‹ La psychologie de l'enfantChapitre 106 sur 109 · L'INSTINCT CONSTRUCTEUR · texte numérisé non relu

L'INSTINCT CONSTRUCTEUR

joli, mais pas si gros que le figuier, le grand figuier du jardin de grand' mère.

Ainsi l'enfant commence à ressentir du plaisir et de l'admiration pour des objets isolés, et d'autant plus qu'ils lui; sont, ou qu'ils lui paraissent bons ou agréables. La mesure de l'agrément ne va guère au-delà de ses expériences familières. Des ensembles, il ne perçoit guère que la grandeur; des harmonies naturelles ou imitées, que les couleurs eUes formes saillantes. L'idéalité transmise par les ancêtres se développe donc chez le petit enfant suivant les lois de l'évolution générale, s'adaptant aux objets de plus en plus éloignés, les analysant et les synthétisant de plus en plus. Plus les êtres et les objets lui rappellent des rapports vrais et des associations distinctes de sensations agréables et intenses, plus on peut dire que l'élément intellectuel du beau, que l'idéal ^progressé.

L'imagination créatrice, sous forme de manie constructive ou destructive, « se montre déjà, dit le Père Girard, dans l'âge tendre ; car, si le petit enfant veut faire preuve de sa force en détruisant, il aime aussi à produire à sa manière du neuf et du beau. Voyez comme il range ses petits soldats, ses maisonnettes, ses moutons, etc., comme il se réjouit de ses combinaisons nouvelles. Il appelle sa mère, pour qu'elle en jouisse à son tour (1). » L'instinct de l'imitation, si actif chez tous les jeunes animaux, concourt au développement rapide de cette faculté héréditaire i'iedemann nous signale dans son enfant, âgé de treize mois, une

1. De l'enseignement régulier de la langue maternelle, Jiv. III, p. 88.

rare aptitude à combiner dès idées acquises en les appliquante des perceptions actuelles, et avec l'intention évidente de représenter les premières par les secondes. Le 29 octobre, l'enfant prit plusieurs tiges découpées de chou blanc, et leur fit représenter diverses personnes qui se visitent. Le philosophe a vu là avec raison le germe de la force poétique, qui, dit-il, a semble consister à transporter des images connues à des étrangers. » Il néglige toutefois de nous dire jusqu'à quel point cette opération était spontanée, et si l'enfant agissait ainsi pour l'avoir vu faire, plutôt qu'avec l'intention originale de représenter à sa façon des scèneô bien connues* Il est vrai que, même dans la dernière hypothèse, la conscience ne tardant pas intervenir dans ces actes d'imitation mécanique, ils ont bientôt revêtu un certain caractère personnel. Peut-être aussi un futur savant était-il exceptionnellement doué pour montrer des talents précoces.

Quoi qu'il en soit, cette imagination se manifeste plus ou moins puissamment chez tous les enfants, dès l'âge de huit ou dix mois. Un enfant de neuf mois, assis sur un tapis au milieu de la chambre, était comme un dieu créateur et despotique, au milieu de ses jouets, et de tous les objets qu'on lui donnait, ou qu'il parvenait à saisir en s'aliongeant sur le parquet* Les pantins, la trompette, le tambour, les balles, le papier, les livres, les fruits, les aliments dont il avait assez pour le moment, étaient, des heures durant, empilés, rangés les uns à côtelés autres, séparés, remis pêle-mêle, poussés, repris, caressés, embrassés, mordillés, avec un entrain, des éclats de voix, des gestes d'admiration, des trépignements de joie, qui, en même temps que le besoin impérieux d'exercer ses forces physiques, et de satisfaire une curiosité toujours renaissante, et le besoin d'imiter, de répéter des actes facilement appris, manifestaient aussi le besoin intellectuel et moral de réaliser un idéal en rapport avec ses facultés, « de pro-

L'INSTINCT CONSTRUCTEUR 32g

duire à sa manière du neuf et du beau. » Ainsi l'homme enfant construit et détruit, en se jouant, mais avec un se* rieux, une conviction, qui rappelle la manie des patriciens deSalîuste, lesquels ne cessaient de construire pour démolir, et de démolir pour construire.

