‹ La Psychologie de CondillacChapitre 8 sur 21 · ÉMIDIL ES ME SD O · texte numérisé non relu

ÉMIDIL ES ME SD O

faisons hors de nous, est aussi claire que l’idée subjective que nous en avons : rien ne nous empêche, par conséquent, de la concevoir dans les corps eux-mêmes. Au contraire, les sensations de couleur et d’odeur ne sont claires pour nous, qu’à la condition de n’être pas détachées de notre être : nous ne pouvons les imaginer dans les objets sans tomber dans l'arbitraire. Encore une fois, il doit exister hors de nous quelque cause qui occasionne les impressions que nous éprouvons ; mais la nature de cette cause reste inconnue. Séparons donc nos idées en deux classes, dit Condillac : pour les unes, nous pouvons supposer dans les corps une propriété qui leur ressemble ; pour les autres, nous ne pouvons affirmer l’existence d’une pareille ressemblance ; mais c’est toujours à un objet extérieur que toutes ces idées doivent être néanmoins rattachées.

Ces explications, Locke les avait déjà données. Il en avait d’ailleurs trouvé l’ébauche dans la philosophie cartésienne. Descartes n’avait-il pas considéré que, parmi toutes les qualités des corps, l'étendue seule possède une existence indépendante de la pensée, tandis que les couleurs, les sons, les odeurs et les saveurs n’ont par elles-mêmes aucune réalité? Il avait suffi d’insister sur cette opposition pour en voir sortir une distinction fondamentale : et c’est ce que Locke avait fait. « Il est d’une absolue nécessité pour notre dessein, avait-il dit, de distinguer les qualités réelles et originales des corps, qui sont toujours dans les corps et n’en peuvent être séparées, savoir la solidité, l’étendue, la figure, le nombre, et le mouvement, ou le repos, qualités que nous apercevons toujours dans les corps lorsque pris à part ils sont assez gros pour pouvoir être discernés ; il est, dis-je, absolument nécessaire de distinguer ces sortes de qualités d'avec celles que je nomme secondes qualités, qu’on regarde faussement comme inhérentes aux corps, et qui ne sont que des effets de différentes combinaisons de

ces premières qualités, lorsqu'elles agissent sans qu’on les discerne distinctement » ‘. Entre ces deux espèces de qualités, il est une différence capitale, puisque les unes se trouvent réellement dans les choses, alors que les autres n’appartiennent qu’à la pensée. Mais toutes se ressemblent, en ce qu’il y a toujours dans les corps un fondement réel aux perceptions ressenties : les qualités secondes elles-mêmes proviennent d’une cause extérieure; assurément cette cause n’est pas conforme à l’idée que nous en avons; elle existe néanmoins, dans les corps, à titre de puissance capable de produire les impressions que nous éprouvons. Quelles qu’elles soient, les idées qui occupent la conscience ont une valeur représentative. En reprenant pour son compte la distinction des qualités premières et des qualités secondes, Condillac n’ajoute rien aux analyses de, Locke : pour lui, comme pour son maître, toute sensation est l’image, quelquefois ressemblante, mais plus souvent inadéquate, d’une réalité extérieure.

Au total, deux principes extrêmement simples lui servent de point de départ : l’un, suivant lequel toutes les connaissances humaines dérivent de l’expérience sensible ; l’autre, d’après lequel cette expérience est ellemême représentative des choses. L'un comme l'autre, ces deux principes sont empruntés à Locke, dont ils résument les thèses essentielles. S'appuyant dès lors sur ces affirmations, Condillac va s’efforcer d’expliquer par elles l’entendement tout entier. Mais, là aussi, la tâche est aisée, car 1l lui suffit encore de suivre les analyses, où Locke expose le développement des principales opérations de la pensée. Aussitôt après avoir souligné lorigine sensible des idées, Locke s'était attaché à faire voir de quelle manière les facultés les plus simples de l’es-

! Locke, Essai philosophique concernant l’entendement humain, DIVORCE NII 2 RD RO

prit en doivent naître. La perception apparaissait d’abord, dès le moment où l'esprit, qui demeure purement passif, ne pouvait éviter d’apercevoir les impressions dont il était frappé. Puis, c’était la mémoire, dont le rôle consistait à réveiller les idées acquises par sensation ou réflexion, afin de les pouvoir utiliser à nouveau selon les besoins de la vie. De là se formaient entre les idées toutes sortes de distinctions, de comparaisons et de rapprochements, qui finissaient par étendre les opéraüons de la pensée et dont découlaient en définitive toutes les facultés de l’entendement. Certes, bien des précisions manquaient encore, et notamment quelqu’incertitude subsistait sur la nature des facultés en question et sur leur mode de développement. Mais, si brèves que fussent ces indications, elles étaient précieuses. Condillac les reprend donc, et, pour l’essentiel, il suit l’esquisse que Locke avait tracée : le souci de rigueur est assurément plus vif chez lui; mais la ligne générale du développement n’est pas modifiée.

