‹ La psychologie de l'enfantChapitre 65 sur 109 · US FACULTÉS D'ACQUISITION ET DE CONSERVATION INTELLECTUELLE · texte numérisé non relu

US FACULTÉS D'ACQUISITION ET DE CONSERVATION INTELLECTUELLE

lVttention

Comme l'attention est le résultat d'une sensation intense ou distincte, et que les organes du jeune enfant ne sont pas encore aptes à prolonger ces excitations vibratoires, les chocs d'attention paraissent très-rares chez le nourrisson au début de la vie. Cependant on croirait les noter par moments. Quand j'agitais un objet à quelque distance des yeux d'un enfant âgé de dix-sept jours, ses paupières clignotaient et se fermaient, exprimant la peur ou le désir de fuir une impression vaguement désagréable. Ses yeux suivaient, de droite à gauche, et de gauche à droite, une chandelle que je portais successivement dans les deux sens. Un bruit de porte fermée, le son d'une voix retentissante lui faisaient faire des tressaillements ressentis par la personne qui le tenait. Mais ces mêmes causes ne reproduisaient les mêmes effets que pendant trois ou quatre minutes ; l'enfant n'était plus ensuite impressionné par ces couleurs d'objet agité, cette lumière, ces bruits, ces sons : il reprenait pour quelques instants sa pose extatique habituelle, les yeux ouverts, immobiles, comme regardant en dedans. Bientôt ces différentes impressions deviennent, en se répètent, objets de réminiscence, d'intention vague, de recher-

che ou de fuite. L'attention donnée par l'enfant à ses sensations et à ses souvenirs devient de jour en jour plus forte, plus facile, au point qu'elle paraît souvent réflexe. C'est alors que l'enfant paraît vouloir le pljus être attentif, et qu'il est le plus attentif, qu'il a en réalité le moins besoin de le vouloir. Je comparerais volontiers l'enfant attentif à r ce jeune chat, qu'un objet briJlant ou une proie guettée retient plus ou moins longtemps immobile, le cou tendu, les pattes serrées contre terre, le corps ramassé, l'œil dilaté, la lèvre supérieure légèrement arquée, comme rivé à l'objet de sa convoitise. C'est là une sensation ou un groupe de sensations exclusivement perçues, incessamment renouvelées, attendues : le sujet observant paraît moins s'appartenir qu'appartenir à l'objet observé ; c'est une réaction intense mais comme passive, une attraction plus ou moins consciente, une fascination de l'être attentif par l'objet i'attention. Le plaisir que la succion du sein procure à l'enfant devient pour lui objet d'attention : il s'y délecte, il s'écoute en quelque sorte, il se regarde, il se sent jouir. Cette apérition de la faculté consciente, que l'on désigne sous le nom d'attention se produit d'abord de l'extérieur à l'intérieur ; c'est une excitation des cellules nerveuses sous l'influence de l'impression qui les irrite, ce n'est pas une tension, un effort de dedans en dehors ; ce n'est que la condescendance à l'admission d'une sensation dans les centres nerveux. L'attention peut avoir pour occasion un acte de la volonté, mais ses propres actes sont autre chose que la volonté : c'est un canal qui s'ouvre à l'impression extérieure, et que la volonté peut quelquefois tenir fermé, mais qui est la plupart du temps ouvert maîgrésqu'elle en ait. Cette tension musculaire et nerveuse, réaction intense des impressions vives, imposée plus que volontaire, est le caractère primitif de l'attention. Bossuet la désigne sous le nom d' «attention forcée », et il ajoute: « Ce n'est pas là toutefois ce. que nous appelons attention ; nous donnons ce nom seulement

à l'attention où nous choisissons noire ebjet pour y penser volontairement. * Cela signifie seulement que l'attention a des degrés, et que celle dont le tout jeune enfant est capable, volontaire ou involontaire, est toujours à son début provoquée par la sensibilité,

