‹ La psychologie de l'enfantChapitre 74 sur 109 · H. Spencer, Principes de sociologie, p · texte numérisé non relu

H. Spencer, Principes de sociologie, p

l'imagination

L'imagination représentative ou reproductive, ou le retour d'impressions vives, d'images, de formes, de sons, de couleurs, des objets, des personnes, des lieux, qui nous ont affectés vivement, s'exerce dès les premiers temps de la vie. L'enfant, à peine âgé d'un mois, qui reconnaît le sein de sa mère à une très petite distance, montre par le désir très vif qu'il en a, que cette vue l'impressionne, et que cette image doit être profondément gravée dans sa mémoire. L'enfant qui, à l'âge de trois mois, se retourne brusquement en entendant chanter l'oiseau, ou en entendant prononcer le nom de koko, et cherche des yeux la cage, s'est formé une image très vive et de l'oiseau et de la cage. Quand, un peu plus tôt, en voyant la nourrice prendre son manteau, ou sa mère agiter l'ombrelle, il se montre très joyeux, et se figure la promenade au grand air, il faitencore œuvre d'imagination. De même, lorsqu'à l'âge de sept ou huit mois, on l'a trompé en lui donnant un morceau de pain au lieu d'un gâteau, et que, reconnaissant aussitôt la supercherie, il jette le pain avec colère, il faut que l'image du gâteau soit très nettement empreinte dans son esprit. Enfin, quand il commence à bégayer le mot papa, à la vue d'un homme quelconque, il faut que les caractères généraux qui constituent pour lui le papa soient bien dans son imagination.

Les frayeurs aussi vagues que profondes qui se manifestent chez les jeunes enfants comme chez les jeunes animaux, sont, chez les uns et les autres, des indices certains

da travail de l'imagination. Peut-on expliquer autrement que comme un effet de cette puissante faculté, les rêves de l'enfant, ces tressaillements subits, ces cris, ces sanglots, ces sourires, ces mouvements pour saisir ou pour repousser violemment des objets, que l'on observe chez un enfant de trois mois endormi, et qui ressemblent à ceux que la crainte, la douleur, la faim, le désir, la joie, lui font produire avec le plus d'énergie à l'état de veille ? On peut supposer que ces souvenirs d'objets déjà mis en rapport avec loi, lui reviennent aussi pendant l'exercice diurne de ses facultés, mais comme motifs de reconnaissance d'analogies, de sentiments divers, plutôt que comme images vivement détachées dans l'esprit. Les préoccupations absorbantes de leurs courts moments de veille ne laissent aux enfants, ni autant de temps, ni autant de loisir qu'aux adultes, pour imaginer des souvenirs, pour rêver éveillés. Ainsi, un petit enfant de deux mois et demi, tenu par son père depuis dix minutes, tendit brusquement et avec une joie visible les bras à sa mère qui avançait vers lui. Les nombreuses impressions dont son père avait eu le soin de l'occuper pendant l'absence de sa mère, ne lui avaient-elles pas enlevé la facilité de songer à l'absente et de l'imaginer près de lui? Heureusement pour la tranquillité d'esprit de l'enfant et pour sa délicate santé, il est rarement abandonné à luimême, pendant l'état de veille.

J'ai entendu souvent, de ma chambre, des enfants d'ouvriers que leurs mères avaient forcément laissés seuls pendant une ou deux heures, crier en désespérés dans leurs berceaux : les mots qu'ils font entendre dès l'âge de neuf, dix ou onze mois, leurs appels déchirants à marna, indiquent la nature des images et des sentiments qui traversaient leur intelligence et désolaient leur cœur, quelques mois auparavant, lorsque, se trouvant dans le même isolement, ils n'avaient pas le pouvoir d'exprimer leurs chagrins et leurs colères. Si l'enfant exerce son imagination dans la

veille, tout porte à croire qu'il l'exerce alors moins que pendant -le sommeil. C'est ici, selon moi, le moment le plus favorable au travail intellectuel des petits enfants, travail fréquent, travail paisible, et dont l'importance est presque toujours en raison directe du repos apparent des organes extérieurs. C'est alors que ces sensations hallucinatoires', sans objet présent ou déterminé, ces réminiscences intenses, ces associations innombrables, éclairs d'abstraction et de généralisation, ces rapprochements touchant à la comparaison, ces jugements et ces raisonnements aux formes objectives, revivent, sous l'œil plus ou moins ouvert de la conscience, dans les fibres chargées d'impressions récentes du cerveau, où le sang afflue par intervalles rapprochés et réveille à chaque instant la vie mal atteinte par la paralysie du sommeil.

