Ibid., Ch. VI, S%2, p
MIDI ESS Ip 2108:
peu de chose : de tels plaisirs, comme les douleurs qui en doivent être la négation, ne déterminent dans l’être humain que des sentiments analogues à ceux qui étaient dus à l’odorat, au goût, à l’ouïe et à la vue. Pour que les désirs de l’homme se voient renouvelés, il faut que le toucher fasse comprendre l’existence du monde extérieur. Le plaisir et la douleur, comme les désirs qui en découlent, s’étendent alors aux objets dont la présence se fait sentir ; ils s’annexent le monde des choses. De la statue on doit dire désormais que « l’espèce de désir dont elle est capable avec le toucher, embrasse leffort de toutes les parties du corps qui tendent à se mouvoir, et qui vont, pour ainsi dire, chercher des sensations sur tous les objets palpables ». Aussi « la jouissance ne se borne plus aux idées que l’imagination représente, elle s’étend au dehors sur tous les objets qui sont à portée ; et les désirs, au lieu de concentrer notre statue dans ses manières d’être, comme il arrivait avec les autres sens, l’entraînent continuellement hors d’elle » ‘. Bien plus, « son amour, sa haine, sa volonté, son espérance, sa crainte n’ont plus ses propres manières d’être pour seul objet : ce sont les choses palpables qu’elle aime, qu’elle hait, qu’elle espère, qu'elle craint, qu’elle veut » *. Ses sentiments et ses désirs s’étendent finalement au monde. Ils n’expriment néanmoins que « la recherche du plaisir, ou la fuite de la douleur » *, c’est-àdire une attitude déterminée par une sensation : même en leurs complications dernières, eux aussi ont leur source dans une donnée sensible.
On voit par là ce qu'ont d’original les analyses de Condillac. Elles se rattachent sans doute à celles qu’avaient esquissées Locke et Berkeley, puisqu'elles
1 Jbid., $ 6, p. 195-196.
2 1bid., Su7; p. 190.
3 Ibid., p. 196.
attribuent aux impressions tactiles une particulière importance. Mais le sens qu'elles prennent dans le Traité des sensations ne s’explique que par le problème auquel répond cet ouvrage. C’est en fonction de sa propre doctrine et de ses préoccupations personnelles que Condillac reprend la thèse des philosophes anglais.
Il ne reproduit pas servilement les analyses qui avaient été popularisées par Voltaire et qui étaient devenues classiques. Depuis assez longtemps on avait coutume d’attribuer au toucher la perception de la distance. Mais on se bornait à justifier cette thèse par deux ou trois exemples : Locke, Berkeley et Voltaire parlaient de la prééminence du toucher sur les autres sens; ils s’appuyaient sur quelques cas particuliers et se contentaient d’une affirmation très simple, comme si le toucher devait suggérer d’une manière immédiate et directe la notion d’éloignement. Condillac ne pouvait les imiter. Ce qui avait suffi, lorsqu’était étudié un problème aussi restreint que celui de la perception de la distance, ne convenait plus, quand ïl s'agissait d'expliquer la croyance en une réalité extérieure. Se borner à dire que c’est au toucher qu’il appartient de découvrir le monde des corps, eut alors paru insuffisant : on aurait fait remarquer qu'une telle réponse ne résolvait rien, puisqu'elle reproduisait, à propos des données tactiles, la thèse traditionnelle selon laquelle la notion d’extériorité est incluse dans toute donnée des sens. Aussi Condillac ne pouvait se satisfaire des analyses trop brèves, que lui avait apportées Voltaire. II Jui était impossible de résoudre le problème qui lParrêtait, en invoquant seulement le témoignage du toucher; il lui fallait approfondir à son tour l'indication qui lui était fournie; il se devait de décrire, jusqu'en ses replis les plus cachés, le mécanisme par lequel s’élabore, à partir des données tactiles, le jugement d’extériorité.
Cest ce qu’il fit, donnant de ce fait à ses explications
un caractère qui leur est propre. La seconde partie du Traité des sensations présente, en effet, une incontestable originalité. Condillac n’y déclare pas simplement que le toucher nous apprend l'existence du monde extérieur. IT considère en elles-mêmes les données du tact, distingue avec soin les impressions multiples qui s’y trouvent confondues, et examine chacune d’entre elles, jusqu’à ce qu'enfin celle de ces impressions, qui lui semble suggérer la notion d’une réalité externe, apparaisse dans sa nudité. Il détermine ainsi de quelle modification purement intérieure — sentiment d’un double contact ou sentiment d’un obstacle — la connaissance du monde extérieur découle. Bref, il découvre dans la confusion des données tactiles, une manière d’être toute subjective qui ne se peut concevoir qu'en fonction d’une réalité objective, une impression qui suppose un monde. Le procédé offre un double avantage. D'abord, il permet d'éviter des reproches qui pouvaient être adressés à Voltaire : désormais on voit pourquoi le toucher peut enseigner à l’homme l'existence de corps matériels, alors que les autres sens en demeurent incapables ; on comprend que, s’il réussit, c’est moins par lui-même que par les modifications qu'il détermine dans la conscience. D’autre part, les principes qu'avait admis Condillac ne sont pas violés : non seulement, comme chez Voltaire, l’empirisme reste sauf; mais, de plus, il apparaît que la source de toute connaissance humaine, fôt-ce celle du monde extérieur, a son origine dans une simple manière d’être de la pensée. Sur ce point, la logique du système contraignit Condillac à l'originalité, par l’approfondissement des emprunts faits à Voltaire. Ainsi s’accomplit un véritable tour de force : démontrer l'existence du monde extérieur à partir de modifications purement intérieures. Condillac croit échapper à l’idéalisme de Berkeley, puisque, après avoir admis que la pensée ne sort pas immédiatement d'elle-même et
qu’elle commence par ne connaître que ses propres états, il se déclare fondé à soutenir ensuite que lesprit atteint une réalité, qui lui est étrangère et qui constitue le monde des corps. Ce qu’une telle dialectique a d'inattendu vient de ce que, pour aboutir à l'affirmation du réalisme, elle s’appuie sur une thèse qui est celle de l’idéalisme. Quelles que soient, d’ailleurs, les retouches partielles que Condillac ait jugées utiles, la ligne générale de cette dialectique ne varie point : l'existence du monde ne fait pas de doute. De la sensation première jusqu’à la connaissance des choses la marche est continue, et l’inquiétude, que Diderot avait fait naître, est dissipée.
Mais aussitôt surgit une difficulté nouvelle : la théorie que vient d’esquisser Condillac semble établir une coupure profonde entre les différentes espèces de données sensibles, et développer ainsi une conception paradoxale de la vie psychologique. II a été dit que la vue, l’ouïe, le goût et l’odorat se bornent à fournir des impressions variées sans rapport avec quelque réalité matérielle, tandis que le toucher permet d'appréhender le monde des corps ou, tout au moins, en laisse deviner l’existence. En d’autres termes, certaines sensations nous mettent en contact avec la réalité extérieure, et certaines en sont incapables. C’est dire que, du point de vue de la connaissance, les sensations ont une valeur très inégale. Il ne semblait pas pourtant qu’on y fût autorisé. En fait, l'homme a le sentiment d’avoir connaissance du monde par tous ses sens à la fois ; il n’a pas recours à telle ou telle classe particulière d'impression sensible, mais fait appel à tous les moyens dont il dispose ; à toutes ses sensations 1! demande de lui enseigner ce que sont les objets qui l'entourent. Condillac le sait mieux que quiconque. Son devoir est donc d'expliquer en quel sens le toucher exerce un rôle prépondérant dans l'œuvre de connaissance. En attribuant aux données tactiles la
révélation du monde des corps, doit-on nier que les autres sens puissent atteindre les objets extérieurs ? Ne faut-il pas reconnaître plutôt qu’il appartient aux données de la vue, de l’ouïe, du goût, de l’odorat de représenter aussi des choses qui sont situées hors de l’esprit ? En droit une distinction s’impose peut-être entre différents types de sensations ; mais il semble qu’en pratique certains rapprochements s’effectuent, qui expliquent l’analogie des rôles.