A l'âge d'un .mois, un enfant prêtait certainement, de temps à autre, une attention soutenue à l'acte de la succion : oale voyait à la fixité de ses yeux, que le plaisir faisait briller, et qui, de temps à autre, 6e voilaient à demi sous les paupières. On lui remplit un jour son biberon d'eau sucrée : après quelques mouvemants de succion, il s'arrêta trois secondes, recommença son acte, et le continua avec la même expression d'attention voluptueuse que s'il avait contenu du lait. L'eau pure n'eut pas lo même succès auprès de lui : il s'arrêta net dès les premières gorgées, revint au biberon après une pause de cinq ou six secondes, et le laissa bientôt, avec un froncement de sourcils, une contraction des coins de la lèvre et une moue des plus caractéristiques. Voilà donc l'attention appliquée aux fonctions du goût.

Pendant le premier mois, les divers mouvements, automatiques ou conscients, des organes, je ne parle que des organes préhensifs, s'exécutent d'une façon si maladroite, si vague et si indécise, que je n'ai pu y reconnaître d'une manière certaine l'influence de l'attention appliquée aux sensations tactiles. Cependant il est impossible que l'attention fie s'exerce pas également de ce côté. En effet, à l'âge d'un mois et demi, quand les mains d'un enfant se promenaient, en.agitant les doigts, sur le sein de sa mère, sur ses mains, sur son visage rapproché de celui de l'enfant, l'expression fixe ou joyeuse des yeux et de la bouche grande ouverte indiquait qu'il avait plaisir à prolonger ces sensations de toucher fort confuses. A deux mois et six jours, il palpait %sein et le visage de la mère, et lui retenait le doigt avec Œte attention manifestement volontaire. A la même époque

il commençait à avancer les mains vers le sein, quana sa mère le découvrait, et le tenait à deux décimètres de ses yeux.

J'ai vu une petite fille de vingt-huit jours et un petit enfant de trente-cinq jours, montrer, par la fixité de leurs yeux et les mouvements de succion de leurs lèvres, en présence du biberon plaça à quelques centimètres de leurs yeux, qu'ils reconnaissaient l'instrument de leur allaitement, et qu'ils étaient capables d'y diriger leur attention. A la même époque, ils élevaient automatiquement la main vers leur visage, ayant probablement très peu conscience de ce mouvement involontaire, mais qui, lorsqu'il était occasionné par des frottements opérés sur une partie de leur visage, indiquait par sa répétition, surtout leur front se plissant et leurs yeux se dilatant comme dans la peur, qu'ils portaient leur attention sur les désagréables sensations par eux éprouvées. Un enfant d'un mois regardait fixement pendant trois minutes, et ensuite pendant quatre minutes, le reflet miroitant de la lumière sur un tableau placé près de la fenêtre. A quarante-cinq jours, je le vis suivre des yeux, après l'avoir bien regardée, une poupée à robe bleu clair, qu'une petite fille agitait dans la chambre, à plus d'un mètre de distance. A cinquante jours, la fixité ou la direction de son regard dans un certain sens indiquait l'attention portée sur un objet bleu, blanc ou violet : les autres couleurs parurent, peut-être par un effet de daltonisme passager, le laisser indifférent. Mais à deux mois, le rouge d'une robe, d'une fleur, d'un papier, le violet, le blanc, l'attiraient aussi, tandis qu'il ne faisait attention ni au noir, ni au ponceau, ni au brun, ni au bleu lilas, ni beaucoup au jaune. Était-ce prédisposition plus particulière à certaines sensations de couleur, ou faiblesse relative des organes de la vision? Il faudra réunir à cet égard les résultats d'un grand nombre d'expériences, pour aboutir à des inductions sérieuses. L'enfant progresse de jour en jour, et quelquefois

d'heure en heure, manifestant une faculté qu'on n'avait pas d'abord découverte chez lui, et ce ne sont pas les facultés qui doivent être un jour les plus puissantes qui apparaissent toujours les premières. Un enfant qui ne fixait son attention sur aucun objet coloré avant l'âge de deux mois, était, vers' deux mois et demi, aussi attentif aux couleurs que les plus précoces.