Étudions le passage de l'imagination î-eproductive à l'imagination productive, qu'on appelle aussi poétique ou créatrice. Dès que les idées ne se représentent plus dans l'ordre où l'intelligence les a perçues, dès qu'il y a quelque chose de changé, ne serait-ce qu'un chaînon supprimé dans une série d'images associées, on peut dire qu'il S'effectue une composition mentale artificielle, une conception du réel modifiée, un produit spontané d'imagination productive. Ces libres combinaisons d'images se construisent d'ellesmêmes chez le jeune enfant, et n'en est-il pas le plus souvent ainsi pour l'adulte, que visitent tant d'inspirations inattendues? Le jeune Tiedemanh, à l'âge de ciûq mois, « devine », dit son père, la sortie en plein àir, qui lui éâuôe une si grande joie. Son biographe ne voit là qu'une association d'idées ; mais il y a plus que cela : il se trouve, mêlée au jugement que suppose le mot devine, tout au moins une conception très-vive de quelques-uns des souvenirs rattachés à l'idée de cette sortie, et elle forme pour l'esprit de l'enfant une série de tableaux réjouissants. Admettons qu'à l'état de veille* cette conception reste quelque

temps, ce qui est probable, dans un exact rapport avec la réalité perçue. Il est certain que, pendant le sommeil, la mobilité capricieuse des idées introduira dans ces images de la réalité, des circonstances, des détails, et une disposition de fantaisie. Certains détails s'ajouteront, d'autres disparaîtront; les lieux, les temps, les objets, se transformeront de mille manières imprévues. Les impressions de la réalité deviendront, pour l'enfant endormi, une réalité fictive.

Imaginons nous-mêmes les phénomènes de l'intelligence enfantine pendant ses rêves, en supposant, d après l'enfant qui parle, ce que l'analogie permet jusqu'à un certain point d'inférer pour l'enfant encore miiet.

Le petit enfant vient de dormir un quart d'heure : ce premier sommeil, consacré au repos des organes, a été trèsprofond ; un afflux du sang au cerveau, occasionné par un trouble intérieur, le réveille à demi : la nourrice le berce, et, au bout de deux ou trois minutes, il se rendort. Comme le premier sommeil a déjà quelque peu réparé les pertes de la vie organique, ce nouveau sommeil est plus léger, et plus favorable aux rêves. De vagues sensations, transmises de la périphérie au cerveau, excitent la reviviscence des idées, et le jeu des images s'associant et se dissociant est déjà commencé. Il a suffi d'une mouche posée sur le visage de l'enfant, d'un mouvement du rideau qui le protège, d'une sensation de contact due à ses langes ou à ses vêtements, d'un trait de lumière qui a effleuré ses paupières closes, d'un bruit de la rue ou de la maison, .d'un éternuement de sa nourrice parvenu jusqu'à sa conscience, des sensations musculaires qu'un de ses mouvements automatiques lui aura causées, d'une impression accourue du fond des organes de la vie végétative, enfin de la moindre circonstance étrangère à là vie propre du cerveau, pour réveiller son énergie fonctionnelle, pour faire rêver l'enfant.

Aussitôt sa mémoire lui rappelle un des plus remarquables détails de la journée : par exemple, le banc vert sur

lequel sa nourrice s'est assise avec lui, et à cette image toute une série d'images associées : un grand arbre aux branches mouvantes, un beau nuage blanc dans un lambeau de ciel bleu, le gracieux visage d'un petit enfant qui Ta embrassé, lui a fait toucher ses jouets, et a fait mille gestes plaisants auprès de lui ; ensuite un chien tacheté de blanc et de brun, qui est venu mettre ses pattes sur la robe de l'enfant et lui lécher le visage ; puis un homme au costume rouge et bleu dont le grand sabre luisait et faisait grand bruit ; puis un homme de même apparence qui a passé près de l'allée en frappant sur un tambour ; un cheval au galop qui n'a pas tardé à passer dans la même direction, et plusieurs hommes habillés de rouge et de bleu avec des bâtons étincelants sur leurs épaules ; enfin une lourde charette qui heurtait le pavé à grand bruit ; et tout aussitôt une femme laide, mais souriante, offrant de beaux gâteaux dans un panier. Nous supposons que tous ces événements saillants, qui ont marqué la sortie au grand air, sont revenus à l'esprit dans l'ordre de succession des impressions réelles. Mais la reproduction de ces souvenirs, l'illusion hypnotique aidant, en a fait un tableau, non pas successif, mais simultané. Ce serait là une notable modification, et n'y eût-il que celle-là, que l'imagination aurait apportée dans les souvenirs de la réalité. Pour modifier encore cette association d'idées, il suffit d'une nouvelle excitation apportée de l'extérieur ou survenue à l'intérieur, qui combine dans le cerveau les souvenirs anciens avec les souvenirs récents, qui sépare ce qui était uni, joigne ce qui était séparé, et forme des associations d'idées disparates et bizarres, et l'imagination reproductive aura fait place à l'imagination productive.