Pour sa part, Condillac ‘cherche à atténuer toute opposition trop grave entre les différents sens. Il reconnaît que ceux-ci se complètent les uns les autres, ou, plus exactement, qu'ils se prêtent de mutuels secours. Sans doute le toucher est seul capable de découvrir le monde des choses ; mais, une fois révélée l'existence d'objets matériels, il vient « apprendre aux autres sens à rapporter leurs sensations aux corps » !. Un lien se noue entre les données du tact et celles de la vue, de l’ouïe, du goût, de l’odorat. L’expérience faisant voir que ces données sensibles sont presque toujours associées, il suffit que l’une d’entre elles apparaisse, pour qu’aussitôt les autres soient évoquées. Les enseignements du toucher se mêlent ainsi à ceux de la vue, si bien que la notion d’extériorité, d’abord fournie par le tact, semble provenir ensuite d’images visuelles. En fait chaque sensation ne fait que suggérer à l’esprit une autre sensation, mais la suggestion est si rapide qu’elle passe inaperçue. Un jeu d’associations s'établit, qui permet d’enrichir chaque impression de toutes les connaissances acquises antérieurement. Bref, aux données de chaque sens s’ajoutent inconsciemment les données des autres sens, en sorte que toutes indistinctement semblent révéler le monde. Telles n'étaient pas cependant les conclusions de l’Essai sur l’origine des connaissances
TDi A Part el Ch EXT Er D 142-149,
humaines. Condillac y avait dit, au contraire, que les sens donnent directement et par eux-mêmes tout ce qu’on aperçoit dans les impressions qu’ils transmettent. Il avait jugé inutile de suivre Locke et d'admettre que la perception suppose un travail de l'esprit. Chaque donnée sensible se suffit, avait-il déclaré : rien n'autorise à penser que nous joignions à ce qui nous paraît être des enseignements tirés d’ailleurs. Il n’y avait, au reste, nulle raison pour que Condillac soutint une autre thèse. L’Æssai n’avait établi aucune distinction entre les différents sens. Ceux-ci avaient été considérés ensemble, comme autant d'instruments susceptibles de « donner toutes les idées qu’on a communément des corps » !. Rien n'avait donc exigé qu’on précisât leurs apports respectifs, ni surtout qu'on imaginât entre eux des différences profondes et qu’on parlât de collaboration. De nouvelles analyses ne devaient se révéler nécessaires qu'avec le Traité des sensations. Le point de vue, qui est alors adopté, impose en effet un changement de doctrine. Du jour où il est reconnu qu'entre le toucher et les autres sens il existe une coupure, le toucher permettant d'atteindre des objets réels et les autres sens n'y parvenant pas, il devient nécessaire, si l’on ne veut briser l’unité de la vie mentale, d'expliquer par quel miracle s’accordent en fait les différentes données sensibles et comment peut naître le sentiment qui fait voir en elles toutes des images d'objets extérieurs. C’est ce que fait Condillac, en admettant que les impressions recueillies par l’un de nos sens évoquent des souvenirs d’un autre type qui les complètent. De ce fait, la doctrine de l’Æssari se trouve modifiée ; mais le problème soulevé par les analyses du Traité reçoit une solution.
Ici encore Locke et Berkeley avaient devancé Condil-
l Essai sur l’origine des connaissances humaines, Part. 1ÉOs sect. Le, ch. Il, $ 9, p.-26-27.
lac. Ils avaient décrit tous deux le mécanisme de la perception, et ils avaient montré qu’à toute impression sensible s'ajoute le souvenir d’impressions antérieures. Reprenant certaines indications de Malebranche, Locke avait reconnu l’existence de jugements inconscients, qui viennent se mêler aux sensations. Ainsi, quand nous regardons un objet, nous ne pouvons pas ne pas nous rappeler ce que nous en connaissons : « nous mettons aussitôt, à la place de ce qui nous paraît, la cause même de l’image que nous voyons, et cela en vertu d’un jugement que la nature nous a rendu habituel » ‘. C’est ce qui explique que Molyneux puisse refuser à l’aveugle, auquel il imagine qu'on rende la vue, toute perception distincte : au premier instant qui suit l’opération, les images recueillies sur la rétine ne sont pas éclairées par les enseignements que le toucher est seul capable de fournir ; rien ne peut donc être vu nettement. Il faut attendre en fait que des souvenirs de sensations tactiles puissent être incorporés à la sensation visuelle. Berkeley, après Locke, l'avait également soutenu. Avec beaucoup de force, il avait insisté sur les différences qui séparent les sensations visuelles des sensations tactiles ; mais il avait rappelé, avec non moins de vigueur, l’existence de liens étroits, qui rattachent ces données sensibles les unes aux autres. « Ayant depuis longtemps éprouvé, avait-il dit dans lÆssai d’une nouvelle théorie de la vision, que certaines idées perceptibles par le toucher, — comme la distance, la figure tangible et la solidité, — ont été associées avec certaines idées de la vue, il me suffit de percevoir ces idées de la vue, pour que j'en infère aussitôt quelles idées tangibles, d’après
1 Locke, Essai philosophique concernant l’entendement humain, Liv. II, ch. IX, $ 8, p. 99 : ces analyses de Locke sont citées par Condillac lui-même parmi « les réflexions de ceux qui ont été sur le point de saisir la vérité » (Traité des sensations, Part. I, CHAINES SD 010)
le cours ordinaire et habituel de la nature, vont vraisemblablement suivre » ‘. Étendant ce principe à tous les sens dont l’homme dispose, Berkeley avait déclaré que toute sensation suggère à l’esprit d’autres sensations : celles-ci se trouvent peut-être du ressort d’un autre sens ; mais, l'habitude les ayant associées aux premières, elles ne s’en peuvent plus séparer. Que j'entende, par exemple, une voiture passer dans la rue : Je dirai sans peine que j'entends une voiture ; en fait, pourtant, je n’entends qu’un son ; mais, ayant appris par expérience qu’un tel son est toujours associé à une voiture, je déclare entendre celle-ci : par association l’image s’en impose à ma pensée *. Ces analyses et les exemples qui les accompagnent ayant été résumés par Voltaire, Condillac n’eut qu’à puiser dans les Éléments de la philosophie de Newton *, pour écrire la troisième partie de son Traité.
Mais, tout en s’inspirant de Berkeley, il donna aux idées du philosophe anglais une ampleur inconnue. Les difficultés à résoudre exigeaient un effort d'approfondissement; quelques remarques incidentes ne pouvaient suffire; une analyse nouvelle et plus complète de la perception était nécessaire. Condillac sut l’entreprendre.
L'action du toucher ne lui semble-t-elle pas en effet s'exercer déjà sur l’odorat? En approchant une fleur de ses narines, la statue éprouve simultanément deux impressions : l’une, qui relève de l’odorat, l’autre du toucher. Pour peu que l’expérience se répète, l’idée de
! Berkeley, Essai d’une nouvelle théorie de la vision, $ 45, traduction Parodi et Beaulavon, légèrement retouchée, Paris, 1895, p. 28-29 : cf. éd. Fraser, t. I, p. 148.
