensation comme un point de départ pour une reconstruction logique; mais il l’envisageait aussi comme une image indiquant la présence d’objets réels ; ici, par contre, elle n’est que le terme initial, dont les transformations doivent engendrer la vie psychologique. On saisit là l’influence indirecte de Berkeley. Condillac pense que pour bâtir un système où toutes les fonctions mentales soient rattachées les unes aux autres, il faut seulement découvrir l'élément qui permet de construire cet édifice. Nul autre que l'impression intérieure, éprouvée par la conscience dans la sensation, ne possède une égale simplicité : c'est pourquoi le Traité des sensations repose sur ce principe. Une pure manière d’être, mais en laquelle se trouve à l’état latent la cause de transformations indéfinies : voilà de quoi sont faites toutes les facultés.

1 Traité des sensations, Préface, p. 5o.

Mais un problème se pose. Faut-il conserver indéfiniment une attitude idéaliste, et aboutir, comme Berkeley, à la doctrine des Dialogues entre Hylas et Philonous ? Ou ne convient-il pas de réintégrer dans la philosophie les croyances du sens commun, en démontrant l’existence du monde extérieur ? La question ne saurait être évitée. Condillac en a le sentiment très net. Après avoir déclaré que « nos sensations ne sont que nos manières d’être », il avoue son embarras : « il semble, dit-il, que nous ne devrions voir que notre âme modifiée différemment » !. Or, l’expérience ne nous apprend rien de tel : nous pensons saisir des choses situées hors de nous, nous croyons les percevoir dans un monde d'objets dont l’existence paraît distincte de la nôtre, nous avons l'impression de voir une réalité matérielle; mais, à la vérité, nous ne savons pas d’où nous vient cette conviction. L’incertitude est grave. Pas un instant Condillac ne met en doute que la conviction dont il s’agit ne soit fondée en raison; mais il découvre à quel point il est difficile d'expliquer les motifs qui la légitiment. Ses efforts ne vont tendre qu à démêler ce problème, afin que soit évité l’idéalisme et que la croyance en un monde extérieur se trouve justifiée. « Comment donc pouvons-nous voir des objets hors de nous » ? ?

A cette question la réponse se présente comme d’ellemême. Condillac entend rester fidèle au principe, dont il s’est inspiré Jusqu'à présent, et il ne veut faire appel, ni à une révélation mystérieuse, ni à des notions innées : seules les données des sens doivent rendre compte de toutes les connaissances humaines. Il ne peut donc

? Extrait raisonné du Traité des sensations, Part. II, ps: DIT ED Res

expliquer le sentiment d’extériorité qu’à partir de sensations, ou plus exactement à partir d'états de conscience intérieurs à la pensée. Or, il vient d'établir que les impressions fournies par l'odorat, le goût, l’ouïe et la vue sont toutes subjectives : elles se présentent comme de simples modifications de l’âme, et ne suggèrent aucune idée de réalité extérieure. Seul celui des sens dont il n’a pas encore été question peut ainsi renseigner l’homme sur l'existence d’objets réels. C’est au toucher qu’il appartient de découvrir le monde des choses. « Comment le sentiment peut-il s'étendre au delà de l’organe qui léprouve et qui le limite », demande Condillac ? Et il réplique aussitôt : « en considérant les propriétés du toucher, on eut reconnu qu’il est capable de découvrir cet espace » !. De fait, il semble à Condillac que la solution du problème qui l’occupe est évidente. Il s'étonne même qu’on n’y ait pas songé plus tôt : sans doute oublie-t-il que lui-même, dans l’Æ£ssai, n'avait pas su voir le rôle qui est reconnu maintenant au toucher ; mais la franchise de sa remarque exprime la force de sa conviction. Nul doute, pour lui, que le toucher soit seul susceptible de faire sentir à la conscience l’action, au dehors de l’être sentant, de corps étrangers.