Effectivement, la perception n’est pour lui que « l’impression occasionnée dans l’âme par l’action des sens » *. Il suffit, comme lavait déjà dit Locke, qu’un objet agisse sur l’organe approprié, pour qu’en prenant connaissance de la modification produite, l’esprit perçoive ce qui le frappe : la sensation devient alors perception. Toutefois les caractères de cette perception peuvent varier à l'infini. Il arrive, par exemple, que celle-ci s’efface aussitôt après sa venue. Elle pâlit alors, au point de paraître s’évanouir ; elle semble échapper à l'esprit : et cependant, malgré son affaiblissement, elle tient toujours à la pensée consciente. Pour montrer qu’elle en fait encore partie, Condillac s'engage en de longues discussions, où il soutient, contre la théorie leibnizienne

1 Essai sur l’origine des connaissances humaines, Part. [°, BeCH II ACh MI E SES D.108

des perceptions obscures, l'identité de la perception et de la conscience. Il essaie de faire voir, en s’appuyant sur les faits, que partout ces facultés s’accompagnent : sans doute, la conscience n’est parfois qu’une lueur fort brève ; mais sans elle point de perception, car l’existence d’une perception sans conscience supposerait qu’on pût percevoir sans apercevoir. Aux yeux de Condillac, il existe seulement des cas où nous oublions ce que nous avons senti, aussitôt après l'avoir perçu : nous nous imaginons alors n’avoir pas eu connaissance de la perception subie ; mais, puisque nous restons capables, comme dans la lecture, d’utiliser ce que nous croyons n’avoir jamais connu, nous n’en avons perdu en fait que le souvenir. Tout porte à croire qu'il y a une simple différence de degré entre avoir conscience et percevoir : normalement, l'impression sensible avertit l’âme de sa présence, et c’est la conscience ; mais, dans la perception pure, il ne subsiste qu’une impression immédiate. Au plus bas degré se trouve une conscience réduite à un instant. Inversement, d’ailleurs, il arrive que la perception prenne une importance telle, que l’esprit tout entier en est occupé. En ce cas, la conscience que nous prenons d’une sensation particulière devient si vive, que toute autre sensation se trouve exclue de la pensée : c’est ce qu’on appelle être attentif. Il ne faut voir en cet état qu'une intensité plus grande du précédent : l’attention ne constitue pas une opération nouvelle ; elle se rattache directement à la conscience, et elle en exprime le plus haut degré. La perception privilégiée est désormais la seule, dont on paraisse avoir conscience. De la perception la plus simple jusqu’à l'attention, toute une série d’intermédiaires peuvent être ainsi conçus ; mais ceux-ci ne font que traduire une même chose : l’impression plus ou moins forte que les objets font sur l'esprit.

De cette perception quelque chose subsiste toujours, même après la première impression : et de là vient la

réminiscence. Toute perception finit, en effet, par se lier « avec le sentiment de notre être et avec tout ce qui peut y avoir quelque rapport » . Il suffira donc que la perception se renouvelle, pour que nous ayons conscience d’éprouver une impression que nous avons déjà ressentie : en ce cas, dit Condillac, « non seulement la conscience nous donne connaissance de nos perceptions, mais encore, si elles se répètent, elle nous avertit souvent que nous les avons déjà eues, et nous les fait connaître comme étant à nous, ou comme affectant, malgré leur variété et leur succession, un être qui est constamment le même nous » *. Cette réminiscence peut cependant s’accomplir de façon très inégale : le sentiment de notre être, qui met en nous une certaine continuité, permet à plusieurs perceptions de s’associer ; mais Pévocation, qui les rappelle, est susceptible de revêtir des formes assez différentes. Il est ainsi des cas, où les perceptions anciennes ne peuvent être entièrement réveillées. « Tous nos efforts se bornent à en rappeler le nom, quelques-unes des circonstances qui les ont accompagnées, et une idée abstraite de perception. Qu’on songe, par exemple, à une fleur dont l’odeur est peu familière ; on s’en rappellera le nom, on se souviendra des circonstances où on l’a vue, on s’en représentera le parfum sous l’idée générale d’une perception qui affecte l’odorat ; mais on ne réveillera pas la perception même » *. Alors, il y a simplement mémoire. Dans d’autres circonstances, l’impression primitive reprend, au contraire, toute sa fraicheur. On parvient à retrouver, avec la plus grande netteté, la perception qu’on avait eue, et l’image s’en retrace comme à la vue de l’objet lui-même. « Quelquefois, par exemple, c’est assez d’entendre le nom d’une chose, pour se la repré-

Ibid RES ro po 2"1DId,2p-. 51-02.

Se TDId I CHETIPE TS ED 100:

senter comme si on l'avait sous les yeux » ‘. On parle, en ce cas, d'imagination. Entre l'imagination et la mémoire il y a d’ailleurs ceci de commun que l’une et l’autre rappellent des idées qui ont été acquises depuis longtemps. Encore une fois, cette évocation peut comporter des modalités différentes et s’accomplir avec plus ou moins de profondeur : toujours est-il qu’elle reste un simple prolongement de la perception.

Perception, conscience, attention, réminiscence, mémoire, imagination, toutes ces facultés ne sont, aux yeux de Condillac, que des transformations successives de la sensation. De proche en proche, tous les termes de la série se ramènent les uns aux autres. Certes, en ces analyses, l’£ssai sur l’origine des connaissances humaines révèle une certaine originalité. On y trouve une finesse d’observation et un souci des nuances, qu’on ne rencontrait pas, du moins au même degré, dans l’œuvre de Locke. Ainsi Condillac s’efforce de distinguer la mémoire et l'imagination ; pour étudier le sentiment de conscience, il cherche des exemples variés et concrets. Chez lui, le goût du détail et de la précision se rencontre à chaque page. Mais, en même temps, un effort extraordinaire est fait pour obtenir une systématisation complète. Locke s’était borné à noter les caractères les plus apparents des différentes opérations de l'esprit, sans s'interroger longuement sur leurs rapports. Au contraire, Condillac essaie de mettre en lumière le lien qui rattache chaque faculté nouvelle à la précédente ; il veut faire voir par quelles transitions on passe de l’une à l’autre. Il donne donc à son œuvre une rigueur que n'avait pas l’£ssai philosophique concernant l’entendement humain. Et, pourtant, le dessein général qu’il poursuit est exactement celui de Locke. Malgré quelques divergences de forme, il reprend, en ce qu’elles ont

LIbid, $“x7: p. 6p:

d’essentiel, toutes les thèses du philosophe anglais. Son rôle est celui d’un disciple qui, refaisant l’œuvre du maître, suit un plan tracé d'avance et reproduit, en y apportant quelques précisions d'importance secondaire, des développements déjà donnés. Dans la suite, sa personnalité véritable apparaîtra ; mais, aux premières

pages du livre, elle est encore voilée.