? Berkeley, Essai d'une nouvelle théorie de la vision, $ 46, édition Fraser, t. [, p. 149; Dialogues entre Hylas et Philonous, Dialogue I, éd. Fraser, t. I, p. 415-416.
# Voltaire, Éléments de la philosophie de Newilon, Part. II ch. VIT; éd. Beuchot, t. XXXVIII, p. 113-124.
l'odeur s’associe inévitablement à celle de l’objet qui est dans la main, et la statue comprend que « les odeurs ne sont plus ses propres modifications : ce sont des impressions que les corps odoriférants font sur l’organe de l’odorat; ou plutôt ce sont les qualités mêmes de ces corps » 1. Ainsi se fait, grâce aux données tactiles, éducation du plus humble des sens : ce sont les impressions du toucher qui apprennent « à mettre les odeurs au nombre des qualités des objets » ?. Mais, du même coup, l’odorat acquiert une finesse nouvelle, car le toucher en isolant des objets, permet de mieux discerner les odeurs. En s’exerçant à sentir les fleurs une à une, puis en bouquet, la statue « remarque la sensaton qu'elles font séparément, et celle qu’elles font après leur réunion » *. Les différences perçues par le toucher deviennent un moyen de séparer les odeurs et d’attribuer à chaque fleur son parfum. En d’autres termes, la main fait des distinctions, dont s'aperçoit la conscience et que l’odorat imite. La statue « distingue plusieurs odeurs dans un bouquet, et son odorat acquiert un discernement qu’il n’eut point eu, sans le secours du tac:
L'éducation de l’ouïe se fait d’une façon toute semblable. Il suffit à la statue d’avoir saisi un corps sonore et de l’avoir tour à tour approché, puis éloigné, de son oreille : aussitôt, le son qu’elle perçoit lui semble venir de cet objet. « Elle observe que son oreille n’est modifiée qu’à l’occasion de ce corps : elle entend des sons, lorsqu'elle l’agite, elle n’entend plus rien, lorsqu'elle cesse de l’agiter. Elle juge donc que ces sons viennent de lui » 5. À force de répéter cette expérience, elle finit
1 Traité des sensations, Part. III, ch. I®7, $ 8, p. 261. MIDI, $0; D: 207.
MID: Ser2; D: 1202:
Ibid SD 2202:
SFIbidr, CGhæÆIL; 535 p. 208.
même par ne formuler aucun jugement : les sons n’ont plus besoin d’être extériorisés ; ils sont entendus directement dans les corps. « Entendre ces sons et les juger hors d’elle, sont deux opérations qu'elle ne distingue plus »". Tout lui paraît venir du dehors. Par là se trouve d’ailleurs accru le discernement de l’ouie. La statue peut s’aider en effet du toucher, pour saisir entre les sons des nuances jusqu'alors inaperçues. Dès que les corps, auxquels se rapportent des sons, se distinguent sous la main, l'oreille ne peut confondre ce que les données tactiles ont démêlé. Par exemple, « si plusieurs sons que la statue a étudiés, résonnent ensemble, elle les discernera, non seulement parce que son oreille est capable d’en saisir jusqu'à un certain point la différence, mais surtout parce qu’elle vient de contracter l'habitude de les juger dans des corps qu’elle distingue » ?. Sous Pinfluence du toucher, l’ouie s’affine ainsi, comme lodorat.
L’œil a besoin des mêmes secours, et ce sont en fait les impressions tactiles qui lui apprennent à rapporter les sensations de la vue à des objets extérieurs. S’apercevant que les couleurs disparaissent sitôt qu’elle porte la main sur ses yeux, et qu’elles se reproduisent dès qu'elle la retire, la statue cesse de prendre ses sensations visuelles pour de simples manières d’être ; elle les étale sur une surface, dont les caractères demeurent assez vagues, mais qui offre à ses yeux une certaine étendue. Bientôt ses découvertes augmentent : en posant la main sur les corps qui l’entourent, elle voit une couleur en remplacer d’autres; en ôtant sa main, elle remarque que les premières couleurs reparaissent; en la déplaçant elle aperçoit une couleur qui se déplace sur d’autres couleurs. Ainsi « elle juge sur ce corps la couleur immo-
TOR NO SG ÉNTDId SE 0/2D200:
bile et sur sa main la couleur qui se meut. Ce jugement lui devient familier ; et elle voit les couleurs s’éloigner de ses yeux, et se porter sur sa main et sur les objets qu’elle touche » ‘. L’œil finit par voir dans l’éloignement les corps que la main saisit. Grâce au toucher, il les discerne même avec une plus grande précision. La statue apprécie désormais les distances d’après les seules images visuelles qu’elle perçoit : « s’étant accoutumée à lier ces impressions avec les distances connues par le tact, elle voit les objets, tantôt plus près, tantôt plus loin, parce qu'elle les voit où elle les touche » ?. Elle arrive également à voir des figures, telles qu'un cube ou une sphère, et à les reconnaître sans peine ; mais, là encore, elle ne parvient à en avoir une perception distincte « que parce que la main lui apprend à en saisir l’ensemble » *. Elle peut de même se représenter d’une manière assez exacte la situation des choses extérieures : les yeux « les aperçoivent où le toucher leur apprend qu’elles doivent être : ils voient en haut ce qu'il leur fait juger en haut, en bas ce qu'il leur fait juger en bas; en un mot, ils voient les objets dans la même situation que le tact les représente » ‘. Comme l'avaient expliqué déjà Berkeley et Voltaire, les yeux règlent leurs jugements d’après les leçons du toucher. De tels jugements finissent, au reste, par se contrôler mutuellement. Sans faire directement appel aux données tactiles, on peut juger des distances par la grandeur ou par la netteté des figures, les images les plus grandes et les plus distinctes correspondant d'ordinaire aux objets les plus proches, comme les images les plus petites et les plus confuses se rapportent aux objets les plus éloignés. On peut également juger de la grandeur
]bid.. Ch-"ITI, $28;1p-1897 2RIDIT,, So, p 20/2 PRIDUICES IS Cp 280:
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par la distance, car on voit plus grand ce que l’on croit plus loin. Enfin, la vue des objets intermédiaires permet d'apprécier à la fois les distances et les grandeurs : n’estime-t-on pas plus loin et plus grand ce dont on se voit séparé par un plus grand nombre d’objets ? Il semble qu’alors les yeux se soient accoutumés à voir les choses sans le secours du toucher. En fait, c’est pourtant auprès de lui qu’ils s’instruisent; ils voient toujours les choses comme ils jugent qu’elles doivent être.
L'exemple de laveugle opéré par Cheselden en fournit une preuve éclatante. Dans son premier Æssar, Condillac n'avait guère insisté sur cette observation, qui s’accordait assez mal avec les principes auxquels il restait alors attaché. Mais, dans le Traité, il est naturellement conduit à en tenir compte : il y voit la plus belle illustration de la thèse qu’il défend et selon laquelle la vue a besoin des lumières du toucher. Déjà Voltaire avait utilisé en ce sens les remarques de Cheselden‘. Aussi Condillac, qui les connaît par les Éléments de la philosophie de Newton, reprend les mêmes considérations. Ayant rappelé que le jeune homme opéré « n’était point si aveugle, qu'il ne distinguât le jour d’avec la nuit » ?, il note qu’aussitôt après l’opération l’aveugle commença à voir, mais que « les objets lui parurent toucher la surface extérieure de son œil » $. Ce témoignage, ajoute Condillac, prouve « la vérité des observations que nous avons faites » *. Si l’aveugle opéré n’aperçut tout d’abord les objets que dans une grande confusion et sans pouvoir les distinguer nettement, c'est que ses yeux n’avaient pas encore appris à regarder. Il lui fallut s’accoutumer à voir. Mais, quand il comprit que les couleurs s’éta-
! Voltaire, Éléments de la philosophie de Newton, Part. II, ch. VIT; éd. Beuchot, t. XXXVIII, p. 117-179.