Quant à l'attention portée sur les sons, elle est manifeste dès la seconde quinzaine. A l'âge de douze, de treize ou de quinze jours, la plupart des enfants tressaillent en entendant un bruit un peu fort. « Le 5 septembre, ainsi treize jours après sa naissance, on s'aperçut de l'attention que le fils de Tiedemann portait aux gestes de ceux qui lui parlaient (?) ; leurs paroles agissaient également sur ses pleurs. » J'ai ni un. enfant plus âgé^il avait seize jours), cesser parfois de pleurer, quand sa mère lui parlait en le câlinant ; mais les mouvements cadenèés qu'elle faisait en même temps contribuaient à l'apaiser peut-être autant que ses paroles. Cependant le lendemain, pendant la nuit, sa mère ne pouvant réussir à le consoler, le père se fâcha, gronda, et, à la fin, lui enjoignit de se taire, avec une voix forte et saccadée, qui parut faire je ne sais quelle impression sur l'enfant, caHl ne tarda pas à se taire.

« A deux mois et demi, dit M. Taine à propos de l'enfant qu'il a étudiée, je constate un mouvement qui est visiblement acquis ; entendant la voix de sa grand'mèrc, elle tourne la tête du côté d'où vient la voix. » — J'ai aussi cru remarquer le même mouvement chez un enfant âgé d'un mois et deux jours : j'étais à sa gauche et je parlais fort; sa tête parut s'infléchir vers la gauche, et la fixité de son œil exprimer une certaine attention au bruit de ma voix. A 1 âge d'un mois et demi, une petite fille exprimait consciemment la souffrance ou le besoin de téter par des cris tout différents. A l'âge de deux mois, ses pleurs exprimaient intentionnellement la souffrance, le désir et la co-

1ère. — A l'âge de six semaines, un autre enfant faisait des soubresauts jpyeux sur le sein de sa mère, quand il entendait jouer du violon. A l'âge de deux mois, les aboiements d'un chien qui se trouvait dans la même chambre que lui, lui firent froncer le sourcil, contracter les lèvres, faire la moue et pleurer ; bientôt le chien flatté se mita japper d'une voix caressante : l'enfant l'observa très attentivement, se, calma, et parut écouter ces nouveaux sons avec plaisir.

L'énergie de l'attention se montre de bonne heure en corrélation directe avec la vivacité des sensations ou des sentiments éprouvés. Chez les petits enfants, comme chez les animaux jeunes, les plus facilement attentifs sont, à ce qu'il semble, ceux dont l'excitabilité nerveuse est la plus grande. A trois mois et demi, une petite fille très sensible, qui savait déjà distinguer quelques parties de son corps, et cherchait ses pieds au mot de pipé, était attentive à tout ce qui passait autour d'elle, aux sons de toute espèce, au bruit de la voix, à un bruit de pas dans la chambre, à un bruit de porte ou de croisée ouverte ou fermée* à toutes les couleurs, mêmes les moins vives, lorsqu'elles étaient placées à portée de ses regards. — Uq petit enfant de six mois, d'ailleurs intelligent, mais lymphatique et peu sensible, regardait à peine un bouquet de fleurs pâles qui se trouvait assez près de lui ; je dus les rapprocher davantage, et même les agiter sous ses yeux, pour arrêter son attention. Mais une fleur très brillante, que je mis à côté du bouquet, lui causa un très grand plaisir, et il la regarda pendant une minute ou deux. Bientôt un chat parut, sorte d animal qu'il n'avait point encore vu : l'enfant poussa un petit cri joyeux, bientôt renouvelé, étendit les deux bras, se pencha de tout son corps vers l'animal, et, celui-ci ne venant pas se faire toucher, l'enfant prit devant lui une pose de quiétiste. Il est donc évident que la faculté d'attention est primitivement en rapport avec la vivacité des sensations.

