‹ La psychologie de l'enfantChapitre 104 sur 109 · LE SENS DU BEAU VISUEL · texte numérisé non relu

LE SENS DU BEAU VISUEL

vilisé adjoint la trompette, symbole d'une sauvagerie plus raffinée. Le premier de ces instruments a été supprimé en France pour les adultes ; espérons qu'il ne tardera pas à Têtre pour les enfants. Quant à la suppression de la trompette, de ce dernier vestige de la combattivité animale, elle viendra à son tour, à son heure, quoique cette heure ne paraisse pas prochaine

Dès la fin du premier mois ou vers le milieu du second, la fixité du regard, l'attention soutenue, le sourire, les gestes automatiques de la tête, des bras et des jambes, chez l'enfant mis en présence d'objets bien éclairés, vivement colorés, et surtout agités, ne paraissent pas exprimer autre chose que le plaisir résultant de sensations très excitantes. A cette époque aussi, ou du moins avant la fin du troisième mois, la vue d'une bougie, d'un objet à couleur tranchante, détermine des trépignements, des tressaillements, des- gazouillements, qui sont l'expression ordinaire de la joie, de l'admiration, de l'envie. Depuis longtemps déjà, le sein de la nourrice, le biberon, la personne de la nourrice, celle de ses parents et amis ont fait produire à l'enfant, à peine vus, des cris, des gestes, des attitudes analogues. Ainsi, pendant les premiers mois, on peut croire que le beau se confond avec le bon, que son idée est celle de l'agréable. L'enfant en est aux premières émotions tout animales, dont l'accumulation a produit l'instinct héréditaire dit esthétique. On peut déjà constater que l'intensité de ces plaisirs visuels est en rapport avec l'impressionnabilité individuelle, et peut-être prévoir vaguement le degré du développement futur de cette force. Le diagnostic du psychologue doit se tenir, il est vrai, dans la plus extrême réserve, car ces premières indications n'ont qu'un objet très borné; elles ne metten 1

en lumière que les plus faibles des éléments dont se composera le sens esthétique, et Ton peut d'ailleurs se demander si les aptitudes héritées d'un enfant, surtout parce qu'elles se montrent avec précocité, ne sont pas condamnées à un développement médiocre.

Prenons-le à l'âge de dix mois. Un grand nombre de perceptions visuelles se sont associées dans son cerveau à l'admiration, à la joie, à la sympathie, au désir, qu'excite la vue de l'agréable et du bon ; cependant, malgré les quelques progrès qu'il a faits dans l'habitude d'imaginer et de comparer, d'abstraire et de généraliser, il semble que le legs d'idéal hérité de ses parents ne se soit guère encore amplifié. Le plaisir de l'admiration et les plaisirs sensuels semblent encore pour lui se confondre. Je donne un gâteau à un enfant de neuf mois ; il rougit d'émotion, se trémousse, tend les mains avec avidité, et le porte à sa bouche avec une gaîté des plus franches. Je lui présente un joujou, la poupée de sa sœur, son admiration et sa joie se traduisent d'abord par les mêmes signes que tout à l'heure ; mais bientôt, voyant que cet agréable objet n'est bon qu'au regard et au toucher, il se borne à en jouir par ces deux sens, et bientôt même m'invite à jouir du même bonheur. C'est là un sentiment moins égoïste, ou plutôt c'est de l'égoïsme en dehors, et que la nature même des objets a d'elle-même amené l'enfant à ressentir. On peut voir là un progrès, mais un bien faible progrès, du sens esthétique. .

Je vois un enfant de dix mois tout joyeux de ce qu'on vient de lui mettre sa belle robe et ses souliers neufs. Mais je vois qu'en les lui mettant, on prononce le mot : joli, qui s'applique pour lui à tout objet bon, agréable ou convenable; je songe aussi que tout changement relatif à sa personne le rend heureux, surtout quand on paraît partager la joie qu'il éprouve ; je me dis encore qu'il se trouve si bien dans sa robe et dans ses souliers de tous les jours ! Je ne puis, dès lors, attribuer sa bonne humeur du moment à un

LE SEXS DU BEAU YISGEL 31?

sentiment, sinon très obscur, de la beauté de sa parure. La couleur de l'étoffe loi plaît sans doute, comme celle d'une fleur, ou d'un papier peint ; le froufrou caresse agréable* ment son tympan; le toc-toc des petits souliers neufs l'amuse, comme tout brait nouveau ou excitant : mais voilà tout peut-être.

