CRÉDULITÉ
de certaines personnes, et jamais absolument. Menteur et crédule, ce sont deux qualités qui s'associent très bien dans l'enfant, et j'ajoute, dans beaucoup de personnes adultes. Il est plus aisé de mentir que de ne pas croire.
L'enfant accepte donc résolument pour vraies toutes les idées qui lui passent par le cerveau, et surtout celles qui empruntent un caractère de force et de clarté par la présence et les paroles des autres personnes. Leurs récits, quels qu'ils soient, deviennent instantanément ses croyances. C'est là ce qui fait le charme, et aussi, selon moi, le danger de toutes les historiettes invraisemblables qu'on lui raconte même avant qu'il entende parfaitement le langage qui les exprime.
A l'âge de vingt mois, l'enfant n'est pas encore avide de contes et de fables, qu'il ne comprendrait pas, mais il est passionné pour le récit de ses propres impressions. Chaque fois que la mère d'une petite fille de cet âge était sortie avec elle, le souper terminé, et avant l'heure impérieuse du sommeil, elle racontait au père, dans un récit à la fois simple et pittoresque, ce que la petite fille et maman avaient fait et vu. « Nous sommes allées sous les grands arbres du Luxembourg : le chien était avec nous ; il courait autour de la voiture de la petite fille ; et il venait de temps en temps lui lécher les mains et la figure. Mais le chien a' été vilain, il a mordu au gâteau de la petite fille : la maman e bien grondé le chien, et l'a chassé avec l'ombrelle bleue, ce qui a fait rire Marie, qui commençait à pleurer. Puis, la petite s'est beaucoup amusée auprès d'un banc. Il est venu un petit garçon, qui s'appelle Joseph : il est un peu plus grand que la petite fille, mais il est bien gentil, et il aime bien la petite fille. Il lui a laissé prendre son ballon et il n'a pas fait ! - mal à la poupée ; il a sauté, et Marie aussi ; mais il s'est approché du gazon, et en voulant franchir vers l'autre côté, il est tombé, il s'est fait une bosse au front : il a crié beaucoup, et la petite fille aussi, parce qu'il s'était fait bien mal
Et puis, nous avons marché, beaucoup beaucoup, jusqu'au banc du fond, avec madame X.., qui aime beaucoup bébé; madame X..., a dit à bébé : « Quand viendras-tu me voir? Il y a de beaux abricots pour toi dans le jardin, et les oiseaux de la volière sont toujours bien jolis, bien joyeux : ils demandent souvent où est la petite Marie, en • faisant coui, cQuiy coui, coui ? etc., etc., » Et pendant ce récit, souvent interrompu par les baisers, les cajoleries de la mère, ou les éclats de rire et les courtes réflexions du père, la petite fille, tout yeux et tout oreilles, passait par toutes les impressions assorties à la nature des événements racontés, mimant avec ses bras, sa tête, ses jambes, un certain nombre de détails, imitant quelquefois les mouvements et les gestes expressifs de sa mère, comme si c'était elle-même qui racontât, et surtout ne manquant pas d'imiter quelques-uns des cris des animaux dont on parlait. Elle était comme de moitié dans la narration, disons mieux, dans la création de l'histoire dramatique dont le père paraissait si charmé. L'habitude de ces récits vrais familiarisa bientôt Marie avec les récits fictifs, que sa mère inventa pour elle, en les appropriant par degrés au développement croissant de son intelligence. A l'âge de deux ans, elle ne pouvait se passer de ces petites histoires merveilleuses; plusieurs fois par jour, elle disait à sa mère, d'un petit air câlin : « Maman, toi (histoires) àtit fi biensâ, maman toi à tit fi. »
Ces drames et ces comédies, pour lesquels l'enfant est passionné, il les prend au sérieux, même à l'âge de trois ans. Une fois qu'il les sait par cœur, et ici l'expression est éminemment propre, si vous y changez quelque chose, le charme s'envole, et l'attention avec lui. Un enfant qui vint chez des parents, à l'âge de deux ans et demi, se montra particulièrement séduit par les historiettes que lui racontait la plus jeune de ses tantes. C'est d'elle qu'il voulait les entendre, et tous les jours, fussent-elles les mêmes. Souvent, après le repas du soir, lorsqu'il ne s'endormait pas au mi-