La sensibilité plus développée qui produit les divers sen-

lîments, c'est-à-dire des idées, des souvenirs de sensations agrandis et exagérés, exerce une influence considérable sur l'attention chez les adultes. « Chez la plupart des hommes, la direction définitive que prend l'intelligence est inspirée par le sentiment (1). » Qu'est-ce qu'aimer, sinon penser constamment avec plaisir à une personne ou à une chose ? Qu'est-ce que haïr ? Penser toujours avec peine à l'objet désagréable. C'est la passion, c'est-à-dire l'attention toujours excitée ou même surexcitée par le sentiment, qui fait les amoureux, les artistes, les héros, les savants. Je modifierais volontiers le mot de Buffon, et j'écrirais que le génie est une longue passion. Le petit enfant, à peine âgé d'un mois, est déjà capable d'éprouver, nous l'avons déjà dit, dans^une mesure restreinte, des sentiments proprement dits. Il aime sa mère pour le bien qu'il en reçoit, sinon jfoux ellemême; il aime son biberon ou le sein qui l'allaite, les bras qui le caressent ou le portent, le visage qui lui chante ou lui sourit, les yeux qui lui parlent ; il craint, il désire, il souffre, il espère, il s'ébaudit, il s'irrite : autant d'excitations pour sa faculté d'attention déjà développée par l'exercice et par l'habitude des sensations vives. Mais, hâtonsnous de le dire, sa sensibilité morale, encore à l'état de vague formation, ne peut encore influer que médiocrement sur, son attentivité, même dans le cas des prédispositions héréditaires les plus heureuses.

Cette diversité originelle des facultés qui concourent à former ou à exciter l'attention est la pluspart du temps atténuée par l'effet des compensations naturelles. L'enfant 1res impressionnable éprouve un trop grand nombre de sensations différentes, pour qu'elles transmettent au cerveau un retentissement durable ; de là une habitude d'attentiôn prompte et éparpillée, capricieusement, c'est-à-dire insuffisamment accordée à toute chose. Aussi est-il à crain-

i. J> CasUe, PhrétMlogie spirituaiïste, chap. de l'Éducation.

dre que la petite fille dont j'ai parlé plus haut, avec l'éducation tout ordinaire qui l'attend, c'est-à-dire à demi livrée au hasard de ses facultés natives, ne produise qu'une femmelette nerveuse ou banale, à idées incomplètement nettes et précises, peut-être bizarres et disparates, une femme superficielle tout à la fois par le cœur et par l'esprit. — L'autre petit enfant dont j'ai parlé au même endroit, plus rebelle aux impressions ordinaires, d'une sensibilité plus lente à s'éveiller, avec sen attention plus paresseuse à se donner comme à se déprendre, pourra, dans les mêmes circonstances éducatives, devenir sans peine un esprit net, ferme et pratique : il aura peu d'idées peut-être, mais elles seront tenaces, et vraisemblablement exactes, parce qu'il aura pris son temps pour les former ; pour peu que le développement spontané de ces facultés moyennes ne soit pas contrarié, il saura bien le peu qu'il saura. Ajoutons que les ressorts de son attention auront conquis, par l'exercice, une puissance d'adaptation qui compensera peut-être le défaut de vivacité. C'est là un point qui intéresse la pédagogie rationnelle.

