CURIOSITÉ
faculté de parler a fourni à ses indiscrétions et à ses voiontés un moyen de se diversifier à l'infini, et de s'imposer de gré ou de force. Cent fois en une heure, pour peu qu'on s'y prête, sa petite voix exprime un désir ou pose une question. Toutes ces choses dont il prenait autrefois possession par les yeux, il veut successivemont les prendre avec ses mains ou sa bouche : il s'élance, rampe, trottine de l'une à l'autre ; il les ouvre, les brise, les heurte, les mêle dans le plus affreux désordre ; il donne à manger sa bouillie à la montre de son grand-père, met le poisson du bocal dans le lit de la poupée, et plonge la poupée dans l'eau du bocal, commet enfin toute sorte d'incongruités que nos peintres s3 sont ingéniés depuis quelque temps à reproduire ; tout cela, non tant par besoin de savoir ce que sont les choses, et ce qu'elles peuvent devenir, que par besoin de sensations fraîches et nouvelles.
Un peu plus tard, c'est l'époque des indiscrétions plus nombreuses : au jardin, à la cuisine, au salon, l'enFant est partout à la fois, voyant et écoutant, sans qu'il y paraisse, tout ce qui se passe, tout ce qui se dit : et sur toutes ces choses, il multiplie les questions souvent enbarrassantes ; de toutes ces choses, sa mémoire retient les détails les plus caractéristiques pour en régaler les visiteurs. Cette faim du savoir, ou plutôt des renseignements, est, chez l'enfant, une force d'absorption intellectuelle et affective, aussi dominante que l'appétit de nutrition, mais qui a besoin, comme lui, d'être surveillée et réglée.
On s'exagérerait étrangement l'influence héréditaire des tendances scientifiques dans l'homme, si on la retirait du groupe social pour la rapporter aux individus : ce qui est ici la part de l'individu, ce n'est qu'une plus grande aptitude à percevoir et à lier ses perceptions pour en faire des conceptions bien systématisées et coordonnées; mais l'instinct de la vérité désintéressée, le besoin de s'enquérir du vrai pour lui-même, ne se transmet pas/ il s'inculque. ° :
donc il n'est pas <Je questions auxquelles on ne doive répondre vrai, il faut se persuader qu'en fait d'explications le petit enfant n'est pas difficile, et qu'une réponse simple ou vague, quand on se croit obligé de la faire, satisfera toujours sa naïve curiosité. Ainsi, une petite fille demandait
/ à sa mère pourquoi il y avait de l'eau dans la rivière. Sa mère lui répond : « Parce qu'il faut qu'il y en ait quelque part, mais non partout. » Un autre demandait pourquoi les haricots poussent dans la terre ; sa mère lui répond : « Estce que tu ne grandis pas tous les jours? les petits chats aussi: tous les animaux poussent, et de petits deviennent grands ; les plantes font la même chose. ». Un autre demandait pourquoi l'eau n'était pas du vin. Son père lui répondit : t Est-ce qu'un chien est un chat? Le vin, c'est du vin, et l'eau, c'est de l'eau. » Ce ne sont pas là des réponses par à peu près, mais absolument vraies, et qui suffisent à cet âge.
