‹ La psychologie de l'enfantChapitre 26 sur 109 · LES SENSATIONS DO GOUT · texte numérisé non relu

LES SENSATIONS DO GOUT

la gourmandise devient-elle bientôt, chez l'enfant, une chose aussi facile qu'elle est légitime.

Il est permis de croire que le sens du goût est fort peu développé chez le jeune enfant qui vient de naître : la preuve indirecte en est le peu d'utilité qu'il y a pour lui à reconnaître les saveurs. Nous avons d'autres raisons de le penser : nous savons qu'il se mêle, pour l'adulte, aux sensations du goût, des sensations olfactives qui influent sur la distinction que nous faisons des premières.' « Les yeux et les narines étant fermés, dit Longet, on ne distinguera pas une crème à la vanille d'une crème au café : elles ne produiront qu'une sensation commune de saveur douce et sucrée. » Mais, comme l'a dit aussi Brillât-Savarin, l'empire de la saveur a ses aveugles et ses sourds, et les degrés de délicatesse sapide, très différents suivant les diverses personnes, apparaissent déjà dans le jeune âge. On a pu faire accepter à des enfants de six mois certains médicaments rien qu'en changeant la couleur du contenant. Mais on voit que d'autres plus jeunes se refusent à tirer le lait de leur mère ou de certaines nourrices, soit i cause des sensations olfactives qui se mêlent aux sensations sapides, soit plutôt à cause des sensations désagréables du goût qu'ils éprouvent. Certains enfants ont le dégoût très facile. J'en ai vu un, âgé de deux mois et demi, refuser énergiquement le biberon, avec un étirement des lèvres et une grimace caractéristique, parce que le biberon était rempli d'eau, et une autre fois parce que le lait n'était pas sucré. Certains enfants paraissent sensibles à toutes les impressions sapides, de quelque espèce qu'elles soient, d'autres indifférents : une dame de ma famille n'a jamais pu, étant petite, être habituée par sa mère à goûter le vin, et, malgré les avis des médecins, elle n'a jamais pu boire que de l'eau. D'autres, et c'est le plus grand nombre, se prennent de bonne heure à savourer Tâcreté de certaines substances, pour peu qu'on les y habitue. En général, les enfants

changent facilement de goûts, ce qui n*est pas une raison pour forcer leurs répugnances sans nécessité.

Les sensations olfactives. — • Lès enfants paraissent, en général, et assez longtemps, insensibles aux bonnes comme aux mauvaises odeurs. Il est probable seulement qu'ils en sont moins impressionnes que nous, et que leurk appareils olfactifs, organes si délicats et qui sont en connexion multiple avec différentes régions du cerveau, ne sont pas très développes dans les premiers mois, ce qui n'aurait rien d'étonnant, puisque le sens olfactif paraît n'être d'aucune utilité pour le nourrisson. Peut-être aussi que, les odeurs étant par nature variables et fugitives, il faut un jugement déjà exercé pour en distinguer les sensations et les rapporter à leurs objets cotame à leurs causes. Connaître la provenance d'une sensation, c'est être capable de la préciser en l'isolant des sensations concomitantes. '

Cependant certains médecins spécialistes m'ont affirmé que le nouveati-në est impressionné par les odeurs, et l'on me cite un enfant de six semaines, et un autre de deux mois, qui refusaient ou qui prenaient le sein de certaines femmes, guidés par la seule odeur de leur transpiration, Tiedemann, dont l'enfant, âgé de treize jours, avait rejeté quelques médecines après les avoir goûtées à plusieurs reprises, va jusqu'à supposer qu'il les « distinguait de ses aliments par l'odeur. » Le fils de Darwin, à trente-deus jours, « reconnaissait le sein de sa mère à une distance de 75 à 100 millimètres, comme le montraient le mouvement de ses lèvres et la fixité de ses yeux », et Darwin suppose que la vue et le toucher n'y étaient pour rien, que l'enfant y était jguidé par la sensation de chaleur ou par l'odeur. On le voit, le recueil des observations concernant l'odorat, au douhle point de vue émotionnel et cognitif, est très incomplet encore chez les plus compétents observateurs.