Cependant, Condillac ne peut suivre jusqu’au bout la voie où Locke s’est engagé. Certes, il affirme que toute connaissance vient de l'expérience sensible ; il pense que la sensation est représentative des choses ; il rattache enfin aux données des sens les opérations élémentaires de l’esprit. Mais, pour accepter ensuite les explications que Locke a proposées touchant les idées les plus complexes de l’entendement, il devrait renoncer aux exigences que l'idéal newtonien impose, et il s’y refuse. Il trouve qu’à cet égard l’œuvre de Locke est vague, incomplète et décevante, parce qu’elle fait appel à des principes nouveaux. Plutôt que de s’en inspirer, il préfère donc s’attaquer, seul, au problème irritant, qu’à ses yeux nul n’a su résoudre.

En vérité, Locke ne s'était guère soucié de certaines incohérences. Ses principes paraissaient fort nets : point d'idées innées; tout dérive de l’expérience : ils semblaient, en somme, définir l’empirisme le plus pur. Mais cette rigueur et cette simplicité n'étaient qu’apparentes : car, sous des noms différents, Locke avait réintroduit, en fait, ce qu’il avait d’abord solennellement condamné. L'étude de la perception l’avait déjà conduit à assouplir sa thèse initiale. Il s'était, en effet, refusé à ne voir dans la sensation qu’un état passif, où l’âme est comparable à la cire qui reçoit l'empreinte d’un cachet. Malgré les

difficultés qui en devaient résulter pour l’empirisme, il LE ROY 1-4

5o LA PSYCHOLOGIE DE CONDILLAC

avait reconnu dans toute perception l'existence d’une secrète activité de l’esprit, par laquelle des jugements, souvent inconscients, viennent se mêler aux impressions subies. Si nous plaçons devant nos yeux un corps rond, avait-il dit, l’image qui doit s’imprimer dans notre esprit est celle d’un cercle plat; mais, comme nous avons eu l’occasion d'observer assez souvent quelle figure se dessine en nous lorsque nous sommes en face d’un tel corps, « nous mettons aussitôt, à la place de ce qui nous paraît, la cause même de limage que nous voyons » ‘. Nous finissons par joindre à la vision un jugement que nous confondons avec elle : certes, nous croyons tous que nous voyons la rondeur du corps en question ; mais, en réalité, nous ne faisons qu’une inférence, « en vertu d’un jugement que la coutume nous a rendu habituel » *. C'est ce que montre admirablement l’analyse du problème posé par Molyneux. Celui-ci avait supposé un aveugle de naissance, sachant distinguer par le toucher un cube d’une sphère, et 1l avait imaginé une opération chirurgicale, susceptible de rendre brusquement la vue à cet aveugle : la question avait été de savoir si la vue permettrait de distinguer désormais, sans l’aide du toucher, le cube et la sphère. Molyneux ne l'avait pas cru, et Locke lui avait donné raison : « bien que cet aveugle ait appris par expérience de quelle manière le globe et le cube affectent son attouchement, il ne sait pourtant pas encore, que ce qui affecte son attouchement de telle ou telle manière, doive frapper ses yeux de telle ou telle manière, ni que l'angle avancé d'un cube qui presse sa main d’une manière inégale, doive paraître à ses yeux tel qu’il paraît dans le cube » *; ce qui lui manque, c’est de pouvoir éclairer

1 Locke, Essai philosophique concernant l’entendement humain, Liv. Tech AIRES D-100!

2MDid,Np: 00:

3 Ibid., p. 99-100.

ESSAI SUR L'ORIGINE DES CONNAISSANCES 5x

les images que la vue lui donne, par les enseignements que le toucher seul est capable de lui fournir : il n’a pas encore l’habitude de juger des perceptions d’un sens par celles d’un autre sens. Locke avait entendu signifier par là que la perception n’est pas simple, et qu’à toute sensation l’entendement ajoute une impression ou un souvenir, qui s’incorpore à la donnée brute primitivement recueillie. En énonçant pareille affirmation, il avait été animé très évidemment du souci de décrire avec exactitude le mécanisme des opérations psychologiques. Il avait cependant méconnu l'esprit de sa doctrine. Pour expliquer l’obscur travail de la pensée qui interprète la sensation, il avait admis l’existence d’une activité propre à l’entendement ; il avait invoqué une puissance, qui ne pouvait se ramener tout entière aux données de l’expérience sensible ; il avait fait appel à un principe mystérieux et nouveau.

La même inconséquence éclatait d’ailleurs, mais plus grave encore, dans l'explication des idées complexes. Locke avait noté que l'esprit commence par recevoir des idées simples de la sensation et de la réflexion. Mais, d’après lui, ces idées devaient être considérées comme des matériaux, que l’entendement a pour fonction de mettre en œuvre : en s’appuyant sur ces idées, l'esprit en forme d’autres, qui paraissent plus riches ; il en élabore qui sont composées, et dont il assure par sa seule force toute la cohésion. Les notions abstraites, sur lesquelles discutent les philosophes, ne sont, elles-mêmes, que des synthèses d’idées simples. En maints passages Locke était revenu sur ce point. Dès le début du deuxième livre, il s'était exprimé avec toute la clarté désirable : « lorsque l’entendement a une fois reçu ces idées simples, il a la puissance de les répéter, de les comparer, de les unir ensemble, avec une variété presque infinie, et de former par ce moyen de nouvelles idées

