‹ La psychologie de l'enfantChapitre 69 sur 109 · LA MEMOIRE 14U · texte numérisé non relu

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des yeux, des bras et des jambes, que le petit enfant exécute, avec tant d'entrain et si peu de signification, dans son berceau, sur les bras de sa nourrice, ou quand on le tient debout par terre. Ce sont là souvent des impulsions, des désirs, des répulsions, des idées, des sensations, des sentiments, ressouvenus avec plus ou moins de conscience, mais avec des alternatives d'incohérence et d'obsession, que le besoin tout instinctif de locomotion n'explique pas suffisamment.

Cette obsession intermittente des souvenirs diffère de la iDonomanie, en ce qu'elle se rapporte ordinairement à des objets présents ou à des souvenirs d'objets familiers. Une petite fille de huit mois, quand elle a tété, fait un mouvement de bras analogue à celui d'une personne agitant une sonnette : c'est qu'elle est absordée par l'idée d'un grelot qui lui sert de jouet ; l'a-t-elle dans les mains, elle le fait tinter quelques minutes, le porte à sa bouche, le fait sonner encore, et puis le jette insoucieusement. Quant elle a agité pendant quelques instants d'autres jouets, elle redemande son grelot avec le geste habituel, recommençant le même manège, si l'on s'y prête, plus de vingt fois dans une demiheure : pure habitude réflexe. Un jour que je me trouvais chez ses parents, j'imitai le mouvement de la petite fille, avec une boîte aux couleurs très brillantes et rendant un son très excitant : l'enfant réclama la boîte, et l'agita avec plaisir ; deux ou trois minutes s'étant écoulées, je lui remis son grelot dans la main : elle le secoua avec nonchalance, et bien vite le jeta ; je lui rendis aussitôt la boîte, qu'elle agita longtemps, en gloussant de plaisir. Ce fut sa seule envie, et sa seule occupation, pendant près d'une heure ; le grelot était supplanté. Une autre obsession, il est vrai, analogue, avait remplacé l'obsession habituelle.

Cette obsession passagère est plus remarquée chez les petits enfants commençant à parler, soit que les noms rappelant les objets leur en rendent l'idée plus nette, et le sou-

venir ou le désir plus énergique, soit que l'impression ellemême de mots sans signification pour eux tienne leurs cerveaux et leurs organes vocaux en éveil. Un de mes parents, à Tâge de quinze mois, frappait incessamment les oreilles du double son a-teau $ représentant pour lui l'idée des bateaux qu'il voyait quelquefois marcher sur un grand fleuve, et dont il était fou.

Quelques mois après, ce rabâchage s'était augmenté du suivant : «Cote noi, toute vilai, cote blan toute jolie >r. Celte cocotte noire et cette cocotte blanche étaient deux poules, qu'il allait voir deux ou trois cents fois par jour dans leur volière, au fond du jardin ; la blanche était fort doace, mais la noire lui becquetait quelquefois les doigts en prenant la nourriture qu'il leur apportait'. Les bateaux et leà deux poules étaient alors ses préoccupations les plus fortes. Quelques mois plus tard, ayant voyagé en chemin de fer, il parlait tous les jours des locomotives, des wagons, du sifflet, de la fumée : miti fer avait remplacé bateaux et cocottes, dans son cerveau et sur ses lèvres.

Une question des plus controversées, et qui intéresse au même degré la psychologie et la pédagogie, est de savoir s'il est possible, dès le premier âge, de se former une opinion anticipée sur les facultés intellectuelles du jeune enfant, et particulièrement sur la mémoire, mais sur la mémoire entendue au sens de reproduction des idées. Gall, et beaucoup d'autres après lui, ont penché pour l'affirmative. Ce savant considérait des yeux gros et saillants comme les indices d'une mémoire facile (toujours d'une mémoire d'idées). Je crois avoir entendu donner pour indices de la même facilité, et surtout de la ténacité, des sourcils épais ou du moins rapprochés, qui passent aussi pour être les indices d^ûn caractère jaloux. Mes observations personnelles ne me donnent Ife droit d'adopter ou de rejeter aucune de ces interprétations.

Mais j'espère que l'étude des rapports de la phygîoiîomie

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avec les facilités transmises, fournira les moyens de distinguer, même chez les* enfanta qui ne parlent pas, les mémoires faibles des bonnes mémoires, et partant de corriger, par un exercice méthodique, le défaut naturel d'aptitude ou d'adaptation mémoriale. Il sera encore possible, et aussi très utile, de pouvoir faire, dès les premier mois dei la vie, le départ des aptitudes originelles de la mémoire et des aptitudes acquises sous l'influence des divers milieux, fanion ou le conflit des unes avec les autres, en un mot, la mesure dans laquelle l'exercice et l'éducation modifient la mémoire, dans son ensemble et dans ses adaptations spéciales. Cette science, à peine commencée pour les adultes, à peine soupçonnée pour les petits enfants qui parlent, spra sans doute faite un jour, même pour ceux qui ne parlent pas encore.

J'insiste particulièrement sur le tort qu'on a de considérer la mémoire comme une faculté intellectuelle ayant des adaptations différentes, et de croire, par exemple, que la mémoire du sentiment est une de ces adaptations. La vérité est, qu'il y a, dans chacun de nous, non par une mémoire, mais.plusieurs mémoires. Non seulement nous nous souvenons de nos sentiments et de nos affections passés, sans les éprouver encore ; mais le sentiment ne persiste qu'à la condition de garder sa place dans la mémoire. « Le cœur le plus affectueux, a dit Chateaubriand, perdrait sa tendresse s'il ne s'en souvenait plus. » On peut dire qu'à l'égard de la sensibilité et de la vie affective, chacun a ses mémoires plus ou moins accentuées et tenaces. De même que chaque sens, de même que chaque faculté intellectuelle, a sa mémoire ou'ses associations de mémoire, plus ou moins énergiques selon les organisations individuelles, de même chaque sentiment, chaque combinaison de sentiments, ont leurs mémoires inégalement réparties parmi les hommes. César, dit-on, n'oubliait que les injures : d'autres n'oublient ni Je bien ni le mal qu'on leur fait, et d'autres n'oublient que le

bien. Cette manière de concevoir la mémoire affective, qui jette un jour nouveau sur la genèse des passions et des penchants, nous permet, dans bien des cas, de lire au fond de l'âme enfantine. Chaque sentiment, chaque penchant qui se manifeste à un moment donné de la vie, recouvrent des sentiments et des penchants le plus souvent hérités de nos ancêtres qui les ont exercés et développés avant. nous, et souvent aussi des peines et des plaisirs, des sentiments, des passions que nous aurons éprouvés et développés nousmêmes. On ne sait pas tout ce qu'il entre du passé dans les joies et les peines actuellement ressenties. Les représentations de notre vie affective peuplent notre âme ou notre sensorium, toujours prêtes à se réaliser de nouveau, soit à notre insu, soit en dépit de nous. Il en est des émotions passées, comme des idées : la conscience ne nous en révèle qu'une infime partie; c'est ce que le poète Musset a voulu dire dans ces vers si délicats :

Et l'on songe à tout ce qu'on aime Sans le savoir.

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