PLIS DE D
Dans la sensation, nous percevons les impressions que les choses extérieures font sur nous, et nous prenons connaissance de leurs différentes qualités. Par la réflexion, nous percevons les opérations que notre âme accomplit sur les idées qu’elle a reçues. « Les observations que nous faisons sur les objets extérieurs et sensibles, ou sur les opérations intérieures de notre âme, que nous apercevons et sur lesquelles nous réfléchissons nousmêmes, fournissent à notre esprit les matériaux de toutes ses pensées. Ce sont là les deux sources d’où découlent toutes les idées que nous avons, ou que nous pouvons avoir naturellement » !. Et Locke avait conclu que l’âme est une table rase, où rien n’apparaît en dehors de ce que l'expérience y dépose. En se ralliant à la même doctrine, Condillac se contente ainsi de recopier le début du deuxième livre de l’£ssai philosophique concernant l’entendement humain ; il répète mot pour mot les mêmes affirmations.
Il éprouve toutefois le désir de préciser, plus que ne l'avait fait Locke, le principe même de l’empirisme. Dès” le premier chapitre, il a donc soin de souligner le sens exact qu’il entend donner à sa doctrine. Il déclare, sans ambages, qu’il ne s’agit pour lui que de décrire « l’état où nous sommes depuis le péché » ?. C’est un fait qu’à lheure actuelle il existe entre l'âme et le corps une union étroite, qui met l’âme sous la dépendance du corps. Dans le fond, il convient assurément de définir deux substances distinctes, entre lesquelles nul rapprochement ne saurait être conçu : reprenant à cet égard certains thèmes cartésiens, déjà développés par Malebranche, Condillac ne voit dans la matière qu’une multiplicité pure, par opposition à lindivisible unité qui
1 Locke, Essai philosophique concernant l’entendement humain, 6 One Ge One
2 Essai sur l'origine des connaissances humaines, Part. [°, SCC CR LES ES ID 24:
caractérise la pensée; il s’insurge ainsi contre toute confusion entre deux ordres de réalités qui s’excluent. Mais, d’après lui, cette différence essentielle n'empêche pas que l’âme soit unie au corps; elle prouve seulement que le corps ne peut être que cause occasionnelle de ce qu'il paraît produire dans l’âme. Rien n’interdit d’imaginer que dans l’absolu, c’est-à-dire dans l’état d’innocence ou après la mort, l’âme puisse acquérir par ellemême, et sans le secours des sens, toutes sortes d'idées, Il suffit de savoir, pour l'instant, que, depuis la chute, ce mode de connaissance est exclu : désormais l’âme est liée au corps; « elle est devenue aussi dépendante des sens, que s'ils étaient la cause physique de ce qu’ils ne font qu’occasionner; et il n’y a plus pour elle de connaissances que celles qu'ils lui transmettent » ‘. De là, du moins, l’état où nous la trouvons, et qu’il fallait d’abord définir. « Quand je dirai que nous n’avons point d'idées qui ne nous viennent des sens, conclut Condillac, il faut bien se souvenir que je ne parle que de l’état où nous sommes depuis le péché » ?. La thèse de Locke n’est vraie que sous cette réserve.
La précision n’est pas négligeable. On a parfois tendance à ne voir dans ces remarques préliminaires qu’une simple « profession de foi spiritualiste et chrétienne » *. Et, de fait, Condillac était sincèrement croyant. Peutêtre a-t-1l voulu montrer que les principes du sensualisme, auquel il se ralliait, ne préjugeaient en rien des questions religieuses? De même que Descartes avait mis à part les vérités de la foi, peut-être a-t-il eu le désir de conserver, à l’égard des mêmes problèmes, une attitude très prudente et très réservée ? Il pouvait craindre que sa philosophie fût comprise, comme bien souvent l’avait
PTE re 2STDid, por % Delbos, La philosophie française, Paris, 1919, p. 254.