? Traité des sensations, Part. III, ch. V, $ 2, p. 317.
SxIbid:, $ 3, p. 317:
4 Ibid., $ 4, p. 318.
laient dans l’espace auquel le toucher l'avait déjà familiarisé, « il plaça chaque objet à différentes distances, assigna à chacun le lieu qu’il devait occuper, et commença à juger à l'œil de leur forme et de leur grandeur relative » ‘. On conçoit, d’ailleurs, qu'avant d’y réussir, un long apprentissage [ui ait été nécessaire : « aussi lorsqu'on lui montrait des objets, qu’il reconnaissait au toucher, il les observait avec soin pour les reconnaître une autre fois à la vue » ?. Aucune expérience, en tout cas, n'établit mieux l’importance des données tactiles et leur rôle dans l’éducation des sens.
En définitive, ce sont donc des jugements, qui permettent de projeter dans l’espace la cause des impressions visuelles, auditives, olfactives, ou gustatives, et de rattacher par là toutes les sensations à des corps. Ces jugements ne se font tout d’abord qu’à l’occasion d’une impression tactile : il faut que l’objet agisse en même temps sur le toucher et sur l’un des autres sens. Mais, ensuite, de tels jugements deviennent si familiers que le toucher n’a plus besoin d’intervenir : grâce aux souvenirs que suggère la mémoire, chaque sens perçoit par lui-même les choses extérieures. La chaîne des connaissances humaines peut ainsi s’accroître, car les combinaisons d'idées varient davantage. Les désirs ont plus détendue, car ils embrassent désormais l’action de toutes les facultés. D’une façon générale, la connaissance n’est plus « toute passive », comme elle létait « par rapport aux impressions » des sens ; elle devient vraiment « active », car « elle a en elle des moyens pour se livrer à l'impression des corps, ou pour s’y soustraire » *. Toutes les facultés s’épanouissent également.
En vérité, de telles conclusions font voir le caractère
L'Jbid., $ 5; p. 319.
22TDi SVT; p.920:
NT 6e (NC RUES JEUNE
original des analyses de Condillac. Celles-ci sont mieux qu’une simple transposition des idées de Berkeley et de Voltaire; elles apportent sur l’éducation des sens, des vues nouvelles et plus profondes qu’on ne pouvait sy attendre. Le problème qu’il fallait résoudre mit sur la voie d’une psychologie plus fine.
Condillac ne pouvait reprendre les analyses de Locke, Berkeley et Voltaire, sans y apporter quelques modifications. En effet, il n’avait jamais été question, chez ces derniers, que de juxtaposer deux types de données sensibles. Les uns comme les autres avaient mis en lumière l'existence d’une étroite collaboration entre les différents sens, particulièrement entre le toucher et la vue; ils avaient indiqué jusqu'à quel point ceux-ci peuvent se compléter mutuellement ; ils avaient parlé d’un concours des données visuelles et des données tactiles, et, plus généralement, de toutes les données sensibles, mais non d’une fusion, ni d’un affinement. Leur point de vue était, au reste, parfaitement justifié. Ils n'étudiaient qu’un problème restreint, — celui de la perception de la distance, — et n'avaient nul souci d’édifier toute une psychologie. Aucune question, d’autre part, ne se posait à eux touchant la valeur des sensations; chacun d’eux accordait une valeur semblable à toutes les données des sens indistinctement : Locke reconnaissait assurément une certaine prépondérance au toucher, mais il ne marquait cependant aucune opposition de nature entre les sens, ceux-ci lui paraissant tous destinés à saisir un aspect du réel ; de son côté, Berkeley faisait de même : sans doute les impressions des sens lui semblaient hétérogènes les unes aux autres, comme des langues différentes; mais, à ses yeux, elles avaient pourtant ceci de commun, que rien ne leur correspondait au dehors de l'esprit, et que leur essence demeurait tout idéale. Si l’on néglige Voltaire, qui ne fut qu’un vulgarisateur, on aperçoit donc que les philosophes anglais, dont Condillac
s’est inspiré, pouvaient se contenter de descriptions sommaires : pour eux, toutes les données sensibles avaient une valeur analogue; il suffisait de montrer comment elles se complètent les unes les autres par simple association, à la manière de connaissances qui se trouvent juxtaposées. C’est ce que ne pouvait accorder Condillac. Étant donné le point de vue qu’il avait adopté, il lui avait fallu couper en deux la faculté de sentir : il avait mis, d’un côté, tous les « sens qui, par eux-mêmes, ne jugent pas des objets extérieurs », de l’autre, le « seul sens qui juge par lui-même des objets extérieurs ». Une difficulté surgissait donc, que n’avaient pas connue Locke et Berkeley, car, du moment où les sensations se révélaient de valeur inégale, il devenait délicat de concevoir l’unité de la vie psychologique : parler d’une simple juxtaposition des données sensibles, comme si celles-ci s’additionnaient, était illusoire, puisqu’une coupure était maintenue ; affirmer l’unité, qui paraissait compromise, était également difficile, en raison de la différence de nature qui semblait opposer les sens les uns aux autres. Pour décrire les opérations de l’esprit, sans briser la continuité qu’elles manifestent en fait, il ne restait qu’à invoquer une étroite et constante collaboration de tous les sens : si leur juxtaposition n’avait pu suffire, peut-être leur fusion ferait-elle s’évanouir les objections.
Condillac s’engagea résolument dans cette voie, s’efforçant d'approfondir l’idée berkeleyenne d’une collaboration des sens et d’effacer par là toute distinction trop profonde entre ceux-ci. C’est même à cette fin qu'il composa la troisième partie du Traité des sensations, où se trouve expliqué « comment le toucher apprend aux autres sens à juger des objets extérieurs ». La nouveauté des analyses de Condillac vient ici de ce que la nature du rapprochement qui s’effectue entre les différentes données sensibles, et les effets qui en résultent,
sont étudiés pour eux-mêmes, avec le désir de serrer d'aussi près que possible la réalité concrète. Condillac rappelle que toute sensation évoque, de façon irrésistible, le souvenir de sensations anciennes ; mais, encore une fois, cela avait été dit depuis longtemps déjà. Ce qui est nouveau, c'est de montrer comment ces sensations d'origines différentes réagissent les unes sur les autres. En effet, pour Condillac, elles ne se complètent pas seulement ; elles se transforment mutuellement et se modifient, comme par une pénétration et un enrichissement réciproques. Il arrive ainsi qu'après avoir appris à projeter les couleurs dans l’espace, le toucher donne à la vue une finesse jusqu'alors insoupçonnée : celle-ci voit des nuances qu’elle ne distinguait pas ; son discernement se trouve décuplé. L’odorat, le goût, l’ouïe bénéficient, à leur tour, des mêmes avantages : de leur contact avec le toucher ils sortent entièrement renouvelés, et voient leur puissance de sentir instruite de détails qu’elle ignorait. Par ces rapprochements les sens se trouvent comme fécondés ; ils sortent transfigurés des échanges qui se sont faits entre eux, et, à la lettre, ils deviennent capables de percevoir un monde nouveau. Les données de chaque sens ne sont plus ce qu’elles étaient : en elles-mêmes, elles sont déjà plus riches, plus variées, plus fines, et la pauvreté des premières impressions fait place à l’abondance des détails découverts maintenant au sein de ces mêmes sensations. Aux enseignements de chaque sens ne s'ajoutent pas seulement les enseignements des autres sens ; l’union est si intime qu'il y a renouvellement et capacité de percevoir des nuances jusque-là méconnues. Et l'on pressent par là l’obscur travail, comme le long éveil, que suppose, en la pensée, la plus humble sensation.
