‹ La psychologie de l'enfantChapitre 63 sur 109 · Ferrier, Le cerveau et ses fonctions · texte numérisé non relu

Ferrier, Le cerveau et ses fonctions

se montre, en général, à l'âge de trois mois ou d'un çn, peu susceptible de contrôle personnel. Le désir manifeste on caractère plus ou moins impulsif, la volition de l'être sans expérience, s'il est laissé à lui-même, ne pouvant guère être influencée que par les mobiles les plus simples, et surtout par les impressions du mouvement. A l'âge de quatre mois, ayant appris à accomplir avec ses mains quelques actes spéciaux, Une lui suffît pas d'une seule leçon pour associer dans son esprit l'idée d'un objet brillant et celle d'une vive douleur, et pour contre-balancer la forte tendance qui le porte à toucher une flamme brillante. Mais à six ou sept mois, le contact plusieurs fois répété en quelques minutes d'une brosse piquante, commence à établir, ne fût-ce que pour un jour, ou une heure, une de ces associations dans lesquelles le souvenir dumal éprouvé neutralise un désirviolent.

Ce qui domine surtout dans la volonté du jeune enfant, c'est avec le caractère d'impulsivité, celui d'obstination et d'entêtement. Peut-on attendre autre chose d'un petit être qui ignore les conséquences éloignées des actions et qui n'obéit en toute circonstance qu'à l'appétition ou à l'aversion actuelle, en un mot, qu'aux tendances flattées ou contrariées de son impressionnable et naïve personnalité ? Les anecdotes suivantes, qui sont des faits en action, vont mettre cette vérité en lumière.

Une petite fille de trois mois, à qui Ton avait donné l'habitude de la bercer pour l'endormir, se réveilla pendant une courte absence de sa nourrice, absence qui avait duré un quart d'heure. Elle retrouva l'enfant dans un véritable accès de désespoir ; son visage était d'un rouge cramoisi, et ses yeux pour la première fois mouillés de larmes ; elle criait à être entendue à cinquante pas. La bonne se hâta d'approcher du berceau et de présenter le sein à l'enfant; celle-ci n'eut pas d'abord l'air de s'en apercevoir, elle cria de plus belle, et de ses petites mains crispées parut repousser la nourrïce.IlfaUutà.cette dernière plus de dix minutes de caresses,

de tendres appels, de chansons, pour calmer l'enfant et la décider à téter : mais, comme elle venait de satisfaire son appétit juste au moment où la nourrice s'était absentée, elle ne resta pas au sein plus de six ou sept minutes. A peine l'eut-elle lâché, que son front se plissa, ses yeux se voilèrent à demi sous les paupières contractées, sa bouche grimaça, et, sans motif apparent, elle recommença à pleurer. La nourrice se demandait si l'enfant n'était pas indisposée ; mais tout à coup, en tournant machinalement les yeux du côté de son lit, elle aperçut, tout au pied du lit, /une certaine quantité de plâtras provenant d'un trou qui s'était fait au plafond de la chambre. Elle fut tout ahurie de la découverte ; mais il fallait avant tout s'occuper de l'enfant, qui continuait à pleurer et à se tordre convulsivement; ses pensées revinrent à leur premier objet,et elle se dit : « A coup sûr, l'enfant a été effrayée par le bruit que la chute de ce lambeau de plafond a dû faire, et c'est la peur qui la faisait tant pleurer. » Elle embrassa l'enfant à plusieurs reprises, la câlina, et se mit bientôt à la bercer pour Fendormir. Les pleurs de l'enfant, ses cris, son air désolé, se calmèrent par degrés en trois on quatre minutes, et elle s'endormit d'un sommeil bienheureux. Aussitôt qu'elle la vit en repos, la nourrice, qui était seule dans la maison, s'occupa d'enlever les débris qui encombraient les abords de son lit, et elle descendit les jeter dans la cour. Un voisin du rez-de-chaussée avait entendu le bruit peu considérable que le plâtras avait fait en tombant, il avait vu aussi la nourrice sortir et la croyait avec l'enfant ; il lui raconta que ce bruit s'était produit presque immédiatement après sa sortie. Ce n'était donc pas la peur qui avait fait si longtemps pleurer l'enfant, mais le bruit l'avait réveillée en sursaut, elle s'était ï trouvée seule, ayant besoin de dormir; elle s'était d'abord chagrinée, puis désolée, puis irritée, de ne pas.se sentir bercée comme d'habitude avant de s'endormir; la nourricejétait survenue au dernier moment de cette

fureur, qu'elle avait eu tant de peine à apaiser, n'en connaissant pas la véritable cause. Elle comprit aussitôt son erreur, et me racontant l'aventure, elle dit : « J'avais donc fini par où j'aurais dû commencer : c'est que les enfants sont entêtés, monsieur, dans toutes leurs habitudes ! »

