‹ La psychologie de l'enfantChapitre 61 sur 109 · CRÉDULITÉ · texte numérisé non relu

CRÉDULITÉ

lieu du dessert, il venait se poser sur ses genoux, le corps allongé, immobile, et la tête appuyée contre le corsage de la jeune fille : admirable position pour entendre et voir raconter ! Dès que le récit commençait, il fallait le voir, muet, sérieux, les yeux fixes comme s'il regardait à dix pas devant lui. Aucun bruit, aucune interruption ne pouvait le faire sortir de cette immobilité attentive : le passage d'un chat, un geste oii un mot plaisant d'un de ses cousins, n'avaient pas le pouvoir de le distraire, pas même le rire des grandes personnes que cet imperturbable sérieux égayait. Mais on pouvait deviner à son visage, parfois coloré d'une subite rougeur, au miroitement de ses yeux toujours fixes, et aux faibles contractions de ses lèvres parfois entr'ouvertes par le passage d'un soupir, la série des émotions profondes qui successivement agitaient son âme. Il lui arrivait quelquefois de redemander jusqu'à trois fois le même récit.

Un soir, ses tantes étant sorties, il se trouvait seul à la maison avec l'aîné de ses cousins, un homme. Il s'ennuyait. Le cousin lui proposa de raconter l'histoire qui lui plaisait le plus, celle d'un jeune oiseau qui, ayant quitté le nid malgré la défense de sa mère, va se poser sur le tayau d'une cheminée, tombe dans le feu, et meurt victime de sa désobéissance.

Le narrateur se crut obligé d'enjoliver le récit, et d'y ajouter des broderies de son cru. « Mais ce n'est pas ça ! dit l'enfant à la première falsification qu'il entendit faire ; la mèrea dit ceci, a fait cela. » Le cousin, qui ne possédait pas le mot-à-mot de l'histoire, fut forcé de recourir à son imagination, et *d'altérer la naïve simplicité du récit bien connu. L'enfant n'y tint bientôt plus : il glissa d'un bond du haut des genoux de son cousin, et, quand il eut mis pied à terre, avec des larmes dans la voix, et avec des gestes d'indignation : « Ce n'est pas vrai ! le petit oiseau a fait coui, couiy coui, œui, avant de tomber dans le feu, pour

se faire entendre de âa mère ; la mère ne Ventendit pas, et il se brûla les ailes, les pattes et le bec, et il est mort, lp pauvret !» Et l'enfant s'éloigna, pleurant comme s'il avait été battu. Il avait été encore plus maltraité que cela : il avait été trompé, du moins le croyait-il ; on lui avait gâté son histoire, en l'embellissant. C'est à ce point que l'enfant prend longtemps les fictions pour des réalités.

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