LA MÉMOIRE
indiquent dune manière si manifeste combien la mémoire est une faculté prompte, énergique et tenace, au début même de la vie.
Remarquons aussi que les Souvenirs les plus fortement établis dans l'esprit ne sont pas toujours les plus accusés à l'extérieur. Les plus importants, et peut-être les plus durables, sont ceux dont l'habitude paraît avoir émoussé la vivacité, et dont l'aptitude à se reproduire relève des énergies réflexes ou inconscientes de l'intelligence. Quand Georget s'arrête devant l'objet piquant sans le toucher, l'idée de la brosse est nettement fixée dans son esprit, et cependant rien ne trahit le souvenir d'une impression pénible. C'est ce qui nous porte à croire que rien n'est indifférent dans la vie de l'homme, et que l'éducation des nourrissons doit nous intéresser au même titre et au même degré que celle de l'enfant plus âgé. La plupart des idées qui influent pendant toute la durée de la vie sur la direction intellectuelle et morale de l'homme (les reviviscences signalées dans les cas d'hallucination, d'hypnotisme *u simplement de passion exagérée le témoignent), assortissent des capacités latentes de l'esprit, fond obscur, mais dominant de* l'âme. Rien ne se perd dans la nature, et, comme l'a dit M. Bagehot avec une précision éloquente, peut-être chaque nerf garde-t-il le souvenir de sa vie passée.
Que de subites apparitions de mouvements, d'idées et de sentiments, que d'heureuses illuminations ou d'inspirations déplorables, souvent attribuées, soit aux puissances naturelles de l'âme, soit à l'éducation, soit aux effets de l'exemple ou des excitations actuelles, et qui ne sont peutêtre que des réminiscences du berceau ! Je n'ai, il est vrai, constaté nulle part des faits de mémoire remontant au-delà des deux premières années de la vie. Est-ce une raison pour qu'il n'en existe pas ? Le langage s'est incorporé à un grand nombre d'idées qui lui sont antérieures, et, comme
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la plupart du temps les signes accompagnent la réapparition des idées, il nous semble que nous n'avons pas d'autres idées que celles qui sont exprimées par la parole, et nous sommes partes . à croire que nous n'avons gardé trace que des idées acquises à l'époque et au moyen de la parole. L'affirmer, ce serait pourtant nier l'existence chez les animaux d'un nombre considérable d'idées, qu'il leur est impossible de traduire par leurs moyens particuliers d'expression. Mon avis est que toutes les idées bien conçues et bien conservées avant l'usage de la parole, ont bien pu être délimitées et fixées par les signes» mais que natre mémoire les tient de l'époque la plus reculée :
Telles sont ces idées familières de chien, de chat* d'oi- $0W$i de fleurs, de lait, de pain, de fruits, d'c&ti, de vin, de feu 9 de fois, de pierre, de papier, de lumière, d'obscurité, de chaud, de froid } de rude, de poli, de savaw*eux, d'acre, etc.../ toutes idées essentielles, et qui, bien que modifiées par les travaux postérieurs de l'intelligence, n'en ont pas moûas conservé leur d[ate et leur rang dans l'ensemble des processus cérébraux. Il n'est pas vraisemblable que ces impressions si nombreuses et si puissantes, qui ont servi d'aliment à l'exercice mental des deux premières années, n'aient été que le, point de départ des modifications futures. .Ce furent là les impulsions premières d'un mouvement, qui, se développant et s'amplifisynt, a duré et dure encore. La vie, dans un être organisé» ne se .succède pas i elle-même, elle se prolonge et persiste en se modifiant. Aucune des perceptions infa&tila§, modifiés? ou flouer le langage, n'est morte : elle a reparu, ou peut reparaître dans l'intelligence, dans la volonté ou la * eaaibilUé.
Je trouve dans l'excellente monographie de la méaioire qu'a récemment publiée M. Th. Ribet, une sorte de confirmation de l'hypothèse pour laquelle je réclamais des faits. An sait que les excitations générales de la mémoire parais-
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mt dépendre «clusivemoût de causes physiologiques, le plus souvent anormales. Quant aux .excitations partielles, elles résultent aussi le {dus souvent de causes morbides ; mais les -deux exemples suivants sembleraient indiquer qu'-ellss peuvent se produise à l'état sain.
