SYMPATHIE HUMAINE
son père étant présent, il m'a appelé : « Papa, papa !» Je lui ai tendu la main, il s'est emparé -de mes doigts, et m'a tiré le bras en avant, en disant : « Papa, mené, mené... » J'ai compris qu'il désirait que je l'aidasse à marcher, et je me suis exécuté, à sa grande joie. Il a continué, depuis huit jours qu'il est avec nous, à me témoigner une préférence marquée sur toutes les personnes." Il quitte souvent sa mère, et surtout son père, pour venir à moi. Souvent, sa mère le tenant sur ses genoux au bout de la table, et aune assez longue distance de moi, il me regarde fixement, émet son papa, papa, se glisse en gesticulant hors des bras de sa mère, et, à quatre pattes, il rampe, sous la table, à travers les chaises et les jambes, jusqu'à mes pieds, pour que je le prenne. Cette soudaine affection méritait d'être analysée dans son principe, et je crois que j'ai trouvé Ja clef du mystère. Dès le premier jour, me voyant fumer un cigare, il s'est mis à souffler bruyamment, comme s'il exprimait de la fumée avec ses lèvres. Il fait de même avec son grandpère; or, ce dernier, qu'il appelle aussi papa, porte la barbe longue, comme moi. Cette ressemblance, et quelques autres peut-être, comme celles de la taille, des gestes, du son de voix, des attitudes, m'ont peut-être fait bénéficier, tlès le premier rapprochement entre nous, de l'affection dès longtemps acquise à son grand-père. Mais il est certain que maintenant, il m'aime aussi pour moi-même, je veux dire surtout pour les amusements que je lui ai appris, et qu'il ne veut goûter qu'avec moi.
La personne humaine est donc pour le petit enfant, comme elle paraît l'être pour les animaux apprivoisés, l'objet de l'affection Ja plus marquée. Il est rare cependant qu'il manifeste jamais ses sentiments avec ce degré supérieur d'énergie, qui mérite aux sentiments le nom de passions. L'amour exalté, la passion, est le fait des adultes : elle implique un élément de réflexion, sinon toujours raisonnable, et une forte impulsion, sinon toujours réglée, de la vo-
lonté, qui font encore défaut au petit cûfant. Il n'a pas des passions, mais, comme les animaux, des attachements, des habitudes. Il ne faut non plus chercher en lui autre chose qu'un germe do la sympathie humaine proprement dite : l'enfant n'a pas encore fait une épreuve suffisante des biens et des maux, pour être capable de les imaginer dans ses semblables. Il ne connaît pas assez la vraie signification de certains faits qu'il observe, il ne possède pas à un assez haut degré la faculté d'induction et de jugement, pour être atteint dans sa sensibilité par les manifestations extérieures des sentiments complexes. Il n'éprouve pas ces peines morales, qui quelquefois sont plus dures pour l'adulte que les souffrances organiques. Il peut souffrir de la privation d'un être ou d'un objet aimé, mais sans se dire à lui-même qu'il en souffre. On ne souffre, pour lui, que lorsqu'on pleure ou gémit.