Quelques différences que les prédispositions naturelles ou l'exercice habituel puissent mettre entre les facultés individuelles, le caractère général de l'attention est d'être courte et mobile. Cette concentration de l'activité de l'esprit sur un objet, cette direction trait à trait du regard intellectuel (pardon pour ces métaphores qui ont l'air d'expliquer l'inexplicable), est aussi difficile au petit enfant, qu'il le serait à un valétudinaire de renouveler pendant deux minutes la série d'efforts musculaires représentant la suspension d'un poids lourd. Ce qu'on appelle un acte d'attention est, en réalité, une série d'actes attentifs répétés un plus ou moins grand nombre de fois dans une durée relativement très courte. Ne nous exagérons pas cependant cette rapidité foudroyante de la pensée. Cette prétendue vitesse incommensurable, le Hollandais Donders, et d'autres après lui, l'ont

mesurée, pour l'homme comme pour les animaux. Mais, quoique cette rapidité ne soit pas incalculable, elle n'en est pas moins considérable, et, faire attention à une chose, ne serait-ce que pendant quelques minutes, c'est l'avoir observée plusieurs fois dans ce court espace de temps.

Aussi, malgré les services que la volonté, le désir tenace, l'habitude rendent à l'attention, en lui donnant une facilité et une énergie toujours accrues, l'attention est toujours sur le point de faire défaut à l'homme même le mieux doué. Les personnes les plus familiarisées avec le travail intellectuel sont souvent obligées de se faire violence, pour se mettre à un labeur même des plus goûtés. Bien peu de gens, je le crois, travaillent parce que le travail leur est agréable. Ils se décident presque toujours à ce commencement pénible, par des motifs dominants, par nécessité, par intérêt, par amour-propre, par devoir. Mais, à peine relancés dans leur voie habituelle, le plaisir d'avancer les tient en haleine, facilite et accentue leur attention, jusqu'au moment où la lassitude vient tout à coup l'enrayer. Ils échappent d'ailleurs à ce dégoût et à cette difficulté du travail intellectuel, par un effet de cette loi de la nature qui fait que l'esprit se repose dans le changement, comme la variété des aliments renouvelle l'appétit. Mais le petit enfant, tiraillé sans cesse par des impressions surexcitantes, et doué d'une force de résistance musculaire très petite, n'a pas de tels réactifs contre la lassitude du cerveau. Au moindre effort d'attention, il est rendu.

C'est pourquoi l'enfant le plus attentif l'est infiniment peu. « Cette faculté de l'attention, qui joue un rôle si considérable dans la vie scolaire, n'a, elle aussi, été que très imparfaitement étudiée jusqu'à présent. Je ne connais guère que deux hommes, Horace Grant et Chadwick, qui soient entrés dans cette voie. Leurs recherches nous ont bien appris qu'au-delà de cinq à six minutes pour les enfants ieunes, et de trente à quarante-cinq minutes pour

les grands écoliers, l'attention est fatiguée et l'effort intellectuel fait défaut ; que, dans les écoles, la capacité d'attention varie avec la durée des classes, la saison, les heures du jour, les heures de la semaine, la distance qui sépare le travail des repas, etc.... Ces observations n'ont fait qu'ouvrir la voie (1). » Si cette étude est à peine ébauchée pour les enfants en général, elle n'est pas même entrevue pour les nourrissons, pour les enfants pris à partir de la naissance jusque l'époque des premiers essais de la parole. Il faudra de longues et patientes observations pour en arriver seulement à cette esquisse de la psychologie du petit enfant, que ûotre ambition n'est pas d'essayer, mais d'indiquer.

Ajoutons que, si l'enfant exerce très faiblement son attention, il l'exerce très souvent, d'une façon rapide, mais néanmoins profitable. La puissante sensibilité de son jeune cerveau compense quelquefois, et surtout avec le secours des répétitions fréquentes, la force de Concentration de l'adulte. « Chez les jeunes enfants, dit M. Luys, les cellules cérébrales sont douées de caractères histologiques tout spéciaux; elles sont mollasses, grisâtres, flexibles en quelque sorte; elles sont de plus, au point de vue dynamique, vierges de tout ébranlement antérieur (2); aussi peut-on dire que l'excitation sensorielle qui arrive en elles à cet âge, s'y imprime d'autant plus facilement qu'elle les trouve à l'état de viduité, et que leurs forces coercitives n'ont pas encore été mises à l'épreuve. — D'autre part, dans les premières années de Ja vie, la substance cérébrale est en perpétuel travail de développement organique. Des éléments nouveaux s'ajoutent incessamment aux éléments anciens, et comme les nouveaux venus, suivant toute vraisemblance, dérivent de leurs prédécesseurs, on est amené à dire que les cellules filles