La faculté esthétique peut recevoir, dès cet àgeJendre, une sorte de culture appropriée, par le développement de l'instinct constructeur. Donnez à un enfant de vingt mois ou de deux ans une pellette et un petit seau, asseyez-le, ou laissez-le à lui-même sur une allée sablée, et vous admirerez ses efforts de démolisseur et de rebàtisseur, multiples, infatigables, indescriptibles. Son imagination dépasse la nôtre, en ce qu'elle ne sait pas ou ne peut pas se limiter. Je voyais l'autre jour, dans un des squares que je visite le plus souvent, une petite fille assise à côté de sa bonne, qui, pendant un quart d'heure, n'a pas cessé de remplir et de vider, en le retournant, son petit seau, son moule à monticules. Avant de le relever, elle le frappait de quelques coups de pelle : c'était le moyen, enseigné par la bonne, de former une éminence de sable assez régulière. L'enfant ne réussissait pas toujours à produire une œuvre sans défaut : elle se tournait alors vers sa bonne, lui tendait la pelle, le petit vase, et l'invitait à collaborer à son poétique travail. Mais la bonne, soit qu'elle fût bien stylée, soit qu'elle s'occupât plus de bavarder avec une amie assise auprès d'elle que de favoriser le développement esthétique de l'enfant, consentait rarement à ce qui lui était demandé : laisser travailler les enfants à ee qu'ils savent et qui leur plaît, me paraît d'ailleurs chose excellente.

Gardons-nous, toutefois, de surfaire, tout en le favorisant, l'instinct constructeur de l'enfant, qui est aussi imitatif qu'inventif, et aussi maladroit qu'irrésistible.

Un jour, croyant beaucoup intéresser un de mes neveux, âgé de trois ans et quatre mois, et fort intelligent pour son âge, je lui dis, dans le jardin, que nous allions faire l'Adour,

avec le pont et les peupliers de la rive. Du bout de ma canne, j'écartai les cailloux, et je traçai sur le sol une longue ligne creuse, large de quelques centimètres. Je détachai quelques branches d'arbuste, et je les enfonçai des deux côtés de cette petite tranchée ; quelques cailloux entassés servirent de piles au pont improvisé avec le couvercle d'une boîte. Toutes ces constructions terminées, je demandai à mon neveu si c'était joli. Il me répondit : « Non, ce n'est pas bien joli. » Je ne me tins pas pour battu. J'emplis d'eau deux grands seaux, et le, contenu, déversé lentement,, en amont, produisit en aval un écoulement assez régulier, que je qualifiai de fleuve Adour. L'admiration de mon neveu se faisait toujours attendre. Je fis alors deux bateaux en papier, que je lançai sur un nouveau filet d'eau, «** qui naviguèrent avec plus de rapidité que de rectitude entre les deux rives. Mou neveu qui aimait fort les bateaux, se hâta d'en saisir un et le mit lui-même sur le lit bientôt desséthé du fieuve. J'épanchai un nouveau torrent, qui, trop impétueux et trop abondant, submergea la frêle embarcation. Mon neveu s'écria : « Mais il n'y a pas de bateaux sur l'Adour ! C'est sur la Garonne ! Et ils ne vont pas ainsi sur la Garonne! Non, ce n'est pas amusant, cela, tonton. » Je crus inutile d'insister, et je piétinai, en riant de moi-même, mon essai maladroit de construction enfantine. J'avais déjà lu dans maint livre, mais cette fois j'avais appris expérimentalement, que la Hbre initiative des enfants est toujours supérieure aux imitations que nous prétendons en faire. En outre, cette expérience, et d'autres pareilles, m'ont appris que leur force créatrice ou poétique est beaucoup plus faible qu'on ne l'a dit.

L'INSTINCT DRAMATIQUE 32o

L'imitation des gestes, des sons, des cris de l'animal indique aussi, chez tous les enfants, un premier éveil du sentiment esthétique. Un enfant de onze mois rapprochait ses mains, comme il l'avait vu faire, pour exprimer l'étonnement, la joie. Il imitait tout ce qui lui faisait plaisir chez les autres, et souvent l'imitation seule 'é tait pour lui un plaisir. Je lui avais donné un petit seau, qu'il tenait à la main en se promenant avec moi dans le jardin. Je jetai dans le seau un caillou r aussitôt l'enfant ramassa un autre caillou, qu'il jeta dans le seau, et il agita le tout avec un grand bruit. — Il a suffi d'une fois pour lui apprendre un jeu qu'il répète assez souvent. Il se couvre quelques instants la tête avec une serviette ou un châle, en disant : a pu y eX puis remontre sa figure joyeuse. — Son penchant à l'imitation s'est manifesté d'une manière curieuse ; jusqu'à ce jour, il lui fallait toujours une personne pour l'aider à marcher, mais rien qu'une seule : se trouvait-il avec son père, il m'appelait papa, dès qu'il me voyait, me demandait la main, et abandonnait celle de son père, aussitôt qu'il avait la mienne. II en faisait autant pour tous les nouveaux venus : il laissait la main qu'il tenait pour la leur. Un jour, je remarquai qu'il avait toujours les yeux sur mes pieds en marchant, et, pour l'amuser, je fis de très long pas, qui le firent beaucoup rire et sursauter. Je répétai cet amusement le lendemain : lui de chercher à m'imiter, et d'allonger ses jambes jusqu'à les rendre presque horizontales ; il perdait naturellement son équilibre déjà fort instable, et tombait é terre. Aussi réclama-t-il bientôt la main de la première personne qui parut, et, sans laisser la mienne, il se mit à taire de longues enjambées. Maintenant, s'il y a deux personnes auprès de lui,

il lui faut toujours la . main de chacune d'elles, pour exécuter cette marche bizarre, qui fait rire sa mère jusqu'aux larmes. •