été celle de Locke, dans un sens matérialiste. Aussi le plus sage devait être, à son avis, de prévenir les fausses interprétations, en coupant court, par une déclaration fort nette, à toute accusation d’athéisme. Pourtant une simple mesure de précaution n’expliquerait guère l’insistance avec laquelle ces précisions sont données. Il semble plutôt qu’en soulignant la portée de sa thèse, Condillac ait voulu garder à l’empirisme, issu de Locke, son sens plein. S'il répète qu’il ne parle pas des connaissances auxquelles l’âme peut s’élever par elle-même, mais seulement de celles qu’en fait elle acquiert par le moyen des sens, c’est qu’il a le souci de donner à son œuvre un caractère scientifique ; il veut faire comprendre, qu’en procédant comme il le fait, il se conforme à l'idéal défini par la science newtonienne. Il se refuse à toute hypothèse sur la nature profonde des choses, et il prétend rester dans les bornes étroites de l'expérience. C’est pourquoi nous l’entendons dire qu’il ne cherche pas à pénétrer l’essence même de l’âme, ni le mode de connaissance auquel elle peut s’élever dans l’absolu ; il ne décrit que ce qu’il voit, et, puisqu'il voit qu’en fait la sensation est à la base de toute connaissance, il admet, sans discussion, que pratiquement nous ne connaissons rien qui ne nous vienne des sens. À cet égard, c’est l'influence de Newton qui l’amène à préciser la doctrine de Locke : et, de ce fait, l’empirisme de l'Æssai philosophique concernant l’entendement humain lui paraît inattaquable.
Sur un second point, d’ailleurs, la doctrine de Locke lui fournit une indication précieuse. Non content d’avoir dit que toutes nos idées viennent de l’expérience, Condillac ajoute, en effet, que ces idées sont représentatives des choses. Tout ce que nous connaissons des corps ne nous est-il pas donné dans la sensation ? « La plus légère attention doit nous faire connaître que, quand nous apercevons de la lumière, des couleurs, de la solidité,
ho LA PSYCHOLOGIE DE CONDILLAC
ces sensations et autres semblables sont plus que suffisantes pour nous donner toutes les idées qu’on a communément des corps » ‘. Aussi en faut-il conclure que les impressions, ressenties par nous, se rapportent à une réalité, située hors de nous. Aucun doute n’est permis : «il n’y a ni erreur, ni obscurité, ni confusion dans ce qui se passe en nous, non plus que dans le rapport que nous en faisons au dehors » ?. En ce sens, les idées doivent être considérées comme les images des choses, images dont la valeur est peut-être fort inégale, mais qui toutes ont un fondement réel. Certes, Condillac ne s'arrête pas longuement à établir cette affirmation. Plus tard, en écrivant le 7'raité des sensations, il essaiera d'expliquer, jusque dans le détail, par quelle suite d’inférences doit naître l’idée d’un monde extérieur. Mais, dans l’Æssai sur l’origine des connaissances humaines, ce problème est résolu d'un trait de plume. Condillac rappelle seulement les remarques faites par Descartes et Malebranche, touchant les erreurs des sens. Ceux-ci ont montré de quelles illusions nous sommes victimes, lorsque nous nous fions à toutes les impressions sensibles. Mais de leurs analyses on ne saurait tirer argument contre le principe de l’empirisme. Quelles que soient les erreurs où les sens nous puissent faire tomber, leurs données représentent quelque chose de réel : même quand elles sont fausses, elles contiennent une part de vérité ; bref, nul doute que, fidèle ou non, la sensation ne soit une image.
