‹ La Psychologie de CondillacChapitre 15 sur 21 · CHI, D · texte numérisé non relu

CHI, D

toucher, et qui cependant ne sauraient produire le phénomène de l'étendue » {.

Mais tout change, dès qu’apparaît le mouvement. Imaginons, en effet, que la statue devienne capable de se mouvoir, non pas, certes, d’un mouvement volontaire, — car une telle opération supposerait la connaissance du monde extérieur, ce qui, par hypothèse, est impossible, — mais d'un mouvement tout instinctif et machinal, tel qu'en peut accomplir inconsciemment un organisme ?. Que se produit-il alors ? Pour le discerner, Condillac juge nécessaire de bien établir l’état de la question. Il avoue ne l'avoir pas toujours fait, et c’est pourquoi des corrections assez importantes sont apportées au Traité dans la réédition de 1778. Mais les explications fournies sont significatives. En 1754, dans la première édition de son ouvrage, Condillac déclare simplement que, grâce au mouvement, le toucher donne une sensation de solidité, permettant de distinguer les unes des autres plusieurs impressions : la sensation de solidité permet à la statue de se sentir à la fois de deux manières différentes, par exemple dans sa main et dans sa poitrine; aussi en conclut-elle qu’elle éprouve deux impressions distinctes, qui, pour s'opposer, exigent un espace et constituent un monde nouveau. « Tant qu'elle a été immobile, elle n'a pu avoir aucune idée de cette résistance : la solidité de son corps ne lui donnait que le sentiment uniforme, que nous nommons pesanteur. Mais dès qu'elle se meut, se touche, ou saisit d’autres objets, elle sent de la résistance et de la solidité. Or cette sensation est propre à lui faire distinguer les choses, parce qu’au lieu d’être uniforme, elle est modifiée

D Tbid LOIS ER FprOTr0 ? « C’est une suite de son organisation, que ses muscles, que la douleur contracte, agitent ses membres, et qu’elle se meuve

sans en avoir le dessein, sans savoir encore qu’elle se meut ». Jbid., CHENE De Te2

différemment par le dur, le mou, le rude, le poli, en un mot, par toutes les impressions, dont le tact nous rend susceptibles ; et elle est propre encore à les lui faire distinguer comme étendues, parce qu'elle les lui représente comme étant nécessairement dans des lieux différents : dès que deux choses sont solides, chacune exclut l’autre du lieu qu’elle occupe » ‘. En somme, le toucher fournit une impression de double contact; et cette impression détermine à son tour, pour y projeter les sensations perçues comme distinctes, l’idée d’un espace extérieur : la statue construit la notion d’étendue. A la réflexion, des difficultés subsistent pourtant sur cette genèse de l'idée d'espace : aussi Condillac a-t-il soin, en 1778, de revenir sur ses explications. Il fait remarquer qu’en exécutant d’une manière instinctive toutes sortes de mouvements, l'organe du toucher éprouve des sensations de solidité et de résistance, qui suggèrent irrésistiblement la notion d’impénétrabilité : la sensation de solidité implique l'exclusion réciproque des corps qui s’affrontent ; elle donne, par conséquent, l’idée d’une séparation de nature spatiale, l’impénétrabilité dont il s’agit ayant pour caractère d’opposer des objets les uns aux autres. « La solidité, déclare Condillac, est surtout la sensation d'où nous tirons cette conséquence, parce que, dans deux corps solides qui se pressent, nous apercevons, d'une manière plus sensible, la résistance qu'ils se font l'un à l’autre pour s’exclure mutuellement. S'ils pouvaient se pénétrer, les deux se confondraient dans un seul; mais dès qu’ils sont impénétrables, ils sont nécessairement distincts et toujours deux ». Aussi, « l’âme n’apercevra pas la solidité comme une de ses modifications où elle ne trouve qu'’elle-même; elle l’apercevra nécessairement comme une modification, où elle trouve deux choses qui s’excluent, et par conséquent elle