complexes, selon qu’il le trouve à propos » ‘. Abordant plus tard l’analyse des idées complexes, il n'avait pas craint de se répéter : « quoique lPesprit soit purement passif dans la réception de toutes ses idées simples, il produit néanmoins de lui-même plusieurs actes par lesquels il forme d’autres idées, fondées sur les idées simples qu’il a reçues » ?; « lorsqu'il a une fois acquis ces idées simples, il n’est pas réduit à une simple contemplation des objets extérieurs qui se présentent à lui, il peut encore, par sa propre puissance, joindre ensemble les idées qu’il a acquises, et en faire des idées complexes, toutes nouvelles, qu’il n’avait jamais reçues ainsi unies » *. Locke avait reconnu par là l’existence d’une activité spirituelle indépendante des données sensibles. On pouvait donc l’accuser d’inconséquence, puisque, après avoir dit que tout en l’homme a sa source dans lexpérience, il avait fait appel à une puissance mystérieuse et inexpliquée. Bref, le projet qui avait donné naissance à l’Æssai philosophique concernant l’entendement humain pouvait sembler original et fort; mais l’exécution ne répondait pas aux promesses. Par manque de fermeté peut-être, mais plutôt à cause d’un sens aigu du concret, qui lui avait fait oublier la logique du système, pour décrire plus fidèlement le réel, Locke avait développé des explications vagues et peu satisfaisantes ; malgré un désir sincère de ramener l’entendement tout entier aux seules données des sens, il n’avait pu définir clairement l’origine des facultés les plus hautes de l’esprit : l’œuvre qu’il avait laissée révélait à tout observateur impartial un certain flottement de la pensée.

Condillac en devait être frappé. Chez lui, le besoin de

SN JE, die GE 22104. LIN CR EAILeS 2 D 117.

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rigueur était trop vif, pour qu'il pût se satisfaire des descriptions où Locke s’était complu : aussi en dénonce-t-il, avec une impitoyable lucidité, toutes les obscurités et toutes les incertitudes. L'idée de Locke, suivant laquelle nous mêlons à nos perceptions « certains jugements dont nous n’avons nulle conscience » !, lui paraît une erreur, et il consacre à la réfutation qu’il en donne un chapitre entier de l’£ssai sur l’origine des connaissances humaines. I] ne conçoit pas que l’esprit puisse se représenter la sensation d’une manière autre qu’elle n’est en elle-même ; il ne voit pas pourquoi quelque chose s’y ajouterait à notre insu : Pexpérience lui montre que les sens nous font saisir immédiatement les choses comme nous les sentons, et, par suite, les jugements, auxquels Locke a eu recours, lui semblent n'avoir jamais existé. Il a, du reste, ses raisons, pour être sceptique. Habituellement, n’est-il pas impossible de nous faire prendre conscience de pareils jugements ? Ne faut-il pas avouer par conséquent que rien ne nous autorise à croire que nous les formions effectivement ? Si nous les formulions, d’ailleurs, les confondrions-nous avec la sensation ? Ne distinguerions-nous pas sans peine entre ce qui est objet de perception et ce qui cst jugement personnel? N’y aurait-il pas toujours une différence radicale entre ce qui viendrait de nous et ce qui viendrait des choses? Au reste, pour expliquer que l’homme sache comment les images des choses sont altérées par la connaissance qui en est prise, ne devrait-on pas supposer en l’entendement des notions que fort peu d’esprits sont capables d'acquérir ? Autant dire que tous les sens donnent directement et par eux-mêmes tout ce qu’ils apportent. Au moment de la perception, l'esprit n’accomplit aucun travail particulier,

1 Essai sur l'origine des connaissances humaines, Part. I"

sect. VI, $ 1°, p. 232.

pour joindre à ce qui lui paraît des enseignements tirés d’ailleurs ; chaque donnée sensible se suffit. Le problème posé par Molyneux peut donc se résoudre assez simplement. Locke a eu tort de penser, qu'après avoir recouvré la vue, l’aveugle ne distinguerait pas un cube d’une sphère sans l’aide du toucher. En fait, rien ne se mêle à la vue, et l'aveugle doit, par conséquent, percevoir d’une façon normale les objets placés devant lui. Sans doute, en ouvrant les yeux, il ne jouit pas aussitôt du spectacle que produit le jeu des lumières et des ombres : seule la réflexion peut le lui découvrir. Mais, pour notre part, lorsque nous regardons un tableau complexe, ne devons-nous pas, nous aussi, fournir un certain effort ? Ne sommes-nous pas obligés d’en considérer toutes les parties les unes après les autres? Est-il étonnant, après cela, que l’aveugle, dont les yeux viennent de s’ouvrir, ait besoin d’un instant d’attention, pour distinguer les images qu’il perçoit? Il Jui faut du temps; mais, s’il analyse soigneusement ce qu’il voit, il discernera vite la sphère et le cube : il les distinguera, « puisqu'il y reconnaîtra les mêmes idées qu’il s’en était faites par le toucher » 1. À vrai dire, Condillac doit avouer que sa thèse est contraire aux enseignements que certaines expériences paraissent apporter. Il rappelle notamment lopération faite en 1728 par le chirurgien anglais Cheselden sur un aveugle de naissance : un compte rendu en avait été publié dans les Phrilosophical Transactions, et Voltaire l’avait ensuite relaté dans ses Éléments de la philosophie de Newton; le cas était donc connu. Cétait celui d’un jeune homme, à qui Cheselden avait levé les cataractes. Quand l’opération eut été faite et qu’elle eut réussi, ce Jeune homme vit la lumière pour la première fois ; mais son attitude et ses réponses parurent confirmer l’opinion de Molyneux et de Locke. « Tout ce qu’il