Aux yeux de Condillac, l'intérêt de ces analyses est, à vrai dire, plus restreint. Ce qui se trouve démontré, pour lui, c’est l’unité de l'esprit. Dans la mesure où
tous les sens collaborent à la découverte des objets extérieurs, il n’y a plus de distinction définitive à établir entre les sensations ; toutes peuvent être révélatrices du réel. On doit dire d’elles qu’elles font également connaitre le monde des choses. Par conséquent, l’idéalisme se trouve une fois encore évité. Sans doute, savait-on déjà, par le témoignage du toucher, qu'il existe des choses extérieures à l'esprit; mais on pouvait craindre que le toucher fût seul à connaître ces choses. Cette crainte n’est plus permise désormais ; on conçoit comment toute impression correspond à un objet réel. Condillac se juge en droit de conclure qu’un progrès continu permet d’aller de l'impression primitive, ressentie par la conscience, jusqu’à la connaissance du monde de la matière : le cauchemar de l’idéalisme est écarté.
Après avoir démontré qu’il existe un monde extérieur, et que les sensations représentent, en fait, les objets qui constituent ce monde, Condillac voit toute difficulté disparaître. Il ne lui reste qu’à décrire les principales connaissances auxquelles désormais l’homme peut s’élever ; et la tâche est aisée. Une fois les sens instruits par le toucher, l’étude des choses extérieures se fait d’ellemême. À vrai dire, Condillac ne cherche pas à dresser un inventaire complet des notions que sait élaborer l’esprit en face du spectacle que lui présente le monde. La liste en serait trop longue et ne pourrait d’ailleurs être close : ce sont toutes les sciences qu'il faudrait passer en revue. Le problème est plus simple. 11 n’est question que d'examiner dans quel ordre nous nous mettons « à étudier les objets qui ont rapport à nous, comment nous devenons capables de prévoyance et d'industrie, les circonstances qui y contribuent, et quels sont nos premiers
jugements sur la bonté et sur la beauté des choses » !. En d'autres termes, on veut savoir « comment l’homme n’ayant d'abord été qu’un animal sentant, devient un animal réfléchissant, capable de veiller par lui-même à sa conservation » ?. Ainsi verra-t-on suivant quel procédé doit s’acquérir, par la suite, l’ensemble des connaissances humaines. Plutôt que d’énumérer celles-ci, mieux vaut préciser comment on y accède : on en devinera l'étendue, dans la mesure où on connaîtra le principe qui en a déterminé le développement.
Au reste, il faut noter qu'il n’est toujours question que de définir les progrès de la pensée avant l’acquisition du langage. Certes, la vie sociale et l'invention des langues permettent un essor prodigieux des connaissances humaines. Certaines connaissances ont pourtant précédé l'usage des signes. « Croira-t-on, demande Condillac, qu’un enfant ne commence à juger que lorsqu'il commence à parler ? Certainement, il ne sentirait pas le besoin d'apprendre une langue, s’il ne sentait pas celui de prononcer des jugements. Il en a donc déjà porté, quand il commence à parler, c’est-à-dire, quand il commence à faire, avec des mots, l’analyse de sa pensée : il ne dit que ce qu'il faisait auparavant sans pouvoir le dire » *. Ce qu'il faut par conséquent examiner, ce sont les idées que peut acquérir « un homme isolé, qui jouit de tous ses sens », « un homme abandonné à luimême », « un homme qui vit hors de toute société » “. Dans cet état d'isolement, où la vie sociale n’existe pas encore et où le langage n’est pas né, l’homme n’est pas sans acquérir certaines idées : celles-ci manquent de précision ; elles restent confuses et purement pratiques;
l! Extrait raisonné du Traité des sensations, Part. IV, p. 39.
SIDIT SDS:
3 Traité des sensations, Part. IV, introduction, p. 357.
4 Ibid., Part. IV, titre, p. 349; Part. IV, ch. IT, III, IV, titres, p. 365, 374, 379; Part. IV, ch. VI, titre, p. 386.
mais elles constituent un commencement de connaissance. C’est de là que dériveront toutes les connaissances ultérieures auxquelles l’homme s’élèvera : elles méritent donc une étude spéciale. Condillac y insiste : puisqu'il s’agit de définir, non pas tout ce que l’homme sait actuellement, mais les moyens qui permettent, une fois connue l'existence du monde extérieur, d'élaborer quelques connaissances et d’en tirer un premier savoir pratique, il faut se borner à décrire les efforts qui précèdent l’invention du langage et n’expliquer que les notions antérieures à la vie sociale.
De ce point de vue s’éclaire le titre de la quatrième partie du 7'raité des sensations : « des besoins, de l’industrie, et des idées d’un homme isolé, qui jouit de tous ses sens ». Si nombreuses que soient les idées acquises alors, elles doivent toutes avoir, de par leur origine, un même caractère.
Condillac remarque d’abord qu'après avoir découvert existence du monde extérieur, la statue ne peut rester longtemps dans l’état où elle se trouve; elle en doit fatalement sortir, car c’est pour elle une nécessité vitale. Cest dire que l’homme, dont la statue est ici le symbole, n’échappe pas au besoin qui le pousse à s'instruire. En vérité, si la nature était faite de façon à prévenir toute inquiétude et tout désir, jamais il ne songerait à regarder ce qui l'entoure. Il ne connaîtrait jamais rien. « Que serait-ce qu'un homme de cette espèce ? Un animal enseveli dans une profonde léthargie. Il est, mais il reste comme il est; à peine se sent-1l. Incapable de remarquer les objets qui lenvironnent, incapable d’observer ce qui se passe en lui, son âme se partage indifféremment entre toutes les perceptions, auxquelles ses sens ouvrent un passage. En quelque sorte semblable à une glace, sans cesse il reçoit de
nouvelles images, et jamais il n’en conserve aucune » *.
Did Part alNe che el ES 1 D. 1002-009:
Mais telle n’est pas, en fait, la situation dans laquelle l’homme se trouve. La nature n’est pas toujours prête à lui fournir de quoi se satisfaire. Des obstacles surgissent qui retardent la possession des objets désirés. À s’y heurter, peut-être l’homme n’éprouve-t-l, pour commencer, qu'un malaise ou une gêne; mais bientôt surgit une inquiétude, qui, avec le temps, se termine en douleur. Pour l’apaiser, lhomme doit se porter à l’action. Assez vite, le besoin sera soulagé, ainsi que l’équilibre rétabli; mais de l’effort accompli subsistera un résultat nouveau : la connaissance rudimentaire de quelque chose. C’est parce que la nature ne lui est pas toujours favorable, mais quelquefois hostile, que l'homme acquiert son premier savoir. [l y faut voir, sans doute, une suite de son organisation, qui lui fait ressentir un plaisir ou une peine devant tout ce qu'il perçoit ; mais l’essentiel est de noter que, puisqu'il vit, l’homme ne peut éviter, ni de s'instruire, ni de scruter le monde :.
