LE SENS DU BEAU VISUEL
esthétique. L'enfant a dix-huit mois, il est pourvu d'un nombre considérable de perceptions tant bien que mal différenciées et généralisées ; il a fait, il a entendu faire quantité de jugements impliquant le concept du beau, et ce terme très souvent employé par lui, ou devant lui, a pu se spécialiser dans un abstrait élémentaire. Que cette idée est pourtant encore indécise et flottante ! Pour . .i, le beau c est toujours le joli ; c'est aussi le bon, et, dans l'un et i autre cas, l'expression concrète du connu. Il rapporte tout à lui dans ses appréciations esthétiques : joli est tout ce qui est lui, qui est à lui, pour lui, près de lui : sa personne, ses vêtements, ses jouels, ses parents, ses an. 4 s, ses animaux, ses fleurs et ses arbres. Cependant tout cela cesse quelquefois d'être joli : l'enfant, quand il s'est mis en colère^ qu il a désobéi, qu'il a fait de la peme à quelqu'un ; ^s jouets, quand il en est las, qu'il les a salis ou endommagés ; ses amis, quand ils lui ont fait quelque peine. Nous vcyons donc toujours entrer comme éléments dominants, dans le sens enfantin du beau, les jugements et les sentiments premiers, ou immédiatement dérivés, dont est faite sa jeune personnalité.
Quelques exemples montreront combien .son idéal, en ce qu'il a de rationnel, et de quasi-umversel, est conûné dans d'étroites limites. Les images d'Êpmal le rendent fou de jûie, même à trois ans, et les toiles d'un maître ne lui disent rien. Les belles statues d'un parc le laissent indifférent, et il suit des yeux, des gestes, le chien qui passe, l'oiseau qui vole, le bateau qui fuit. Devant les tableaux du Louvre, une petite fille de vingt mois, qui depuis l'âge de dix mois reconnaissait avec plaisir les personnages des gravures, glissait des mains pour échapper aux obsessions de son père qui voulait la forcer à regarder les personnes et les animaux représentés dans ces tableaux. Son bonheur était de courir, en riant et m'appelant très haut, entre les jambes des visiteurs, toute seule et dans tous les sens. —
Un autre enfant, âgé de trois ans, après avoir regardé, moitié par imitation, moitié par obéissance, une toile italienne aux vivantes couleurs, exprimait ainsi son admiration : « C'est bien joli, papa! Il y a beaucoup d'or, beaucoup de rouge, et beaucoup de bleu aussi ; et puis, là-bas, il y a un papa, et une maman ; il n'y a pas de bébé ; et il y a un arbre papa, et une maman canard. »
Pas plus que les beautés picturales ou sculpturales, l'enfant ne peut apprécier réellement la nature champêtre. Voici, en pleine Touraine, un site et un horizon à souhait pour le plaisir des yeux. Un enfant de vingt-deux mois passe un quart d'heure à ne s'apercevoir que de lui-même et de ses parents. Ceux-ci amènent adroitement la conversation sur le beau paysage j l'enfant répète machinalement quelques lambeaux de leur entretien. Enfin, les parents s'étant assis sur un petit tertre, invitent l'enfant à regarder ce qu'ils admirent. Son tour d'admirer est bientôt venu : « Oh ! oui, c'est bien beau, bien beau ! Il y a beaucoup de grands arbres, beaucoup plus que chez nous, et que chez grand'maman aussi. » Devant une cascade irisée et tonnante, un autre enfant du même âge s'écriait : « Pourquoi, maman, dis, la cascade du moulin de Tarbes n'est pas grande comme çà? » Un autre enfant d'environ trois ans admirait tous les jours, à l'exemple de sa mère, ce beau Pic de Gcr, qui domine de loin les montagnes entourant les Eaux-Bonnes. Cette montagne, située à peu près au sud de la ville, change d'aspect suivant les heures de journée ; l'enfant l'avait entendu dire, et il le répétait à sa façon : « Elle est bien grande la mountane ! Ce matin elle est toute blanche, hier toute noire, et l'autre hier toute rose. Oh! la belle mountane • Elle est bien plus grande que notre maison T peut-être quatre fois plus grande ! » D'un bel animal, ce même enfant disait qu'il était de telle et telle couleur, et puis, bien grand, ou bien gentil, pas méchant, pas vilain du tout ; d'un beau peuplier, qu'il était bien grand et bien