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LE SENS ESTHÉTIQUE CHEZ LE PETIT ENFANT

Aussitôt que l'enfant perçoit nettement les sons, nous lavons déjà dit, il y en a qui paraissent lui plaire ou lui déplaire en eux-mêmes, soit que leur timbre corresponde à certaines conformations de l'appareil acoustique, soit qu'en vertu de certaines prédispositions héréditaires, il réponde à certains états intimes de la personnalité. Nous avons dit aussi que l'enfant s'accommode d'ailleurs très facilement des sons les plus désagréables pour l'adulte, pour peu qu'ils se présentent avec une apparence de rythme, quelque grossier qu'il soit. Enfin nous avons montré dans le tout jeune enfant l'éveil d'une sorte de sentiment musical, soit lorsqu'il exécute des sauts rythmiques et paraît tout joyeux en entendant chanter ou jouer du piano, soit lorsqu'il imite avec un plaisir évident le chant des personnes ou le cri des animaux. 11 nous faut maintenant préciser davantage ces indications, et essayer de montrer la genèse et la nature du sentiment musical chez le petit enfant.

Il faut chercher l'élément primitif de l'impression musicale dans le caractère émotif des sons. Les vibrations de la matière se transmettent à l'oreille sous forme de sons : l'oreille saisit donc en eux certaines vibrations des corps, quelque chose de la vie des êtres. C'est d'abord cette qualité expressive de la nature intime des êtres qui éveille des sentiments concordants dans l'animal auditeur. A ce premier

élément du sentiment musical s'ajoutent les trois caractères essentiels du son, la hauteur, l'intensité, le timbre, et le caractère rçlatif à la durée, le rythme, la mesure, le mouvement. Par la hauteur, le son devient plus distinct, plus saillant, et aussi plus agréable, pourvu qu'elle ne dépasse pas certaines limites. L'intensité moyenne entre un son faible qui effleure à peine les nerfs auditifs et un son violent qui les heurte, est encore une cause de sensations normales, variées, et partant agrçables pour l'oreille. Les rapports indirects du timbre avec les sentiments en font un des plus puissants moyens d'expression. Quant au rythme, ce mouvement qui ébranle et repose tout à la fois, s'il est une secousse qui s'adresse aux nerfs de l'auditeur, il est aussi un ordre et un arrangement périodique qui s'adressent à son intelligence.

Examinons d'après ces principes esthétiques les premières manifestations du sentiment musical chez l'enfant. Il est certain que le plaisir qu'il éprouve en entendant chanter ou jouer du piano provient déjà de toutes les causes énumérées plus haut ; la voix lui plaît en elle-même, et, à un degré moindre, le son de l'instrument, parce qu'ils sont pour lui une vague expression de la vie. Mais ce caractère expressif est très confusément saisi par l'organisation enfantine ou animale. Je doute même qu'avant l'âge d'un mois et demi, l'enfant distingue assez nettement les tons des caresses, de la pitié et de l'affection, de ceux de l'appel, de l'encouragement, de la menace, du commandement, de la colère; il y arrive vite, grâce à son organisme riche en adaptations héritées ; mais les différences qu'il en fait à l'origine sont encore plus physiques que morales. Il est nécessaire que des associations d'idées de plaisir et de bienêtre, de peine et de malaise, interviennent dans le développement de ces fonctions virtuellement déposées dans l'organisme. A l'âge de trois mois, un petit progrès s'est ''tejà effectué dans ce sens. L'enfant commence à distinguer

3C R&tieté et plaisir certains sons pour lui expressifs ;

mais il est indifférent à des sons, soit clairs, soit rudes, soit graves, qui feraient une agréable ou pénible impression à l'adulte. Les tons d'autorité, de colère, chez sa nourrice, et encore plus chez son père, sont déjà bien distingués par l'enfant des tons de caresse ou de plaisanterie. S'il est égayé par les sons légers ou aigus, c'est encore plutôt en verlu de leur hauteur que du timbre. Mais tous, quels qu'ils soient, aigus ou grave», intenses ou faibles, expressifs ou non, lui plaisent par le rythme qui les accompagne.

