‹ La psychologie de l'enfantChapitre 51 sur 109 · SENTIMENTS VARIÉS · texte numérisé non relu

SENTIMENTS VARIÉS

plus en plus entre ses repas et ses jeux. Au besoin toujours dominant, mais non plus excfusif, de la faim ou de la gourmandise, s'ajoutent de nouveaux besoins, que les Écossais appelaient besoins intellectuels, parce qu'ils supposent un certain progrès de l'intelligence.

Voici un enfant de huit mois, d'une intelligence ordinaire. Il s'intéresse à une foule d'objets indifférents à son goût, et il ne les porte plus qu'accidentellement à sa bouche. Ils sont désormais pour lui des jouets ou des objets d'étude, et l'un et l'autre tout à la fois. Il les manie, les tourne, les retourne, les abat, les redresse, les jette, les reprend, les poursuit à quatre pattes quand il ne peut les atteindre, les attire à lui, les frappe les uns contre les autres, les met les uns dans les autres, fouille dans leurs profondeurs, les entasse et les sépare, enfin joue ou s'instruit par eux de mille manières. La vue et le tact, qui paraissaient autrefois le plus souvent de simples auxiliaires du goût, fonctionnent pour eux-mêmes ; à la synthèse primitive des fonctions succède une analyse de plus en plus puissante et délicate; les cercles concentriques des sensations, des perceptions, des jugements, des sentiments, vont s'élargissant, et désormais, le savant dont j'ai parlé plus haut admire la petite bêle s'élevant de jour en jour, d'heure en heure, au rang de petit liomme.

Voici un petit enfant de onze mois. Il est passionné pour sou biberon, qui lui représente une source de jouissances exquises ; mais il a fait connaissance avec un certain nombre d'aliments agréables, la soupe, le pain, la viande, les gâteaux, les fruits, le vin sucré, qu'il paraît aimer autant que sa première nourriture. Cependant, lorsque son appétit satisfait, vous le mettez à ses jouets, on voit qu'il en jouit tout autant, sinon do la mémo manière, que de la nourriture ; il montre les mômes tendances à s'en emparer, la même attraction vers eux, la môme peine si on l'en prive, la môme joie sur le visage, dans les gestes et les

altitudes, à leur demander dos* sensations agréables. D'autre pari, je le vois aimer tendrement sa mère, sa bonne, sa sœur, sa tante, les personnes qui le nourrissent, le choient, le caressent, lui parlent et l'amusent. Il paraît même faire quelque différence au point de yue affectif entre telle et telle de ces personnes. Il paraît plus joyeux d'aller dans les bras de sa mère et de sa bonne, qui sont pour lui d'une douceur et d'une gaîté extrêmes, que dans ceux de sa petite sœur, qui l'étreint si maladroitement qu'elle le fait quelquefois pleurer, et surtout de sa tante, qui se croit très aimante et très caressante, mais qui n'en a pas l'air, et qui joint une voix criarde à un visage revêche. Cet enfant est égayé par un jeune ou joli visage, et montre très peu d'empressement pour les visages laids, vieux, ou cachés par une voilette. Il a ses affections variées suivant les objets ou les sensations qu'ils lui procurent, suivant le caractère, les gestes, les procédés des personnes : il a aussi ses haines, et pour les personnes, et pour les choses. Il s'exaspère, quand un voisin, âgé de sept ans, qui lui a fait plus d'un tour, et surtout plus d'une grimace, fait mine de l'embrasser. Un de ses oncles amène souvent un petit chien noir des plus aboyeurs, dont la seule vue assombrit l'enfant, et dont l'approche l'effraie ou l'irrite. Le martinet, le clysopompe, la serviette à laver, sont pour lui des ennemis personnels. Ainsi, les objets inanimés ont déjà une large part dans les sentiments du petit enfant. Le plaisir et la peine que ces objets font éprouver à quelqu'un de ses sens sont le germe de toutes ces affections et de toutes ces répulsions. Mais la curiosité, le besoin incessant d'émotions vives ou nouvelles, servent d'excitant et fournissent un aliment quotidien à sa sensibilité affective. Les affections de l'enfant, comme la curiosité qui les surexcite, sont à fleur d'esprit. Elles glissent des objets aux objets, des personnes aux personnes. Par suitede sa profonde ignorance et de son attention vite lassée, il ne peut pas

Page 1