Qui n'a pas élevé ou vu élever des enfants peut seul ignorer l'ennui caractéristique, les scènes de colère, les cris, les trépignements, dont le débarbouillage est l'occasion. Ils ne veulent pas se laisser toucher par l'eau même attiédie. Les mêmes scènes se reproduisent chaque jour pour certains enfants, quand on ne s'y prend pas adroitement pour les glisser endormis dans le berceau. J'en ai connu un qui, à l'âge de quatre ou cinq mois, nécessitait l'emploi de plusieurs personnes pour être couché : une jambe enfoncée, l'autre sortait; on devait tenir une main, pour couvrir l'autre (on était obligé de l'emmailloter, pour qu'il ne s'écorchât pas le visage en dormant); et c'étaient des cris, des hurlements, des contorsions d'exorcisé. Quand il eut six mois, s'a mère, voulant éviter le retour presque quotidien de ces scènes désagréables pour l'enfant comme pour ellemême, se décida à le déposer sur son lit pour l'y laisser dormir une heure ou deux dans l'après-dîner. Mais ce furent alors des colères bien plus terribles, quand on le remettait dans son berceau : le lit l'avait gâté, il ne voulait plus du berceau ; on dut lui permettre le lit autant que cela était possible, et l'on s'habitua à ne le rendre à son berceau que le soir, après l'avoir profondément endormi sur les bras, et en prenant des précautions infinies. Se réveillait-il, la lumière vacillante et adoucie de la veilleuse, dont la sensation s'était fortement associée dans son esprit à ridée et au besoin du sommeil, avait sur lui cette influence bien constatée de l'empêcher de crier et de l'inviter à se rendormir, quoique dans son berceau.

J'ai revu cet enfant, quand il avait à peu près un an. Fort entêté, volontaire^ comme disait sa nourice, pour cinq ou

six détails importants de sa vie d'enfant, il était, en général, d'une humeur gaie et même facile. Quelque personne qui lui sourît, il lui répondait par un sourire ; il était à Taise sur les genoux de tout le monde, avait appris à n'essuyer les baisers de personne', restait des heures entières à se laisser amuser chez des voisins, ou même chez des étrangers qu'il voyait pour la première fois. Mais il ne fallait pas que sa mère et sa nourrice fussent là, quand on le prenait sur les genoux, pour qu'il y restât tranquille ; dès que Tune ou l'autre paraissait, il lui souriait de loin, lui tendait les bras, et faisait des efforts pour descendre, si elle ne venait; pas le chercher, ou si on ne l'apportait pas vers elle. On le laissait faire quelquefois, on lui laissait croire qu'il échappait à la personne qui le tenait, et on le déposait à terre : alors il s'asseyait, et par toutes sortes de mines provoquantes, il invitait marna ma (c'était le nom commun à la mère et à la nourrice), à venir le rejoindre. Si l'on tardait trop, il se mettait à quatre pattes, et poussait en avant, s'aidant des genoux, et quelquefois du ventre. C'était un agréable entêtement, dont il riait comme les autres. Le matin, quand sa mère l'avait fait déjeuner, il était porté sur le lit du père, 1 où il faisait mille jeux et mille espiègleries, se tournant et retournant, tantôt sur le dos, tantôt sur le ventre, enfonçant la tête dans le coussin, se glissant sous les draps dans toutes les directions, se tordant comme un serpent, avec des cris d'oiseau, et des éclats de rire déjà bien accentués. 'Cette fête matinale était pour lui chose due. Si, le déjeuner pris, sa mère tardait trop à l'emporter dans la chambre voisine, même quand il n'entendait pas la voix de son père, il criait : papa ! et, si l'on n'avait pas l'air de comprendre ses gestes et ses mines cependant très éloquents, il mêlait^' bientôt des cris furieux et des sanglots aux sons hurlést plu^, tôt que proaoïcés de p&pa.

Une petite fille, maintenant grandelette ; et d'une amabilité et d'une douceur extrêmes» a été bien- diffleile/à

élever, me disait sa grand'mère, qui en savait quelque chose. Jusqu'à l'âge d'un an, on avait toutes les peines du monde à la mettre dans son berceau. Le moindre mouvement réveillait, quand, après avoir longtemps épié le moment favorable, on s'enhardissait à la poser dans son berceau : si elle ne s'éveillait pas à ce moment, elle criait, comme un automate mû par un ressort, et tout endormie encore, au contact odieux de ce berceau : ses cris inconscients la réveillaient aussitôt, et il fallait la prendre, si on voulait éviter des larmes et des cris qui faisaient toujours craindre à sa mère pour sa santé. Même difficulté à lui faire prendre des bains cependant très nécessaires. Elle se raidissait comme un ver, me dit sa grand'mère, elle poussait des cris de feu; on s'y prenait de toutes les façons pour la décider à rester dans la baignoire : on faisait semblant de s'y mettre avec elle, on apportait ses plus chers jouets, on tapotait sur l'eau en riant, on y plongeait le bras, on restait accroupi à côté d'elle, quelquefois très longtemps, avant que la douce température de l'eau l'eût calmée. Mais il ne fallait pas avoir l'air de bouger, quand elle s'était oubliée à trouver l'immersion agréable: elle jetait les hauts cris au moindre mouvement. A deux ans, mais peu à peu, et, grâce au développement de la raison, à l'expérience qui lui a fait juger le sommeil agréable dans son petit lit, et le bain agréable quand elle "y a passé quelques secondes, au désir de paraître sérieuse et obéissante, et de ne pas faire de la peine à sa mère, elle est arrivée à se laisser coucher sans trop de difficulté, et, si elle fait quelquefois la grimace ou laisse perler quelques larmes en entrant dans le bain, cela ne tire plus à conséquence.