Quels sont, à l'âge de six mois, ceux de ces éléments musicaux qui ont le plus évolué ? Ce sont d'abord ceux qui relèvent en quelque sorte de la sensibilité physique, je veux dire que les sons entant qu'ils transmettent à notre système nerveux les vibrations mêmes de la matière arrivent plus différenciés et mieux ressentis à son oreille. Il est même des vibrations sonores qui ne remuent pas seulement le tympan, mais qui secouent plus ou moins énergiquement notre corps tout entier (1). Les sons doux ou clairs, rudes ou tintants, plaisent toujours à l'enfant par eux-mêmes ; mais ils lui plaisent beaucoup plus quand ils sont rythmiques, ou, si l'on veut, répétés. Placé près d'un orgue de Barbarie, l'enfant pleure et se tord sous l'impression sonore qui ébranle tout son être ; le 6on très immédiat du tambour produit souvent sur lui le même effet. Entendus d'un peu loin, ces mêmes sons adoucis par la distance lui plaisent énormément. Ce sont donc les formes saillantes de la musique émotive plutôt que son expression même, ce sont les percussions et les caresses toutes physiques du son, c'est surtout l'excitation impulsive de l'excitation mécanique du son qu'un enfant de six mois ressent le plus vivement.

A cette époque, et surtout un peu plus tôt, on serait un peu téméraire de chercher de véritables intentions musicales

4. G. Guéroult, Du rôle du mouvement dans les émotions esthétiques, lievue philosophique, juin 1881.

dans ces gazouillements d'abord monotones, et bientôt plus variés, que l'enfant paraît produire sans autre motif ni raison que la jouissance qu'il épouve dans cet exercice agréable. Tout ce qu'on peut dire, c'est que les airs gais et les sons harmonieux produisent sur lui une impression plus vive que les sons graves, doux et même mélodieux, et qu'il cherche peut-être à produire la première sorte de sons dans ses gazouillements irrégulièrement rythmiques et médiocrement expressifs. Cependant, à l'âge de six mois, il est certain qu'au plaisir immédiat d'exercer l'organe de phonation s'ajoutent un vague discernement de la variété des sons, le plaisir que cette variété lui procure, et le plaisir plus délicat encore de se mettre à l'unisson dans les essais plus ou moins heureux qu'il fait pour imiter les chants de la nourrice ou les sons des instruments.

Le langage et la musique ne sont à l'origine qu'une seule et même chose : ils sont avant tout l'expression des sentiments peu ou point déterminés. L'enfant exerce donc tout à la fois dans les premiers mois, et pour un plaisir plus que pour ses besoins, ces deux instincts confondus en un seul pour lui comme pour l'homme primitif. Mais les adultes lui apprennent bientôt séparément chacun de ces arts isolément perfectionnés parla lente élaboration des siècles. On lui apprend d'abord la parole, instrument essentiel de communion sociale, qu'il retient avec tant de peine, quoique en apparence assez vite, parce qu'elle exprime, plus que des émotions vagues, des émotions précises,^ et plus que des émotions, des idées, de pures représentations, desimpies signes des objets.

L'enfant d'un an à trois ans apprend un très grand nombre de signes et de combinaisons de signes oraux, parce qu'ils représentent des idées concrètes. Mais pendant la même période, il n'apprendra guère mieux à distinguer la gamme abstraite des sons qu'à distinguer la gamme abstraite des couleurs. Ce n'est pas encore là sa musique à lui. Sa

musique vocale ne peut guère s'accommoder alors à la nôtre : non que son oreille ne saisisse assez distinctement les nuances des sons, pour peu surtout que Ton chante juste autour de lui; mais son oreille même est encore plus naturelle que musicale; elle distingue plus les sons chantés comme accentués et rythmiques que comme expressifs. Il faut qu'un long apprentissage de l'ouïe et de la vue l'ait amené à distinguer la nature et l'origine des bruits quelconques, à reconnaître au son de voix les personnes, à imiter leurs paroles et leurs chants, à imiter les cris des animaux et les bruits les plus frappants des objets, pour que les sons chantés prennent pour lui un caractère expressif assez marqué. Il y a ceci encore : le développement de l'oreille musicale se fait au moins autant par l'exercice personnel de la voix que par l'audition de la voix d'autrui : or, le larynx des enfants, déjà conformé à la naissance de toutes les pièces qu'il possède chez l'adulte, n'est pourtant qu'une ébauche grossière de ce qu'il sera plus tard. Dans les premiers mois, les cartilages sont surtout à l'état fibreux. Ce n'est qu'après la deuxième année que le cartilage thyroïde prend des formes mieux marquées et que les aryténoïdes commencent à se former. À l'âge de cinq à six ans, les ' bords postérieurs du thyroïde et autres parties acquièrent déjà les caractères du vrai cartilage (1). Il est naturel que le développement de la voix suive celui des organes. Ce n'est que peu à peu, mais par des progrès de plus en plus importants, que le durcissement des fibres apporte quelques qualités sonores aux cris et aux vagissements des premiers jours, et que le développement des muscles met le tuyau vocal dans des conditions favorables pour modifier les sons criards de l'anche. Vers la première année, la voix commence à prendre des qualités sonores plus déterminées ; la parole, du reste, devient pour l'organe une gym-

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