1 Jbid., $ 14, p. 249.

voyait lui semblait d’abord être sur ses yeux, et les toucher comme les objets du tact touchent la peau. Il ne pouvait distinguer ce qu’il avait jugé rond à l’aide de ses mains, d'avec ce qu'il avait jugé angulaire, ni discerner avec ses yeux si Ce que ses mains avaient senti être en haut ou en bas, était en effet en haut ou en bas » ‘. En dépit de ces difficultés, Condillac ne renonce pas cependant à son explication. Il reconnaît que le malade opéré par Cheselden éprouve quelques difficultés à percevoir les objets par la vue sans le secours du toucher. Mais, d’après lui, de pareils tâtonnements ne doivent pas s’expliquer par l’absence de perceptions acquises ; ils tiennent à un manque d’exercice des muscles de l'œil. L’effort d'adaptation, qui est nécessaire pour voir distinctement les choses, ne peut être accompli rapidement, et tout un travail de rééducation s’impose : de là les hésitations observées. Condillac maintient, en définitive, que Locke a commis une erreur, en faisant intervenir, sans raison, des jugements inconscients. Berkeley n’a fait ensuite qu'aggraver cette erreur : en soutenant que même pour le clairvoyant la vue ne donne pas les notions de grandeur et de distance, mais les suggère seulement par l'intermédiaire des impressions tactiles, il à fait appel, lui aussi, à l’existence de jugements obscurs, dont on n’aurait pas conscience, et il mérite, par suite, le même reproche que Locke. Bref, nulle activité de l'esprit ne se mêle à la sensation.

Dans l’exercice des facultés les plus hautes de l’entendement, il n’en apparaît pas davantage. Certes, Condillac ne pense pas que les idées acquises par sensation et réflexion flottent isolées dans la conscience, sans pouvoir se joindre ; il est, au contraire, un de ceux qui ont

1 Voltaire, Éléments de la philosophie de Newton, Part. I, ch. VIT; éd. Beuchot, t. XXXVIII, p. 118.

insisté avec le plus de force sur la liaison des idées. Il considère que les états de conscience sont susceptibles de se grouper de telle manière qu’ils paraissent ensuite ne plus pouvoir se séparer. Locke avait déjà décrit cette association des idées; mais Condillac revient sur ce sujet. D’après lui, toute association dépend de l'attention que nous avons donnée à nos idées, quand elles se sont présentées ensemble pour la première fois. Or, notre attention est dominée par nos passions, notre tempérament ou nos besoins, et, avant tout, elle fait penser à ce qui s’y rapporte. C’est dire qu’elle lie entre elles les idées, en fonction de l’intérêt que celles-ci présentent pour l’action. « À un besoin est liée l’idée de la chose qui est propre à le soulager ; à cette idée est liée celle du lieu où cette chose se rencontre ; à celle-ci, celle des personnes qu’on y a vues ; à cette dernière, les idées des plaisirs ou des chagrins qu’on en a reçus, et plusieurs autres. On peut mème remarquer qu’à mesure que la chaîne s’étend, elle se soudivise en différents chaînons ; en sorte que, plus on s’éloigne du premier anneau, plus les chaïînons s’y multiplient. Une première idée fondamentale est liée à deux ou trois autres ; chacune de celles-ci à un égal nombre, ou même à un plus grand, et ainsi de suite » ‘. Le lien qui s'établit ainsi entre les idées n'est pas toujours d’une égale force : parfois, il reste lâche, et les souvenirs ne sont pas évoqués suivant un plan rigoureux; parfois aussi, le lien qui les unit devient si étroit et si fort, que rien ne le peut briser. Divers groupements s’ébauchent, en tout cas, plus ou moins stables et plus ou moins solides. « Ainsi de toutes nos connaissances, il ne se formerait qu’une seule et même chaîne, dont les chaînons se réuniraient à certains anneaux, pour se séparer à d’autres » ?. Rien ne naît

l Essai sur l’origine des connaissances humaines, Part. Ir° sect. II, ch. III, $ 29, p. 67-68.

2 Ibid., $ 30, p. 68.

pourtant de ces associations. Aux yeux de Condillac, la pensée y demeure, en effet, absolument passive. Il ne dépend pas d’elle d’unir comme elle l’entend certaines idées : les liaisons qui se forment entre celles-ci sont purement accidentelles, et nulle faculté de synthèse ne les détermine; il faut attendre que d’elles-mêmes elles s’établissent. Si l’on veut se rappeler des idées qu’on s’est rendu familières, il est assurément possible de donner son attention à quelques-unes des idées fondamentales, auxquelles elles sont liées. « Cela se peut toujours, puisque, tant que nous veillons, il n’y a point d’instant où notre tempérament, nos passions et notre état n’occasionnent en nous quelques-unes de ces perceptions que j'appelle fondamentales » ‘. Mais les idées ainsi rappelées se rattachent nécessairement à nos besoins : elles sont dominées par eux, et, par suite, dépendent des circonstances extérieures plus que de nous. De ce fait, l'association des idées ne joue donc qu’un rôle assez restreint. Plus exactement, elle groupe des impressions passées en des combinaisons, qui sont produites au hasard, et qui enrichissent tout au plus la mémoire ou l'imagination. Quant à déterminer l’apparition de facultés nouvelles, elle y est impuissante. Pour effectuer une synthèse originale d’idées simples, il faudrait que l’association des idées fût produite volontairement par l’intelligence seule, alors qu’en fait elle n’est due qu’à un ensemble de conditions extérieures, purement fortuites. L'esprit n’est pas maître d’user à sa guise de ces associations ; il en est plutôt l’esclave : aussi, pour s'élever à la réflexion, l’homme n’y peut trouver aucun secours. Sur ce point encore, Locke s’est lourdement trompé : l’entendement n’a pas la puissance de comparer et d’unir par lui-même, avec une variété presqu’infinie, les idées qu’il a reçues ; tout au plus, certaines d’entre elles s’as-

1P]bid 15001 1p 100:

semblent naturellement ; mais nul effort voulu ne préside à cette association, et, partant, nulle faculté de réflexion n’en peut naître. La position de Condillac est finalement très claire. Il se refuse à croire en l’existence d’une activité mystérieuse de l’esprit. Il estime que la sensation est simple, et la liaison des idées, toute machinale. Supposer en l'esprit quelque puissance obscure, comme l’a fait Locke, revient à nier les principes mêmes de lempirisme et, de ce point de vue, ne doit conduire qu’à des inconséquences.