Encore un exemple pris dans la période parlante. Juliette a vingt-deux mois. Sa mère lui a défendu de toucher .aux fleurs de la fenêtre; on lui permet seulement de les arroser avec un petit arrosoir d'enfant. Elle s'acquitte de cette besogne avec un zèle qui n'a d'égal que sa maladresse

Mais il faut qu'elle en demande la permission à sa mère : les fleurs seraient noyées chaque jour, si on l'écoutait. Quand elle a désobéi, c'est la bonne qui arrose les fleurs. Aussi l'entend-on répéter plusieurs fois par jour : « Petit fille biè sa, rosé fleur. » L'autre jour sa mère était au salon avec quelques dames, et l'enfant avait un moment disparu avec ses jouets. Elle revint après dix ou douze minutes d'absence : sa robe et son tablier étaient littéralement imbibés d'eau. « Petit fille biè sa, rosé fleu », furent ses premiers mots en entrant. On ne s'aperçut pas tout d'abord de l'état dans lequel elle s'était mise, et ce ne fut qu'en l'embrassant qu'une dame le remarqua. La mère se précipita dans la chambre voisine : l'eau coulait partout. Voici ce qui était arrivé : comme Juliette avait été désobéissante à table, on l'avait punie en lui défendant d'arroser les fleurs, et oh avait même caché son petit arrosoir. Mais la tentation avait été plus forte que la crainte d'être réprimandée en désobéissant une seconde fois. Elle avait pris l'arrosoir de la bonne, elle avait essayé de le remplir en ouvrant le robinet de la fontaine, et elle n'avait réussi qu'à . produire une inondation, dont sa robe avait été atteinte. Sa déconfiture avait été si grande, et elle parut si humiliée, que sa mère ne la gronda qu'en riant. Elle aurait peut-être aimé mieux être grondée que moquée. Le soir en soupant, elle dit à son père : « Petit fille veu pa et sa, non, plu sa ; pâque veu plus rosé fleur ; veu plu, toutf mouillée. » Le fait est que le lendemain matin, la bonne ayant pris l'arrosoir, la petite la regarda sans manifester aucune envie de l'imiter ; la bonne lui mit son petit arrosoir dans les mains ; Juliette le jeta, en disant : « Pas sage rosoi, pas sa, mouillé •petite, plu rosé fleu. » Mais sa résolution ne tint pas à la vue des blancs petits filets d'eau qui s'échappaient par les cent trous de l'arrosoir de la bonne. « Petit fille, biè sa, rosé fleu », dit-elle, et elle ramassa son petit instrument Ibn'est pas un des exemples énumérés ci-dessus, qui ne

montre que, soit sous forme de dcsir automatique, soit sous forme de désir conscient, ou de détermination volontaire, l'action est presque toujours, chez l'enfant, subordonnée à la sensibilité. Ce qu'il veut, c'est ce qui lui plaît actuellement ou qui lui plaît par souvenir ; ce qu'il ne veut pas, c'est ce qui lui déplaît ou lui a déplu.

A mesure que l'expérience de l'enfant se forme, un plus grand nombre de sensations, de sentiments et d'idées, c'est-à-dire de mobiles et de motifs déterminants, s'interposent entre l'action et la détermination autrefois simple et instantanée. L'acte, quand il s'en produit un, est conditionné par le motif le plus fort : les actes de cette nature sont considérés comme délibérés,, par rapport aux volitions impulsives. On voit souvent le jeune enfant suspendu entre deux motifs de nature contraire, qui le sollicitent également à l'action : en général, l'hésitation dure peu, surtout si les deux motifs sont tous deux agréables, sans doute par la raison qu'en donne Delbœuf, « parce que, dans ce cas, il vaut mieux agir qu'attendre. Soyons-en assurés, lane de Buridan n'est mort ni de faim, ni de soif» (1). Iln'y amêmo pas ici, à proprement parler, conflit, mais simple concurrence de motifs. Un cas presque analogue est celui où l'enfant se trouve placé entre la douleur que lui cause un violent désir non satisfait et le plaisir qui lui est offert d'une caresse ou d'un présent inattendus : le regret lutte ici contre l'attrait de l'actualité •. l'enfant qui pleure essaie de sourire, puis il se remet à pleurer de plus belle, ou bien il se console et se prend à rire et à jouer plus ou moins promptement. D'autres fois les éléments en conflit sont plus nombreux et plus distincts ; par exemple, nous trouvons d'un côté ces quatre termes : obéir, privation d'une chose désirée, approbation, caresses ; et de l'autre côté ces quatre termes : pas obéir, attrait delà chose défendue, reproche, punition; ces

Page 1