Les premières connaissances auxquelles il parvienne sont celles qui sont nécessaires à sa conservation. « Se nourrir, se précautionner contre tout accident, ou s’en défendre, et satisfaire sa curiosité : voilà tous les besoins naturels de notre statue. Ils déterminent tour à tour ses facultés, et ils sont le principe des connaissances qu’elle acquiert » ?. Il lui faut remédier aux besoins
! Le rôle de l'inquiétude, sans laquelle nous demeurerions engourdis, mais qui devient le principe de notre action par le désir qu’elle suscite, avait été signalé par Locke : « L’inquiétude qu’un homme ressent en lui-même pour l'absence d’une chose qui lui donnerait du plaisir si elle était présente, c’est ce qu’on nomme désir, qui est plus ou moins grand, selon que cette inquiétude est plus ou moins ardente. Et ici il ne sera peut-être pas inutile de remarquer en passant, que l'inquiétude est le principal, pour ne pas dire le seul aïiguillon qui excite l’industrie et l'activité des hommes ». Essai philosophique concernant l’entendement humain, Liv. II, ch. XX, $ 6, p. 177.
3 Traité des sensations, Part. IV, ch. II, $ 7, Dp-197:
qu'elle ressent, c’est-à-dire « les prévoir » et « prendre des précautions pour les prévenir ou pour les soulager de bonne heure » ‘. Elle réfléchit ainsi sur les moyens les plus appropriés qui s'offrent à elle : s’apercevant du dommage qui lui vient de certains objets pour ne les avoir pas assez connus, elle commence à les mieux observer ; elle se rend compte de ce que sont les choses qui l'entourent et de ce qu’elle en doit attendre. Ses besoins déterminent l’ordre de ses études. De fait, c’est à se nourrir qu'elle est d’abord occupée : elle ne regarde donc les objets que pour apprendre à les reconnaître ; elle les distingue en plusieurs classes, les compare les uns avec les autres et choisit de préférence ceux qui lui ont plu davantage. Bientôt, devant les périls qui la menacent, elle cherche à se défendre : des animaux eux-mêmes elle n’a peut-être reçu que des blessures légères, mais la frayeur éprouvée lui fait craindre des dangers plus graves ; elle prend, par suite, des précautions ; elle s’applique à reconnaître les différentes espèces animales, elle évite les lieux qu’elles fréquentent et elle étudie leurs mœurs ; bref, elle est « plus occupée de sa défense, que du besoin de sa nourriture » ?. En même temps, sa curiosité la porte à s’observer elle-même et à considérer les objets qui l’entourent. Ses investigations n’ont point de bornes. Elles sont toutes inspirées par des préoccupations utilitaires ; mais elles constituent déjà un premier savoir.
A côté de ces connaissances qu’elle acquiert assez vite, la statue porte certains jugements de valeur sur la bonté et la beauté des choses. Certes, il ne s’agit point, pour elle, de définir une beauté absolue, ni un bien en soi. Pas plus que les premières idées qu’elle se forme des objets ne représentent une connaissance théorique,
2PIDId Ch PIS 5; p000:
2 Jbid., Ch. Il, $ 5, p. 370-37r.
les impressions qu’elle a sur les qualités de ces choses ne correspondent à leur valeur essentielle. Elles sont toujours relatives à l’esprit. Ainsi « les mots bonté et beauté expriment les qualités par où les choses contribuent à nos plaisirs » ‘. On appelle bon tout ce qui procure des odeurs ou des saveurs agréables, comme tout ce qui flatte les passions ; on appelle beau tout ce qu’on a plaisir à voir, à entendre et à toucher, et tout ce qui plaît à l'esprit. En elle-même une chose peut être bonne ou belle : il suffit qu’elle produise une impression agréable. Mais la bonté ou la beauté s’en accroît, pour peu qu'on y démêle une multitude de qualités qui plaisent : au premier abord, l'esprit n'en perçoit peut-être pas le nombre distinctement ; mais l'exercice et l’usage le font voir : aussi la valeur qu’on attribue aux choses est susceptible de varier avec le temps. Cependant la statue ne juge toujours que par rapport à elle : le bon et le beau, qu’elle conçoit, ne sont point absolus ; ils demeurent relatifs à la pensée qui en juge, et à la manière dont celle-ci est organisée. Rien ne prouve que l’homme puisse parler de choses moralement bonnes ou réellement belles. Comme les premières connaissances qu’il recueille, les jugements de valeur qu’il porte traduisent des soucis personnels ; mais, si discutables qu'ils soient, ils forment un ensemble d’appréciations portant sur le monde.
Est-il permis à la statue de s’élever plus haut dans le domaine des idées ? C’est douteux. Elle cherche évidemment à connaître la nature des êtres qui l’entourent. Même, dans les premiers moments, « elle croit voir un dessein, partout où elle découvre quelqu’action » ?. Elle remplit donc lunivers « d’êtres visibles et invisibles, qu’elle prie de travailler à son bonheur » *. Elle vit
LJbid, (CR LIL SET pe ASTDIT UC REAIN ES EE D 570.
PATDIT, SE por
dans la superstition. Mais elle en sort par la suite. Toutefois elle ne renonce pas pour autant à découvrir ce que sont les corps. Si elle ne reporte pas en eux les saveurs, les odeurs, les sons et les couleurs, elle tend du moins à leur attribuer l'étendue. Elle ne s’arrête même pas aux doutes qu’elle pourrait former à cet égard, et les jugements, dont elle s’est fait une habitude, l’entraïînent dans l'erreur. Il est illusoire, en effet, de chercher à définir l’essence des choses. De celles-ci la statue ne connaît en fait que les qualités perçues par les sens : ces qualités lui suffisent « pour lui donner des désirs, pour éclairer sa conduite, et pour faire son bonheur ou son malheur » * ; il lui est tout à fait inutile d’avoir des notions plus complètes. Elle ignore donc la nature des êtres. Il faut avouer, au reste, que les philosophes ne la connaissent pas davantage. « Quand nous sommes portés à regarder l’étendue comme le sujet de toutes les qualités sensibles, est-ce parce qu’en effet elle en est le sujet, ou seulement parce que cette idée étant toujours, par une habitude que nous avons contractée, partout où les autres sont, et étant la même quoique les autres varient, elle paraît en être modifiée sans l'être » 2? Rien ne permet de décider avec certitude, ni de savoir ce qu’est une substance. C’est pourquoi les connaissances humaines ont des bornes, au delà desquelles il serait téméraire de s’aventurer : on entrerait alors dans le domaine de Parbitraire et de l’hypothèse. À tout prendre, le sort de la statue n’est donc pas singulier. S'il est des choses qu’elle ne peut connaître, c’est
1 Jbid., Ch. V, $:2, p. 384.
2 Ibid., Part. L°, ch. XII, $ 3, p. 164. — « Nous ne voyons point les corps en eux-mêmes. Peut-être sont-ils étendus, et même savoureux, sonores, colorés, odoriférants ; peut-être ne sont-ils rien de tout cela. Je ne soutiens ni l’un ni l’autre; et j'attends qu’on ait prouvé qu'ils sont ce qu'ils nous paraissent, ou qu’ils sont tout autre chose ». Ibid., Part. IV, ch. V, $ 1°, note, p. 383.
parce qu’elle participe de la nature humaine ; et, finalement, les limites de son savoir sont celles du savoir de l’humanité.