Un autre enfant, âgé de dix mois, et sa cousine, Agée de treize mois, distinguent fort bien, entre cinq ou six espèces d'aliments, le gâteau et la friandise préférés, et s'ils y portent les mains, c'est â bon escient. Mais je leur présente tout à la fois plusieurs jouets et plusieurs poupées d'inégale beauté : quand ils s'en saisissent, c'est le plus souvent au hasard et sans choix ; ou la cause qui détermine leur choix n'est rien moins qu'esthétique ; c'est la grosseur, l'éclat, la nouveauté, qui les attire et les captive un moment.

Pour ce qui est de la beauté animale, et de la plus belle à notre jugement, celle de la figure humaine, il y a une sympathie d'origine et de ressemblance, jointe à l'influence des expériences familières, qui prédisposent l'enfant à les regarder avec un vif plaisir. Mais il n'y a guère autre chose.

J'ai beaucoup étudié les petits enfants en présence des animaux, au Jardin des Plantes de Paris ou aux jardins publics d'autres grandes villes. Leur attention est grande, et leur plaisir évident, à voir tous ces animaux, petits ou grands, beaux ou laids, et surtout ceux qui ressemblent à ceux qu'ils connaissent. Mais je cherchais dans leurs yeux, sur leurs visages, dans leurs gestes et leurs accents, quelque distinction faite, tout au moins en vertu de l'instinct héréditaire, entre les différents représentants des espèces zoologiques, et j'avoue qu'à mon grand étonnement, je n'ai saisi rien de tel. J'ai été presque choqué de voir ces enfants s'ébaudir aux cabrioles du singe comme aux gambades de l'ours, ou aux attitudes solennelles de l'éléphant, admirer des mêmes yeux le rutilant cacatoès, le

hideux vautour, la bizarre autruche, le gracieux ichneu- •mon, et regarder avec un plaisir non mêlé d'horreur les boas effrayants et les lézards squameux. L'enfant en est encore aux perceptions isolées, incapable des conceptions d'ensemble, et voilà pourquoi l'idée du beau, et l'idée corrélative du laid, sont chez lui si incomplètes, si variables et si passagères.

La notion tout intellectuelle de proportion et de convenance met plus de temps à se former que la distinction presque entièrement sensible de l'expression. L'attitude de ces petits enfants en présence des personnes dont le visage leur est inconnu semble l'indiquer. Ils sympathisent à première vue avec certains visages, qui d'ailleurs nous plaisent aussi ; certains visages qui nous déplaisent, paraissent aussi les effrayer ou les rebuter. Mais la facilité avec laquelle ils se réconcilient avec ces derniers, pour peu qu'ils y remarquent des signes de bienveillance) la facilité avec laquelle ils se désintéressent des autres, s'ils n'y voient que froideur, autorisent à supposer que si l'hérédité, et jusqu'à un certain point les expériences personnelles, disposent l'enfant à sentir le charme d'un beau visage, d'un arrangement convenable de formes et de couleurs, une plus forte tendance le rend capable de comprendre ou de ressentir l'expression vraie des sentiments peu complexes. Dans l'adulte lui-même, le sentiment de l'expression prime ordinairement l'idéal de la proportion. La figure la mieux proportionnée, si elle manque d'expression, ne nous dit rien et la plus irrégulière, même la plus repoussante, s'illumine pour nous des pensées et des sentiments qu'elle exprime, ou dont nous lui prêtons l'expression. Il n'est donc pas étonnant que les éléments intellectuels du beau soient subordonnés chez l'enfant à ses éléments sensibles, ou même que les premiers paraissent complètement absents chez lui.

Nous voici à une nouvelle étape de la lente évolution

Page 1