‹ La psychologie de l'enfantChapitre 62 sur 109 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Je ne sais s'il est téméraire de supposer que tous les mouvements produits pendant la vie utérine ne sont pas absolument inconscients, et que l'enfant peut en idéer à sa façon un petit nombre au moment où il va les produire. Par exemple, on peut se demander s'il n'a nullement conservé le souvenir de certaines sensations de température, de pression, de contact, de saveur, et de mouvements plus ou moins définis, contorsions, trépignements, contractions des muscles de la bouche, que l'organisme a exécutés en réponse à ces diverses sensations. S'il en était ainsi, la conscience, qui était par hypothèse consécutive ou concomitante de ces actes instinctifs et des sensations qui les avaient déterminés, tendrait à prendre les devants sur l'acte : ou même elle pourrait se dédoubler en deux actes analytiques, s'appliquant successivement aux sensations et aux mouvements dont nous parlons. Le fait se passerait de la manière suivante : une sensation serait assez forte pour être ressentie, et pas assez pour produire instantanément les mouvements correspondants ; cette hésitation de Tins* tact à suivre le choc de la sensation, peut-être un temps d'arrêt produit par deux sensation entre-croisées, permettrait à l'enfant d'interposer une intuition de conscience entre la sensation et l'acte : ce serait là une première et petite platce faite à la spontanéité. Est-il du moins tout à &it exagéré de supposer que, pendant ce long travail de la aaissauce, composé d'actions et d , ùtfewwd.éj%i v*ariés.

l'enfant quelque peu conscient de quelques-uns des efforts qui|lui sont propres, et des sensations différentes en degrés qui les lui font produire, est capable de produire accidentellement quelques-uns de ces mouvements avec le vague désir de les produire ? C'est dans cette intervention de la conscience et du désir, ou si Ton veut, de la spontanéité personnelle dans la production de r mouvements fatalement déterminés, si cette intervention existe avant et pendant la naissance, qu'il faudrait voir le germe de l'activité volontaire.

Mais tournons le dos à cette hypothèse métaphysique, et essayons d'interpréter scientifiquement quelques-uns des faits observés à une époque postérieure. Ce qui distingue les actes ou mouvements volontaires des actes ou mouvements involontaires, c'est que dans les premiers existe un désir de renouveler ou de repousser certaines sensations, et de plus, quelque idée des mouvements nécessaires pour produire cet effet, autrement dit quelque idée des sensations musculaires correspondant à ces mouvements. Le désir peut être plus ou moins vif, l'idée des mouvements plus ou moins claire, et partant la volonté intervient plus ou moins dans l'acte ou dans les mouvements. Elle intervient en général très peu dans les premiers temps de l'existence. Soit que les grands centres nerveux, moteurs et autres, soient incomplètement achevés à la naissance, soit que l'instinct rende aisés à l'enfant la plupart des mouvements qu'il paraît apprendre, les volitions, c'est-à-dire la conscience, l'effort et le désir, n'ont que très peu à intervenir pour l'individu dans ces mouvements prédéterminés par l'organisation et par l'hérédité. Ainsi les doigts d'un enfant âgé de quelques jours se [referment trop facilement sur un objet mis en contact avec la paume de la main, pour qu'il soit de bonne heure excité à produire volontairement des mouvements semblables. De même, on peut soutenir que les progrès accomplis dans la succion pendant les premiers jours se sent produits avec aussi peu de conscience et de désir que

possible, que ces progrès sont dus à un développement de forces et à l'exercice purement machinal : mais peut-on dire la même chose à propos de la remarque faite par Tiedemann sur son enfant âgé de dix-huit jours? « Mis dans la position de téter, ou s'il sentait une main douce sur le visage, il cessait de pleurer et cherchait les seins ». H paraît y avoir quelque chose de plus qu'une association d'idées ; il paraît y avoir un souvenir et un désir de l'action de téter, et peut-être des mouvements de succion. M. Preyer ne veut reconnaître la première apparence de volonté que dans la manière dont l'enfant tient la tête, et il ne la tient droite qu'au bout de quatorze semaines (1). On peut cependant noter d'autres efforts conscients vers la même époque. A un mois et cinq jours, l'enfant de Tiedemann « distinguait de lui-même les choses hors de lui, en montrant le premier effort pour saisir quelque chose par l'extension des mains et la flexion du corps tout entier. »

Les mêmes mouvements, plus ou moins conscients, se remarquent chez les chiens et les chats, avant la fin de la première semaine ; mais lejeuneTiedemann, en qualité d'enfant, me paraît, sous ce rapport, beaucoup trop précoce. L'observation suivante est beaucoup plus vraisemblable : à un mois et vingt-sept jours, le même enfant manifeste déjà que son activité lui est connue : ses gestes de plaisir l'indiquent, comme ses accès de colère et sa violence à repousser les objets désagréables. La remarque faite à la même époque par Tiedemann sur l'intention impérative des pleurs est confirmée par des observations analogues de Ch. Darwin. A onze semaines pour un de ses enfants, un peu plu stôt pour un autre, la nature des cris changea, « selon qu'ils étaient produits par la faim ou la souffrance. » Ce moyen de communication parut bientôt être mis au service

1. La psychogenèse, voir Bévue philosophique, décembre 1881, p. C62.

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de la volonté. L'enfant sembla apprendre à pleurer quand il le voulait, ou à contracter ses traits selon l'occasion, de

manière à faire voir qu'il désirait quelque chose (1). i> Ces progrès de la volonté ont lieu vers la fin du troisième mois. A la même époque, le fils de Tiedemann en était encore à ces mouvements instinctifs ou plutôt primitifs du désir qui se traduit par l'extension machinale du bras et l'inclination du corps tout entier ; ce n'est guère que vers trois mois qu'il saisissait quelques objets placés à sa portée ; mais, en portant les objets à sa bouche, il apprenait à tenir ferme : tous progrès évidemment conscients et désirés, c'est-à-dire déjà volontaires.

A mesure que se développent la connaissance et les îorces mobiles, autant vaut dire les grands centres nerveux de l'enfant, l'élément émotionnel de la volition, ou désir, et l'idée ou conception du mouvement à accomplir deviennent plus accentués. Le désir est d'autant plus vif que l'idée de l'objet désiré est plus précise. G'est le cas de tous les mouvements plus ou moins appris, quoique instinctifs, de l'enfant : ils sont d'autant plus conscients, voulus, que leur exécution un peu compliquée les a rendus plus . difficiles à exécuter. Ce qui indique à quel point les efforts faits pour apprendre à tendre la main vers un objet désiré, à le tenir ou à le manier, à s'asseoir, à rester debout, à marcher, ont intéressé la personnalité de l'enfant, c'est q(ue l'enfant les répète sairé se lasser, aussitôt qu'il les a accomplis une première fois : il les- répète même hors de propos, « pour répondre à tout désir en général, si ridiculement insuffisants qu'ils soient pour arriver au but désiré (2). »

La volonté de l'enfant, plus émotionnelle qu'intellectuelle,

1. Exemples tirés du livre de Y Expression, de Darwin, et que j'ai reproduits dans ma brochure : Thierri Tiedemann et la Science de l'enfant. — Mes deux chats, fragment de psychologie comparée, p. 12 et suiv.

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