Cet âge, si plein de sympathies irréfléchies, est sans pitié, selon le mot du fabuliste, p&r défaut d'expérience et faiblesse de jugement. On voit tous les jours des enfants, même de trois ou quatre ans, insulter innocemment, par leurs jeux inopportuns ou leurs propos cruels, aux douleurs les plus sacrées de ceux qui les aiment. Je me rappelle que» vers l'âge de cinq ans, ayant perdu une jeune sœur, je fus amené par me tante devant le lit de la pauvre défunte. Sa pâleur excessive, son immobilité, ses yeux à demi fermés, sa bouche grimaçante, le désordre de ses cheveux blonds maculés de sang (elle avait été tuée par le croup), me firent une impresssion très-profonde; mais en même temps, je fus frappé de sa ressemblance actuelle avec un petit garçon trèspâle, que j'avais souvent remarqué, à cause de son teint décoloré, en allant à l'école : je n'eus rien de plus pressé que d'aller trouver ma mère, pour lui parler de cette ressemblance. — Un enfant de quatre ans avait aussi perdu un de ses plus chers compagnons ; on le conduisit dans la maison de son ami ; le père le prit dans ses bras, et le tint pendant
SïilWU'MB 1KEGALE 91
quelques instants sur ses gcnfrux, pleurant et sanglotant : que de choses, pour un adulte, dans cette grande douleur muette! L'enfant n'y comprit rien : il se hâta de quitter les genoux du père affligé, fit quelques gambades par la chambre, et, tout à coup, revenant vers lui : « Maintenant que Pierre est mort, s'écria-t-il, tu me donneras son cheval et son tambour, n'est-ce pas ? » Mot horrible d'un innocent ! On psut cependant trouver des exceptions à cette règle générale. Un petit enfant, qui n'a pas encore trois ans, montre un rare exemple de ce que l'on a fort justement appelé la mémoire du cœur. Son grand-père et son père, qu'il aimait beaucoup, sont morts, l'un il y a un an, et l'autre il y a cinq mois. Il ne se passe pas de jour qu'il n'enparle. Chaque fois qu'on l'amène chez sa grand'mère, il s'asseoit sur le fauteuil de grand'papa> il demande qu'on lève le rideau qui cache le portrait de grand'papa, et il le regarde avec une expressive émotion. Chez lui, il ne se passe pas de jour qu'il ne demande la photographie encadrée de son père : il embrasse petit-père, et il le fait embrasser à sa sœur et à son frère aîné. Il comprend, grâce à cette persistance du souvenir affectueux, la tristesse bien naturelle de sa mère : « Tu es triste, lui dit-il, parce que petit-père n'est pas là. » SJil la voit pleurer, il l'embrasse, et lui dit : « Ne pleure pas : j'irai chercher petit-père, je le ferai revenir: j'ai la clef du paradis. »
Quoi qu'il en soit, voici encore des faits qui prouvent combien la sympathie est inégalement développée, dans ses différents modes, chez un même enfant. Ces observations me sont fournies par un ami. c Depuis que je m'hydrothérapise, il est arrivé deux fois à l'enfant (seize mois) d'assister à l'opération. Tant que je n'ai été que déshabillé, tout a été intérêt pour lui; mais lorsque j'ai commencé à m'asperger, peut-être parce qu'il se rappelle la sensation fort désagréable qu'il éprouve quand on le lave, ou quand on le baigne, il s'est mis à pleurer à chaudes
larmes. La première fois, j'ai dû cesser mon opération pour le mettre à la porte, hors d'une vue aussi pénible ; la seconde fois il est resté, mais tout en pleurant très fort; il est allé à la chaise où étaient mes vêtements, et il a pris ma chemise dans la main, pour me la faire mettre. Cette sensibilité sympathique m'a profondément touché.
« L'enfant est fort affligé, quand je lui dis, et sa mère surtout : « Je suis fâché, bébé. » Il en pleure souvent. Quand on le gronde, l'air mécontent lui fait la plus grande peine, et il en pleure. Si la gronderie n'est pas bien marquée, on le voit hésitant ; la bouche fait tantôt le pli du rire, tantôt celui des pleurs, et il se décide suivant notre physionomie définitive. Quand il pleure bien, pour avoir été grondé, sa mère le console toujours en lui disant : « Pas fâché, ami de maman, fais ami à maman », et alors il se présente déjà consolé, pour se faire embrasser. »
Mais le revers de la médaille est toujours là.
Ce même enfant, à la même époque, et encore un an plus tard, était la terreur des chats. Pendant un séjour qu'il fit chez nous, un jour j'entrai tout à coup dans une chambre où il se trouvait seul avec un petit chat ; à ma vue, il s'écria : « Je ne fais pas de mal au «hat. » C'était vrai pour le moment où il parlait, car je trouvai le petit animal blotti sous une armoire, épouvanté.