Les notions abstraites qu’elle construit ne lui ouvrent pas davantage un accès vers l'absolu. Elle a le pouvoir de former des idées abstraites et générales, car il lui suffit d’apercevoir deux ou plusieurs choses à la fois, pour qu’aussitôt elle découvre en celles-ci un caractère commun. Tant qu’elle n’a l'usage d’aucun signe, elle ne peut pas posséder, il est vrai, d'idées aussi générales que les nôtres: mais elle ne peut pas non plus n’en avoir aucune. En comparant les uns aux autres les objets particuliers que l'expérience lui fait voir, elle en dégage les ressemblances et, par là, forme une notion générale. A vrai dire, lorsqu'elle débute, elle ne s'arrête point aux différences qui séparent plusieurs individus ; elle voit seulement ce qu’ils ont de commun. Par la suite, au contraire, elle a l’occasion de considérer plus attentivement ce qu’elle avait d’abord aperçu d’une vue rapide, et elle remarque des différences qualitatives, qui permettent de distinguer, à l’intérieur d’un même genre, plusieurs espèces. « Elle passe donc tout d’un coup des idées particulières aux plus générales ; d’où elle descend à de moins générales, à mesure qu’elle remarque la différence des choses » ‘. Mais par un tel travail elle n'obtient aucune révélation sur la substance de ces choses. Les idées auxquelles elle parvient n’ont
DA TDI Part PIN / AC ENT ESS ID 300 EC Lorsqu'elle jette les yeux sur une campagne, elle aperçoit quantités d’arbres dont elle ne remarque point encore la différence; elle voit seulement ce qu'ils ont de commun ; elle voit qu’ils portent chacun des branches, des feuilles, et qu’ils sont arrêtés à l’endroit où ils croissent. Voilà le modèle de l’idée générale d’arbre. Elle va ensuite des uns aux autres : elle observe la différence des fruits, elle se fait des modèles, par où elle distingue autant de sortes d'arbres qu’elle remarque d'espèces de fruits ; et ce sont là des idées moins générales que la première ». 1bid., $ 5, p. 389.
d'existence, pour elle, que par les sensations dont elles ont été tirées ; elles ne représentent jamais que des qualités sensibles différemment combinées. On ne saurait, par conséquent, attribuer à la statue aucune connaissance supérieure. Il en est d'elle comme du philosophe le plus éminent : seules les qualités des objets lui sont connues, parce qu’il les perçoit ; quant aux mots qui lui servent à désigner des notions générales, ils donnent peut-être à la foule l'illusion d’une science mystérieuse, mais en fait ils ne signifient rien de plus que ce qui est directement appréhendé par les sens. Sur ce point encore, les bornes qui sont imposées aux connaissances de la statue sont celles mêmes qui sont imposées à toutes les connaissances humaines.
Finalement, déclare Condillac, la statue possède, « avec le seul secours des sens, des connaissances de toute espèce » ‘. La conclusion est capitale, puisqu'elle rappelle que l’homme tire toute sa science de la sensation. Quand l’homme a découvert l’existence du monde extérieur, il n’a pas besoin de vivre avec ses semblables, ni d'inventer le langage, pour acquérir l’ensemble des idées qui doivent occuper son entendement : les impressions sensibles suffisent à le renseigner. Par elles, il s'élève rapidement aux connaissances nécessaires à sa conservation, et il apprend à juger de la valeur des objets. Quant au reste, il demeure, comme le philosophe, dépourvu de toute ressource : nulle méthode ne lui permet d’atteindre l’essence des choses. Bref, l'expérience seule peut l’instruire. En ce développement de la pensée, les préoccupations utilitaires dominent sans doute ; elles sont cependant l’occasion de progrès réguliers, qui font de l’homme un animal réfléchissant. Cest dire que la sensation contient en puissance, avec le sentiment agréable ou pénible qu'elle provoque, le principe
1/1D14., Ch-@VI, S 1952p: 990:
dont doit sortir, au contact des faits, l’entendement tout entier. « Comme sans expérience il n'y aurait point de connaissances, il n’y aurait point d'expérience sans les besoins, et il n’y aurait point de besoins sans l’alternative des plaisirs et des peines. Tout est donc le fruit du principe que nous avons établi, dès l’entrée de cet ouvrage » !.
La statue finit par représenter un être qui jouit de toutes ses facultés et possède le germe de toutes ses connaissances, avant même la vie sociale; elle est l’'ébauche, déjà complète, de ce qu'est l’homme.
À cet égard, le 7'raité des sensations paraît contredire VEssai sur l’origine des connaissances humaines. Dans lEssai, Condillac avait fait dépendre du langage le développement des facultés les plus hautes de lesprit. Il avait volontiers reconnu que les opérations élémentaires de la pensée, telles que l'attention, la mémoire, l’imagination, dérivent directement des données immédiates de l'expérience sensible. Mais la réflexion intelligente et la pensée conceptuelle lui avaient paru mettre en œuvre une puissance nouvelle. Il avait montré que c’est de l'usage des signes conventionnels que dépendent, en fait, l'abstraction, le jugement, le raisonnement, en un mot toutes les fonctions supérieures de l’esprit. Le cas d’un jeune homme, sourd et muet de naissance, lui avait semblé confirmer ces vues, en faisant voir l’arrêt intellectuel que détermine chez l’homme l'ignorance de tout langage. Il en avait conclu à la nécessité des mots, et par conséquent de la vie sociale, pour penser. Or, c’est maintenant cette conclusion que viennent infirmer les analyses du Traité. Condillac y déclare que les facultés de l’esprit sont susceptibles de se développer indépendamment de toute influence sociale et de tout langage. Il essaie de montrer que du seul rapprochement des diffé-
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rentes sensations découlent, non seulement les opérations les plus simples de l’entendement et de la volonté, mais l’ensemble des connaissances humaines. Au cas du Jeune homme étudié dans l’Æssaë, il oppose celui « d’un enfant d'environ dix ans, qui vivait parmi les ours, et qu’on trouva en 1694, dans les forêts qui confinent la Lithuanie et la Russie » : sans doute, « cet enfant ne donnait aucun signe de raison »; mais il était capable de réfléchir « suffisamment pour veiller à sa conservation », et faisait preuve par là de connaissances qui dénotaient un certain développement intellectuel ‘. Condillac y voit la preuve que la pensée de l’homme se trouve constituée tout entière par les seules données sensibles, sans qu’il soit nécessaire d’invoquer l’influence du milieu social et du langage. La doctrine de l’'Æssai semble rejetée au profit d’une théorie plus simple.
La contradiction est cependant plus apparente que réelle. En fait, le 7'raité des sensations n'a pas le caractère exclusif qu’on lui prête quelquefois. Il ne nie pas le rôle du langage dans le développement des facultés mentales, et, par conséquent, il n’apporte pas une réfutation de l’£ssai sur l’origine des connaissances humaines. Il envisage seulement les opérations de l'esprit qui précèdent l’acquisition des langues, et il se borne à les analyser. Il finit par montrer que la pensée peut apparaître par la simple combinaison des données sensibles les unes avec les autres, et que dès lors l'influence du langage n'est pas seule décisive. Mais ces conclusions ne prouvent pas que la vie sociale n’ait à jouer aucun rôle. Vraisemblablement, elle aura pour fonction d’achever ce qui n’est encore qu'à l'état d’ébauche ; elle assurera l'épanouissement complet des facultés de l'intelligence et décuplera les connaissances humaines. Son importance ne sera donc pas niable. Il
1 Jbid., Ch. VII, $ 2-3, p. 398-399.
reste vrai pourtant que, sans elle, l’entendement et la volonté se sont déjà formés ; ils sont nés directement de la sensation. Condillac exprime clairement cette idée, lorsqu'après avoir rapporté le cas de cet enfant trouvé dans les forêts de Lithuanie, il conclut : « il paraissait sans raison, non qu'absolument il n’en eut point, mais parce qu'il en avait moins que nous » !. C’est dire que les facultés de l’esprit sont antérieures au langage et à la vie sociale, et que les sensations suffisent à en expliquer la genèse; mais c’est avouer aussi que la vie sociale et le langage dégourdissent ces facultés, les éveillent de l’assoupissement où elles risquaient de s’enfoncer, et les avivent. À cet égard, les analyses du Traité, loin de contredire celles de lÆssai, les complètent : elles en développent seulement les cinq premiers chapitres, de façon à préciser les connaissances qui précèdent l’invention des signes. Il s’agit toujours de montrer comment s’acquièrent les idées que possède l’homme; mais, en étudiant ces idées avant l’emploi des signes, on fait mieux voir qu’elles ont toutes leur source première dans la sensation ; on est en droit de dire que, si complexes qu’elles puissent paraître, les connaissances humaines se trouvent effectivement réduites à l’impression sensible, conçue comme une manière d'être du sujet sentant : c’est de là que tout dérive, même la connaissance du monde.