L'enfant ne s'émeut guère de l'invisible, de ce qui est et agit sans se montrer : il éprouve une- répulsion instinctive pour le mystère. Comme l'a fort bien dit Spencer pour l'homme primitif, en peut dire de l'enfant : « Il accepte ce qu'il voit, comme fait l'animal; il s'adapte spontanément au monde qui l'entoure; l'étonnement est au-dessus de lui. » Si donc il n'est pas possible- d'attribuer la naissance des religions à ces deux penchants dits innés de l'homme : l'automorphisme qui le pousse à placer derrière les phénomènes naturels des volontés semblables à la sienne, et l'étonne-
x ment qui le saisit en présence d'un certain nombre de ces phénomènes et l'excite à leur donner des explications mystérieuses, miraculeuses, extranaturelles, on peut soutenir hardiment que le sens religieux n'existe pas plus dans l'intelligence du petit enfant que le surnaturel dans la nature. L'enfant se préoccupe fort peu, et le chien aussi, je suppose, de ces concepts d'invisible, d'infini, de finalité, dont on dispute dans les classes de philosophie. Son respect et
son amour s'appliquent à des êtres qui lui sont bienfaisants ; mais à rien d'invisible et de distinct de son espèce. Son instinct de finalité est tout objectif et utilitaire. Il demande comment telle chose s'appelle, pour savoir ce qu'elle est, c'est-à-dire en quoi elle est bonne ou mauvaise ; et aussi, mais surtout parce qu'on lui a appris à le rechercher, d'où elle provient, qui l'a faite ainsi, qui Ta posée là, c'est-àdire en quoi peut-on aimer ou redouter la présentation de telle chose bien déterminée. Il n'y a rien là de métaphysique : il n'y a que des inquisitions fondées sur des analogies et des expériences très concrètes. Le mystère de son existence et de l'existence du monde n'a rien qui intéresse le jeune enfant et puisse le préoccuper, si on ne l'y excite pas. Quelle n'est donc pas l'imprudence des parents qui se croient tenus de lui apprendre ce dont il ne se soucie : qui l'a fait, qui a créé le monde, ce qu'est l'âme, quelles sont ses destinées présentes et futures I
Après cela, si grandes sont la confiance et la crédulité de l'enfant, qu'il acceptera, non toutefois sans regimber un peu, toutes les croyances que vous voudrez sérieusement lui imposer. Vous voulez qu'il soit bien convaincu qu'il est né sous un chou, que le Petit-Poucet avait des bottes de sept lieues, que le ciel bleu est peuplé d'anges, le dessous de la terre peuplé de démons et de damnés, les greniers, les escaliers, et les tuyaux de cheminées peuplés de revenants : vous n'aurez pas de peine à le lui persuader, puisque vous avez l'air de le croire vous-mêmes. Cela ne m'empêchera pas de trouver ridicule pour vous qu'il le croie.
Montaigne a dit de la menterie et de l'opiniâtreté chez les enfants, qu' « elles croissent quant et quant eux. » Il a dit bien vrai, pour ce qui est du premier" de ces défauts,
dont je vais parler dans ce chapitre. Comme tous les vices héréditaires, l'habitude du mensonge se développe plus ou moins chez chacun, selon que les circonstances internes ou externes, l'éducation, l'exemple, l'influence de telle autre tendance ou habitude la favorisent ou la contrarient. En réalité, c'est un vice absolument subordonné, dont il faut rechercher la source première et les dérivations accidentelles, si Ton veut appliquer au mal un remède opportun et efficace.
La véracité est dans l'enfant proportionnée à la crédulité, quoique n'y ait aucun rapport de filiation entre elles ; tout ce qui fait sur lui une impression sensible lui paraît réel. Cependant, et de très bonne heure, les illusions dont aucun de ses sens n'est exempt viennent surprendre, sans l'ébranler encore, sa primitive confiance. Il est certain que bien des choses l'étonnent parla distinction qu'il est obligé de faire entre elles et d'autres choses qui leur ressemblent. J'ai vu un enfant de cinq mois tout ahuri de voir se démener autour de lui deux chats de même couleur, qu'il avait d'abord pris pour un seul et même chat. L'enfant tout jeune est donc surpris et contrarié par uni certain nombre de méprises où il tombe.