Encore une fois, l’idée d'attribuer au toucher une telle importance n’est pas nouvelle ?. Locke l’avait esquissée : après avoir attribué la perception de l’espace aussi bien à la vue qu’au toucher, il avait précisé sa thèse et avait reconnu, d'accord avec Molyneux, une certaine prépondérance aux données tactiles; mais ses indications étaient restées sommaires. C'était Berkeley qui, sur ce point, avait apporté les analyses les plus neuves. Il s’était attaché à montrer que l’œil ne peut en aucune

1 Traité des sensations, Part. I"°, ch. XI, $ 1°", p. 142. 2 Ibid., p. 144-145.

manière percevoir la distance, les impressions qu'il recoit se réduisant toutes à des jeux de couleurs et de formes ; il avait établi que le toucher, au contraire, donne l’idée de profondeur, en raison des mouvements qu'il exige : par là les données tactiles avaient pris une valeur singulière. À vrai dire, cette idée de profondeur, qu’elles révélaient, ne correspondait pas, pour Berkeley, à une extériorité réelle; il ne s’agissait encore que d’une notion subjective, tout intérieure à l’esprit. Quelle que fût la conséquence qu'on en dut tirer, une remarque demeurait cependant acquise, impossible à méconnaître : entre la vue et le toucher l'importance ne semblait plus égale. Voltaire devait bien se charger de le faire voir. Reprenant mot pour mot les arguments de Berkeley, mais sans tenir compte des réserves qu'inspirait à celui-ci son attitude idéaliste, il avait énoncé, dans toute sa rigueur, la thèse d’après laquelle c'est au toucher seul qu’il appartient de découvrir l’espace. Il avait souligné par là l'importance des données tactiles pour la connaissance du monde. Aussi Condillac, en affirmant à son tour la valeur singulière du toucher, reprend une idée rebattue ; il résoud d’une façon toute classique le problème qu’il s'était posé.

Dans le détail, l'argumentation que développe le Traité des sensations reste pourtant originale. Condillac analyse dans tous ses détours le processus par lequel la statue extériorise ses états de conscience, et finalement il laisse une impression de rigueur logique que ne donnaient point les études de ses devanciers. Sa démonstration est personnelle.

Son premier soin est de montrer qu’à l'origine les sensations fournies par le toucher ne sont, elles aussi, que de simples manières d’être. Elles se résument dans ce qu’il convient d’appeler le sentiment fondamental, c'est-à dire dans le sentiment que la statue éprouve par suite « de l’action des parties de son corps les unes sur

les autres, et surtout des mouvements de la respiraüon » ‘. À ce stade l'impression ressentie reste toute intérieure à l'esprit; elle peut varier en intensité, envahir la conscience ou n'’attirer que faiblement l’attention, provoquer un plaisir ou produire une douleur ; mais en elle rien ne révèle encore l'existence d’un monde extérieur; bien plus, rien ne suggère l’idée d'étendue ou de mouvement : la sensation éprouvée se confond avec le moi. Bref, les données du toucher ne sont jamais que des modifications de l’âme, au même ütre que les données de l’odorat, du goût, de l’ouie et de la vue; à ce degré de son développement, la statue est toujours « aussi bornée dans ses opérations et dans ses connaissances, qu’elle l’a été avec le sens de l’odorat » ?. Comment n’en serait-il pas ainsi? À priori, on ne voit pas pour quelle raison il faudrait faire des sensations tactiles une classe à part. Quel que soit celui des cinq sens qu’on envisage, il ne s’agit toujours, en l’étudiant, que de définir un mode particulier d’expérience ; or, dès qu’on parle d’expérience sensible, il faut avouer que seules les impressions du sujet sentant peuvent être évoquées, car seules elles la constituent; qu'est-ce à dire, par conséquent, sinon qu’à l’origine toutes les données des sens doivent être considérées également comme des états de conscience. Attribuer à certaines d’entre elles un caractère différent exigerait qu’on introduisit une dualité radicale dans la connaissance sensible : ce serait évidemment contraire à l'attitude constante de Condillac, et c’est pourquoi celui-ci s’y refuse. Au total, il est dans la logique du système de traiter le toucher comme l’odorat ou la vue, et, par suite, d'en définir tout d’abord les données comme de pures manières d’être. « Voilà donc des sensations qui appartiennent au

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