«Une dame àladerçière période d'une maladie chronique fut conduite de Londres à la campagne. Sa petite fille, qui ne parlait pas encore (infant), lui fut amenée, et, après une courte entrevue, elle fut reconduite à la ville. La dame mourut quelques jours après. La-fille grandit sans se rappeler sa mère jusqu'à lage mûr. Ce fut alors qu'elle eut l'occasion de voir la chambre où sa mère était morte. Quoiqu'elle l'ignopât, en entrant dans cette chambre, elle tressaillit : comme on lui demandait la cause de son émotion : « J'ai, dit-elle, l'impression distincte d'être venue autrefois dans cette chambre. Il y avait dans ce coin une dame couchée, paraissant très malade, .qpi se pencha sur moi .et pleura-(4). »
Voici l'autre exemple. « Un homme .doué d'un tempérament artistique très marqué (ce point est à noter) alla avec des amis faire une partie près d'un château du comte 4e Sussex,, qu'il n'avait aucun souvenir d'avoir visité. En-approchant de la grande porte, il eut une impression extrêmement vive de d'avoir déjà vue, et il revoyait non-seulement cette porte, mais des gens installés sur le haut et en bas des ânes sous le perche. Cette conviction singulière s' imposant à lui, il s'adressa à sa mère, pour avoir quelques éclaircissements sur ce point, h apprit d'elle qu'étant âgé de seize mois, il avait été conduit en partie dans cet endroit, qu'il avait été porté dans un panier sur le dos d'un âne; qu'il avait été laissé en bas avec les ânes et les domestiques, tandis que les plus âgés de la bande «'étaient ins-
1. Akercrombie, EsgayoninteUçctgal Pûsyer s y p. 130. Cité par>I. Ribot. Us maladies de la mémoire, p. 143.
tallés pour manger au-dessus de la porte du château (1). » Ces faits d'hypermnésie normale sont encore plus curieux que les faits beaucoup mieux établis d'hypermnésie à cause morbide. Ils montrent clairement, d'un côté, l'incalculable force de reviviscence des impressions reçues au premier âge, et d'un autre l'intime relation qui existe entre l'attention et la mémoire, entre bien voir et se bien ressouvenir. Et, comme nous savons combien la sensibilité influe sur l'attention, il nous paraît évident que la qualité de la mémoire dépend encore plus de l'affectivité que de l'intelligence. Je suis porté à croire que l'on prend souvent pour défaut d'attention ce qui est défaut de sensibilité. Est-ce par défaut- d'attention ou de sensibilité régulière, que le vieillard, le fou, et le petit enfant montrent un si bizarre éparpillement de souvenirs? Sans doute par défaut des deux facultés. La mollesse et l'intermittence de transmission dans les nerfs périphériques, d'élaboration dans les centres sensitifs, intellectuels et moteurs, entraînent nécessairement des émotions, des idées, des jugements, des volitions et des mouvements disparates, incomplets, décousus. Quoi qu'il en soit, la débilité des organes chez les vieillards déments, comme chez les petits enfants, se traduit par deux effets d'apparence contraire, la dispersion ou l'obsession des idées et des sentiments. 11 y a beaucoup de l'une et de l'autre dans la période infantile. Nul doute que ce gazouillement, d'abord monotone, et bientôt assez varié, que le petit enfant de deux mois fait entendre plusieurs fois par jour, quand on a parlé ou chanté auprès de lui, comme plus tard son rabâchage de perroquet, comme le radotage des vieillards, n'ait pour thème quelques souvenirs dominants, qui passent et reviennent, avec un cortège de réminiscences plus vagues. J'expliquerais de la même manière ces mouvements en apparence automatiques, mouvements
ls Carpenter, Mental Physiology, p. 431. Cité par M. Ribot, loc. cit. p. 144.