Le petit enfant de quinze jours, d'un mois, de deux mois, ne manifeste que des sensations visuelles ou tactiles en pré-

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sence et au contact d'une rose, d'un lys, d'un géranium, d'un bouquet ; je n'affirmerais pas qu'il n'en éprouve point d'autres. — J'ai soumis un certain nombre d'enfants âgés de dix à quinze mois, à des expériences touchant les sensations olfactives. Ils ont tous, excepté un seul, qui ne sentait aucune odeur, pas même celle du tabac et de l'éther, ressenti très vivement les différentes impressions olfactives que je les mettais dans la nécessité d'éprouver. Un enfant de dix mois me parut très sensible aux bonnes odeurs, et très offusque par les mauvaises. Quant je l'empêchais de saisir une rose ou un bouquet de violettes, que je lui avais d'abord rapproché du nez, il me les demandait par sa mine et ses gestes ; je rapprochais de nouveau la fleur ou le bouquet de son nez, et alors il ouvrait la bouche, et restait immobile un certain temps, souriant de plaisir ; en un mot, il paraissait apprécier et savourer les bonnes odeurs. Il est, nous l'avons dit plus haut, des aliments qui n'impressionnent pas seulement le goût (qui nous fournit les sensations de saveurs douces, sucrées, salines, acres, acides, amères), mais qui nous procurent aussi des sensations olfactives, comme le chocolat et le café : cet enfant les aimait à la folie v bien plus que le sucre ; il appréciait certainement, tout comme nous, le fumet du cacao et du moka. — J'en ai vu deux autres du même âge, que l'odeur de la rose ou du réséda, qui n'arrive point par l'aliment, laissait plus indifférents que le fumet du chocolat. L'odeur-aliment, et cela se eonçoit, usurpe sur la sensibilité inexpérimentée de l'enfant les droite de l'odeur simple, tandis que le contraire arrive très fréquemment chez l'adulte. Les anciens se couronnaient de roses dans leurs festins ; pous mettons souvent des fleurs dans nos salles à manger, et, dans tous les cas, nous y apportons d'ordinaire avec nous des parfums délicats, qui ne font pas tort au fumet des vins et des viandes.

Les sensations organiques. — Bain a donné ce nom à celles qui naissent des diverses dispositions ou affections de

notre corps, et qui viennent toutes se fondre dans le sens vital ou sens fondamental, sensation générale de notre existence, sensation immédiate de notre propre corps,, qui est, d'après le docteur Luys, la somme de toutes les actions nerveuses, et comme la base organique de la conscience. Au sens organique se rapporteraient les sensations de la respiration, dont nous avons déjà parlé, celles de la circulation et de la nutrition, les sensations organiques des nerfs et des muscles, comme la fatigue, les sensations de coupure et de déchirure, les crampes et les spasmes, etc. Que l'enfant, organisme inachevé et d'accommodation imparfaite, dans la première période surtout, éprouve fréquemment des douleurs de ces différentes espèces, cela ne fait aucun doute. Il est moins évident qu'il éprouve les sensations de plaisir correspondantes. C'est qu'elles équivalent, en général, a des sensations de régularité fonctionnelle et de bien-être qui ne se traduisent pas par des marques violentes.

Le bien-être qui résulte d'une respiration convenable doit être un de ceux que l'enfant ressent le plus. En effet, la respiration étant plus active chez lui que chez l'adulte, et la fréquence des inspirations lui faisant une nécessité plus grande de l'air oxygéné, d'un côté l'enfant doit porter une assez vive attention à l'acte respiratoire, à cause des modifications rapides qu'il fait éprouver à ses organes, et d'un autre côté la qualité et la température de l'air respiré doivent lui procurer des sensations en rapport avec la fraîcheur et Tappétition de ses organes respiratoires. Aussi nous savons tous que, pour le nourrisson à peine âgé d'un mois, la promenade au grand air est la plus salutaire distraction et la plus agréable jouissance.

Si l'on admet une conscience organique et automatique, toujours veillant sur toutes les parties internes et çxternes de Pêtre, on peut aussi ranger parmi les sensations heureuses de l'enfant celles que lui procure un sommeil régulier. Le pur sommeil de l'enfant implique une saine et complète

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