1 Traité des sensations, éd. de 1754, Part. Il, ch. IV, $ 2, t. I, p. 221-223.

l’apercevra dans ces deux choses » !. En d’autres termes, le toucher éprouve une impression d’obstacle, et cette impression fait concevoir qu’il existe des corps impénétrables : par là l’idée d’étendue extérieure se trouve directement donnée; il n’est plus nécessaire de la construire. De telles corrections précisent, d’une façon instructive, le point de vue de Condillac. Assurément, les analyses par lesquelles est résolue la question de savoir « comment nous passons de nos sensations à la connaissance des corps » ?, subissent d’assez sérieuses retouches. En 1754, Condillac croit pouvoir résoudre le problème dont il discute, à partir de sensations de double contact : c’est donc en s’appuyant sur des impressions, en ellesmêmes inétendues, qu’il cherche à construire la notion d’étendue et, par suite, le monde des objets. En 1778, il estime, au contraire, devoir prendre comme point de départ la sensation d’obstacle, en laquelle sont représentées à la fois deux choses qui s’excluent l’une l’autre : par conséquent, c’est dans des impressions, elles-mêmes étendues, que sont données les idées d’espace et de réalité extérieure. Ces corrections sont d’ailleurs justifiées : dans un chapitre, qui se trouve ajouté en 1778, et dont le but est de montrer que le problème, dont il s’agit, « a été mal résolu dans la première édition du Traité des sensations » *, Condillac explique que « nous ne saurions faire de l'étendue qu'avec de l’étendue, comme nous ne saurions faire des corps qu'avec des corps : car nous ne voyons pas qu'entre plusieurs choses inétendues, il puisse y avoir contiguïté, ni que par conséquent elles puissent former un continu » ‘. Malgré ces remarques, dont l'importance ne saurait être niée, on doit reconnaitre cependant que dans les deux éditions du Traité la

1 Traité des sensations, Part. II, ch. V, $ 3, p. 185.

2 Ibid., Ch. IV, titre, p. 176.

3 Extrait raisonné du Traité des sensations, Part. II, p. 28. 4 Traité des sensations, Part. II, ch. IV, p. 176.

thèse fondamentale n'a pas subi de changements graves. Dans les deux cas, la notion d'extériorité est rattachée à une impression sensible, définie comme une manière d'être du sujet sentant. Peu importe que cette impression soit elle-même étendue ou inétendue, qu’elle traduise l’existence d'un double contact ou la présence d'un obstacle, l'essentiel est de comprendre qu’elle reste une pure modification de la conscience. C’est à partir de sensations, conçues comme de simples manières d’être, que tout s'explique : il suffit de développer ce que contiennent ces données, pour découvrir, incluse en elles, la connaissance du monde. En acceptant un point de départ analogue à celui de l’idéalisme, Condillac aboutit ainsi aux croyances du sens commun, et, tout en restant fidèle à son principe, il peut affirmer, contre Berkeley, l'existence d’une réalité distincte de l'esprit.

De là découlent, pour l’être humain, et la découverte de son corps, et la découverte des corps étrangers. Il lui suffit d’avoir entrevu l'existence d’un monde qui s'oppose à son être, pour qu'aussitôt cette première connaissance se précise. Condillac explique très clairement que si la statue vient à toucher une partie quelconque de son corps, elle éprouvera une impression de solidité dans la partie qui touche comme dans la partie touchée : « elle retrouvera son mot dans l’une et dans l'autre, parce qu’elle se sent également dans toutes deux » ‘. Elle n’aura qu’à parcourir de la main toutes les parties de son corps : Celle sentira, pour ainsi dire, sous sa main, une continuité de mot » ?, et elle groupera en un seul ensemble les différentes parties qu'elle percevait d’abord séparément. Ainsi apprendra-t-elle à connaître qu'elle a un corps. Condillac ajoute, d’ailleurs, qu'après cette découverte, la statue remarquera très vite