4. Fonssagrives. — L'Éducation physique des garçons, p. 176. 2. Ce n'est pas absolument notre opinion.

qui apparaissent, empruntent aux cellules mères qui leur ont donné naissance un lien de parenté fatal, une sorte de transmission héréditaire des états divers des cellules mères d'où elles dérivent. — C'est dans ces rapports intimes de cellule à cellule, dans ces liens mystérieux de parenté, qu'il faut chercher le mot de certains souvenirs. C'est ainsi que certaines impressions perçues au temps de notre première enfance, se trouvent devenir le patrimoine commun de certaines familles de cellules, lesquelles les maintiennent à l'état de verdeur, les avivent incessamment par une sorte de synergie permanente. — Chez le jeune enfant, l'impressionnabilité de la substance cérébrale est telle qu'elle retient, motu proprio, toutes les impressions qui viennent l'assaillir, aussi passivement qu'une plaque photographique sensibilisée qu'on expose à la lumière retient toutes les images qui viennent se réfléchir à sa surface (1). »

Il nous reste à examiner deux questions relatives à cette faculté d'attention, que Ton dit la faculté maîtresse de l'esprit. Voici la première. Helvétius a soutenu l'opinion assez cartésienne que tous les hommes sont naturellement doués de l'attention et de l'intelligence nécessaires pour se développer au même degré; mais l'attention est une fatigue, et tous les hommes ne sont pas susceptibles de passions assez fortes pour changer cette fatigup en plaisir. La différence vient donc de l'inégalité des passions et non de l'inégalité d'attention. Le célèbre professeur Jacotot a repris, de nos jours, la même thèse, et il a même en apparence exagéré le paradoxe. Selon lui, toutes les intelligences sont égales; les esprits ne diffèrent que par l'attention proportionnée au degré de volonté. La vérité, au point de vue physiologique et psychologique, c'est que nous apportons en naissant des organisations intellectuelles et mordes différentes en quantité, non en qualité. Il n'est

i. Luys, le Cerveau et ses fonctions, p. 126.

peut-être pas tout à fait raisonnable, toutefois, de se fier absolument aux apparences à propos des inégalités intellectuelles et morales. Est-il, en effet, impossible de remédier à une incapacité d'attention peut-être héréditaire, peut-être accidentelle et passagère? Sait-on aussi si ces inégalités ne résultent pas surtout de l'éducation première? La question que je me contente d'effleurer ici n'est pas simple, mais complexe. La résoudre, soit au nom de la loi d'hérédité, soit en vertu d'une psychologie encore superficielle de l'enfant, c'est, selon moi, la résoudre a priori. Pour moi, je me contente de la poser ici, espérant la traiter ailleurs avec tous les développements qu'elle ^comporte (4).

La seconde question, qui peut intéresser la pédagogie infantile, est celle de savoir s'il est possible de prédéterminer, sur des indications phrénologiques, la capacité d'attention d'un enfant. C'est là un problème connexe du précédent, et tout aussi difficile à résoudre. Disons tout d'abord, que, sans admettre avec Gall et Spurzherim, une localisation topographiquement séparée des facultés indépendantes, la nouvelle phrénologie admet cependant que certaines portions des hémisphères cérébraux, les lobes antérieurs, par exemple, sont toujours intéressés dans l'accomplissement des opérations intellectuelles. Il est évident pour elle que ces opérations de nature identique comportent des degrés différents de complexité chez les divers individus (2). Ferrier, qui, par ses expériences habiles sur le cerveau des singes, a jeté tant de clartés sur ces obscures questions, croit à la localisation possible des centres perceptifs dans les hémisphères. En ce qui concerne l'attention, il croit, comme Bain et Wundt, qu'elle implique

4. Dans une Étude sur Jacotot, que je me propose de publier plus

tard.