Là encore, c'est exactement ce que Locke avait dit. Dans l’£ssai philosophique concernant l'entendement humain, 1 avait admis, sans la moindre difficulté, que les idées correspondent à des objets réels. Sans doute,
l Essai sur l’origine des connaissances humaines, Part. Jre SCOTCH ES NO D 20-07:
2 1bid, Sr p.60:
chez lui, une certaine ambiguïté subsistait. Le plus souvent, il avait considéré la sensation comme l'élément simple, dont sont faites toutes les connaissances humaines; mais parfois il lui avait aussi reconnu, comme l'avait fait Descartes, une valeur représentative. Il y avait vu, tantôt un point de départ pour le développement des facultés de l'esprit, et tantôt un intermédiaire entre l’entendement et les choses. Et, entre ces deux aspects, il n’avait pas cherché à choisir. D'ailleurs, nulle discussion ne lui avait semblé nécessaire. L’existence hors de l'esprit de quelque chose qui pût produire les impressions éprouvées par la conscience lui avait paru évidente. Parlant des idées simples, il s’était contenté d’avertir qu’il faut « les distinguer en tant qu’elles sont des perceptions et des idées dans notre esprit, et en tant qu'elles sont, dans les corps, des modifications de matière qui produisent ces perceptions dans l'esprit » ‘. Il en avait donc conclu que, derrière l’ensemble des perceptions, se cachent, en fait, des « qualités », dont chaque sensation ne donne pas nécessairement une image exacte, mais qui seules sont capables de produire dans l'esprit les idées qu’on y voit. C’est également ce que fait Condillac. Aussi, note-t-il, dès le début de son Æssar, que la sensation est représentative des choses.
Pour préciser le sens de cette thèse, il rappelle même la distinction célèbre des qualités premières et des qualités secondes. A ses yeux, aucun doute n’est permis sur l'existence réelle des qualités correspondant aux idées que nous avons de l’étendue et des figures. Nos sensations nous font connaître d’une manière tout à fait claire et distincte ces idées, et, du même coup, elles nous font savoir qu'il faut les rapporter, non pas « à ce qui est en nous le sujet de la pensée, mais à quelque
1 Locke, Essai philosophique concernant l’entendement humain, LYC NTI SET ED. 80:
chose hors de nous » ‘. C’est pourquoi nous sommes en droit de supposer qu’elles sont inhérentes aux corps. Certes, lorsqu'il s’agit d'apprécier, dans un cas particulier, certaines grandeurs ou certaines figures, des erreurs peuvent être commises. Elles viennent alors de ce que nous ajoutons à ce qui est effectivement perçu des Jugements précipités qui nous trompent. Par eux-mêmes, ces jugements sont une source constante d'illusions, car on ne peut jamais affirmer que « telle grandeur et telle figure appartiennent en effet à tel corps » *? : avant Condillac, Malebranche l’a déjà montré. Mais, dans « la perception que nous éprouvons » et dans « le rapport que nous en faisons à quelque chose hors de nous » *, il n’y a ni erreur, ni obscurité, ni confusion, et, partant, nous pouvons nous fier au sentiment d’objectivité que nous avons. Nous devons croire que les qualités ainsi connues sont réellement dans les objets qui nous entourent. Cependant, de ces premières qualités, telles que la figure ou l’étendue, il importe, d’après Condillac, de distinguer toutes celles qui ont un caractère exclusivement sensible, et qui ne sauraient avoir même valeur : ce sont les couleurs, les sons, les odeurs et les saveurs. Qu'il faille admettre dans les choses des qualités suscepbles d’occasionner en nous ces impressions nouvelles, ce n’est pas douteux. La difficulté n'apparaît qu’au moment où l’on soutient que « ces qualités sont semblables à ce que nous éprouvons » “. Condillac ne croit pas, en effet, qu'on puisse imaginer dans les corps quelque principe analogue aux perceptions de couleur ou d’odeur. Et la raison qu’il invoque est fort simple. Pour ce qui est de la figure et de l’étendue, l’idée que nous nous en
1 Essai sur l’origine des connaissances humaines, Part. Ir, SéCU ES NCA ES ETS DR 0;
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