Mais il l'est bien davantage, et il s'irrite même volontiers des tromperies qu'on lui fait, quand elles lui sont manifestement désagréables. Quand il veut, à l'âge de cinq mois, aller dans les bras de sa nourrice, et que celle-ci s'approche de son berceau, le caressant pour lui faire oublier son désir, il met souvent du temps à se laisser persuader, c'est-à-dire à se laisser tromper par cette gracieuse feinte. A sept ou huit mois, si vous lui donnez un morceau de pain à la place d'un gâteau déjà entrevu et désiré, il rejette le fallacie ▼ présent avec un geste de colère, crispe sa bouche en tricorne et ses yeux humectés, son froncement de sourcils, indiquent un prochain éclat. Et quelles scènes douloureuses, quand un changement forcé de nourrice exige une politique
consommée pour lui iaire prendre le change et l'habituer à un nouveau sein ! Plus tard, que de supercheries éventées, lorsqu'il s'agira de sevrer l'enfant, et. que de pleurs, de cris désespérés, de sanglots affreux, de notes menaçantes, si l'on ne s'y prend pas adroitement pour le tromper ! Mais, quoi qu'il arrive, on doit bien l'abuser plus d'une fois dans
on intérêt, pour son bien, ou du moins on croit devoir le faire, et, quelque adresse et quelque tendresse qu'on y emploie, il est bien difficile de ne pas se laisser quelquefois prendre en flagrant délit de menterie. Heureux les parents qui peuvent se flatter, eux et leur entourage, de n'avoir jamais trompé ostensiblement leur enfant sans nécessité, sans excuse légitime!
En somme, l'enfant d'un an à quinze mois sait déjà que tout cer qu'on fait et dit n'est pas toujours ce qui est en réalité. Il ne se dit pas cela, mais il le sent. Bientôt, si le phénomène ne s'est pas encore produit, la ruse, innée dans toute organisation animale, le mènera directement au mensonge par la voie des cachoteries utiles. L'histoire du sucre dérobé parle jfeune Tiedemann ou le jeune Darwin est l'histoire de tous les enfants du même âge (l).Ils se cachent instinctivement pour faire ce qu'ils savent défendu, comme pour jouer, comme ils disent ce qui n'est pas, en manière de plaisanterie. Un enfant de deux ans qui me dit : « Je viens de voir un papillon grand comme le chat, grand comme la maison. » fait là sciemment un mensonge joyeux ; de même lorsqu'il se blottit derrière une porte, en disant : «Victor n'y est pas. » Mais de ces deux contre-vérités, l'une est spontanée, l'autre imitée; l'imagination plaisante de l'enfant et sa tendance à imiter les jeux d'autrui, voilà donc pour lui deux sortes d'encouragements à contrefaire la vérité
Mais il est porté d'ordinaire à y déroger, soit par gestes,
1. Voir ma brochure: Thierri Tiedemann et la science de Venfant,
soit par mines, soit par paroles, plus pour son plaisir que pour celui des autres. Il jouit en égoïste de la surprise ou de la peur qu'il croit faire à sa bonne en ôtant tout à coup sa tête de dessous une serviette ou en sortant d'une cachette où il se croyait invisible. « Comme je t'ai fait peur! » disait une petite fille de vingt mois à son oncle, qui avait paru s'effrayer de l'entendre imiter l'aboiement du chien, derrière une porte. On le voit aussi par cet exemple, les satisfactions de 1 l'amour-propre ne sont pas étrangères à ces manifestations de la tendance à tromper pour rire. Certaines fois, Famour-propre favorisé par l'imitation entraîne à un mensonge en apparence joyeux. L'enfant qui s'est fait une bosse en tombant, et qui se hâte de se relever, criant : « Je suis tombé pour rire ! » fait un vrai mensonge, en simulant la plaisanterie.
- Il plaisantera aussi, on fera mine de plaisanter d'une manière analogue, pour éviter un reproche ou ne pas avoir l'air de le mériter. « Vilaine, vilaine, disait à sa mère un enfant de deux ans et demi, pendant qu'elle le mettait au bain contre son gré. — « Comment, c'est à moi que tu dis cela! répartit la mère. — Non, non, ce n'est pas à toi! c'est à l'eau que je le dis ! » Ici, quoique aidé par la question de la mère, le mensonge est dû à la spontanéité, plus qu'à l'imitation.