Ainsi se révèle l'originalité du Traité des sensations. On y trouve, d’abord, le souci d’éviter des doctrines jugées contraires au sens commun. Condillac avait compris, grâce aux remarques de Diderot, que les principes de l’Æssai sur l’origine des connaissances humaines
2 1bid., S 3; p.300.
étaient gros de conséquences : ils conduisaient à définir les données sensibles, sur lesquelles repose l’entendement, comme de simples modifications de la pensée ; ils impliquaient, par suite, une attitude idéaliste, semblable à celle de Berkeley; du moins, ils rendaient malaisée toute affirmation réaliste, et paraissaient ruiner de façon définitive la croyance en un monde extérieur. S'il voulait échapper à de telles conséquences, Condillac se devait d'envisager un problème, sur lequel jusqu’à présent il ne s'était guère arrêté; il se devait en tout cas d'examiner comment peut s’établir, à partir des principes adoptés par lui, l’existence d’une réalité matérielle. C’est à quoi répond, en partie, le Traité des sensations : le nouvel ouvrage traduit l'effort accompli par l’auteur de l’Æssari, pour échapper à l’idéalisme et justifier les croyances instinctives de l’humanité ; une lacune avait subsisté dans le premier livre de Condillac : le second ouvrage y remédie. Mais ce n’est là qu’un des aspects du Traité. Car, en même temps qu’il veut réfuter l’idéalisme, Condillac entend rester fidèle à sa pensée constante. En écrivant l’Æ£ssai sur l’origine des connaissances humaines, il avait eu le dessein d’expliquer toutes les facultés de l’esprit par les seules données de l’expérience sensible. Plus exactement, son but avait été de découvrir la source des connaissances humaines dans les idées les plus simples que les sens transmettent, et tout avait été subordonné à ce projet. Or, nul motif ne le pousse à changer d’attitude. Il se propose encore de mettre en lumière le germe, à partir duquel se développe la vie psychologique; et il cherche ce germe dans la sensation, définie par ses caractères purement subjectifs. L'idéal qui avait été celui de l’£ssai demeure inaltéré. Telles sont, en somme, les deux séries de préoccupations convergentes, qu’on aperçoit chez Condillac : l’une ancienne, celle de rattacher l’ensemble des connais-
sances humaines à la sensation ; l’autre nouvelle, celle LE ROY II-12
d’écarter définitivement toute perspective idéaliste. C’est de leur rapprochement qu’est né le Traité des sensations : pour éviter l'idéalisme, il fallait démontrer l'existence du monde extérieur, et pour rattacher toutes les connaissances humaines à la sensation, il fallait suivre jusque dans le détail les progrès de l’entendement à partir de l'impression initiale ; aussi la tâche principale de Condillac devait consister à réduire la connaissance du monde extérieur à la sensation elle-même, conçue comme une pure manière d’être : ce faisant, il répondait à la fois aux deux questions soulevées, restait fidèle à son ancienne attitude et résolvait les difficultés présentes. Son livre est un essai pour tirer de l’impression sensible, telle qu’elle est intérieurement sentie, la découverte du monde.
De là découle toute l’économie du Traité. Une idée fondamentale l’inspire : démontrer l'existence du monde extérieur, en faisant voir que les données des sens l’enseignent d'une manière irréfutable. L'établissement de cette thèse exigeait, à vrai dire, que les arguments traditionnels des philosophes fussent écartés. Pour établir la réalité d'objets indépendants de la pensée, ceux-ci n'avaient généralement invoqué que linstinct, très vif peut-être, mais obscur, qui fait juger hors de l’esprit la cause des sensations. Or, on ne pouvait devant la menace de l'idéalisme, se contenter d’un témoignage aussi vague. Une étude nouvelle du problème s’imposait, qui permit d'obtenir une certitude absolue et non une simple assurance morale. Condillac le comprit, et c’est pourquoi ses efforts ne tendent qu’à montrer de quelle donnée sensible dérive l'affirmation d'une réalité extérieure. Il lui faut découvrir, parmi les impressions qui arrivent à la conscience, celle qui apporte inéluctablement la notion d'objet. Il lui faut expliquer ensuite comment tous les sens, profitant de cette découverte, apprennent à rapporter leurs impressions aux corps et
permettent ainsi de mieux connaître les choses. Tout le mécanisme de la vie mentale, et notamment de la perception, se trouve décrit. Condillac y aperçoit une complexité qu’on n'avait guère analysée ; il découvre tout ce que les moindres fonctions de lesprit supposent d’opérations entremêlées et d'interprétations constructrices. La vie psychique apparaît comme un tissu dont nul fil ne saurait être détaché. C’est là seulement ce qui explique la croyance instinctive, d’après laquelle il existe un monde dont les sensations fournissent autant d'images. Aussi comprend-on que Condillac ait tout subordonné à l'étude de cette question, et qu'avant tout il ait analysé le mécanisme par lequel celui des sens qui a découvert le monde instruit les autres sens. La première partie du livre ne fait que décrire l'état initial de la pensée, repliée sur elle-même, dans l'ignorance de ce qui doit la bouleverser. La dernière partie précise le développement, qui suit la révélation centrale, et les progrès accomplis dans le domaine des connaissances. L'essentiel reste constitué par les pages, qui retracent l’éclosion du jugement d’extériorité et rappellent la prodigieuse floraison qui partout s’épanouit aussitôt : l’effort de Condillac est là tout entier.
Malheureusement, il laisse ici encore deux impressions contraires. Par certaines de ses analyses, Condillac semble avoir entrevu l’obscur travail de la pensée dans toute œuvre de connaissance. Ayant compris que la sensation, telle qu’elle est finalement appréhendée par la conscience, n’est pas une impression simple, comparable à l'empreinte d’un cachet sur la cire, il a dépassé l’'empirisme vulgaire. Son mérite fut de sentir les implications multiples de la plus humble perception, et de pressentir par là ce que cache d’activité secrète toute connaissance humaine. Il a fait preuve, en cela, d’un sens très sûr de la vie psychologique. Mais, par ailleurs, le souci de certaines thèses métaphysiques la détourné
des analyses, vers lesquelles il se trouvait involontairement conduit. Il n’a cherché dans la psychologie qu'une justification de sa philosophie générale, et l’essentiel est resté, pour lui, de réduire à un seul principe tout ce qui concerne l’entendement. Ramener de proche en proche toutes les facultés de l’esprit aux simples données des sens, et plus précisément aux impressions subjectives de la conscience ; montrer que le développement de l’esprit est fait d’une suite de transformations de ces données : telle fut, en définitive, sa préoccupation dominante. Il espéra donner à son œuvre une allure scientifique ; mais, en fait, le rêve logique, qui l’obséda, ne réussit qu'à étouffer le sens psychologique, qu’il possédait.