‹ La psychologie de l'enfantChapitre 28 sur 109 · LES SENSATIONS VISUELLES · texte numérisé non relu

LES SENSATIONS VISUELLES

puissance où il se trouve encore de les localiser et de les différencier. Plus tard, l'expérience et la comparaison lui auront' fait distinguer ces sensations des sensations plus fortes, de celles qui lui causent gêne ou mal. Mais, à deux mois, lorsque l'enfant a l'air de trouver agréable le contact de ma main effleurant le dos de sa main, son front et ses joues, est-ce la douceur de ce contact qui lui plaît, et qui même le fait sourire, ou l'idée du sein que le contact de la peau rappelle, ' ou le plaisir résultant de la sensation de température ? C'est peut-être tout cela à la fois. Bientôt aussi la sigpification sympathique des caresses, qu'il ne tarde pas à comprendre, contribuera, à propos des sensations tactiles, à lui procurer un plaisir très manifeste. Quoi qu'il en soit, et malgré l'absence des signes indiquant le plaisir tactile, j'incline à croire que ce plaisir existe de très bonne heure. Il existe, à n'en pas douter, pour les animaux. Si je passe le doigt, doucement et à plusieurs reprises, sur la tête, d'un moineau âgé de dix jours, il ne tarde pas à clore aux trois quarts ses yeux, et, la tête aplatie, à prendre une position qui favorise la continuation de ce contact pour lui très agréable. La même chose a lieu pour les jeunes chats et les jeunes chiens. Il doit en être de mémo aussi pour le petit enfant.

Les sensations visuelles. — Il faut considérer comme exagéré ce que Tiedemann nous rapporte de son fils à peine âgé de treize jours, qui, dans ses yeux et dans sa mine, laissait apercevoir des expressions de douleur ou de plaisir à la vue de certains objets, et portait une attention soutenue aux gestes de ceux qui lui parlaient. Pour ne s'en tenir qu'à des faits bien constatés, on peut sans témérité affirmer que l'enfant âgé d'un mois, ou de quarante jours, a déjà éprouvé un certain nombre de plaisirs et de peines suggérés par les impressions visuelles.

Ces plaisirs, ce sont les sensations causées par des objets lumineux, les flambeaux, la flamme du foyer, la clarté du

soleil, la couleur vive des objets, et les nuances variées que produit leur agitation. Ces peines, ce sont les impressions trop énergiques, les lumières trop vives, les tons trop crus des objets trop brusquement mis en rapport avec la rétine ou trop vivement agités, et aussi la gâne morale qui doit résulter d'une accommodation imparfaite, ou tout au moins la peine physique qui viendrait quelquefois des efforts faits pour chercher l'adaptation normale. Cette dernière hypothèse me paraît, en effet, fondée sur des analogies sérieuses. 11 n'est malheureusement pas vrai que l'adaption progressive du jeune être au milieu pour lequel il est héréditairement constitué se fasse par des ébauches successives, avec des transitions douces et des ménagements providentiels. En vérité, l'homme souffre d'autant plus qu'il est plus faible ; et si, au point de vue de la perception intellectuelle, la fonction s'exerce utilement selon les forces de l'organe, on en peut point dire autant de la sensibilité, relativement au plaisir. « U faut, comme l'a dit Rousseau, beaucoup de temps pour apprendre à voir v; et une vision imparfaite est nécessairement accompagnée de sensations pénibles, comme tous les besoins mal satisfaits.

Les impressions visuelles ne produisent pas chez l'enfant les mêmes émotions agréables ou désagréables, ni peut-être en aussi grand nombre que chez l'adulte. Toutes les couleurs, il est vrai, le séduisent, l'attirent ; les couleurs ternes ne le laissent pas toujours indifférent, et lui causent même un plaisir évident, pour peu qu'elles soient distinctes, qu'elles tranchent sur des couleurs plus claires, comme le noir sur le gris, et même le gris sur le blanc, pour peu surtout qu'il ait une organisation impressionnable. — Une petite fille de trois mois, un enfant de cinq mois, étaient charmés par des dessins de couleur uniformément grisâtre ; celui-ci était particulièrement friand des gravures lithographiées en noir, et il suffisait de lui dire le mot « tableau », pour que son -°,gard se tournât vers les cadres disposés le long du mur

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de mon appartement, — Uo autre enfant de six mois ne manifestait quelque plaisir que devant les images, les fleurs ou les étoffes voyantes; mais ces brillantes couleurs parais* saient lui plaire autant qu'aux deux autres. J'en conclus, ou qu'il y avait une énergie moindre dans ses fonctions visuelles, ou que sa sensibilité morale n'était pas, soit par le fait de l'hérédité, soit par le fait des habitudes personnelles, aussi apte que celle de ses deux camarades à s'émouvoir sous l'action des sensations de couleur.