Si la série conçue dans le rêve était la fidèle imitation des impressions réelles, d'où viendraient ces contractions violentes de la face, ces contorsions des membres, ce rire désordonné, ces poses extatiques, ces cris déchirants, ces

tressaillements pénibles à voir, fous ces signes évidents de sensations et d'émotions intenses, puisque les réalités dont le souvenir forme le tissu des rêves n'ont pas toujours excité chez l'enfant pareilles manifestations ? 11 faut qu'il se soit produit dans son cerveau halluciné un changement considérable, qui a atteint les proportions des images et leurs rapports mutuels.

Par exemple, le grand cheval aura pris la place et le rôle du chien caressant : il avancera, en poussant un hennissement terrible, ses gigantesques naseaux vers le visage de l'enfant; le gâteau, dont un morceau avait été happé par le chien, sera saisi par les grosses lèvres du cheval, qui s'enfuira emportant la bonne et le petit enfant, vers la charrette étourdissante ; et ainsi de suite, jusqu'à ce que l'horreur parvienne à son comble, et qu'après de fortes contorsions, l'enfant s'éveille en poussant un grand cri. Mais ses yeux à demi ouverts ont aperçu, transfiguré comme dans le rêve, le doux visage de la nourrice, qui le berce et chuchote à son oreille des mots rassurants. Le charme recommence, l'enfant se rendort, et reprend son rêve tissu de joie et de bonheur : le banc vert reparaît, et les petits enfants habillés de blanc, de bleu et de rose, et leurs yeux vifs, et leurs joues satinées, et leurs voix perlées, sans oublier le joli gâteau donné à l'enfant, et ceci, et cela, au gré de la capricieuse fée, qui est l'association des idées. Tel est le fonctionnement rudimentaire de l'imagination créatrice.

Les rêves sont les poèmes de l'enfant, qui, même à l'état de veille, est toujours plus ou moins poète. Ah ! les drames étranges, les joyeuses comédies, les étincelantes idylles, les lugubres élégies, les odes palpitantes, qui ont hanté dans leur berceau les cervelles des futurs poètes, inventions fictives, dont ils se souviennent peut-être plus tard à leur insu, quand ils croient imaginer des combinaisons d'idées tout artificielles ! Pour l'adulte, comme pour le petit enfant endormi, ce qu'on appelle imagination créatrice consiste

séparer, à rapprocher, à tronquer, à amplifier, à rapetisser, à exagérer, à juxtaposer de mille manières, et dans un ordre le plus souvent involontaire, les perceptions, les jugements et les raisonnements antérieurs, pour édifier avec ces matériaux un monde intérieur, tout autre que le monde extérieur, mais cependant fait à son image.

L'exercice de cette faculté se traduit, à l'état de veille, par des manifestations de diverse nature.

Chaque sens a son imagination. Mais les psychologues ont remarqué que le sens de la vue est celui qui fournit naturellement les images les plus nettes et peut-être les plus vives. L'ouïe participe du même privilège. « C'est que Fouie et la vue jouent dans notre existence un rôle plus important que le goût et l'odorat : employés incessamment aux besoins les plus divers, ces sens restent rarement J inactifs. Ajoutez que les impressions qu'ils perçoivent font vibrer des nerfs plus nombreux, plus fins et plus distincts et qui se ramifient avec plus d'ordre dans la substance cérébrale. » (1)' Ce sont d'ailleurs leurs images qui dominent dans l'intelligence animale, et dans l'intelligence humaine à l'état de repos, d'inactivité relative de la pensée, comme la rêverie, le sommeil naturel et l'hypnotisme. Dans le somnabulisme provoqué," comme Ta dit M. Richet, « la moelle règne quand le cerveau est devenu impuissant ; » etrundeâphénomèûés les plus caractéristiques, c'est, avec l'automatisme des mouvements, celui des images. L'enfant est à l'état ordinaire ce que lejsomnambuleest par accident : diez l'un et chez l'autre les centres nerveux supérieurs sont peu actifs et peu équilibrés ;

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