2. Voir Charlton Bastian, le Cerveau organe de la pensée, ch. XXV ; La phrénologie ancienne et nouvelle.

l'activité des facultés motrices. « En rappelant une idée, dit-il, ou en considérant attentivement une ou quelques idées, nous mettons en mouvement, mais d'une manière restreinte ou étouffée, les actes auxquels sont associés, dans la cohésion organique, les facteurs sensitifs de l'attention... Le rappel d'une idée dépendant donc en apparence de l'excitation de l'élément moteur de sa composition, la faculté de fixer l'attention et de concentrer la conscience dépend, en outre, de la restriction du mouvement. Pendant le temps où nous sommes occupés par une idéation attentive, dous supprimons les mouvements actuels, mais nous maintenons en un état de tension plus ou moins considérable les centres du mouvement, ou des mouvements auxquels sont unis les divers facteurs sensitifs de l'idéation... Les facultés d'intelligence et de réflexion se manifestent proportionnellement au développement de la faculté d'attention. Ceci coïncide avec le développement anato-. mique des lobes frontaux du cerveau, et nous avons diverses données expérimentales et pathologiques pour localiser dans ces lobes les centres modérateurs... Les facultés de l'attention et de la concentration de la pensée sont faibles et imparfaites chez les idiots dont les lobes frontaux sont imparfaitements développés, et l'affection des lobes frontaux est plus spécialement caractéristique de la démence ou de la dégénérescence mentale générale... Le développement des lobes frontaux atteint son plus haut degré chez l'homme le plus intelligent, et si nous comparons deux personnes, celle qui est la plus intelligente est caractérisée par le développement frontal le plus considérable. » Ainsi les phrénologistes ont eu de bonnes raisons pour supposer que « le développement frontal de certaines régions serait la marque de la puissance de concentration de la pensée et de capacité intellectuelles particulières (1). » H est donc hors de doute que la forte saillie

1. Voir Ferrier, Les fonctions du cerveau, pp. 454-465, passim.

de la région frontale du cirâne ne soit en général la marque de la puissance originelle d'attention, ce qui rie doit nullement faire augurer, dans le cas d'une dépression relativa de cette partie, d'une incapacité radicale d'attention. Il n'est pas une infirmité héréditaire que l'éducation ne puisse atténuer, ou même supprimer..

La mémoire n'est pas une faculté purement intellectuelle dont le rôle est de conserver et de reproduire les faits passés du moi. Elle est cette propriété inhérente à tout ce qui est, et plus manifestement à tout ce qui vit, de garder la trace des impressions reçues. Chaque impression laisse une note plus ou moins profonde et durable, et capable de se combiner de mille manières avec celles des autres impressions dans les cellules des tissus nerveux, musculaires et cérébraux. Il y a donc, dans toutes les parties de l'être, des dispositions, soit héréditaires, soit per- v sonnellement acquises, à sfc souvenir, c'est-à-dire à conserver et à reproduire. Il n'y a pas seulement une mémoire psychologique, mais une mémoire organique : les sensations, les sentiments, les affections, les états des viscères, des nerfs et des muscles, les mouvements et les associations de mouvements, tout ce qui a été en nous peut être de nouveau, et que nous en ayons conscience ou non.

Dès le moment de sa naissance, l'enfant, qui a faim et soif, qui souffre du froid relatif de l'air ambiant, de la nouvelle extension donnée à ses membres, des sons qui heurtent son ouïe débile, des traits de lumière qui battent ses yeux inclairvoyants, du contact inhabituel des personnes et des choses qui l'approchent, et dont le premier

Page 1