Il ne serait pas bien aisé de distinguer dans l'enfant d'un jour à cinq mois, des émotions pénibles produites par certaines couleurs. Quoiqu'il soit incontestablement établi que les organes visuels ont des adaptations et sans doute aussi des appétences et des répulsions spéciales, je n'ai pas réussi à trouver trace, chez les enfants de cet âge, ni même chez des enfants plus âgés, de ces prédispositions affectives de la vue, résultat des différences d'organisation, et qui se traduisent inconsciemment chez les adultes par des préférences marquées pour telle ou telle couleur.

Le plaisir et le déplaisir des yeux sont peut-être, chez l'adulte, des phénomènes en grande partie artificiels. Comme l'enfant n'a pas de longtemps des idées distinctes sur l'utilité ou la uocuité des objets, il ne voit primitive* ment en eux que des couleurs mobiles, qui toutes lui plaisent, dès qu'il y est sensible.

Les sensations auditives. — Les petite enfants sont de très bonne heure agréablement excités par des sons, des airs joués ou chantés. Près de quarante jours après sa naissance, le fils de Tiedemann entendit pour la première fois jouer du piano, et, à cette occasion, il se montra singulière* ment vif et joyeux. Un de mes jeunes parents aimait, dès l'âge d'un mois, entendre jouer ou chanter. Ayant fait, à l'âge de six mois, un séjour chez d'autres parents, sas tontes loi causaient une émotion très*vive, qui sa peignait par l'é* elat de ses yeux, l'immobilité et la rougeur de içg yif âge,

quand elles lui chantaient quelque air. La première fois qu'il entendit la plus jeune, il l'écouta avec un ravissement manifeste : ce que voyant, l'autre accompagna de sa voix plus vitrante et plus mélodieuse ; l'enfant se tourna aussitôt vers celle-ci, l'écoutant avec un plaisir mêlé de je ne sais quelle admiration ou surprise. — Tous les enfants ne sont pas également sensibles à la mélodie ; mais il paraît que tous les sons, clairs, tintants, et surtout réitérés plus ou moins rythmiquement, les amusent, quand ils ne x leur heurtent pas trop fortement le tympan. J'en ai vu plusieurs, à l'âge de deux mois, que des bruits de médiocre intensité, un bruit de porte fermée, un bruit de pas, un bruit de voix, un aboiement rapproché, n'avaient l'air d'émouvoir en aucune façon. Mais à l'âge de quatre ou six mois, presque tous aiment qu'on leur chante, et un grand nombre cher-' chent à gazouiller, d'instinct et par imitation. On peut donc dire qu'il y a des sons agréables ou désagréables pour les jeunes enfants, soit que leur tonalité corresponde à certaines conformations de l'appareil acoustique ou à certains états intimes de la personnalité, soit que leurs oreilles soient organiquement charmées ou blessées, selon l'expression vulgaire, soit que le sentiment instinctif d'un rythme présent ou absent éveille des émotions concordantes dans les replis mystérieux de leur sensorium héréditaire.

Quoi qu'il en soit, les enfants s'habituent avec la plus grande facilité aux bruits qui avaient, pour une raison ou une autre, à un certain moment, pu leur impressionner désagréablement le tympan. Les bruits choquants, aigus, glapissants, grondants, ne leur sont pas désagréables de la même manière qu'aux grandes personnes. Ils tressaillent à les entendre, quelquefois pleurent, si le bruit est très-brusque et très-rapproché; mais peu de bruits leur déplaisent pour des raisons morales, et en vertu des associations d'idées qui les font se représenter certains objets connus comme désagréables. Ils ne sont d'ailleurs pas plus difficiles pour la

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