Ibid EeCh NES SD 180:

2 Ibid., p. 187-188.

l'existence d’objets qui lui sont complètement étrangers : il est, en effet, des cas où la main qui touche ne reçoit pas de réponse; en s’appliquant à un corps nouveau, «le moi, qui se sent modifié dans la main, ne se sent pas modifié dans ce corps » ‘. La statue se rappellera comment sont liées entre elles les qualités qu’elle perçoit ainsi, et des impressions qu'elle aura toujours ressenties ensemble elle formera sans peine des objets. Elle découvrira de la sorte qu’il existe un monde situé hors d’elle. Au total, Condillac peut dire que, « quand plusieurs sensations distinctes et coexistantes sont circonscrites par le toucher dans des bornes, où le mot se répond à lui-même, elle prend connaissance de son corps; quand plusieurs sensations distinctes et coexistantes sont circonscrites par le toucher dans des bornes où le mot ne se répond pas, elle a l'idée d’un corps différent du sien » *. On comprend désormais que l'être humain puisse concevoir qu’il a un corps, et qu'au delà de ce corps d'autres corps existent.

Cette double découverte doit entraîner comme conséquence un prodigieux développement des idées que la conscience possède. La statue qui vient d'apprendre qu’autour d'elle se trouve un monde, dont elle ignore à peu près tout, ne peut rester indifférente. Sa curiosité l’incite à se demander comment sont faites les choses qu’elle touche; le plaisir qu’elle a parfois ressenti, comme la douleur qu'elle veut éviter, lui sont d’assez puissants motifs, pour la pousser à « reconnaître, aux plus légères différences, les objets qui les produisent » *. Elle se livre à l’étude des corps. La tâche, à vrai dire, est aisée. En maniant les objets que le hasard lui fait rencontrer, elle y remarque des différences : tous ne se présentent pas avec les mêmes qualités ; il en est

L Jbid., $ 5, p. 188-180.

ÉIDid AO D C0:

Ibid, Ch'VIIT,«S 6; p- 209.

d’aspects et de grandeurs variables ; aussi lui faut-il distinguer les unes des autres les formes qui s’offrent à elle. De même, les qualités qu’elle perçoit sont liées entre elles de façon plus ou moins étroite : il lui est parfois impossible de les séparer, tandis qu’en d’autres cas elles paraissent indépendantes ; l'expérience lui impose donc de considérer comme un seul tout celles qu’elle ne peut dissocier. « En un mot, elle distingue les choses solides, suivant la forme que chacune fait prendre à sa main ; et elle considère, comme formant un seul tout, les portions d’étendue qu'elle ne peut séparer, ou qu'elle sépare difficilement » ‘. Ainsi se constituent pour elle des objets, dont toute la nature est faite des qualités plus ou moins nombreuses que le toucher y démêle. En eux, la statue n’aperçoit aucune substance; elle ne devine aucune essence métaphysique. Seules les perceptions qu'elle éprouve ont une existence réelle ; seule l’union, constamment sentie, des impressions distinguées par le tact lui permet d'affirmer la présence d’un corps. « Un corps qu’elle touche, n’est donc à son égard que les perceptions de grandeur, de solidité, de dureté, etc., qu’elle juge réunies : c’est là tout ce que le tact lui découvre, et elle n’a pas besoin, pour former un pareil jugement, de donner à ces qualités un sujet, un soutien, ou, comme parlent les philosophes, un substratum. Il lui suffit de les sentir ensemble » ?. La connaissance des corps se réduit, de ce fait, à celle des données sensibles. On peut, d’ailleurs, en dire autant des notions abstraites, auxquelles la statue vient à s’élever. C’est un fait que, « pour rassembler dans les objets les qualités qui leur conviennent, elle a été obligée de les considérer chacune à part. Elle a donc fait des abstractions : car abstraire, c’est séparer une idée de

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