Du reste, toutes les passions égoïstes sont conseillères de menterie. L'enfant, qui vient de manger une friandise, dit qu'il n'en a pas eu déjà, ou qu'il en a eu bien peu, afin qu'on lui en donne encore. Il s'est brûlé en portant à sa bouche une cuillerée de potago, et se meta hurler avec des gestes de frénétique ; on veut le consoler, on lui dit : « Tu souffres beaucoup î Tu t'es fait bien mal ! Tu t'es bien brûlé ! » A chacune de ces phrases, il répond par des sons inintelligibles, accompagnés de mouvements des bras et de la tête qui ont l'air de repousser quelque chose, puis il dit plus distinctement,;** ifain, je ne souffre pas, non, non ! »
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Ici l'imagination, surexcitée par la souffrance et par la colère, suggère à l'enfant l'expression et ridée d'une réalité qu'il voudrait voir changée en son contraire. Une petite fille de trois ans, voyant que sa mère caressait son jeune frère depuis quelques minutes sans faire attention à elle, se mit à dire : « Tu ne sais pas, maman? Henri a fait une grosse méchanceté au perroquet. » C'était un mensonge par jalousie.
La paresse conduit aussi l'enfant au mensonge. On commande à un enfant de deux ans et demi d'aller chercher un tabouret dans une chambre voisine : il revient, sans l'avoir cherché, et dit qu'il n'y est pas. Le même enfant, chargé de porter un livre à son oncle, qui se trouve à vingt mètres de lui sur un banc du jardin, quitte à regret ses jouets, hésite à partir, marche le plus lentement qu'il peut,, retournant plusieurs fois la tête pour s'assurer qu'on ne le regarde pas, se rapproche du mur bordé de verdure, laisse tomber le livre au milieu des fleurs, et revient en courant à ses jouets, comme si la commission était faite. Paresse, désobéissance, hypocrisie, se trouvaient réunies dans cette action.
La peur d'être réprimandé ou puni, de ne pas obtenir une satisfactipn attendue, engage assez souvent l'enfant à mentir; mais plus rarement jusqu'à trois ou quatre ans que passé cet âge. C'est très souvent la manière dont nous demandons la vérité qui fait naître la défiance, la dissimulation et le mensonge : « As-tu fait cela? Qui a fait cela? » Cette question, faite avec un visage sévère et d'une voix menaçante, amène une réponse qui peut amener l'impunité ou ajourner la punition, et l'enfant de mentir.
La véracité est une vertu si essentielle, et le mensonge . une habitude si dangereuse, et qui se rattache de tant de manières à tousses détails de la conduite humaine, qu'on ne saurait trop $e prémunir contre les premières tentatives de mensonge. Les préservatifs joueront dans cette hygiène
morale un rôle plus important que les correctifs. C'est une vérité banale, mais trop oubliée dans la pratique, qu'avec la justice et la bopté, Ton fait à peu près tout ce qu'op veut d'un «nfant. Il sera franc, s'il est confiant ; il ne cherchera pas d'excuses à sa faute, s'il sait qu'elle fait de la peine aux parents et que c'est Ja conséquence la plus désagréable qui en doive résulter pour lui. Du reste, il ne faut jamais le gronder pour un tort involontaire. •
Pendant les premiers mois, la tendance imUative est aussi peu développée que la force d'observation ; elle se jBanifeste cependant par des essais divers. Darwin croit avoir remarqué un semblant d'imitation à l'âge de quatre mois, son fils ayant paru imiter des sons ; mais il ne l'a constatée avec certitude qu'à l'âge de dix mois. Tiedemann, dans son fils âgé de quatre mois, note ce phénomène, qu'il présente comme un fait d'association déjà plus nette des idées : « S'il voyait quelqu'un boire, il faisait avec la bouche un mouvement comme s'il goûtait quelque chose, » Dans cette action, et autres analogues, ne faut-il pas reconnaître, outre l'instinct de finalité qui fait concevoir à l'enfant la destination des mouvements buccaux, un effet de cette sympathie instinctive des mouvements, qui, chez des êtres pourvus de la même organisation, provoque le semblable par le semblable, et, étant donné aussi le caractère impulsif de l'enfance, ouvre une voie facile à l'imitation'
M. Egger (1), tout en convenant que la faculté d'imitation se montre très précoce chez l'enfant, ne la note avec assurance que vers l'âge de neuf mois, dans les actions suivan-
1. Le développement de Vintelligenee et d\i langage chez Us enfar\ta } p. 1Q et smv.