Cette logique impitoyable soulève pourtant un grave problème. Pour Locke, toute difficulté avait disparu, dès le moment où il avait été admis que l’entendement a le pouvoir de combiner entre elles les idées simples de la sensation et de la réflexion. Il avait été facile d’expliquer par cette faculté de synthèse la formation des connaissances abstraites, auxquelles l’homme peut s'élever. Et tel est effectivement le genre de solution, qui avait été développé dans l’Æssai philosophique concernant l’entendement humain. Mais Condillac sait d’avance que toute tentative analogue lui est interdite. Ayant reproché à Locke d’avoir admis, contre ses principes, l’existence d'un pouvoir d'initiative propre à l'esprit, il ne peut rendre compte, du moins de la même manière, de toutes les connaissances humaines. La nécessité d’une explicaüon nouvelle s’impose. Et nul moyen, pour Condillac, d’y échapper. Jusqu'à présent, il s’est contenté de décrire un certain nombre de facultés élémentaires, directement issues de la sensation, et où l’entendement est tout à fait passif. Dans l’exercice de ces facultés, l’homme n’est pas son maître et ne peut préluder, par une méditation consciente et voulue, à quelqu'œuvre d'intelligence. Il reste donc à expliquer encore la naissance de la réflexion volontaire et l’épanouissement des facultés les plus hautes de la pensée. Et là, force est bien de trouver une solution, qui diffère de celles que

ESSAI SUR L'ORIGINE DES CONNAISSANCES 5g

les philosophes ont proposées. Il est impossible, encore une fois, de recourir au procédé de Locke, et de ne voir en lintelligence qu’une combinaison, faite par nous, d'idées simples : ce serait, nous le savons, tomber dans lincertitude et l’incohérence. Il est impossible également d'abandonner la voie suivie jusqu’à maintenant, et de renoncer à faire de l'intelligence un produit de la sensation, pour lui laisser le caractère inexplicable et mystérieux d’un don gratuit : ce serait renier l'idéal, dont la science newtonienne a montré la grandeur. Aussi, le probième est grave. Il faut corriger l’œuvre de Locke, la débarrasser des contradictions qu'elle implique et lui donner une rigueur scientifique qu’elle n’a pas. Mais, comment expliquer les facultés les plus hautes de Pesprit, sans faire intervenir un principe actif?

Par l'invention du langage, répond Condillac. Si l’homme a l’usage de quelques mots, il se rend maître de ses souvenirs, et, par conséquent, il devient capable de réflexion. Supposons, en effet, qu’il imagine des signes très simples, auxquels soient liées certaines idées. Alors, il ne se laisse plus entraîner au hasard des impressions que les choses font sur lui; il domine ses sentiments. Pouvant disposer comme il l’entend des signes du langage, il acquiert sur ses idées un empire immense, car, en agissant sur un signe déterminé, il atteint du même coup la chose signifiée qui lui est unie. Bref, « par le secours des signes qu'il peut rappeler à son gré, il réveille, ou du moins il peut réveiller souvent les idées qui y sont liées » ‘. Les idées de l’entendement sont ainsi susceptibles d’être toutes évoquées. Les signes ne peuvent-ils pas s’appeler les uns les autres à l'infini, et, par suite, les souvenirs les plus reculés ne finissent-ils pas par reparaître dans la conscience, après quelque détour? Rien ne doit venir arrêter cette évoca-

1Jbid., Part. le, sect. Il, ch. IV,:6 46, p. 86:

tion. En tout cas, par elle l’homme devient maître de son attention. Tandis que les animaux sont esclaves des impressions qui les occupent, il peut y échapper; en dirigeant son attention, il introduit dans sa vie mentale un vrai pouvoir de réflexion. Une voie s’ouvre, pour lui, vers de nouveaux progrès.

Mais, à cet égard, tout langage n’a pas même valeur. A maintes reprises Condillac en fait la remarque, et chaque fois il a soin de distinguer trois sortes de signes : « 1° les signes accidentels, ou les objets que quelques circonstances particulières ont liés avec quelques-unes de nos idées, en sorte qu’ils sont propres à les réveiller ; 2° les signes naturels, ou les cris que la nature a établis pour les sentiments de joie, de crainte, de douleur, etc. ; 3° les signes d'institution, ou ceux que nous avons nous-mêmes choisis, et qui n’ont qu'un rapport arbitraire avec nos idées » ‘. Les deux premières espèces de signes ne peuvent être, en fait, d’aucun secours. Les signes accidentels dépendent exclusivement de causes extérieures, étrangères à nous, sur lesquelles par définition nous ne pouvons rien. Nous ne disposerons donc jamais de ces signes, de manière à retrouver par nousmêmes ce à quoi ils furent associés ; nous devrons attendre le hasard. Or, pour les mêmes raisons, les signes naturels seront sans intérêt. Eux aussi dépendent de causes, dont nous ne disposons pas, puisqu'il faut d’abord éprouver le sentiment, dont ils ne sont que la conséquence. C’est dire qu'avec eux nous ne sommes pas encore capables d’éveiller suivant notre caprice tous nos souvenirs. « Nous ne saurions nous rappeler une chose qu’autant qu’elle est liée par quelqu’endroit, à quelques-unes de celles qui sont à notre disposition. Or un homme qui n’a que des signes accidentels et des signes naturels, n’en a point qui soient à ses ordres.