On sait avec quelle précocité les jeux des enfants se transforment en actes plaisants, en paroles bouffonnes et en scènes de moquerie. A trois ou quatre mois, ils s'agitent des quatre membres et poussent des cris d'admiration quand leur mère ou leur sœur se caohe tout d'un coup derrière un mouchoir ou un tablier. Ils répètent devant les personnes en visite les jeux qui ont amusé leurs parents. Chez presque tous 5e montre, à un degré variable,, la tendance à faire des singeries, des drôleries, à dire des inepties, à prononcer des syllabes baroques, pour amuser le monde, et surtout pour 9e concilier l'admiration des étrangers qui les intimident. J'en connais deux, dont l'aîné a déjà pîus de trois ans, que cette ma.nie rend parfois insupportables ; la présence d'un visiteur les excite au point qu'on est obligé de les expulser du salon. L'aîné, en particulier, ne fait pas un geste sans regarder la personne étrangère ; il semble croire qu'elle n'a des yeux et des oreilles que pour lui , qu'elle n'ept là que pour rire de ses petites farces.

Il faut s'attacher à laisser aux jeux plaisants leur caractère primitif d'inpocçnte espièglerie. La moquerie, défaut odieux* touche de bien près à la plaisanterie, qualité charmante* Je crois qu'en général ce défaut, même en ce qu'il a d'héréditaire, ne se montre pas dans les enfants âgés de moins de trois ans, si les exemples et les encouragements ne l'oot pas développé. Le sentiment du ridicule paraît du moins bien faible à cet âge. Il ne faudrait pas croire que les enfants, pour être enclins de bonne heure à saisir et imiter les défaut? physiques des personnes, les apprécient et les imitent comme des défauts. Ils sont souvent étonnés des aspects et des conformations bizarres ; ils en demandent le pourquoi.

Un enfant de quatre ans, aérant yu passer dans la rue u^

CfflSriNCT DRAMATIQUE Wf

monsieur très voûlé, et un autre JQur un vieillard très petit, il les observait très attentivement, et demandait ensuite comment cela avait pu se Taire. Son frère, âgé de deux ans et demi, faisait des remarques du même genre ; « Pourquoi il marche comme ca, ce monsieur, maman ? » Mais nulle perception du grotesque comme grotesque, ni chez l'un, ni chez l'autre.

Un enfant de trois ans, ayant passé trois semaines chez des parents, revint avec des habitudes de moqueur. Il avait vu quelquefois dans ses promenades un petit vieux bossu, et il s'était mis à l'imiter, marchant courbé en deux, à petits pas pressés, devant des bonnes qui le laissaient faire et qui riaient même de ce jeu, pour elles sans importance. La famille, à son tour, n'y vit que matière à s'égayer. A partir de ce temps, un des grands plaisirs de l'enfant, plaisir pour lui très fatigant, fut de faire lé petit vieux. Nombre de parents sont d'autant plus portés à favoriser cette caricature des défauts choquants, qu'ils y voient ordinairement la marque d'un naturel vif et d'un esprit observateur. C'est là, dans tous les cas, l'un des pires emplois de l'esprit. La raillerie caustique, chez l'homme fait, quand il n'est pas dans le cas de légitime défense, la moquerie chez l'enfant, qui n'a aucune excuse ponr la pratiquer, ne sont rien moins qu'aimables. « Ces manières moqueuses et comédiennes, a dit Fénélon, ont quelque chose de bas et de contraire aux sentiments honnêtes. » Ainsi, beaucoup de gatlé dans [es jeux, assez de plaisanterie, point de moquerie, voilà la règle applicable aux essais de dramatisation enfantine.

Cette tendance à tout imiter, à tout dramatiser, pour s'éjouir avec les autres, peut sans inconvénient être dérivée à des imitations tout à la fois inoffensives et instructives. Avant l'âge de quinze mois, la plupart des entants contrefont très drôlement la voix, le chant, les cris d'un certain nombre d'animaux. C'est Là un emploi très anodin de la faculté comique, qui a l'avantage de développer les

J38 Là PSTCflOLOGIB DE L'ENFANT

organes vocaux, et de porter les enfants à étudier les cris et en même temps à observer les formes et les allures des animaux leurs modèles. Il sera, d'ailleurs, très facile de modérer chez eux cette agréable tendance, pour peu qu'elle dégénère plus tard en manie grossière et malséante.

Page 1