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ESSAI SUR L'ORIGINE DES CONNAISSANCES 6x

Ses besoins ne peuvent donc occasionner que l'exercice de son imagination » ‘. Seuls les signes d'institution rendent un réel service. Cet avantage leur vient de ce que nous les avons volontairement élaborés. Grâce à cette indépendance, nous en sommes les maîtres : c’est nous qui les manions. Par eux, il est donc possible de rappeler sans peine les souvenirs de choses passées. D'un ou deux mots, qu’il suffit de prononcer, les idées auxquelles nous ne songions plus redeviennent notre propriété; sur le monde et sur nous nous avons un pouvoir nouveau.

Que telle soit bien la puissance des signes d’institution, c’est en effet ce que montre l’étude même des idées. Déjà pour des idées tout à fait simples, il arrive que nous ne sachions pas nous rappeler nos impressions propres, mais seulement les noms par lesquels nous les désignons. «Ce n’est même que par la liaison qu’elles ont avec ces signes, que l’imagination peut les réveiller à notre gré » ?. En ce cas, le rôle du langage est donc considérable. Mais il le devient davantage, quand l’esprit ne peut plus « se retracer une grande quantité d'idées, pour en faire tout à la fois le sujet de sa réflexion » *, et qu'il lui faut en considérer plusieurs ensemble. L’aide du langage est alors précieuse. Le mot permet de réunir différentes idées sous un même signe, et de les considérer comme si elles n’étaient réellement qu’une notion simple. Si nous considérons, par exemple, un corps quelconque, nous lui découvrons rapidement un certain nombre de qualités, que nous énumérons les unes après les autres. Mais, devant la difficulté où nous nous trouvons pour les saisir toutes ensemble par la pensée, nous inventons un mot, et nous y atta-

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chons le souvenir des qualités que nous avons perçues séparément. Il nous suffit par la suite de prononcer le mot en question : nous nous souvenons aussitôt de toutes les idées, que nous avons vu coexister. Par le mot qui les rassemble, nos impressions forment une unité nouvelle, comparable à celle de l’objet où se réunissent les qualités perçues. Mais quelquefois la nécessité des signes est plus sensible encore. Comment pourrions-nous concevoir, par exemple, certaines notions juridiques ou morales, si nous ne les rattachions à des mots ? Pour fixer ces notions et en déterminer le sens exact, il est nécessaire de définir les éléments qui les composent, tout en affirmant la cohésion de l’ensemble. Or, seuls les termes du langage en fournissent le moyen. Dans toutes nos connaissances il en est ainsi comme en mathématiques : on ne conçoit pas que l'esprit puisse opérer directement sur des nombres, sans utiliser les signes qui les représentent; de même, on n'imagine pas que l’entendement réfléchisse à quelque sujet que ce soit, sans créer des mots qui fixent les idées.

Bien des faits le prouvent, car chaque fois que le langage fait défaut, lincapacité de s’élever jusqu’à la réflexion devient flagrante. Condillac cite à ce propos l’histoire d’un jeune homme, sourd et muet de naissance, mais qui, par un hasard inespéré, apprit à entendre, et finit par parler comme tout le monde. « Des théologiens habiles l’interrogèrent sur son état passé, et leurs questions principales roulèrent sur Dieu, sur l’âme, sur la bonté ou la malice morale des actions » !. Cependant, «il ne parut pas avoir poussé ses pensées jusquelà » ? : il n’attachait aucun sens aux pratiques religieuses, qu’on lui faisait accomplir ; l’idée de la mort ne lui était Jamais venue ; de toutes les choses qu’il avait observées,

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il ne tirait aucune réflexion; bref, il ne pensait qu’autant qu’il y était forcé par les objets extérieurs. Il n’était attiré que par les impressions du moment et ne songeait aux choses « que quand il en avait une perception actuelle » ‘. Il en était de lui comme de tout homme qui se laisse aller au rêve et s’abandonne : des jours s’écoulent ainsi qu’un instant; on éprouve des milliers de fois la même sensation, sans s’apercevoir qu’on revient à des sentiments déjà connus ; faute de guider son attention on ne réfléchit pas. Si ce jeune homme, dont le cas intéresse Condillac, avait pu disposer des signes du langage, il ne serait pas demeuré si longtemps dans une telle léthargie. Quand il eut appris à parler, il fit, en effet, d'immenses progrès et sut s'élever très rapidement jusqu'aux connaissances moyennes d’un homme de son âge. Il eut l’occasion d’éveiller, à l’aide des mots, les idées qu’il avait acquises, et d’exercer son attention; il sortit enfin de son assoupissement. C’est dire que seul le langage lui avait manqué. Aussi faut-il avouer que seul l’usage des signes peut donner aux opérations de l'esprit leur développement complet.

Les hypothèses de Locke sur la formation des idées complexes s'avèrent en tout cas inutiles : mieux que toute faculté de synthèse, l’emploi des signes artificiels explique la formation de ces idées. Par l’invention du langage l’entendement s’ouvre à des connaissances sans cesse plus hautes, et toutes les facultés de l’esprit s’épanouissent de façon régulière. Mais là précisément gît une difficulté nouvelle. Si l’usage des signes est pour la pensée une aide sans pareille, cet usage, à son tour, d’où vient-il? Ne suppose-t-il pas un pouvoir de réflexion, de même que la réflexion supposait le langage? « Il semble, dit Condillac, qu’on ne saurait se servir des signes d'institution, si l’on n’était pas déjà

1 Jbid., $ 15, p. 191.

capable d’assez de réflexion pour les choisir et pour y attacher des idées : comment donc, m’objectera-t-on peut-être, l'exercice de la réflexion ne s’acquerrait-il que par l’usage de ces signes » ‘. Langage et réflexion impliquent, en somme, mutuellement. Comment lun peut-il donc expliquer l’autre? Pour justifier la thèse qu'il développe, Condillac se voit désormais dans la nécessité de définir lorigine du langage. Il Jui faut notamment chercher si l’ébauche s’en trouve dans les facultés élémentaires de l'esprit. Considérer le langage comme un don mystérieux et purement gratuit, ce serait, en effet, renoncer à expliquer l’entendement par les seules données des sens. C’est pourquoi, s’il veut rester fidèle à son idéal, Condillac doit résoudre le problème de l’origine des langues, en ne faisant appel qu'aux facultés élémentaires, directement issues de la sensation.

Dans cet essai d'explication, il invoque d’abord lPinfluence du milieu social. C’est, en effet, parce qu'il vit avec ses semblables que l’homme est conduit à inventer des mots pour traduire ses sentiments. S'il vivait seul, entièrement isolé, au milieu d'une épaisse forêt par exemple, il n’aurait guère l’occasion d’imaginer un langage. À proprement parler, il n’y penserait même pas, ne pouvant rien concevoir qui ressemble à ce qu’on appelle un signe artificiel. Tout entier aux impressions que les objets feraient sur lui, il ne pourrait s’en souvenir qu’en se retrouvant dans les mêmes circonstances, et, par conséquent, il n’aurait nulle raison d’inventer un système de signes. Le besoin de communiquer avec autrui devient, au contraire, un stimulant : car, du jour où l’homme est en rapport avec d’autres hommes, il éprouve le désir de se faire comprendre ; tout au moins, il commence à en sentir l’intérêt. Certes, il

1 Ibid., Part. [°, sect. II, ch. V, $ 49, p. 90-9r.

n'y à point de sa part une volonté claire et nettement arrêtée de construire une langue pour s’exprimer. Mais, le besoin de s’exprimer, qui naît de la vie sociale, favorise, chez lui, l’éclosion du langage. De là des tentatives, plus ou moins heureuses, inégalement réussies, mais qui finalement aboutissent à des systèmes extrêmement complexes de signes artificiels. Toutes les facultés de l’esprit y doivent jouer un rôle, et rien ne serait plus faux que de croire cette œuvre facile et simple; mais, sans l'existence d’un milieu social, rien ne se ferait. Celui-ci est une condition indispensable de tout progrès : aussi Condillac dit-il de l’homme que « tant qu’il vivra sans aucun commeñïce avec le reste des hommes, il n’aura point occasion de lier ses idées à des signes arbitraires » ‘.

Mais la vie en société n’explique pas tout : Condillac le reconnaît volontiers, et ses efforts tendent à définir avec soin le mécanisme psychologique, dont dépend, en définitive, l’institution d’une langue. Au chapitre qui traite « de l’opération par laquelle nous donnons des signes à nos idées » ?, et dont le contenu ne correspond pas tout à fait au titre, il indique brièvement le principe de l’opération par laquelle se constitue le langage : « cette opération résulte de l’imagination qui présente à l'esprit des signes dont on n’avait point encore l’usage, et de l'attention qui les lie avec les idées » *. C’est donc du concours de deux facultés élémentaires que naît, d’après lui, l'invention des signes d'institution : lPimagination et l'attention. A la première, il appartient de suggérer l’image de ce qui deviendra un signe; à la seconde, de donner à ces suggestions la valeur de symboles : mais, au total, l’opération s’achève d’une manière

2S]bid., Part. l°-sect. IV, ch. II; $ 20; p. 197. 2/1bid., Ch 1% p: 179-187:

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purement mécanique. Or, en dépit de ces explications, Condillac développe ensuite des vues d’un caractère tout différent. Lorsqu'il aborde l’étude « de l'origine et des progrès du langage » t, il montre, en effet, que l’homme a commencé par s'exprimer au moyen d’un langage d'action, dicté par l’instinct seul. Ses sentiments se sont traduits d'une façon toute spontanée, par des gestes et des cris; puis grâce à une espèce de sympathie contagieuse, l'émotion s’est répandue ; d’autres hommes ont senti passer dans leur âme des sentiments analogues, dont ils n’étaient pas toujours capables de prendre une conscience claire. Aucune volonté réfléchie n’intervint, pour choisir en connaissance de cause des moyens d’expression, ou pour induire un sens caché derrière des symboles perçus; tout s’accomplit sous l’empire du besoin, dans l’action et par l’action. « Ainsi, par le seul instinct, ces hommes se demandaient et se prêtaient des secours. Je dis par le seul instinct, car la réflexion n’y pouvait encore avoir part. L’un ne disait pas : 1/ faut m'agiter de telle manière pour lut faire connaître ce qui m'est nécessaire, et pour l’engager à me secourir ; ni l’autre : Je vois à ses mouvements qu'il veut telle chose, je vais lui en donner la jouissance ; mais tous deux agissaient en conséquence du besoin qui les pressait davantage » *. À vrai dire, entre cette histoire, d’ailleurs très suggestive, des premiers balbutiements de l’homme et l'analyse tout abstraite qui précédait, le lien ne s’aperçoit pas tout de suite. Il existe, toutefois. Les signes naturels, issus du langage d’action, correspondent en elfet aux matériaux que l’imagination fournit; et l'attention, de son côté, n’est autre chose qu’une habitude, qui fait reconnaître à ces signes les sentiments éprouvés par autrui. Dire des hommes qu’ « ils parvin-

1 JIbid., Part. II, sect. I, p. 257 et suiv.

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